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La littérature, Le Défi qu’il a lancé à sa première vie

Par SAMUEL DE LOTH

D 4 février 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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En guise de prologue

Ce commentaire dans le forum du « Dossier Lire Philippe Sollers » :

Merci chère Béatrice David pour votre commentaire et votre vigilance.
Nulle intentionnalité dans ce sommaire tronqué.
Pour réparer ce fait malencontreux, nous joignons le sommaire intégral suivi d’une brève présentation des auteurs.
Sommaire et présentation auteurs (pdf), ICI
Et pour nous faire pardonner, nous publions, ci-après, l’article de Samuel de Loth, sur le premier texte publié par Sollers, Le Défi dans la revue Ecrire.

La littérature,
Le Défi qu’il a lancé à sa première vie

Par SAMUEL DE LOTH

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L e texte dont je vais parler est avant tout un objet qui vit dans la poche intérieure de ma veste depuis déjà plusieurs mois. Il est constitué de dix pages imprimées, pliées, cornées et annotées ; il vit une vie à peu près humaine.
Chaque feuille comporte quatre pages issues de photocopies du numéro 3 de la revue Écrire (revue qui n’est pas en ma possession, mais peu importe puisque le texte m’a possédé immédiatement ).

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Sollers au temps du Défi

Ce numéro date de novembre 1957, c’était il y a soixante-six ans, un an avant Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers. Mauriac a dit de ce texte : « Trente-cinq pages pour le porter, c’est peu – c’est assez. » Il avait raison, moi ces trente-deux pages de texte je les garde contre mon cœur comme un talisman, un phylactère ou bien une écorce de pin dont, enfant, je faisais un frêle bateau, et que je confiais à la Hure qui coulait au bas de notre prairie, je croyais qu’elle atteindrait la mer. Je le crois toujours…

En ce récit d’une adolescence, tout Sollers est déjà présent, il se pressent, se connaît lui-même. Il lance des aphorismes qui ont valeur d’apophtegmes, ceux-ci par exemple : « la maladie de l’adolescence qui est de ne pas savoir ce que l’on veut et de le vouloir à tout prix », « La jeunesse est l’art de perdre son temps en famille » ou bien encore : « L’Amour est aveugle ? Quelle plaisanterie ! Dans un domaine où tout est regard ! » Dandysme ! J’entends vos commentaires d’ici. Bien entendu que ce texte est dandy, l’auteur se réclame même de cette tradition dans la postface, mais il n’est pas que cela. J’y reviendrai plus tard… Une grande lucidité parcourt ce texte, il sait ce qu’il fait, il sait où il va (le texte !), tout en sachant que « les illusions sauvent parfois ».

Ce texte est le guide idéal pour sortir de l’adolescence en habit d’écrivain. Sollers précise d’ailleurs dans ses notes de fin de volume avoir écrit un « essai sur un cas particulier de la psychologie : l’adolescentite aiguë » , on peut alors dire sans ambages qu’il fut un formidable radiologue de cette période transitoire. Ce texte est d’une grande lucidité sur les pièges de l’amour, mais dans un même temps, il est l’endroit de célébration de l’amour en tant que dissidence ultime. Le narrateur décrit Claire à la fin du récit comme « une merveilleuse amie contre le monde », ici est déjà plantée la graine des camarades de combat qui fleurira plus tard contre le mensonge social organisé. Le Défi est un pari lancé par le monde à l’amour, celui de tenir. L’amour y répond en musique et crache sur le monde en secret. La complicité dans la clandestinité est ici incarnée par cette phrase qui appelle en moi toutes celles de Bataille : « Nous déchirions à belles dents toute la respectabilité du monde. » Quel projet merveilleux… Imaginez-vous avec votre belle sur une plage en train de déchirer toute la respectabilité du monde , vous y êtes ? Restez-y. Voilà la seule activité possible.

Comme je le disais plus haut, nous retrouvons quelques-unes des passions fixes de Ph. S., par exemple : les Voix. Ce vers de Bataille me revient : Malheur à qui entend des voix. Cette phrase ne s’applique pas à Sollers, lui est béni par les voix qu’il écoute et qu’il décortique. Il faut tout de même dire cette vérité fondamentale : Sollers avait une des plus grandes oreilles de la littérature actuelle. Tout passait par elle. C’est la première fois que je parle de Sollers au passé dans ce texte, je veux que ma main revienne sur l’encre déposée, qu’elle efface cet avait comme pour annuler le passé. Mais c’est un fait, son oreille n’est plus là pour soulever le voile de la vérité. Je me dois de revenir au texte. Sa vie durant il l’a relevé, ce Défi, il a su élever sa première vie au niveau de la Littérature. Je me retourne vers le texte et je vois un Philippe Sollers en sa prime jeunesse :

Les yeux grands ouverts, il regarde l’amour en face, le petit amour issu de « la mauvaise habitude qu’ont les corps de se porter l’un vers l’autre par ennui et désœuvrement ». Le jeune homme sait que désir et pitié ne font pas bon ménage, elle s’est offerte à lui mais lui, ne lui offre que sa pitié. « Désormais tout était perdu », voici par quelle phrase il conclut l’acte fondateur et fossoyeur de leur amour.

Il y a dans ce court texte des échos de Maldoror ET des Poésies dire des échos de Maldoror et des éclats des Poésies. La langue est ici semblable à un serpent. Pressentons-nous que cette main dont est issu Le Défi va balayer le siècle ? Que le regard sur le monde de cet auteur perdurera jusq]u’en 2023 ? Son regard s’est arrêté ici, en cette année, mais sa voix perdurera.
Tout n’est que sens et sensation, voilà la clef. Le corps est un outil qu’il ne faut ni adorer, ni mépriser, il faut le laisser nous éprouver et l’entendre nous approuver. Faire vivre dans notre chair le texte qui s’échappe du corps, voilà l’expérience fondamentale, le texte vis-à-vis du corps est semblable à la vie qui se fuit de Claire. Puisqu’il faut bien le dire, Claire se suicide. Voilà le grand défi. Le suicide…

Vous souvenez-vous de ces pages issues de Studio et d’Une vie divine au cours desquelles Sollers évoque le suicide ?

Ce n’est rien à côté de l’incipit de Passion fixe qui est l’exemple parfait d’un état limite : « Ce mois-là, novembre ou décembre, j’avais vraiment décidé d’en finir. Le revolver de Betty était là, sur la droite, je le regardais de temps en temps, je n’oublierai pas cette tache noire dans le tiroir, la fenêtre ouvrant sur la cour mouillée, la chambre étroite et mal meublée, le logeur obèse et sénile venant tous les deux jours me gueuler dans les oreilles que j’avais encore oublié la lumière en sortant. Il me restait un peu d’argent pour huit ou dix jours, mais autant le claquer en une nuit, non, et puis shlack, bonsoir l’horizon buté, baissées les bêtises. Dans ce genre de situation, les injures vous fusent directement dans la tête, elles éclatent en silence, elles s’adressent à une masse physique indifférenciée ramenée à son fond merdeux. L’ennui, quoi ?. »

Cette tentative est très éloignée du suicide de Claire, celle de Claire est plus proche du jeu que du désespoir : « Et pourtant par ce dernier geste qui était pour elle comme pour moi la suprême tentation, j’étais sûr qu’elle me voulait défier dans mon assurance de joueur, de même que je la défiais, morte, de mon insensibilité. C’était encore à qui troublerait l’autre. » Le suicide pour entrer dans la carrière ? Mais oui… Un autre auteur de l’année 1936 (très bon cru pour les auteurs) est entré en littérature avec un recueil nommé lui aussi Le Défi, publié en 1966, il faut préciser que l’un des derniers textes de ce spicilège traite du suicide chez les Romains. Le suicide est un fil qui au fur et à mesure de la vie s’effile pour ne devenir qu’une mort douce. Retour à la mer…

Le Défi a été écrit au Martray, j’aurai l’occasion de reparler de ce lieu plus tard… « Contrairement aux apparences, je suis plutôt un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles. Ma vie est dans les marais, les vignes, les vagues *3 . » La nature est là, dans l’acte d’écrire. L’écriture n’est pas un geste gratuit, il exige de s’extraire du social et donc de s’arracher à la société pour laquelle nous n’avons que mépris et dédain lorsque l’on vit dans les marais, les vignes, les vagues. L’écrit est un défi lancé par l’alouette au miroir. L’écriture est un suicide vis-à-vis du gros animal, c’est une parade qui mène droit au paradis. Me tuer ? Ce devrait être possible après une bonne semaine de préparation.
Lire Le Défi, c’est accompagner sa lecture d’une postface et de notes tout aussi denses que le texte lui-même. Sollers exprime dans ces phrases les états que traverse un auteur publié pour la première fois, les regrets et remords d’après publication : « Mon héros, j’attendais que tout adolescent un peu verbeux s’y reconnût. Force m’a été de déchanter. Les adolescents sont calmes, et, là où j’avais cru feutrer ma pensée, ils ont, pour la plupart, entendu du bruit. » Qui fut un adolescent un peu verbeux le reste à vie, je vous invite à vous reconnaître en cette pensée feutrée. Cet appendice peut se lire indépendamment ou en système avec le texte, nous retrouvons ici une influence majeure de Sollers, le Comte. « Y aura-t-il quelque sombre jeune homme à s’émouvoir de ces pages bien littéraires ? », vous l’êtes ? Faites comme moi, militez pour une réédition de ce texte utile à la compréhension du corpus sollersien.

Mais comment suis-je tombé sur Le Défi ? C’est un récit qui se déroule de lui-même, face à moi-même :
Je suis en ce 28 novembre 2023 mais je respire en un dimanche 14 mai. Ce dimanche est devant mes yeux, voici neuf jours que le Maître a rejoint l’Orient Éternel mais ses sorts et son souffle flottent encore dans le ciel, son corps n’est pas encore passé du Septentrion au Midi mais sa parole s’est libérée. Je vis dans cette journée de mai, je me vois, oui, c’est moi à cette terrasse, celle du Grand Café Bordelais. Si souvent j’y suis allé en compagnie de Salomés mythiques qui réclamaient ma tête à défaut de mon extre. Moi, j’y proclamais les théories issues de Femmes, des poèmes d’Aragon et Rimbaud, des citations de Sade et Lautréamont, des phrases de Bataille et de Wilde. Ces gestes amenaient ces filles à rejoindre la nuit de ma chambre bibliothèque dans laquelle je diffusais une lecture de Paradis faite par Sollers dans les années 80. En ce temps-là mes nuits étaient bleues comme leurs yeux… Je me répétais ces vers d’Aragon :

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille Dans les bras semblables des filles

Au cours de ces mois d’hiver, je me baignais dans un Paradis qui n’était qu’une parade carnavalesque. Mais en ce mai je suis si éloigné et pourtant si proche de ces instants. J’aimerais retourner dans ma parade, mais je suis à une terrasse de mai aux côtés d’une Ἀθηνᾶ Νίκη (victorieuse à mots couverts) à laquelle je promets Monts et Venises. À cette Victoire je parle du maître des voix, des fleurs et de la lumière, elle sait que j’ai besoin de sa main sur la mienne afin de tenir la plume. Ma Victoire va devoir me laisser, je dois aller à La Rochelle… Je vais devoir la quitter, elle et ses cigarettes mentholées. « Une dernière fois, aide-moi à mélanger mes cigarillos vanillés à ton souffle mentholé. » Elle l’a fait, je peux me reposer. La quitter pour une journée ? La route et ma décision sont prises.

Je ne suis pas en terre inconnue, ici, à La Rochelle. Cette ville est issue de ma géographie intérieure… J’y suis né. La Rochelle, dernière étape avant ce terrible couloir magnétique vers une autre terre (celle du Nord, qui commence à Niort). Je connais les mouvements océaniques, ceux qui vont me mener vers l’île de Ré pour les obsèques de l’homme qui fut tout entier art. Ré est un morceau de l’Athéna de mes dimanches, elle y vit, de temps à autre. Je ne la quitte donc pas totalement, elle vit encore aujourd’hui en mon passé-présent, le temps du roman.

Demain je glisserai une rose dans la croix de la raison, le présent que je m’en vais cueillir dans la nuit des songes. Ce demain de la phrase précédente, c’est aujourd’hui. Je glisse, enivré, le long du bercement des brises… Hölderlin passe ici, en cette phrase, il est né un 20 mars comme moi, je le salue régulièrement lorsque je passe sous sa plaque des allées Tourny… Le pont, les marais, le troquet face à l’église et ma lecture de Paradis en continue. Mon cigare me consume, il embrume le monde entier et le parvis ensoleillé, ma voix se casse au fur et à mesure de ma récitation et de mes inhalations, si elle se casse c’est pour atteindre le point extrême de la pensée ; la fracture vocale. Le froid et le soleil se mêlent, je ne m’accroche plus qu’à ce cigare, mon paletot noir et au texte. Un verre de vin avant la cérémonie ? Oui, je suis filtré par le terroir bordelais. Ce ne sont pas les mots qui résonnent dans l’église, non, c’est l’église qui se réverbère dans les phrases lues par la voix de Sollers. Ma tête est pleine de mots, ils tournent dans ma tête comme le vin dans ma bouche ravi aux lèvres des femmes. Les gens se lèvent, sortent de l’église, fument leurs cigarettes, le cortège me guide dans le cimetière, à proximité du carré des aviateurs. Des fleurs glissent de ma main vers la tombe en une pluie féconde, mes mots suivent. De mémoire je récite des fragments de ses derniers livres.
Ces mantras m’accompagnent.

Où suis-je désormais ? Dans la maison du Martray, je m’étais promis d’y venir en vrai et d’y revenir dans ce texte. Ma promesse est en cours de réalisation. Je rends à travers ce périple un salut au lieu où la parole du mentor s’est exprimée. Je vois le bureau, les marais, des briquets, les arbres penchés et l’herbe qui ne sera jamais plus verte ailleurs. Je m’approche de l’eau en y jetant une main qui me prolonge, j’inonde mon visage et mes cheveux longs d’une fraîcheur gagnée. Mon corps se dirige vers une table de jardin, s’assoit et discute avec un homme qui arrive les bras chargés de vin. Je réclamais le vin, il descend, le voilà.

Mon ivresse m’apparaît sous les traits d’un homme portant des bouteilles, cet homme, il s’agit du neveu de Sollers : Hugues Dutheillet de Lamothe. Les bouteilles de rosé et de rouge glissent sur la table tandis que le contenu se dépose en nos verres. Nous parlons de son exploitation près de Bordeaux, de son oncle, de l’île de Ré… Et d’un article que je vais bientôt réaliser sur Sollers pour une revue sur le vin. « Pourquoi ne ferais-je pas, en même temps, un reportage sur votre vignoble ? » C’est acté. Je peux même dire que c’est déjà fait.

Grâce au vin je voyage sur moi-même, je fais défiler en moi la géographie sollersienne : Barcelone et ses bordels, Bordeaux avec ses jardins, ses allées et vignes, Paris et le tourbillon, New York accompagné de ses changements d’horizontalité, Ré pour l’été en plongée et Venise qui effectue une contre-plongée semblable à une contre-réforme.

Tous ces lieux tournent dans ma tête grâce aux phrases de ces livres, mais ces lieux tournent aussi avec l’aide du vin de Fontfroide… Je regarde mon verre tandis que la pluie vient percer mes bulles de rêveries. Je suis propulsé dans mon présent actuel, le 28 novembre 2023. Sur ma table de travail se trouve une bouteille de Fontfroide rosé, je permets à l’été de se glisser en moi encore un peu. La béatitude (ou bien serait-ce de l’ivresse ?) me gagne…
Sur mon bureau se trouve aussi un numéro de la revue Sommeliers International, celui de septembre. Ma fierté est d’avoir pu glisser un article littéraire à propos du vin chez Sollers dans une revue d’œnologie. Comme dit plus haut, j’ai accompagné cet hommage d’un reportage sur le château de son neveu…

Ces deux jours, fin juin, se rappellent à moi. J’y replonge en ce passé qui au fil de la phrase devient un présent. Le train, je le vois, je me vois dedans, j’y suis ; il me fait glisser vers Fontfroide et ses souterrains. J’arrive les bras chargés de livres sans être ivre, pour le moment. Mon Athéna Victorieuse m’a brisé les yeux récemment, je pleure de ne plus la voir, la dernière fois, l’ultime, c’était sur un quai, un quai de la gare de Biarritz… Ce sont eux, les quais les plus tristes, ceux de Biarritz. Just a Song Before I Go and So Long Beauty. Je garde ça de côté pour un roman.

Le train qui me traîne vers Fontfroide me dépose à Castillon-la-Bataille ! Là où l’on trouve Bataille la guerre du goût peut continuer… Sur les routes du Bordelais et de Dordogne, je m’étourdis d’une lumière filtrée par la poussière des chemins de terre. Hugues et sa femme me présentent leurs vins, leur terre, le moulin trônant sur une colline au beau milieu des vignes, le chai, les cuves et une porte qui donne sur la cité des rêves… La porte de l’invisible doit être visible .
Je demande régulièrement à mes nièces :
– Que fait Mr Tonton Samuel dans la vie ?
– Il rêve, répondent-elles.
L’homme est un dieu quand il rêve et un mendiant lorsqu’il réfléchit. Voici donc mon métier, un dieu rêveur qui songe simplement à être écrivain, donc démiurge. J’entends des voix, celles de la bibliothèque, elles m’appellent, Hugues les entend lui aussi ces voix, du moins je le pense, puisqu’il se dirige vers la bibliothèque et m’apporte un opuscule d’à peine 30 pages. Sa couverture, qui est verte, laisse apparaître via une fenêtre son titre, quel est-il ? Le Défi.

Depuis le temps… Trois ans. En trois années de lecture de Ph. S. je n’avais pas lu ce texte. J’ai commencé mon aventure sollersienne en plein confinement, j’étais à La Rochelle, l’appartement avait une terrasse donnant sur l’océan, j’apercevais Ré, en ce temps-là, je n’y mettais pas tout ce que je sais aujourd’hui. C’est Mathieu Terence qui – à distance – m’a mis entre les mains mon premier livre de Sollers : Désir, « La confiance est la clef. Sans elle, rien ne serait possible, le geste que je tente n’aurait pas lieu, mon bras se perdrait loin de moi, je ne trouverais pas les mots que je cherche. Heureusement les voici », sans cette confiance que j’ai en lui et en ses conseils de lecture mes mots ne glisseraient pas sur ce papier.

Ma nuit commence avec ce texte à ma portée, une bouteille de plus et je me lance. Oui le blanc est mon eau. Je berce l’eau. La table en bois est pleine de mes notes, de mes livres, la porte-fenêtre m’appelle. Je glisse vers elle… C’est le cri des bois que j’entends, le brame d’Actéon face à la théophanie. Je me lance vers le jardin ! Une lampe torche dans une main et Le Défi dans l’autre. Ma lecture est fiévreuse, frileuse. Mes pieds nus touchent la rosée des jours à venir, ma bouche s’ouvre à des phrases inconnues et mon cœur appelle toutes celles que j’ai aimées…

Tous les noms me reviennent. Leurs noms tournent en et autour de ma tête : Claire, Concha, Dora, Jill, Ludi, Cyd, Deborah, Louise, Sophie, Liv, Sigrid, Cécilia, France, La Présidente, Reine de Laume, Maud, Viva, Minna, Anne, Lisa, Nora, Lena, Daphné. Ma tête est en apnée, elle retient tous ces noms et en ajoute quelques-uns, les siens, ceux que le corps a fait vivre à la tête (parfois il s’agit de l’inverse histoire) elles : Tara, Léa, Eva, Engelina, Aurélia, Salomé, Héloïse, Mathildes, Carlas (elles sont plusieurs), Ela, Océane, Paloma, Églantine, Anna, Hannah, Maja, Marie-Lys, Rosalie, Manon-Sasha, Clémence, Eugénia, Sarah, Victoria… Quels prénoms me marquent le plus ?

Tous, ces listes ne sont pas exhaustives, c’est pour cela qu’elles appellent à la rêverie… Je partage deux prénoms avec la première liste, ces prénoms se reconnaîtront, elles se reconnaîtront.
Me suis-je endormi dans l’herbe ? Bien sûr… Ma jouissance est totale. La chair est gaie, hourra ! Et je n’ai pas lu tous les livres. J’ai le texte premier entre mes mains… Serais-je le frère de ces 4 garçons de Lascaux ou de ces Bédouins de Qumran ?

150 exemplaires.
Le Défi n’a été produit qu’à 150 exemplaires en tiré-à-part de la revue Écrire . Qui en ce moment même le lit dans cette édition ? No one. Dans l’herbe fraîche je caresse les pages, prononce des phrases, j’assure la permanence de la littérature. Je suis semblable à ces rabbanim qui dans les Kollels étudient constamment la Torah, si le monde tient, c’est grâce aux lecteurs. Le texte m’a charmé. Je suis possédé par lui. Je me jure de le porter contre mon cœur jusqu’au 28 novembre prochain.
Je me vois, j’entre le front perlé, le souffle haletant, qu’ai-je donc fait ? J’ai aimé.

Je replace Le Défi dans la bibliothèque, je parcours des numéros de Tel Quel et de L’Infini. Le vin vient à moi encore une fois… L’ivresse est là, un jour, Yannick Haenel m’a dit que l’ivresse désemploie le temps, qu’elle le désaliène, je vis en désaliénation perpétuelle. Il me citait Nabokov qui dans Ada exprime ce désir : « Je veux caresser le temps. » Instinctivement je rapproche cette phrase de l’épitaphe d’André Breton : « Je cherche l’or du temps. » En buvant nous vivons cette expérience digne des grands mystiques. Ce maître et complice « a été ivre une année entière » à la Villa Médicis, ivre de quoi ? À vous de voir, je mise sur la Grande Beauté. À partir de ce jour, il est devenu un saint. Avec ce camarade de combat nous avons été ivres sur les cours de Bordeaux et les boulevards de Paris mais jamais nous ne nous sommes abreuvés aux rives de l’Achéron, du Cocyte et du Léthé, ces affluents de la haine. La Seine nous suffit. « Si mon existence est un fleuve il y a un bras qui ne traverse pas leur pays . »

Je m’endors dans le château, le réveil est rude, le vin m’a filtré jusqu’à la moelle, ne serais-je que le fils de l’homme et de la femme en définitive ? Bordeaux me rappelle et en revenant vers elle, je reviens en mon temps. Nous sommes le 28 novembre 2023, il est 7 h 44 et j’ai un texte à rendre. Victoria… Voilà son prénom. Elle a traversé ce texte et la voilà. Pourquoi elle ? Pour sa grande beauté, pour le roman qu’elle est en train de m’inspirer, pour sa disparition et parce qu’aujourd’hui c’est son anniversaire, elle est née un 28 novembre mais pas de 1936, elle est née soixante-huit ans après Philippe Sollers. Au mois de mai de cette année, les deux m’auront fait verser des sanglots longs… Lacrimosa…

Ce matin ma bibliothèque me fait face, je me plonge en elle, j’y trouve Mauriac et Aragon se disputant, une guerre a lieu… « J’aurai été le premier à écrire ce nom », dit Mauriac, Aragon répond lassé : « Je suis le deuxième », quant à moi, je m’écris : « Philippe Sollers, je ne serai pas le dernier à écrire ce nom. »
28 novembre 2023, Bordeaux

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La Règle du Jeu N° 81

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SAMUEL DE LOTH Étudiant, voyageur de nuit et lecteur.
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