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Philippe Sollers, Studio par Michaël Ferrier

Lire Philippe Sollers

D 18 janvier 2024     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Michaël Ferrier, est un écrivain révélé par Sollers, dans sa collection L’Infini et aussi présent dans la revue éponyme.
Egalement retenu par la Règle du Jeu de Bernard-Henri Lévy pour figurer dans son dossier hommage : « Lire Philippe Sollers »

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« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »
Pascal, Pensées

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1. Rendre hommage à Sollers en lisant ses textes :

excellente idée. C’est la plus belle offrande à lui faire, lui qui fut un lecteur-laser, l’un des meilleurs de son temps.

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2. J’ai choisi Studio parce que, même chez les admirateurs de Sollers, on en parle peu.

Et puis, comment résister à un texte où on trouve les phrases suivantes :

« Je cherche le dissemblable, l’inamical de fond, l’opposé sexuel, racial ou social. J’aime d’instinct les Gitans, les Juifs, les noirs, les chinois, les femmes les plus étrangères, les différences d’âges, de rites, de signaux. J’aime que l’on ne soit pas moi, j’aime admirer et apprendre. Rien de plus répréhensible, plus tard, que ce goût pour l’étude et l’admiration. »

Je pourrais presque m’arrêter là.

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3. Le titre d’abord.

On a rarement insisté sur les titres de Sollers, sa façon précise, pointue, appuyée et légère à la fois, de poser le titre à l’ouverture du texte, pour en donner le sens et le signe, la portée et la direction. Souvent c’est un mot, un seul, selon une tendance qui se confirmera tout au long de l’œuvre et notamment dans les derniers livres, un véritable feu d’artifice de substantifs :

Drame, Le Seuil, 1965

Nombres, Le Seuil, 1966

Logiques, Le Seuil, 1968

Lois, Le Seuil, 1972

Paradis, Le Seuil, 1981

Femmes, Gallimard, 1983

Fleurs, Hermann, 2006

Fugues, Gallimard, 2012

Médium, Gallimard, 2013

Mouvement, Gallimard, 2016

Complots, Gallimard, 2016

Beauté, Gallimard, 2017

Centre, Gallimard, 2018

Désir, Gallimard, 2020

Légende, Gallimard, 2021

Graal, Gallimard, 2022

Un mot, un seul, au singulier ou –plus rarement– au pluriel. Un mot et puis c’est tout.

D’autres fois, le mot est accompagné d’un article (L’Intermédiaire, Le Parc, Le Secret, L’Éclaircie, Le Nouveau…), mais la plupart du temps, il s’avance dans un splendide isolement, comme pour donner toute son importance au mot lui-même : près de la moitié des titres de Sollers sont composés sur ce canevas.

Le titre est, on le sait, un endroit stratégique. Gérard Genette en avait proposé une subtile et savante exégèse, dans son livre au titre lui-même délicieux, insistant sur la fonction de ces « péritextes » qui sont indispensables au livre, « précisément pour le présenter, au sens habituel de ce verbe, mais aussi en son sens le plus fort : pour le rendre présent, pour assurer sa présence au monde (…) » (Seuils, Le Seuil, 1987, « Introduction », p.7).

À quelle stratégie d’ensemble obéissent les titres de Sollers et, parmi eux, Studio ? De quelle présence au monde nous instruisent-ils ?

Sollers est un excellent titreur, mais il a une stratégie très différente des autres grands titreurs de la littérature, qui peuvent jouer tour à tour sur un balancement ingénieux (Le Rouge et le Noir de Stendhal, Les Plaisirs et les Jours de Proust, L’Exil et le Royaume de Camus,Crime et Châtiment de Dostoïevski, Tristesse et Beauté deKawabata), une image poétique forte (La Promesse de l’aube, Les Racines du Ciel, de Gary), une formule éloquente ou mystérieuse (Voyage au bout de la nuit de Céline, L’Insoutenable Légèreté de l’être de Kundera), sans oublier l’art de la provocation, qui fournit tant de titres cocasses et attrayants :J’irai cracher sur vos tombes de Vian, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Laferrière, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants d’Ôe, etc. Chez Sollers, pas de titre long et programmatique (comme À la recherche du temps perdu de Proust ou Les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau). Il ne fait jamais de phrases (Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, de Bukowski, ou le délicieux Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants d’Enard, reprise des longs titres-sommaires caractéristiques de l’âge classique), bien au contraire. Sollers ne construit pas à proprement parler des titres mais, à la lettre, il choisit un mot, souvent un seul, le pose sur le seuil du livre qui s’ouvre et le laisse résonner. Ce seul vocable sera votre première ressource et votre seul viatique. Extraordinaire foi en le pouvoir des mots.

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4.Studio.

Un studio, donc.

Qu’est-ce qu’un studio ? Petit livre, livre-une pièce, atelier ou garçonnière, pied-à-terre pour l’infini.

Il y a les studios de cinéma, ceux d’Hollywood ou de Cinecittà, qui vendent du rêve au monde. Dès les premières pages, on comprend qu’il ne s’agit pas de ceux-là. Au contraire de tout le « cinéma social », ce n’est pas un de ces grands espaces riches en artifices visuels (« Quand le grand mensonge familial est ébranlé sur ses bases, il produit immédiatement son film-écran, son film-fumée, son film-bavardage-à-côté, religieux à droite, antireligieux à gauche »), mais bien plutôt un studio de danse (cf. le personnage de Maria, et son « indifférence à tout ce qui n’est pas jeu immédiat, danse »), ou un petit atelier d’artiste, qui mise tout sur l’acoustique (« tout passe d’abord par le son »).

Le troisième paragraphe du livre, qui décrit le studio en question, est magnifique, il faudrait le citer en entier : il commence par un quasi-état des lieux (« Mon studio est bien situé. Ni trop éloigné ni trop proche du centre »), pour se transformer ensuite, au fil des phrases, en un belvédère sur jardin ( « ses allées, ses chemins, ses aires de repos, ses courbes »…), puis en véritable Versailles (« Il y a aussi des serres miroitant à travers les arbres, des bassins, des balustrades, des ruches, une ruine moussue entre deux statues »), avant de terminer sur la vision miraculeuse d’un avion, « il y a deux mois, descendant du beau temps hyper-glacial, à dix mille mètres, se posant sèchement sur la piste humide, provoquant sur les prairies, à gauche, un envol massif de corbeaux ».

Le studio de Sollers est à la fois pratique et poétique : il sert simultanément de salon, de salle à manger, de bureau et de chambre à coucher. Dans un souvenir malicieux de la maison de Balzac, rue Raynouard, qui avait une double sortie afin de pouvoir échapper aux créanciers, il fait encore mieux puisqu’il a pour sa part : « Deux entrées, deux sorties, l’une donnant sur une rue presque toujours déserte, l’autre sur un carrefour largement ouvert. » Comment mieux dire que c’est à la fois un lieu de repli et d’ouverture ? Il permet aussi de prendre de la hauteur et de contempler les arbres : « il est au cinquième étage d’une grande cour où poussent deux érables et un marronnier »… Un bon investissement !

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5. L’histoire.

Mais je vous vois venir. Et l’histoire, hein ? De quoi ça parle ? Qu’est-ce que ça raconte ?

On connaît le refrain :

–Sollers, il n’y a pas réellement d’intrigue.

–Le fil conducteur est très mince.

–Papotages et radotages ! C’est ce que vous appelez un roman ?

–Je ne comprends pas.

–D’ailleurs, à qui s’adresse ce livre ? À l’auteur lui-même certainement, à Dieu peut-être.

– Oui, à Dieu lui-même !

–Villon, Goethe, Lautréamont, Wagner, la Bible… n’en jetez plus ! Ce n’est pas un roman ! C’est un Bottin mondain !

–Je ne comprends pas.

–Le narrateur passe d’une référence littéraire ou philosophique à une autre, sans jamais développer une véritable pensée.

–Il y a trop de redites, de répétitions.

–Un ramassis de réflexions sans queue ni tête, un fouillis.

–Je comprends de moins en moins !

Le narrateur lui-même en rajoute, avec espièglerie : « Passe encore qu’il ait été révolutionnaire dans sa jeunesse, mais ensuite, vraiment, on perd le fil » !

Eh bien la voilà, l’histoire. Au début, c’est très simple : un homme arrive dans une ville, seul, par un avion de nuit. Il s’installe dans un studio. Peu à peu, on comprend que c’est un agent secret (thème de prédilection de Sollers, voir Agent secret, Mercure de France, coll. « Traits et Portraits », 2021). Que se passe-t-il ? Est-il en mission ? « Le sujet que j’ai à traiter, dit-il, est tissé d’opérations cachées, détournées, justifiées seulement après coup. »

Des personnages apparaissent, disparaissent, Stein, Guillaume, Arnaud, Jean (un autre agent), parmi lesquels quelques femmes : Nina, Marion, Maria, Alix, Ingrid… Quand les femmes entrent dans le texte, même de manière fugitive, il y a toujours une tension ou une tendresse particulières qui se mettent en place, serait-ce sur une ou deux lignes (« Souviens-toi de la rue Monsieur-le-Prince, Alix, quand on était si pauvreset si libres. Tu me reprochais de toujours travailler la fenêtre ouverte, tu avais froid »), et on comprend pourquoi un des grands romans de Sollers s’appelle Femmes : c’est manifestement l’un de ses grands sujets.

Il y a aussi des organisations secrètes, des projets énigmatiques dissimulés derrière des majuscules (le Conseil, le Programme) ou des sigles à la fois mystérieux et cocasses (la Momie, le CLONE, « Comité Laïque pour l’Organisation du Non-Être »). La narration est trouée par des souvenirs d’enfance (« toute une existence précise, minutieuse, libère, en retrait, des hémorragies de souvenirs gratuits »), des rappels historiques (Hiroshima, les camps d’extermination, Yalta…), des considérations politiques, religieuses ou sociales (le délitement du lien social, l’apathie généralisée devant les guerres ou le terrorisme) et de nombreuses réflexions sur la littérature (Rimbaud et Hölderlin notamment), la peinture ou la musique (surtout le jazz : Armstrong, Monk). De temps en temps, un dialogue succinct (Sollers est un as du dialogue), d’autres fois la citation d’un poème entier. Tout cela est à la fois très rapide et très appuyé : on peut comprendre les frustrations qu’une telle lecture engendre chez certains lecteurs habitués à des codes romanesques beaucoup plus conventionnels (mais que veut-il donc dire ? où veut-il en venir ?) comme l’admiration devant les fulgurances qu’elle fait naître sans arrêt : « On assèche le système nerveux, on le dresse au réflexe instantané des images transmises par clavier. Franchir ce barrage sera de plus en plus difficile, de même que ressaisir tel ou tel mouvement de soi. »

Au bout de vingt et un chapitres, c’est vrai, il peut arriver qu’on perde le fil, dans ce livre pourtant court. Et alors ? Il faut être complètement abruti par la standardisation des récits en cours (aussi bien les thèmes que les manières de s’en saisir) pour en être surpris, et pire, pour s’en offusquer ! C’est comme si les journalistes, les critiques littéraires et certains lecteurs eux-mêmes avaient oublié –ou bien plutôt n’en avaient jamais rien su– qu’il y a eu Proust, qu’il y a eu Faulkner, qu’il y a eu Kateb Yacine et Pierre Guyotat, Kawabata et Édouard Glissant.

Comme le dit bien le narrateur : « ce sont là des histoires provinciales, archaïques, coupées de l’histoire mondiale et de la régulation des marchés. » Des « histoires provinciales », c’est-à-dire : combraysiennes, mississippiennes (ah, Yoknapatawpha !), constantinoises, algériennes, japonaises ou martiniquaises… Bref, tout ce qui fait le sel de la littérature mondiale. Je n’ai jamais vraiment compris la réticence qu’il y a à lire Sollers, les critiques sur son prétendu manque de qualités romanesques, alors que j’y vois pour ma part une magnifique machine à conter et à penser, un grand savoir-faire dans l’organisation des contenus narratifs (Sollers, comme un chat, finit le plus souvent par retomber sur les multiples fils tendus de son histoire), une extraordinaire liberté de ton et de propos. Ce sont les mêmes qui trouvent Proust « trop long », Glissant « trop touffu », Guyotat « trop compliqué ».

Le plus drôle est précisément que Studio contient un formidable décryptage de ce formatage en cours : « Des employés puritains et comptables font imaginer par des employés chastes, déprimés et comptables, des scénarios sirupeux, brutaux, bestiaux, sentimentaux. » Et que Sollers lui-même, dans ce livre, avait en quelque sorte prévu son annulation programmée par le grand système de la marchandisation effrénée : « même s’il n’en reste que deux ou trois [des romanciers], on vous dira qu’ils ne racontent rien de sérieux ni de vrai, et que, finalement, ils n’existent pas. »

Nous y sommes.

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6. Exercices de disparition : de Sollers à Tanizaki.

Êtes-vous « studio » ? Non pas seulement studieux, mais « studio » ? C’est-à-dire : pouvez-vous rester dans votre appartement à lire, écrire, faire l’amour, dormir et puis recommencer ? C’est au fond la question de Studio.

Au détour d’une page apparaît dans Studio ce qui est présenté comme le roman d’un ami : « C’est l’histoire d’un médecin d’une cinquantaine d’années, à l’existence apparemment normale. Tout le monde (collègues, femmes, enfants, maîtresses, patients) le croit arriviste et cynique, il s’arrange pour qu’on ait cette image de lui, alors que sa seule vraie préoccupation est d’organiser ce qu’il appelle des moments de disparition. Il a loué un studio près de chez lui, où il va s’enfermer de temps en temps en prétextant des voyages professionnels. »

Dans ce petit synopsis, c’est bien entendu une mise en abyme mais aussi une révélation qui nous est proposée. À quoi bon louer un studio ? Vous êtes marié, salarié, peut-être même déjà propriétaire : vous menez une « existence apparemment normale », qu’iriez-vous faire à vous enfermer de temps à autre dans un studio près de chez vous ? Juste un pas de côté.

La réponse de Studio est claire : un exercice de disparition. Retenez bien : pour écrire, c’est-à-dire en somme pour vivre pleinement, là est la clef.

Sollers n’est certes pas le premier à rappeler l’importance des éloignements récalcitrants, des éclipses à répétition, des volatilisations volontaires, des évaporations spontanées. Je songe à Tanizaki qui, dès 1911, prônait déjà exactement le même genre d’exercice dans un roman au titre déjà sollersien : Le Secret (Sollers réutilisera ce titre en 1992). Je l’évoquais dans François,portrait d’un absent, livre que Sollers a publié. Suivant en cela l’exemple de mon ami, je n’hésiterai pas à me citer longuement moi-mêm e ! Voici un passage du chapitre3 de la deuxième partie, intitulé « Japon : exercices de disparition » : « Notre grand maître en la matière, c’est lui : Tanizaki. Il faut l’entendre, dans ce subtil petit livre au titre délicieux, Le Secret, donner des conseils pour s’initier aux techniques de la dématérialisation. D’emblée, Tanizaki refuse la facilité. Il ne va pas se dissimuler dans une petite ville de province ou dans quelque faubourg isolé. Non, c’est en pleine ville qu’il décide de trouver “certains coins surprenants, morts désormais et n’attirant l’attention de personne”. Et pas dans n’importe quelle ville, dans la plus grande du monde : Tokyo. C’est ici, “au milieu de la cohue des rues populaires”, qu’il va se mettre en quête de “quelque oasis de paix où ne passent qu’exceptionnellement des gens bien déterminés dans des circonstances bien déterminées…” Et il ajoute, avec une précision quasi scientifique : “exactement comme dans un torrent impétueux se forment ici et là des trous d’eau dormante.” » (François, portrait d’un absent, Gallimard, 2018)

Sollers, Tanizaki, trous d’eau dormante ? Oasis de fluidité, de calme et de poésie au milieu du tumulte ambiant : voilà une définition de l’écrivain à laquelle il pourrait souscrire, je crois.C’est un trou de verdure où chante une rivière…

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7. Finalement, c’est pour cela que j’ai choisi Studio :

parce qu’il me semble très révélateur d’une certaine allure de Sollers. Une vitesse, une légèreté, une allégresse. Et, en même temps, une grande pertinence. La certitude que, pour sauver ce monde qui s’effondre autour de nous, il faut trouver un lieu, un éden ou pour ainsi dire un temple : non pas tant un refuge qu’une brèche, non pas une retraite mais un passage, à partir duquel, en compagnie de quelques proches et dans la fréquentation renouvelée des lointains, tout remettre à flot. Un îlot. Studio.

C’est cette éclaircie, cet embarcadère que je trouve dans les livres de Philippe Sollers. Et la raison pour laquelle, par-delà la mort, qui ne nous éloigne pas et qui ne signifie rien, je lui suis reconnaissant.

« Le studio vous va ?

– Parfait. »
Michaël Ferrier
Crédit :La Règle du Jeu N° 81

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