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Jean-Hugues Larché : "A l’étoile Sollers"

Série Témoignages

D 16 mai 2023     A par Jean-Hugues Larché - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Après un panoramique sur la biographie littéraire de Philippe Sollers, Jean-Hugues Larché, fidèle de pileface, nous livre un témoignage personnel de son expérience de réalisation de documentaires vidéo (DVD) et aussi audio (CD) avec Sollers. Un témoignage de première main, et nous remercions Jean-Hugues Larché de le partager sur pileface. Les ajouts d’illustrations, en fin d’article, sont à notre initiative.
V.K.

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A L’ETOILE SOLLERS
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Vingtième siècle. Début des années soixante. A travers la nuit des hommes, un défenseur actif de la pensée se lève à la suite des grands libérateurs de ’esprit humain que sont Lucrèce, le Christ, Saint François, Marx, Nietzsche, Freud et Joyce. Il est né près de Bordeaux et son premier roman sur des amours ancillaires fait scandale.Mauriac, coté catholique, et Aragon, coté communiste en généreux soutiens omplémentaires, adoubent le nouvel écrivain. Philippe Sollers devient un valeureux et exigent défenseur du français et dès lors ne va cesser d’expérimenter cprofondément et librement cette langue qui lui tient à coeur. Auteur, animateur d’une revue trimestrielle et éditeur de la collection nommée Tel Quel aux éditions du Seuil, dès 1966, il présente avec Logiques son panthéon inavouable composé de Bataille, Artaud, Dante, Sade, Mallarmé et Lautréamont. Ses proches d’alors sont Pleynet, Barthes, Lacan, Kristeva, Risset et Cheng. Durant plus de soixante ans, il écrit quatre vingt livres ; depuis l’expérimentation littéraire joycienne des années soixante dix qui se clôt avec Paradis en 1981, jusqu’à élaboration d’une encyclopédie en Guerre du goût exemplaire face au nihilisme et à la vacuité de son époque. Passé aux éditions Gallimard, en 1983 avec Femmes qui devient un best-seller (un best-sollers), il y écrira vingt cinq romans, jusqu’à l’ultime Graal en 2022. Il ne cessera de présenter dans des essais pour d’autres éditions des angles novateurs des peintres, musiciens et auteurs qu’il préfère ; ceux-ci y seront radiographiés avec érudition joyeuse et préférence accrue pour le XVIII° siècle.

Sollers oblige son lecteur a à s’intéresser aux références. Côté peinture : Fragonard, Watteau, La peinture vénitienne, Cézanne, Bacon, De Kooning, Rodin sans oublier ni Picasso ni la peinture chinoise. Côté littérature : Saint-Simon, Châteaubriand, Proust, Céline, Hemingway, Fitzgerald, Genet, Burroughs, Guyotat et Schuhl, ses contemporains. Côté musique : Haydn, Mozart, Monteverdi, Vivaldi, Gesualdo, le jazz. Il ne veut oublier personne dans sa refonte d’une Renaissance dont il serait le pape ironique et l’ultime gardien de son temps.

Sur l’exigence de sa pratique d’écriture, il déclare en 2009 : Ce n’est pas que je fasse le roman de l’écriture qui s’écrit, comme on l’a cru, mais tout simplement, j’essaie d’amener… « la parole à la parole en tant que parole » ou « l’écriture en tant qu’écriture par l’écriture ». Je ne fais pas semblant de ne pas écrire ce qui est en train de s’écrire.

Et répondant sur sa langue natale à la revue Ligne de Risque en 2011 : Je pense, quant à moi, que le français est un delta, et que, par conséquent, toutes les grandes langues viennent à lui. Elles ne peuvent pas faire autrement que de venir se faire traduire en français. Sinon, elles végètent dans des zones protégées, et finalement archaïques. Le français les attend, il ne demande que ça. Prenez Paradis, et vous verrez : cela se vérifie à chaque ligne.-

Avec Tel Quel, Sollers devient le chef de file, et édite, tambour battant, des auteurs mis à la marge dans la France gaullienne. Ponge, Barthes et Lacan. Joyce, Artaud et Hölderlin. Pound, Foucault et Derrida. Sarraute, Kristeva et Maccciocchi. Todorov, Genette et Sade. Auteurs parmi bien d’autres, publiés dans la revue ou la collection. Sa situation dans le monde intellectuel s’impose à partir du milieu des années quatre-vingt avec la revue et la collection l’Infini chez Gallimard.

Je préfère passer outre les engagements politiques des années 70 qui ne m’intéresse pas et sont sujet à polémique gratuite. Je ne retiens ici que l’oeuvre et mon rapprochement personnel avec celle-ci.

En 1992 lors de la sortie de La fête à Venise, son commentaire télévisé du tableau de Watteau Le jugement de Pâris et l’anecdote du Christ mal sculpté durant les derniers instants du peintre, attire fortement mon attention. Le visionnage du film Le trou de la Vierge de Jean-Paul Fargier à la médiathèque de Toulouse rajoute à mes interrogations sur la dimension de l’intellectuel hors norme, sans tabou sexuel ou religieux. Dès lors, à partir de ces étonnantes révélations, je vais chercher à en savoir plus. Je suivrai les sorties médiatiques de Sollers comme celui d’un guide iconoclaste, en fortifiant et remède à la morosité ambiante des années quatre-vingt dix. Je tenterai d’adapter en vidéo un passage de Le parc, son second roman.

Barthes écrit en 1979 dans son Sollers écrivain  : Sollers veut empêcher l’image de prendre. Le scandale sollersien ne vient que de ce que Sollers s’attaque à l’image, à la stabilisation de toute image. Il devient indéfendable.

A parti des années quatre-vingt, cependant, l’homme s’incarne à l’image qu’il ne veut pas stable. En témoignent d’autres vidéos de Jean-Paul Fargier, Sollers au Paradis, Sollers au pied du mur, Sollers joue Diderot, L’entretien Godard /Sollers. En 1993, Sollers réalise avec Laurène L’Allinec La porte de l’enfer de Rodin avec son commentaire inspiré du Poème de Parménide. En 1998, Sollers, l’isolé absolu d’André S. Labarthe suit de près la proximité aquatique de l’écrivain de Venise à New-York en passant par l’île de Ré.

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Décembre 1995, avec ma compagne, C. nous avons dîné au restaurant La Rotonde et regagnons notre hôtel, près des Gobelins, en voiture. Il est minuit et nous voyons Philippe Sollers sortir de la Closerie des Lilas en imperméable clair. Drôle de coïncidence. Je ne l’ai jamais vu physiquement. L’homme est imposant. C., qui est intriguée par le personnage depuis que je lui en parle, me dit de le suivre de loin pour voir où il va. Même si je n’aime pas faire le paparazzi, j’obtempère. Il descend les allées du jardin de l’Observatoire, s’arrête un temps pour pisser, prend un long temps pour regarder la statue de Le Verrier derrière des grilles, se retourne pour regarder une jolie femme qu’il vient de croiser. Enfin écarte les bras en croix pour s’étirer… Nous l’avons suivi à bonne distance et aperçu quelques courtes minutes Le mythe littéraire. Sollers est un homme normal dans ses attitudes quotidiennes, fascinant par son oeuvre. Nous allons nous coucher.

Avril 1996, au Studio des Ursulines, j’assiste à présentation par Sollers et André S. Labarthe de Méditerranée et de Dieu sait quoi de Jean-Daniel Pollet. Comme je lui dis que je fais un peu de vidéo, Labarthe me donne son numéro. Fin 1997, je fais dédicacer son livre Studio à Sollers à la Fnac de la rue de Rennes et nous parlons de sa réédition prochaine de Sade contre l’être suprême. Le 6 septembre 1999, à l’auditorium du Louvre, je filme en caméra HI8 sa lecture de Point de lendemain de Vivant Denon. Je croise Laurène L’Allinec qui me demande si je fais partie des amis de Sollers, je réponds sans hésiter que oui. « Ah, très bien » dit-elle.

Le 15 Octobre 2002, Sollers présente son nouveau livre, L’étoile des amants, à la librairie Mollat. J’ai effectué au printemps précédent deux interviews sur Nietzsche, un de Beatrice Commengé en Dordogne et un autre de Stéphane Zagdanski au Jardin du Luxembourg. A la fin de la présentation et des dédicaces, Sollers est seul, debout, je m’avance et lui demande s’il accepterait de répondre à des questions sur Nietzsche que je vois affleurer souvent dans son oeuvre. Sûrement pour tester mon éventuelle résistance ou manque de souplesse de ma part, il me scrute d’un oeil laser et entoure de son bras mon épaule en mouvement tournant. Il me dit que c’est intéressant, qu’il veut bien et de le rappeler chez Gallimard. Je n’y crois que moyennement. Pourtant j’appelle la semaine suivante. Son secrétariat me le passe. « Oui, Bonjour, ok pour Nietzsche, voyons… Gallimard, 4 novembre, 16h ? Salut. » Je me dis : « Zut ça marche, il a accepté ! Comment vais-je faire cet entretien et pouvoir m’organiser en deux semaines ? »

André Labarthe, est devenu un ami, je lui demande conseil et comment il a filmé Sollers lors du tournage de Sollers L’Isolé absolu. Il m’incite à ne pas tourner dans le bureau de Sollers, trop exigu pour ça, et de penser à un endroit plus vaste. Je téléphone à Victor Depardieu, alors assistant de Sollers, et lui fait part des conditions de tournage à deux caméras. Il réserve le salon bleu où se font les réceptions de la maison d’édition.

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Nous arrivons le lundi 4 novembre à 15 heures aux éditions Gallimard avec Sophie R. une collègue de formation à L’INA, connue au début de cette année 2002 et Jean-Michel H. caméraman pour FR3. Nous installons notre dispositif dans le salon bleu. Sollers entre dans la pièce à 16 heure pile. Bonjour cordial. S’assoit en face nous trois ; envoie un baiser au vol à Sophie qui en rit d’aise, regarde avec grand sérieux l’autre caméraman qui ressemble à Tim Roth et me dit : « On y va ? » « Oui bien sûr » dis-je. Je pose ma première question sur le rapport de Nietzsche à l’esprit français sur lequel il a déjà appuyé. Un temps, il me regarde concentré et me dit : « Posez vos autres questions ». Surpris, Je les énonce aussi distinctement que possible sous l’émotion. A t-il intuitivement compris que j’aurais du mal à relancer ? Je demande d’évoquer l’admiration que Nietzsche avait pour Montaigne et celle de Bataille pour Nietzsche. Aborder en direct ses propres questions fondamentales sur Nietzsche semble le désarçonner quelque peu. Un long temps de silence. Une cigarette allumée avec briquet rouge sur porte-cigarette. Et c’est parti !

Sollers qui signifie en latin « Tout entier art », démarre pour une intervention sur Nietzsche comme pour une nouvelle traversée. Cinquante cinq minutes sans s’arrêter. En face de lui, les deux cameramen et moi, sommes sous le choc de sa performance. A la fin, il demande : « Ça vous va ? », Sophie éclate de rire, impressionnée par ce moment auquel elle vient d’assister. « Mais bien sûr, merci beaucoup. Vraiment » dis-je. Il se lève, allumant une troisième cigarette, et me demande : « Qu’est ce que vous allez faire de ça ? » Je réponds spontanément, peu informé des codes du langage professionnel : « Je ne sais pas ». Ma naïveté le fait se diriger vers la porte et lancer un au revoir furtif. Je le rappelle et lui donnant une bouteille de Brane-Cantenac millésime 1988 (en double infini debout) que j’ai apporté pour le remercier et la photo d’une plaque bordelaise récemment posée sur le flanc de l’hôtel Meyer des allées de Tourny.

A l’époque, je viens d’avoir quarante ans et j’ai de la chance sur tous les plans. Je rentre vers 22 heures 30 à Bordeaux. Ma compagne de vie m’attend, très fière de la prouesse d’avoir interrogé Sollers avec champagne, repas raffiné et prête à faire l’amour toute la nuit.

J’apprendrai un peu plus tard par l’intermédiaire d’un écrivain proche de Sollers qu’il a gardé un long temps dans son portefeuille la photo de la plaque du séjour de Hölderlin à Bordeaux et aurait dit : « Ce doit être un ange qui m’a apporté ça »… J’envoie la retranscription du premier entretien en fin d’année. Et le rappelle mi-janvier 2003, pour demander s’il veut bien préciser la question musicale chez Nietzsche, parler du Nietzsche de Heidegger et lire quelques passages : « D’accord… 4 février, Gallimard, 16h ? Salut. »

Vendredi 4 février. L’atmosphère de la seconde séance est plus détendue que celui de la première. Une seule caméra, tenue par Jean-Michel (Tim Roth). Sollers lit abondamment Ecce Homo en exposant l’état de son livre déglingué par ses nombreuses lectures. Il insiste aussi sur le dionysiaque chez Nietzsche et sur l’aspect passionnel vis-à-vis de la musique. Il souligne l’importance du livre d’Heidegger sur Nietzsche qu’il assure être le seul livre véritablement critique sur le nazisme, depuis l’intérieur.

Avec la deuxième séance je peux désormais scander la première intervention par les lectures d’Ecce homo. Je n’ai eu qu’à très peu monter ce document sur Sollers, en train de penser Nietzsche. Je laisse tout naturellement le temps des silences et des et des reprises, sans intégrer d’images illustratives. Je revois et entends en boucle le puissant aspect en bloc de pensée en acte de l’écrivain. Je lui envoie la transcription de cette séance en avril et sollicite un autre entretien sur la Chine.

Lundi 3 juin 2003. Seul avec Sollers dans le bureau de l’Infini durant deux heures trente. J’enregistre les lectures et commentaires de l’écrivain sur ses romans traitant de la Chine. Nous suivons la balade du lettré Wang Wei, les hexagrammes du Yi King, les stratégies de Sunzi ou la résonnance selon le Huainanzi. Il m’a toujours paru que Sollers avait l’art de la respiration taoïste et savait nourrir par le souffle sa bille de boue (son cerveau). Le document sonore Déroulement du Dao paraîtra en 2008. Cette même année, le double cd Ecoute de Nietzsche réunit l’intégralité des deux entretiens sur Nietzsche.

Les trois interventions précédentes ont fait l’objet de transcriptions toutes les trois éditées dans la revue l’Infini et reprises dans Discours parfait et dans Fugues.

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Je reste longtemps un peu abasourdi par ces trois séances où Sollers opére tant de relations entre les choses et de l’amplitude de ce qu’il m’a confié. Ce matériau filmique me dépasse et je ne sais pas quoi en faire, comme je lui ai énoncé à l’issue de la séance de novembre. Après avoir envoyé les rushes à L’Allinec, Fargier et Labarthe, pour en être éventuellement adoubé, je décide de monter le document sans aucune fioriture. Je laisse les silences de la pensée en train d’agir et rajoute une musique enjouée et glorieuse de Jean-Philippe Rameau sur les génériques du début et de fin. Je trouve un producteur nivernais qui aimerait bien se rapprocher de Gallimard.

J’envoie à Sollers la maquette du projet. Deux jours plus tard, je flâne à la bibliothèque de Bordeaux, mon téléphone sonne : « Allo, Sollers à l’appareil » Je lâche : « Arrête tes conneries Fred, je t’ai reconnu ». « Non, non je vous assure, c’est bien Philippe Sollers. » « Ah bon, excusez moi pour la méprise, Monsieur Sollers. » Il me conseille de corriger deux ou trois erreurs sur la jaquette du boîtier du DVD. Quelques semaines plus tard, après que je lui ai fait parvenir une version quasi finale, il m’appelle alors que je suis à Lascaux - je considère cet appel comme un belle synchronie dans le rapport évident que nous avons avec Bataille en pensant à Lascaux ou la naissance de l’art. Sollers, l’a connu et édité. Je lis Bataille depuis vingt cinq ans. Sollers me demande simplement si je peux améliorer la saturation des orangés de l’image. Je réponds que ça tombe bien puisque que je suis à proximité des ocres de Lascaux ! Nous rions de concert. La charmante Laurène L’Allinec, alors productrice du Dessous des cartes, m’accompagne en salle d’étalonnage et me laisse l’entière liberté des choix.

La collection de DVD en genèse, s’intitule Penseurs du XXI. Entre temps, j’ai tourné deux entretiens avec le sinologue François Jullien dont Sollers m’a donné les coordonnées à l’issue de son intervention sur la Chine. J’en prépare un sur Proust avec Stéphane Zagdanski qui m’a conseillé de faire cette collection. C’est le premier DVD qui existe sur le grand Philippe, il s’appelle Nietzsche, miracle français et c’est un des rares documents sur la libre pensée en action. Il paraît début février 2006, un mois après son roman Une vie divine, consacré à Nietzsche et un mois avant le DVD Sollers au Paradis de Jean-Paul Fargier. Sophie Zhang et Georgi Galabov continuerons dans l’approche filmique de Sollers avec grand brio et belle régularité. Personnellement je ne souhaitais pas aller plus loin. Sa puissance de feu éteignait à l’évidence ma petite flamme. Et je considérais qu’il m’avait déjà beaucoup donné !

En 2005, à l’issue du Colloque Mauriac, alors qu’il est assis sur les marches du grand Théâtre, lui posant ma main sur l’épaule, je remercie Sollers d’avoir lu le poème Souvenir de Hölderlin sous le plafond d’Apollon. Il me dit : « Sous celui de Dionysos, ça aurait été mieux ! » Je réponds : « Oui, certainement ».

A Bordeaux, encore, vendredi 10 mars, 2006, en sa présence, lors de la présentation de son roman Une vie divine par Jean-Marie Planes ; sont projetées en préambule, les dix premières minutes de Nietzsche, miracle français au salon Mollat. En 2007, parution de Un vrai roman qui constitue les mémoires de Sollers, mon nom y apparait (entre parenthèse) à la page 150.

De 2008 à 2013, je participe au séminaire de Gérard Guest sur Heidegger un samedi par mois. Avec le compagnonnage de Marc Dachy, Stéphane Zagdanski organise les séances à l’université Reid Hall rue de Chevreuse. Sollers assiste à la première séance où je n’étais pas. Un nommé Sébastien X., habitant Bordeaux, s’y illustre en récitant Mouvement de Rimbaud. Y participeront aussi régulièrement, François Meyronnis, Frédéric Badré, Sandrick Le Maguer, Valentin Retz, Jullien Battisti, Hadrien France-Lanor ou Pascal David et la future équipe de la revue Sprezzatura.

Lors de ce séminaire exigeant et passionnant, Gérard Guest déroule avec prudence et extrême précision la pensée heideggérienne. Des discussions enflammées et autres agapes suivent jusqu’à tôt le matin. Se constitue rapidement, de dérives debordiennes en rires dionysiaques, la bande à Sprezzatura, composée de Le Maguer, Navajo, Dulieu, Guegan, Gambler, et Larché. Et nous formons une revue qui comptera six beaux numéros de légèreté bien fondée et ordonnée, puis s’en ira. Mon article Virtuosité du coeur du numéro 5 de la revue sera republié par Sollers en 2013 dans l’Infini 124. Pour clore mon article, il inclura en pleine page, une photo, où il est assis sur les marches du Grand Théâtre de Bordeaux, douze ans plus tôt, en 2005.

L’année suivante, je le croise à la librairie Mollat pour la présentation de son livre Médium. Me voyant approcher pour une dédicace, pour plaisanter, il énonce mon nom « Larché » avec le geste ouvert de tendre une flèche. Je lui tend son livre qu’il signe et lui glisse une citation de Pindare dans la poche droite de son veston sous son regard à peine surpris.

Pour fêter ses quatre-vingt ans, en 2016, j’écris un texte L’éveilleur qu’il publie dans le N° 138 de l’Infini. Je découvre ses Lettres à Dominique Rolin en 2017 qui constituent pour moi, la plus belle correspondance complice, littéraire et amoureuse du XX° siècle et du début du XXI°. J’apprendrais que Sollers n’allait à Venise qu’en sa compagnie et que l’appartement de Rolin rue de Verneuil à Paris se situait en face des éditions Gallimard. J’ai, pour la dernière fois, aperçu TOUTENTIERART, en avril 2022, alors qu’il était en terrasse intérieure d’un café, sur le Boulevard Port Royal. Je n’ai bien évidemment pas voulu l’importuner.

Il paraît étonnant qu’il soit insupportable au commun des mortels de considérer Sollers comme un véritable romancier et parfois pour certains, de se prendre pour meilleur que lui. Grâce aux interviews que j’ai fait avec Sollers, et à ses confidences, je sais depuis plus de vingt ans quel grand romancier il restera, même s’il nécessite des références pour le lire. Cette exigence n’a pu que me faire grandir et je l’en remercie. Je me suis nourri de ses livres et ait appris beaucoup par son intermédiaire, à l’instar de ceux de l’autre Philip, celui de l’autre côté de l’Atlantique, le turbulent Philip Roth, son ami. Leur seule puissance littéraire suffirait presque à habiter mon panthéon avec Nietzsche, Voltaire et Shakespeare.

Alors que j’étais triste en apprenant sa disparition, un proche m’a dit au téléphone :« Les grands écrivains ne meurent jamais ». Cela m’a réconforté et m’a rappelé avec joie, les moments partagés, relatés ici. Sans être amis déclarés, mais avec une complicité de fond sur un catholicisme libre et un libertinage lettré, il me tient à coeur d’être resté fidèle à son amour de la vie et à la teneur enjouée de son esprit.

Jean-Hugues Larché


A propos de l’auteur

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Jean-Hugues LARCHÉ, auteur-réalisateur vidéo (DVD) et aussi audio (CD), éditeur, libraire et écrivain ;
Bordelais, comme Philippe Sollers

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Nietzche, miracle français

Nietzsche, miracle français par Philippe Sollers (DVD), 2006
(Le DVD a été repris dans le CD Ecoute de Nietzsche)

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Déroulement du Dao


CD - Déroulement du Dao (I) / La Chine dans les romans de Philippe Sollers

CD - Déroulement du Dao (II) / L’érotisme chinois

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Sur l’aventure Sprezzatura  :

Jean-Hugues LARCHÉ le troisième œil

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Plus sur pileface

J-H. Larché sur pileface

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