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Ernest Hemingway, l’écrivain, les femmes et la mort

L’écriture au combat

D 6 octobre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Soixante ans après son suicide (« Carabine à répétition Richardson. A incrustations d’argent. A Ketchum, dans l’Idaho, près de Sun Valley. Le 2 juillet 1961 »), France Culture a consacré deux Nuits à l’écrivain Ernest Hemingway. Albane Penaranda a fait appel à Gérard de Cortanze et Guy Scarpetta. On y découvre une archive de 1985 dans laquelle Sollers parle du roman Au-delà du fleuve et sous les arbres, « un des plus grands livres jamais écrit ». Plusieurs articles suivront.

Première nuit, avec Gérard de Cortanze


En Octobre 1939, l’écrivain américain Ernest Hemingway (1899 - 1961)
assis devant sa machine à écrire, dans l’Idaho.

Crédits : Photo de Lloyd Arnold/Hulton Archive. ZOOM : cliquer sur l’image.

Il y a tout juste soixante ans, Ernest Hemingway décidait que le moment était venu de mettre un terme à son existence. Tout pour lui avait sans doute été dit. Tout pour lui peut-être était écrit, même si tout n’avait pas encore été publié. Qu’est devenu depuis Ernest Hemingway ? Comment son œuvre lui a-t-elle survécu ?

Ce sont notamment ces questions qu’abordera le programme d’archives des deux Nuits que nous lui consacrons, en rappelant ce qu’a représenté l’apparition d’Hemingway dans la littérature et ce qui fait la singularité de son œuvre, depuis ses premières nouvelles jusqu’à ses romans posthumes. Que ces deux Nuits soient, si besoin était, l’occasion de rendre modestement justice à cet écrivain, aux basques duquel colle encore une légende qui fait à son œuvre un peu d’ombre. Car s’il fut un écrivain à succès reconnu, prix Nobel de littérature en 1954, Hemingway est peut-être bien un écrivain célèbre mais méconnu.

À ceux qui n’auraient pas passé la barre du Vieil homme et la mer, à ceux que rebuterait l’image du matamore boxeur aux multiples mariages, du bagarreur et du buveur invétéré, de l’amateur de corrida au visage buriné, adepte des safaris et de la pêche au gros, que ce programme soit une invitation à lire et relire Hemingway. Pour se convaincre qu’il fut l’un des plus importants écrivains de son siècle. Pour se convaincre aussi de la réalité et de la sincérité des engagements de cet Américain hâbleur qui, lucide, aura saisi très tôt et mieux que d’autres l’enjeu de la Guerre d’Espagne.

Pour nous guider dans l’œuvre et de la biographie, indissociables, d’Hemingway, il nous fallait le concours de ses aficionados. L’un d’eux sera en notre compagnie durant cette première Nuit, l’écrivain Gérard de Cortanze qui lui a consacré deux ouvrages : Hemingway à Cuba en 1997 et en 2011 Le Roman de Hemingway.

Gérard de Cortanze : "Hemingway se procure des faits et les transforme en chose littéraire et romanesque"

Ses personnages se dépassent, notamment dans la défaite. Ils n’acceptent jamais ce qu’ils sont en train de vivre et, même dans la défaite, et à l’approche de la mort, ils restent totalement moraux.

Gérard de Cortanze : "Il y a des choses qu’Hemingway n’aurait jamais écrites s’il n’avait pas été à Cuba"

Hemingway a écrit la majorité de son œuvre à Cuba où il a vécu plus de 30 ans. Je pense que l’on ne peut pas comprendre l’œuvre d’Hemingway si on ne la replace pas dans le contexte cubain. Il y a des choses qu’il n’aurait jamais écrites s’il n’avait pas été à Cuba. Et puis il y a des pages entières consacrées à Cuba, la mer, la pêche, les lieux, les gens, la nourriture. A Cuba il retrouve la liberté qu’il avait enfant et il est éloigné de choses qu’il déteste comme la médiatisation à outrance, le puritanisme des Etats-Unis, la guerre en Europe, c’est un havre de paix.

Gérard de Cortanze : "La mort chez Hemingway est présente très tôt, dès la mort du père qui se suicide"

La mort chez Hemingway est présente très tôt, dès la mort du père qui se suicide. (…) Il y a un rapprochement très troublant avec Hemingway puisque lui-même s’est suicidé. Mais entre la mort de son père et la sienne il a eu le temps d’inverser un peu cela, au fond, c’est-à-dire qu’il explique que la mort ce n’est plus une lâcheté, ce n’est pas un geste lâche mais c’est une façon de vaincre sa propre peur face à la mort.

Sollers : "Au-delà du fleuve et sous les arbres" d’Hemingway est un des plus grands livres jamais écrit"

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Mary Welsh Hemingway, Hemingway et Adriana Ivancich.
Venise 1948.
Mary Welsh, la dernière femme de Hemingway, semble avoir toléré la liaison Hemingway-Adriana dans la mesure où elle était présentée comme « platonique » et bonne pour son œuvre.

Publié en 1950, le roman d’Hemingway Au-delà du fleuve et sous les arbres valut à l’écrivain d’être assassiné par la critique américaine. Hemingway n’avait rien publié depuis dix ans, il avait cinquante et un ans, et il avait fallu sa rencontre avec Adriana Ivancich, une petite comtesse italienne de dix-neuf ans dont il tomba amoureux — "à en mourir" selon ses propres mots — pour que ce roman voit le jour.

"Tu m’as rendu la possibilité d’écrire", lui dit-il, "j’ai pu finir mon livre et j’ai donné ton visage à l’héroïne". Ce roman est bien l’écho de cette liaison que l’on a dit platonique. Renata y ressemble à Adriana et le colonel Richard Cantwell rappelle Hemingway. Une œuvre qui fut éreintée par la critique outre-Atlantique : "œuvre la plus pauvre jamais produite par l’auteur", "autoparodie", "livre stérile"… Quinze ans plus tard, lors de la parution de sa traduction française, Le Monde surenchérissait en évoquant un "marivaudage balourd".

Pourtant, parmi les admirateurs d’Hemingway, nombreux sont ceux qui considèrent Au-delà du fleuve et sous les arbres, comme l’un de ses plus grands livres. Philippe Sollers en fait partie. Il était invité à ce sujet dans une série des "Chemins de la connaissance" consacrée, en 1985, à Hemingway. Au micro de Jean Daive, il se livrait à une analyse du roman et donnait quelques pistes pour expliquer son rejet massif, il disait également pourquoi on devait ranger Hemingway parmi les plus grands écrivains du XXème siècle aux côtés de Proust et de Joyce.

Je pense que c’est le roman le plus important d’Hemingway. Lui-même le considérait comme son meilleur livre. (...) "Au-delà du fleuve et sous les arbres", paru en 1950, a été l’objet de très violentes critiques, sauf de la part de John O’Hara dans le New-York Times qui n’a pas craint de comparer cette œuvre à Shakespeare, tout simplement. Je crois que le rapport est extrêmement bien vu, parce que c’est, en somme, "La Tempête" d’Hemingway. C’est l’adieu aux armes de la magie romanesque dans un livre extrêmement déroutant pour l’époque et la mythologie qui s’était construite autour d’Hemingway. Mais c’est un livre qui est, d’un point de vue strictement technique, un des plus grands livres jamais écrit, par son économie, sa rapidité et surtout son sens des dialogues.

C’est un livre qui ramasse son désir du Sud. (...) Hemingway est quelqu’un qui n’a pas cessé de plaider pour l’émerveillement du Sud, de l’Italie.

TOUS LES ÉPISODES

Deuxième nuit, avec Guy Scarpetta


Guy Scarpetta.
Crédits : Albane Penaranda. ZOOM : cliquer sur l’image.

Soixante ans après le coup de fusil qui mit un terme à l’existence d’Ernest Hemingway, nous consacrons deux programmes d’archives au célébrissime écrivain américain. Célébrissime Hemingway ? Oui, mais peut-être bien encore trop méconnu. La faute sans doute à la "Légende Hemingway" qu’il aura pour une bonne part contribué à construire ; aux rodomontades d’un personnage qui lui survit et ferait presque oublier qu’il consacra l’essentiel de son énergie et de son temps à devenir et à être un écrivain, à écrire et à questionner la littérature.

Alcoolique macho-misogyne, vantard égocentré, mythomane paranoïaque… et chasseur qui plus est… si nous ne pourrons réparer l’injustice de cette mauvaise réputation, à laquelle on le résume trop souvent, nous tenterons de saisir ce qui fait de lui l’un des écrivains majeurs d’un 20e siècle qu’il ne se sera pas satisfait de vivre en spectateur, dans la guerre comme dans la paix. Dans notre second programme, à travers des archives d’hier et d’avant-hier, se poursuit l’exploration de la vie et de l’œuvre d’Hemingway qui, plus qu’aucun autre littérateur, a nourri sa création de ses propres expériences.

Pour nous permettre de mieux cerner ce qu’est la place d’Hemingway dans la grande histoire de la littérature, c’est au romancier, essayiste et critique Guy Scarpetta que nous avons demandé d’accompagner ce deuxième temps Hemingway de nos Nuits. Grand admirateur de l’écrivain, comme Duras, Sollers, Kundera et bien d’autres auteurs, Guy Scarpetta nous dit ce qui fait selon lui la grandeur et la beauté de ses nouvelles comme de ses romans, en nous expliquant pourquoi bon nombre d’entre eux répondent aux trois critères qui définissent à ses yeux "un grand roman" : qu’il explore un territoire inconnu de l’expérience humaine, qu’il invente ou renouvèle la forme romanesque et qu’il rende indissociables ces deux aspects de la création littéraire.

Guy Scarpetta : "Le malentendu autour d’Hemingway c’est faire comme si son œuvre n’était qu’un autoportrait"

Il y a un énorme malentendu autour d’Hemingway c’est-à-dire que le préjugé courant le concernant c’est de faire comme si il n’était pas romancier, comme si son œuvre n’était qu’un autoportrait. Et rien d’autre. Ce qui permet de confondre la personne réelle et les personnages, l’expérience vécue et l’imaginaire. On confond tout.

Les relations d’Hemingway avec l’autobiographie sont complexes. Il ne faut pas y aller à l’emporte-pièce et faire comme s’il avait voulu faire son autoportrait en permanence. Les textes d’Hemingway n’ont pas tous le même statut.

Guy Scarpetta : "Hemingway était persuadé qu’on ne parle bien, en littérature, que de ce que l’on connait"

Mais cela va au-delà, Hemingway s’est servi de circonstances historiques pour explorer l’expérience humaine. L’histoire est, avant tout, un contexte révélateur pour Hemingway.

Guy Scarpetta : "Il y a toujours chez Hemingway cette profondeur cachée qui est la clé de sa prose"

À chaque relecture, c’est nouveau, car il y a toujours quelque chose que je n’ai pas deviné.

TOUS LES ÉPISODES


GUERRE D’ESPAGNE
ZOOM : cliquer sur l’image.

L’écriture au combat

Tous les écrivains lucides décrivent un combat, et la formule de Kafka : « Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi je dois », pourrait leur servir de devise. Quel combat ? Avec l’ange, la bête, l’histoire, la famille, les préjugés, la politique, l’argent, la censure, la télévision, les journaux, la morale, les forces obscures, eux-mêmes, leurs prédécesseurs, les hommes, les femmes, les amis, la raison, la folie, l’Inquisition autrefois, plus récemment le politiquement correct ou les tueurs intégristes, l’éternelle bêtise, l’infernale méprise et, bien entendu, d’abord, avec les phrases et les mots. Écrire vraiment, et que cet acte demeure en marquant le réel, est la chose la moins naturelle qui soit. Pour chaque cas, donc, une situation précise, des données géographiques et des durées différentes, des hérédités ou des enfances bizarres, telles ou telles aventures fixes ou errantes, peu importe. Cela donne tous ces livres, là, auxquels on a l’impression qu’on ne pourra rien ajouter. Et pourtant, il le faut. On doit continuer les livres déjà écrits pour qu’ils existent, de même que l’attitude normale de l’ennemi est de tout mettre en œuvre pour rendre cette continuité impossible. Chacun son travail.

Hemingway a eu une conception très aiguë, très physique, de cette situation. Lorsqu’il n’a plus pu l’avoir bien nette en tête, il a préféré se tuer, décision dont la possibilité se lit dans les marges du moindre de ses récits. L’écriture ou la mort : question logique, puisque, pour un écrivain, l’écriture et la liberté sont une seule et même substance (dût-il, pour cela, souffrir l’injustice, la prison, la persécution, l’exil ou la reconnaissance, toujours monnayée et haineuse, de la société). Entendons-nous : l’écrivain, comme l’a su Mallarmé, est une force spéciale de mort en vie, une « voix étrange » en état d’insurrection pas forcément bruyante, une langue, en tout cas, qui est plus un poignard ou un « glaive nu » qu’un organe à paroles. Cette voix juge la vie depuis une conscience de la mort sans cesse présente, ce qui ne conduit à aucune complaisance avec cette dernière, au contraire. Pas de Panthéon pour l’écrivain, sauf par un tour d’escroquerie risible : son tombeau, suffisant et nécessaire, est gravé dans ses poèmes, ses essais, ses romans. Et s’il se supprime parfois sans y être contraint, c’est simplement qu’il a cessé à ses propres yeux d’être mort avec suffisamment d’énergie, qu’il est tombé dans une vie trop lourde, dégradée, aphasique. De là qu’il puisse même envisager de brûler ce qu’il a écrit. Nous ne respectons pas ce désir, bien sûr, nous avons nos raisons superstitieuses et marchandes, le posthume a pour nous tous les charmes, nous lisons calmement ces nouvelles d’un autre temps et d’un autre monde comme si elles appartenaient aux nôtres. Or c’est exactement un temps et un monde dont nous ne voulons pas, une dimension qui est aux antipodes de nos illusions courantes.

Voyez, par exemple, Intelligence critique  [1] qui se présente comme un poème (mais jamais un poète n’aurait écrit ce texte brutal ; la poésie des poètes, nous ne le savons que trop, est réservée désormais à des suppléments d’âme nostalgiques ou plaintifs). Il s’agit d’une lettre rythmée, adressée à une femme pour lui rappeler que le problème n’est pas là où elle croit. Un plus Une ne font pas Deux, mais au moins Trois, et jamais, de toute façon, Un ou Une. Les deux sexes sont incompatibles, ils ne fusionneront jamais, il y aura de toute façon quelqu’un d’autre, une liaison amoureuse n’est pas destinée à instaurer une communauté ou un lien de parenté entre les partenaires, et ce n’est pas grave. Amour, peut-être (à vérifier), silence positif (si possible). Ta mère n’est pas ma mère, mon père n’est pas ton père, je ne suis ni ta mère ni ton père, nous ne sommes pas là pour jouer, comme l’humanité en général, le perpétuel film infantile de papa-maman. Ou encore : le roman familial n’est pas la base ou le but de la littérature, pas plus que le roman social ou politique. Psychologie, croyances, mauvaise imagination collective, crispations économiques : autant d’erreurs. L’avenir de la littérature appartient désormais à « d’affables jeunes gentilshommes dont à cet instant absolument rien n’est connu » (on retrouve par conséquent le noble métier des armes). On signifie ainsi gentiment, à la femme qu’on aime (enfin, qui se trouve là), qu’elle se trompe, comme une part importante de la littérature du passé et de la fausse littérature du présent, sur le quoi de l’existence. Le quoi existentiel, pour un écrivain qui n’a plus honte de l’être (qu’on n’arrive plus à culpabiliser de l’être), est seulement de continuer à écrire sans tutelle. Voilà qui a fait grincer bien des dents à toutes les époques (et, n’en parlons pas, surtout à l’époque déjà désastreusement grégaire où Hemingway écrit). Sèche nouvelle, bonne nouvelle.

Cela ne veut pas dire que l’épreuve familiale, sociale, historique, n’a pas d’intérêt. Simplement, « familles je vous hais » est une déclaration de guerre un peu courte, une forme de phobie, plutôt, qui arrange finalement les familles, pas de mélange, chacun chez soi. L’écrivain est un révolté, un marginal ? Qu’il aille habiter la grande nébuleuse progressiste, on lui trouvera une place, sa mauvaise humeur négative pourra servir. Mais Hemingway, lui, s’est montré beaucoup plus gênant (d’où sa mauvaise réputation, désormais, dans l’Amérique puritaine de droite ou de gauche). Il a parlé de l’intérieur, il a abordé, comme personne avant lui, un sujet tabou et jamais traité : la relation père-fils. D’où Un voyage en train, Le garçon, J’imagine que tout doit te rappeler quelque chose (une des meilleures nouvelles de toute l’œuvre), Bonnes nouvelles du continent. On retrouve là le grand Hemingway, au fond si peu connu, d’Îles à la dérive ou du Jardin d’Éden. Pas de discours, une leçon de présence. Pas de laïus moralisateur : la simultanéité de deux tissus de mémoire, l’adulte, l’enfantin, de façon immédiate, fraîche. Confiance et tragédie. Confiance muette où la nature est éprouvée en détail sous un principe d’autorité et de lutte solidaire pour la vie (étrange complicité du savoir-faire, gestes, maîtrise, chasse). Tragédie inévitable, parce que c’est la loi. Le résultat ? Une perception directe et massive, une empreinte (on a raison de parler de la patte d’un écrivain, c’est un animal) : « Les arbres qui avaient été détruits par les incendies étaient gris et minces et morts dans le brouillard, mais le brouillard n’était pas épais. C’était froid, blanc et matinal. » Ou encore : « C’était une pluie d’automne, et l’air qui arrivait par la porte ouverte était frais et sentait le bois et le fer mouillés, et tout sentait comme l’automne là-bas sur le lac. » Ou encore : « La pluie peut rendre n’importe quel endroit étrange, même les endroits où vous avez vécu. »

Apprendre à observer, tout est là, et Hemingway, comme un Indien, n’arrête pas d’insister là-dessus. L’œil, l’oreille, la respiration, les réflexes, le sens de la cible, ça s’éduque. La violence guette, la lutte, le sang, mais ce n’est pas une raison pour détourner son attention du temps qu’il fait, d’un feuillage qui bouge, d’un reflet. La guerre humaine se joue dans l’impassible nature qui l’absorbe, la relativise, la nie. Il y a des oiseaux à deux pas d’un assassinat possible, tout près de conversations banales mais lourdes de sous-entendus. Un enfant imprime en soi cette réalité brute. Un adulte est écrivain s’il sait retrouver cette inscription. Comme le dit Heidegger, le sujet humain est le site du temps et le temps, contrairement à ce que nous pensons, n’a rien d’universel, il est le « principe d’individuation » de l’être-là comme tel. « L’homme, en son isolement, ne touche à chaque fois que le singulier comme singulier. » L’expérience existentielle fondamentale me montre que je suis de trop ? Oui, mais si j’écris, je deviens cet un-en-plus qui s’excepte du multiple avalant ce trop, je crée un roman (qui s’appellera La Nausée, par exemple). Je suis perdu pour le temps perdu en commun, je ne reviendrai au temps historique que pour défendre le « site » de mon expérience singulière et non pour vanter un temps collectif imaginaire (sans quoi je trahis la littérature, à laquelle, d’ailleurs, j’en voudrai de ma trahison). Au fond, et c’est ce qu’Hemingway nous dit, tout le monde voudrait écrire puisque là se trouve la preuve efficace de la liberté. Le garçon du train (dans Le garçon) s’exerce à couper un cheveu avec un rasoir. Il définit, comme malgré lui, les qualités du style comme arme : « fil aiguisé », « simplicité de l’action » (« deux qualités admirables »), « sûreté de la manipulation », « talent requis pour l’utiliser ». L’écrivain, de même, agit sur le fil du rasoir. Toute ligne, même la plus sinueuse, doit finir comme un cheveu coupé net. Le garçon est noir, « le rasoir, dit-il, est l’arme des nègres ». L’écrivain est un Indien, un Chinois, un Juif rebelle, un Nègre. « Tout ce que tu peux atteindre dans cette vie, c’est un point de vue. »

Il y a donc toujours la guerre, en douce ou à découvert (et ceux qui disent le contraire mentent). La vraie guerre « juste », pour Hemingway, est évidemment celle d’Espagne, guerre civile paradoxalement la plus internationale, celle où l’on a vu vraiment qui était qui. Celle-là, il l’a perdue. La Seconde Guerre mondiale (qu’il a gagnée) est traitée par lui presque avec dédain (comme dans Cafard au carrefour). On est en embuscade, on tire sur des Allemands qui fuient sur des bicyclettes, on les abat comme du gibier inoffensif, pas de quoi être fier (les Français, surtout, sont ridicules) : « Il y avait des papillons jaunes et des papillons blancs autour des flaques de sang. » Hemingway n’est pas un romantique de la tuerie héroïque pas plus qu’un amoureux transi ; jamais d’idéologie, pas d’hystérie. Une attaque est une attaque, bon. Des balles et des obus sont tirés, soit. La situation est absurde, ce qui n’empêche pas de faire ce qu’il faut pour s’en sortir et gagner. Des hommes meurent, voilà. Rien d’enthousiasmant, rien d’horrible : c’est pire. Comme il n’idéalise rien, après avoir été une star, il sera de plus en plus suspect dans un monde de pathos sentimental et vertueux, exhibition de charniers d’une part, logorrhée humanitaire de l’autre. En réalité, la bonne distance par rapport à l’incurable bestialité humaine est du même ordre que la bonne volonté d’un père averti qui voudrait préserver son fils du drame œdipien. Ce garçon tire très bien à la carabine, presque aussi bien que moi, c’est un as. Mais il vient aussi d’écrire une nouvelle épatante qui a eu un prix. Sa mère me demande de l’aider. Pourquoi, en effet, ne serait-il pas lui aussi écrivain ? Et puis, la chute : le garçon a copié sa nouvelle dans un livre « d’un auteur irlandais » (Joyce ?), il va sombrer dans la névrose, et « c’était triste de savoir que tirer ne signifiait rien ». Fatalité. Hemingway croit-il au péché originel ? Bien sûr : pour ne pas le constater partout, il faut être aveugle.

La fatalité : elle imprègne ce véritable roman, L’étrange contrée, qui rappelle, par bien des aspects, Au-delà du fleuve et sous les arbres, l’avant-dernier livre, si mal reçu, de la vie d’Hemingway. Il est aux États-Unis, « sur la route », avec une fille de vingt-deux ans qu’il appelle « ma fille ». La guerre d’Espagne est en cours, et il se demande s’il doit aller s’engager là-bas ou tenter de recommencer tranquillement sa vie. Hemingway, en général très pudique (tradition puritaine et alcool, effort pour s’en débarrasser dans le Sud européen), donne rarement des précisions sur ses expériences amoureuses. Là, oui. Tout va, semble-t-il, pour le mieux. Il aborde à « l’étrange contrée » qui n’est autre qu’une forme d’accord de jouissance avec sa partenaire, quelque chose « au-delà de toute croyance ». « C’était leur contrée, maintenant, pas la sienne à lui ou la sienne à elle, mais la leur, vraiment, et ils le surent tous les deux. » Le paradis incestueux se déploie (au contraire du voyage forcé et chaotique de Nabokov dans Lolita) et, du coup, il y a un plaisir simple et pénétrant à s’attarder sur la nourriture, le paysage, la nage, les boissons. La différence d’âge et d’expérience peut-elle être surmontée ? Lui dit : « Je n’ai jamais beaucoup pensé à la jeunesse. » Et elle : « Je sais. Tu n’y as pas pensé parce que tu ne l’as jamais perdue. Si on n’y pensait jamais, on ne la perdrait pas. » Mais voici un fantôme : Hemingway, ou du moins le narrateur, Roger, a connu la mère de cette fille et a été marié avec elle. La fille qui est là est-elle sa propre fille ou bien uniquement la fille d’un autre mariage de sa mère ? Le doute surgit : sauf exceptions, on peut dire telle mère, telle fille, plus souvent, en tout cas, que tel père, tel fils. Et pour cause. Cette fille est jolie, délicieuse, mais sa mère était une garce. Nous voici donc revenus aux armes à feu : « Je ne lui ai jamais demandé si elle savait tirer. Sa mère tirait pas mal du tout, avec cet incroyable tremblement de la tête. C’était une femme très bien, agréable et gentille et douée au lit et je pense qu’elle croyait vraiment tout ce qu’elle disait aux gens. Je pense vraiment qu’elle y croyait. C’est probablement ce qui était tellement dangereux. En tout cas, elle avait toujours l’air d’y croire. Mais je suppose que ça devient un handicap social d’être incapable de croire qu’un mariage n’a pas été vraiment consommé tant que le mari ne s’est pas suicidé. »

La malédiction (et, encore une fois, sauf exceptions) vient des mères (la mère d’Hemingway était catastrophique, on le sait). Le narrateur, lui, peut faire à ce moment-là trois choses : écrire du mieux qu’il peut et gagner de l’argent (il a des enfants) ; partir par conviction pour la guerre d’Espagne ; se mettre en roue libre dans sa love story et travailler à son œuvre avec Helena, la fille. Mais cette dernière solution, la plus séduisante, n’est-elle pas du cinéma ? « Il y a une histoire », dit Helena qui, comme tout le monde, aime se raconter sans cesse des histoires, « il y a une histoire où je rentre dans ta vie à un moment où tu es dégoûté et déçu de toutes les femmes et tu m’aimes tellement et je m’occupe tellement bien de toi que tu entres dans une période d’écriture merveilleuse ». « Comme dans les films ? » dit Roger. Et la fille reprend : « Tu ne crois pas que ça arrive ? Tu ne crois pas que je pourrais être bien pour toi ? Pas de façon gnangnan et en te donnant un petit enfant mais vraiment bien pour toi, que tu puisses écrire mieux que tu ne l’as jamais fait et être heureux en même temps ? »

Et voilà comment la guerre (ou le serpent du paradis terrestre) intervient. « Je veux que tu sois un grand écrivain », dit-elle, ce qui suppose qu’elle sait comment il peut l’être. Et tout de suite après, fatalité, nous y sommes, elle veut elle-même écrire, elle écrit (il faut aussi noter, ruse d’Hemingway, qu’elle a eu un premier mari vite disparu qui était notoirement homosexuel, ce dont chacun était conscient, et sa mère aussi, mais pas elle : il était si beau). Écrire ? Oui, dit-elle, mais c’est drôle, « plus j’essaie d’être vraie, plus c’est plat. Et quand ce n’est pas vrai, c’est idiot ».

On comprend qu’entre deux verres d’alcool (puisque, fatalement, ils se sont mis tous les deux à boire) le narrateur en vienne à poser cette question : « Qu’est-ce qu’il y a avec l’écriture ? » Oui, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’ils ont tous, et toutes, avec ça dès que ça les touche ? Pourquoi, dans cette affaire, ne peut-on jamais compter sur le calme, la justice ou l’indifférence de personne ? Le problème est-il si profond ? Si inconscient ? Si peu humain, si grave ? Va-t-il plus loin que l’amour, Dieu, la science, le sexe, le pouvoir financier ou politique, la vanité sociale, les valeurs les plus sacrées de la vie ? Il faut croire, et c’est d’ailleurs ce que tous les écrivains ont dit. Raison de plus pour redoubler d’efforts, et faire comme s’ils n’avaient rien dit. La Technique s’y emploiera, aidée, comme d’habitude, par l’obscurantisme, le fanatisme, le conformisme ou le divertissement sans mémoire.

C’est dans L’étrange contrée qu’Hemingway raconte en détail l’épisode peut-être le plus important de sa vie. La manière dont une de ses femmes, Hadley, a perdu une valise remplie de ses manuscrits (y compris les doubles). En tout : onze histoires, un roman, des poèmes. Elle voulait lui faire une surprise agréable, lui amener tout ça, elle a mis les papiers ensemble dans une valise, elle est descendue un moment, avant de prendre le train, sur le quai de la gare de Lyon (elle devait rejoindre Hemingway à Lausanne), et quand elle est remontée dans son compartiment, la valise avait disparu (du moins c’est ce qu’elle raconte). Tout a été involontaire, bien sûr. Partait d’une bonne intention, bien sûr. N’était pas prévisible, bien sûr. Et elle a beaucoup pleuré, bien sûr. Lui, en visitant plus tard son appartement à Paris, pour voir s’il ne restait pas quand même quelque chose, raconte que, devant ce désastre, il s’est allongé sur le lit avec un oreiller entre les jambes. Mais oui, ne craignons pas les gros symboles. Vous recommencerez, lui dit la concierge. Mais il ne peut pas réinventer ses histoires dans son souvenir, parce que écrire, pour lui, c’est, immédiatement après, oublier. Écrit, perdu, foutu. Quelle erreur, dit la concierge en parlant de la femme. Truc de femme. Pas de coupable. Lettre volée. Mais qu’est-ce qu’il y a avec l’écriture ? Qu’est-ce qu’ils ont tous et toutes à vivre comme dans un film, au lieu de sortir, là, dehors, tout de suite, en face d’eux et à côté d’eux, en eux ? Pourquoi ce trouble, ce ressentiment, cette violence ? Pourquoi brûler des livres ? Les noyer ? Pourquoi ne plus vouloir qu’ils s’écrivent ? Il n’y a pas de réponse à cette question, sinon un monumental et viscéral parce que.

« Quand vous étiez jeune », écrit Hemingway dans Le chaud et le froid, son commentaire à propos du film Terre d’Espagne, « vous donniez beaucoup d’importance à la mort. Maintenant, vous ne lui en donnez aucune. Simplement, vous la haïssez à cause des gens qu’elle supprime ». Il parle de sa guerre perdue et de tout ce qu’on ne peut pas vraiment sentir à travers un film montrant la guerre : la faim, la boue, le froid ; ou, au contraire, la sueur, la poussière, la soif. Les voyeurs de films ne seront jamais dans l’action, pas plus que, dans le film, les vrais héros ne sont réellement visibles. Hemingway, encore une fois, insiste : il n’y a pas de distinction à faire, sous aucun prétexte, entre la grande histoire et la petite, et même la toute petite, et c’est pourquoi on écrit. Sinon, c’est la propagande du Spectacle, autrement dit le coup de la valise. Il faut défendre la valise les armes à la main. Au rasoir, au fusil, à la bombe, à la mitrailleuse, ou plus exactement au crayon, à la plume, à la machine à écrire, au souffle. « Plus j’essaie d’être vraie, disait Helena, plus c’est plat. Et quand ce n’est pas vrai, c’est idiot. » Belle lucidité. Le mensonge, même et surtout inconscient ou involontaire, rend plat, et ensuite il est rapidement trop tard pour ne pas être stupide. En revanche, plus j’essaie d’être vrai, plus c’est intelligent, et quand ce n’est pas vrai il faut recommencer jusqu’à ce que ce ne soit plus plat. Un film sur la guerre ? « Nous y étions, dit Hemingway. Mais si vous n’y étiez pas, je crois que vous devriez le voir. » Écoutons-le de plus près : Mes livres ? Je les ai écrits. Mais si vous ne pouvez pas imaginer qui les a écrits, je pense que vous devriez les lire.

Philippe Sollers, Préface à Le chaud et le froid, avril 1995.


CORRIDA. Avec le matador espagnol Antonio Ordonez
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L’écrivain, les femmes et la mort

Le 2 juillet 1961 au matin, un coup de feu résonne dans le monde entier : Ernest Hemingway vient de se tuer à la carabine. Sa femme, Mary Welsh, essaiera de faire croire qu’il s’agit d’un accident. Mais non : Hemingway, épuisé, déprimé, amoindri par des séances d’électrochocs dans une clinique psychiatrique, ne pouvant plus faire ce qu’il aimait avant tout (écrire, chasser, faire l’amour), vient de s’achever comme une bête blessée. Ce taureau n’en pouvait plus : il se supprime lui-même. Geste de défi, de fierté.
Son dernier livre, celui qu’il ne parvenait pas à finir, est un des plus beaux : Paris est une fête. Les Français ne connaissent pas leur chance, les Vénitiens non plus. Paris et Venise ; les voilà les deux villes élues par cet Américain de Chicago amoureux de la beauté, et qui aura choisi de vivre sans cesse en mouvement, en Espagne, en Afrique, à Cuba, en mer, sur son yacht, le Pilar, vert et noir, long de treize mètres. Loin du « nord ». Hemingway, le sudiste, l’amateur de corridas (qu’il a comprises mieux que personne). Son père était comme lui, passionné de chasse et de pêche. Lui aussi s’est suicidé. La mère ? Passons vite : une étouffeuse. Hemingway a eu quatre femmes officielles : Hadley, Pauline, Martha, Mary. Elles sont là, entre les lignes, dans tous ses livres. Mais aussi des aventures multiples, Marlene Dietrich, par exemple, rencontrée sur l’Île de France pendant une traversée, en 1934, et avec laquelle il n’a jamais couché : « Nous avons été les victimes d’une passion mal synchronisée. » Et elle, à son sujet :« Cet homme dit des choses remarquables qui semblent convenir parfaitement aux problèmes de tous ordres. »
Un grand écrivain, quoi.

Sagesse de Hemingway : « Il y a des choses qui ne peuvent être apprises rapidement, et le temps, qui est notre seul bien, sert à payer cher leur acquisition. Ce sont les choses les plus simples, et, parce qu’il faut toute une vie humaine pour les connaître, le peu de neuf que chaque homme tire de l’existence lui est très coûteux, et c’est le seul héritage qu’il ait à léguer. »
La simplicité : rien de plus difficile, et c’est cette sub­stance que Hemingway, en alchimiste patient, aura recherchée toute sa vie. On se trompe beaucoup sur ses apparences. La presse, les magazines, les reportages, la curiosité publicitaire en ont fait une sorte de monstre physique, bouffi, alcoolique, orgueilleux, posant pendant des safaris ou devant un espadon, un vantard, un macho, un mythomane (il est vrai qu’il inventait un peu, par exemple une nuit d’amour avec Mata Hari, impossible selon les dates). En réalité, comme tout écrivain digne de ce nom, Hemingway a vécu masqué, s’exposant souvent pour ne pas être vu, orchestrant son mythe tout en restant profondément solitaire, attentif, penché sur ses mots comme un artisan scrupuleux, essayant toujours d’en dire plus en en disant moins, ce qui fait de lui un merveilleux conteur (précision) et dialoguiste (puissance de l’allusion, du non-dit).
Il buvait trop ? Et alors ? Il jouait au « papa » ? Il en avait l’autorité et la force. On pardonne mal à un artiste d’être aussi un homme de grande aventure, comme s’il devait y avoir l’esprit d’un côté et le corps de l’autre. Le corps de Hemingway est d’ailleurs d’un grand intérêt : 1,80 m, 100 kilos, mais bon pied bon œil, tireur d’élite. Blessé plusieurs fois, première guerre, guerre d’Espagne, deuxième guerre, accidents en tout genre, presque bousillé, une fois, en avion. La boxe, les fusils, les bateaux, mais aussi (et surtout) la table de travail, les lectures incessantes, le travail des phrases. Une énergie considérable, donc, qui ne pouvait qu’engendrer des légendes et beaucoup de jalousies. Ce type veut tout avoir ? Eh oui. La gloire, les femmes, l’argent, les sensations fortes, le goût, l’amitié, l’ivresse, la lucidité. Et en plus, circonstance aggravante, il est du bon côté de l’Histoire : la République espagnole, la victoire des Alliés, l’occupation du Ritz à Paris, suprême dandysme. Et le cinéma : acteurs (Gary Cooper), actrices (Ingrid Bergman, Ava Gardner). Et le prix Nobel. Et malgré tout ce bruit, le génie du silence et de la musique. Ouvrez une nouvelle de Hemingway, par exemple Collines comme des éléphants blancs : un homme et une femme sur un quai de gare, la perspective d’un avortement (mais le mot n’est jamais prononcé), la chaleur, la conversation elliptique. On est pris. On voit la scène. Trois pages à lire : mieux que de s’ennuyer en regardant un film. Ou bien relisez Les Neiges du Kilimandjaro, son chef-d’œuvre (d’après lui-même). La mort monte, on la sent, mais vous garderez le souvenir d’une moustiquaire, d’une odeur, d’une couleur.

Aucun écrivain, sans doute, ne s’est approché si près de la fulguration de la mort. C’est un art spécial, un risque. La mort révolte Hemingway. Il veut l’observer de près, sentir on souffle, lui imposer sa parole. Deux personnages essentiels : la grande nature, et la mort. « L’une des choses que j’ai le plus aimé dans ma vie, c’était de me réveiller très tôt le matin, avec le chant des oiseaux, les fenêtres ouvertes et le bruit des chevaux qui sautaient. » La grande nature est un don d’enfance, et Hemingway aime les enfants, il s’aime aussi comme enfant. II est « papa » sans doute, mais en même temps le fils qui épie son père. Cette histoire de mort se passe beaucoup entre hommes (la guerre, les courses, la chasse), mais de l’autre côté « au­ delà du fleuve et sous les arbres », il y a les femmes et les enfants, tout un monde de signes furtifs et de délicatesse. Peu d’artistes aussi nuancés que Hemingway. Peu aussi qui savent, comme lui, admirer : Joyce, par exemple, au même titre que des toreros célèbres comme Dominguin, Ordonez, .mais aussi des inconnus, soldats ou pêcheurs, noirs, indiens, truands, ou simples gens de l’ombre. L’important est de garder la chance pour soi, et d’arriver à écrire au moins mille mots par jour. Tout peut être écrit : la peur, la maladie, l’angoisse, les poissons, les lions, la tendresse, la révélation, un jour, de Cézanne, le jardin du Luxembourg, l’amitié difficile avec Scott Fitzgerald, la Closerie des lilas, la chasse aux sous-marins allemands pendant la guerre, les tueurs, la charmante petite comtesse italienne Adriana Ivancich, à Venise, au Harry’s Bar. Les femmes ? Voici : « Les femmes inflexibles sont les seules qui comptent. Il faut les prendre par la tendresse. Même quand vous en avez le moins envie, soyez tendre. » Et aussi : « La seule chose positive que je pense avoir jamais apprise sur les femmes, c’est que, quoi qu’il puisse leur arriver et qu’elles deviennent, on doit chercher à oublier tout cela pour ne se souvenir d’elles qu’en leurs plus beaux jours. » Ce qui n’empêche pas le jugement professionnel : « Pas assez de sexe, elles s’estiment négligées ; trop de sexe, vous êtes un obsédé. » Autre loi, à propos de la peur de la mort (il s’agit de Dos Passos, devenu moins courageux en Espagne après être devenu célèbre) : « La peur de la mort est en relation exacte avec l’accroissement des richesses. »

Hemingway gagnait sa vie en écrivant. Tant de mots, tant de dollars. Avec le temps, et l’absorption de doses massives d’alcool, il s’inquiète, il est de plus en plus dérangé. Il a beau dire non, ne pas répondre au téléphone, on le suit, on le harcèle, on force sa porte. Tout se passe comme si le journalisme, la télévision ou le cinéma avaient horreur qu’un écrivain continue à écrire. Voici « les hordes de la télé qui descendent du Nord ». Rien à faire : Hemingway est un monument, qu’il faut sans cesse interroger et photographier. Or « interrompre un homme en train d’écrire un livre est aussi honteux qu’interrompre un homme qui est dans un lit en train de faire l’amour ». Mais justement : l’irréalité sociale du bavardage vite périmé veut se venger de la réalité vraie de ce qui est écrit pour durer. Hemingway est un coureur de fond, il ne craint pas la bagarre, mais enfin le corps s’use, l’invention aussi. Picasso tiendra mieux le coup, les peintres ont des réserves supplémentaires. De toute façon, on n’imagine pas un Hemingway économe, confiné, prudent, rentier tranquille en pantoufles, jouant les célibataires ronchons ou les grands-pères légèrement gâteux. Ce n’est pas non plus un professeur, il enseigne la vie, pas les livres. Ici, un certain dédain intellectuel (ou plutôt petit-bourgeois) pour son œuvre splendide en dit long : conformisme, manque de générosité, frilosité, haine de ce qui se dit en face. L’honnêteté de Hemingway a quelque chose de la sainteté. Bien entendu, il aurait ri de ce mot, en commandant aussitôt, au Floridita de Cuba, un nouveau daiquiri, ou Papa doble.

L’infini 72 Hiver 2000.
Éloge de l’infini, folio 3806, p. 237-243.


Hemingway dégustant un Daiquiri au Floridita bar
avec son ami Toby Bruce et une femme inconnue, vers 1946.

Photo courtesy the Betty and Toby Bruce Collection, Key West, Florida. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Au Floridita bar


BOXE
ZOOM : cliquer sur l’image.

Une Vie, une œuvre : Ernest Hemingway (1899-1961)

Par Jean Daive et Jean-Claude Loiseau.
Emission diffusée pour la première fois sur France Culture le 12.10.1995.

Une émission proposée par Jean Daive qui retrace à travers une série d’interviews, d’archives et de lectures, la vie et l’oeuvre d’Ernest Hemingway. Un portrait lié à l’aventure humaine, à la lucidité de l’existence et au corps.

Intervenants : Marie-Christine Lemardeley, Pierre Guglielmina, Henri Robillot, Philippe Sollers (extrait de l’émission de 1985), Michel Gresset, Jacqueline Milan, Geneviève Hily Mane

Ernest Hemingway, quatre mariages et un enterrement

Documentaire de Virginie Linhart (France, 2020, 53mn)

Disponible jusqu’au 04/11/2021

Par le prisme des femmes qui ont partagé sa vie, le portrait inédit d’un géant de la littérature américaine. Correspondant de guerre et amateur de safaris et de pêche au gros, Hemingway a nourri son œuvre de son vécu.

Né en 1899, à Oak Park, une banlieue paisible de Chicago, Hemingway répond tout jeune à l’appel du large : à 18 ans, il s’engage comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien, où il sera blessé. Au lendemain de la Grande Guerre, devenu journaliste, l’intrépide est recruté en 1920 par le Toronto Star comme correspondant étranger. Ses pas et sa plume vont notamment le conduire à Paris, auprès des Républicains pendant la guerre civile espagnole ou encore à Londres, prise sous le Blitz hitlérien. S’embarquant pour des cieux plus ensoleillés que ceux de son Illinois natal, après s’être pris de passion pour la tauromachie, l’écrivain goûte aux plaisirs des safaris en Afrique et à ceux de la pêche au gros au large de Key West avant de recevoir, pour Le vieil homme et la mer, le Pulitzer et le Nobel de littérature, en 1954. Au cours de ces quatre décennies, il aura aussi épousé quatre femmes qui, tour à tour, tenteront de le sauver de ses démons, entre enfance compliquée, frénésie d’alcool et terreur de la page blanche.

Les femmes de sa vie

Pour explorer la vie romanesque dont Ernest Hemingway a nourri son œuvre, Virginie Linhart (Vincennes, l’université perdue) braque la focale sur les femmes qu’il a aimées et épousées et dont il a été aimé. Si aucune ne ressemble à l’autre, ces quatre histoires d’amour éclairent différentes facettes de sa personnalité et de son parcours, chacune correspondant à un territoire et une époque : Elizabeth Hadley, au Paris bohème des années 1920 ; Pauline Pfeiffer, à la Floride de la décennie suivante ; Martha Gellhorn, à l’Europe ravagée par la Seconde Guerre mondiale ; et enfin Mary Welsh, aux plages de La Havane et au retour dans l’Amérique profonde, jusqu’au suicide d’Hemingway en 1961. Riche de formidables archives (photos et films), racontées en voix off par la comédienne Anaïs Demoustier, une émouvante immersion dans l’intimité d’un écrivain hors norme.

À Venise

« On aime Hemingway, parce qu’il a dit une fois : "Et toujours l’Italie, meilleure que n’importe quel livre." »

« Venise ? "Ma ville. Bon Dieu quelle ville adorable !" »

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Hemingway au Harry’s bar
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Sur l’île de Torcello.
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Giuseppe Cipriani avec Ernest Hemingway à Torcello
Avril 1954.
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Locanda Cipriani.
Photo A.G., 23 juin 2014.
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Au marché du Rialto
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Venise, près du Rialto. 1 juillet 2011.

LIRE sur PILEFACE : Hemingway dans le Dictionnaire amoureux de Venise

VOIR AUSSI : Ernest Hemingway, journaliste, écrivain et correspondant de guerre américain (biographie, bibliographie, nombreuses vidéos).


[1Cf. L’infini, n° 44, hiver 1993, p. 3-4

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