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Lettre posthume de Gabriella Bosco à Philippe Sollers

Série Témoignages : Les variations Sollers

D 11 mai 2023     A par Gabriella Bosco - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cher Viktor,
[…] c’est une lettre adressée à Ph.S. Je ne sais pas si elle est appropriée pour Pileface. Je vous l’envoie, de toute manière ça me fait plaisir de vous la faire lire.
Je vous embrasse,
Gabriella
Ps : je lui avais promis la laurea honoris causa à l’Université de Turin. La chose l’amusait.

Nota : illustration photos de pileface, sauf la Carte de Ré.
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Cher Philippe

on ne t’oublira pas, tu peux en être sûr. Nous, ne t’oublirons pas.
Ce n’est pas une faute de français, de la part d’une italienne qui se sert d’une langue étrangère.
Non, c’est que tu as inventé un verbe, tu me l’as appris. Le verbe oublire, qui met ensemble oublier et lire. Oublire signifie oublier de lire, c’est le verbe à employer pour ceux qui sont frappés d’oubli par rapport à la lecture, à une certaine lecture, à certaines lectures.
Tu racontais souvent ce que Julia Kristeva t’avait dit de certains et certaines de ses patients et patientes : qu’ils et elles se plaignaient de ne pas pouvoir se rappeler du paragraphe qu’ils ou elles venaient de lire. Ils et elles oublisaient.
“Ils m’oublisent”, disais-tu, avec ce sourire que personne d’autre n’aura jamais plus.
On ne t’oublira pas simplement parce qu’on ne t’oubliera pas. Sans et avec e. Sans et avec eux.
Elles de toute manière te lisent, t’ont toujours lu, jamais ne t’ont oublu.

Le fait est que tu m’as appris beaucoup de choses.
Quelques-unes ?

– À préserver l’enfance (… le vert paradis des amours enfantines/ les courses, les chansons,
les baisers, les bouquets…)
– A vivre heureux pour vivre cachés
– À écrire en musique
– À aimer les acacias
– L’art de la fugue
– Le temps du chagrin
– Le goût des oeufs
– Le malaise vertical
– La beauté de Dominique Rolin
– À apprendre des poèmes par cœur

La première fois qu’on s’est rencontrés, au mois d’avril 2002, j’étais une jeune chercheuse. Le directeur de l’époque de l’Institut Italien de Culture de Paris m’avait donné carte blanche pendant une semaine. Je devais inviter au 50, rue de Varenne 6 personnes, du lundi au samedi, une chaque jour, pour une conversation face au public, de 18 à 19 heures. De 19 à 20 suivait un cocktail dans le salon des fêtes. Tu étais le sixième de ma liste, l’invité du samedi. Des 6, tu as été celui que le Directeur de l’Institut a approuvé immédiatement. Tu venais de publier Eloge de l’infini, la conversation nous passionna.
Et continua par la suite. Tu commençais un autre livre et tu voulais approcher le Saint Lin. La chose fut organisée, et j’en profitai pour m’inventer un séminaire à l’Université de Turin, tenu par toi, sur les écritures à la première personne. Il y a vingt ans tout juste.
J’aurais voulu fêter ton arrivée à Turin autrement.

Ton Turin de la première fois je ne peux pas, je ne peux plus, le raconter. Il y a des photos, des textes publiés, des livres. Mais je peux rappeler le dîner au Whist, piazza San Carlo, là où – attablé avec un certain nombre de personnes de l’Académie, parmi lesquelles une femme âgée et toujours belle, universitaire, bourdieusienne comme il n’y en a pas – tu pris place en disant “(bour)Dieu est mort !”…
Sans humour, sans esprit de géométrie, et sans aucun principe d’ironie, la professeure répliqua, énervée, toute la soirée.
Cela est raconté, à ta manière, dans Une vie divine (pp. 464-466, éd. Folio). Ce qu’on a rigolé, après.

Vinrent par la suite les causeries à la Closerie, à l’Espérance, dans ton studio, boulevard du Port-Royal.
Un ange passe, un papillon bleu et violet se pose sur mon épaule.
“Je repense souvent à l’effervescence de cette époque”, tu m’as écrit assez récemment.
Je ne peux pas oublier l’encre sur tes doigts, encore une fois à Turin, à la Galerie Infinito – de Gianni Colosimo, le performer, body artist, situationniste –, où tu avais voulu aller en raison du nom de la galerie. Ton stylo avait mal vécu le voyage en avion et s’était vengé crachant sur tes feuilles et sur tes mains. Une oeuvre d’art inattendue et presque magique. Aimé des fées, tu l’as toujours été.
Ni je peux oublier les Gesuati, le jour où le ciel se fit noir, pour l’accident de Porto Marghera.

Je ne peux pas oublire, d’ailleurs, aucun de tes écrits : à partir du Défi et d’Une curieuse solitude, jusqu’à Agent secret, Légende, Graal. J’attendais le suivant, que je continue d’attendre. On avait le titre : Les variations Sollers. Et déjà quelques chapitres, dans la tête (la pensée c’est l’écriture san s accessoires).
“Tutto fatto alla mano”… c’était ta devise, toi qui es le plus vénitien des écrivains français.

Je sais, c’est ça, tu me souffles à l’oreille : “le Bonheur est possible. Je répète, le Bonheur est possible”.

Baci, Gab

Turin, le 10 mai 2023

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Gabriella Bosco, devant le 5 rue Gallimard, après une visite à Philippe Sollers (2019)
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Philippe Sollers, de dos, entrant au 5 rue Gallimard
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A propos de Gabriella Bosco

Gabriella Bosco est professeur titulaire de Littérature française à l’Université de Turin,
Traductrice officielle des œuvres de Philippe Forest en italien (Traductrice aussi de Vercors, Ionesco Beckett…). Codirige le magazine « Studi Francesi », revue franco-italienne qui publie en français et en italien mais dont le titre est en italien, écrit sur la littérature pour « la Stampa », Tuttolibri et diverses autres publications. A publié en 2018, un ouvrage sur Proust « Proust e gli altri », et aussi « Il realismo della finzione » paru récemment (2022) : un chapitre y est consacré à Sollers. :

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Sélection d’’articles pileface avec Gabriella Bosco

À Turin (les lieux de Sollers)

Il s’agit ici d’un voyage que Sollers fit à Turin, ville où il voulait voir le Saint Suaire ainsi que la plaque de Nietzsche, son ami son frère, Gabriella Bosco lui servit de guide et l’accueillit au sein de son université de Turin pour une conférence sur les illuminations de Rimbaud.
L’épisode d’Une vie divine inspiré du « dîner au Whist, piazza San Carlo, avec une femme âgée et toujours belle, universitaire, bourdieusienne comme il n’y en a pas », rapporté par G. Bosco dans sa lettre, y figure.


Turin, avril 2003, Ph. Sollers devant la porte de l’infini
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Ph. Sollers, Gabriella Bosco, Turin, avril 2003
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Le Saint Suaire
Sollers voulait voir le Saint Suaire. Gabriella Bosco l’accompagna au Dôme, où il est conservé. Sollers y tourna autour. Il voulut par la suite rencontrer le professeur Luigi Gonella, le physicien qui fut chargé d’analyser le Saint Lin au carbone 14 par l’archevêque de Turin,

Dans son dernier livre Graal, Sollers évoque à nouveau le Suaire, et pas pour clore le chapitre : « Le Saint Suaire de Turin, Sollers, et sa photo toujours inexplicable, est encore un objet de débats passionnés. ». Pour les curieux, on pourra aussi lire sur pileface cet article :
Le suaire de Turin, une affaire classée ? Pas vraiment !


Turin, avril 2003, Philippe Sollers avec le professeur Luigi Gonella et Gabriella Bosco
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Lettre du Cardinal Ravasi (Vatican), à Philippe Sollers

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Les coups de cœur de littérature italienne de Gabriella Bosco

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Plus sur pileface

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