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Le pont Royal, Juliette Greco, Philippe Sollers

A Saint-Germain-des-Prés, les obsèques de la muse Juliette Gréco

D 5 octobre 2020     A par Viktor Kirtov - Gabriella Bosco - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Juliette Gréco s’est éteinte le mercredi 23 septembre 2020 .
© Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images

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La chanteuse a accompagné la vie culturelle française depuis l’après-guerre. Incarnation de Saint-Germain-des-Prés, elle a mené une longue carrière avec liberté et audace. Elle est décédée, mercredi à Ramatuelle, à l’âge de 93 ans.

Au moment où une « jolie môme » s’en va, Juliette Greco, ce message de Gabriela Bosco, une fidèle de pileface, dont la route a croisé celle de Juliette Greco et Philippe Sollers, deux mythes de ce temps, dans leur domaine respectif :
Bonjour Viktor,

je l’avais rencontrée, Gréco, à Ramatuelle, et elle m’avait raconté, raconté, raconté... et elle m’avait dit qu’après Queneau et Gainsbourg elle aurait aimé que Sollers écrive pour elle, elle aurait aimé chanter du Sollers...
[…]
Gabriella

Nous ne pouvions en rester là, et lui ai suggéré d’étoffer cette anecdote afin d’y donner un écho. Ce n’est pas tous les jours qu’un Mythe de cette importance nous quitte ! Nous nous devions d’ajouter cette pierre, même modeste, au socle de la statue qu’elle mérite, ou pavé de la rue de Paris qui pourrait lui être dédiée par Mme la Maire de Paris ou notre Ministre de la Culture. Son cas est prioritaire par rapport à des poètes masculins disparus que l’on voudrait marier au Panthéon. Elle, est une femme - on manque de références féminines - et elle a bien honoré Paris, la langue et la culture françaises à l’étranger. Et, ce n’est pas contre-indiqué, elle aime les hommes (principalement) : (« je change d’amant tout le temps » confiait-elle lors de la publication de ses Mémoires en 2011°)

Par ailleurs Gréco et Sollers ont au moins deux points en commun :

Sollers a écrit une petite méditation sur l’histoire du pont Royal que Juliette Gréco dit dans son album souvenir « Ça Se Traverse et C’Est Beau », dédié aux ponts de Paris.

Le pont Royal est dans leur voisinage familier à tous deux.

Le pont Royal


Ça Se Traverse Et C’Est Beau

Sollers, auteur de Gréco, une prestation peu connue, à la demande de Juliette.

Le Pont royal, dont les paroles sont de Philippe Sollers, fait partie de l’album « Ça Se Traverse et C’Est Beau...  » Il s’agit des ponts de Paris, un album studio de Juliette Gréco paru en janvier 2012 sous le label Deutsche Grammophon, en même temps que ses Mémoires, et peu avant de se produire au Châtelet, le 2 février 2012, pour ses 85 ans.

J’ai eu l’idée de ce disque sur les ponts de Paris après un déjeuner avec mon éditeur, Jean-Philippe Allard, et Yann Ollivier, le PDG du label. Je suis arrivée de très méchante humeur à notre rendez-vous, alors quand ils m’ont proposé un album sur Paris, j’ai dit « non ! » Et puis j’ai rêvé aux ponts. C’est poétique et dramatique, un pont. C’est un rendez-vous avec la mort, avec l’amour.

Nous avons demandé des textes à Marc Lavoine, Gérard Duguet-Grasser, Féfé, à mon amie Marie Nimier, qui avait déjà écrit pour moi, et aussi à Philippe Sollers. Dans toute ma carrière, je n’ai écrit que quatre chansons. Ayant toujours eu de très grands auteurs, j’ai toujours considéré que je ferais moins bien. Dans cet album, je n’ai écrit qu’une chanson, « le Miroir noir », et d’une traite. Quand je l’ai montrée à ma petite Marie Nimier, elle a pensé que j’y avais travaillé d’arrache-pied ! Il m’arrive parfois de préférer dire les textes plutôt que de les chanter. J’ai débuté à 18 ans en lisant des poèmes sur scène. A l’époque, je voulais faire du théâtre, je n’imaginais pas chanter.


Juliette Gréco dit le pont Royal

de Philippe Sollers


Juliette Gréco en 1973 (©BibliObs-Staff-AFP)
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(4’30)

L’évocation du Pont Royal par Philippe Sollers (le texte)

Une méditation très simple et profonde sur le pont Royal :

Le pont royal
Le roi des ponts de Paris
Est traversé par des histoires
Plus étranges les unes que les autres
Je franchi la seine grâce à lui
Depuis la rue du bac
Jusqu’au pavillon de flore
Et aussitôt
Des centaines de fantômes surgissent
Avant 1632 pour atteindre l’autre rive
J’aurai du emprunter un bac
Tout le long de la rue
Mais qu’elle on été successivement
Les noms de ce pont
D’abord en bois
Le pont barbier

Puis le pont satane
En l’honneur d’Anne d’Autriche femme de louis XIII
Puis le pont des tuileries
Puis le pont rouge
Puisqu’il était peint en rouge
Ce dernier ayant été emporté par les glaces
En 1684
Dans une lettre du premier mars 1684
La marquise de Sévigné écrit
Le pont rouge est parti pour saint clou
Et n’a pas soutenu les débâclements qui l’ont ravagé
Jamais il ne s’est vu un hiver plus terrible
On trouve des hommes morts sur le chemin de Montpellier à Lyon
Les courtisans en ont trouvé plusieurs sur le chemin de Versailles

Et nous autres bourgeois
Nous n’avons pu empêcher qu’il y en ai une nuit dans les rues
Glacés et morts
Et plusieurs pauvres
Et de petits enfants
C’est ainsi qu’il plut a la providence
De faire sentir sa main de temps en temps
Drôle de providence
En tout cas
Grace a des architectes comme Mansart Gabriel
Et surtout un moine dominicain génial François Romain
Ce pont de pierre aux cinq arches
Est inauguré le 25 octobre 1685
Louis XIV a tout payé
Il s’appelle donc royal
Dans le massif de la première pile

Du côté des tuileries
Dans une boite de cèdre
Elle même déposé dans une boite de plomb
On trouve treize médailles
Dont une en or
Célébrant chacune un événement mémorable du règne de louis le grand
Le pont est dans l’espace
Il est aussi dans le temps
La pauvre
Il change de nom selon les chocs de l’histoire
En 1792 et pour cause
Il s’appelle pont national
En 1804 napoléon pont des tuileries
Ce n’est quand 1815 restauration
Qu’il reprend son nom définitif
De royal

Conclusion
Louis XIV a gagné
Même si personne ne s’en doute
Ce pont au 18ème siècle
Était le lieu privilégié pour des fêtes incessantes
On imagine des feux d’artifice
Plein de musique des danses
Des dragues
Des distributions de pamphlets
Sous le manteau
Des milliers de corps ici ont
Chantés bus ri tournoyé
Aujourd’hui le pont est noyé sous les voitures
Pendant que la seine impassible
Et parfois débordante
Suit son cours
Mais
Arrêtez vous un instant

Et tendez l’oreille
Sur le pont royal
En été
On entend
Le très grand passé

Le pont Royal au cœur des lieux de Gréco et Sollers


Juliette Gréco vécut longtemps auprès du pont Royal, – au 33, rue de Verneuil, exactement, tout près de là où Serge Gainsbourg vint s’installer quelques années après elle.

Sollers a longtemps fréquenté le bar du Pont Royal qui n’est plus. « Le temps a passé, et Philippe Sollers regrette la disparition du bar du Pont-Royal, dépendance alcoolisée de Gallimard. Sartre et Simone de Beauvoir n’y étaient pas rares. J’y ai interviewé des écrivains de passage à Paris. "Je me souviens, dit Sollers, surtout de Francis Bacon parlant avec Michel Leiris, dans un coin, chuchotant presque. Bacon était un être extraordinairement sympathique. Au Pont-Royal, à l’écart, j’ai eu moi-même quelques conversations avec lui. Il était amoureux d’un barman blond, à qui il donnait des dessins et des estampes, de temps à autre ». ( Bernard Pivot, dans sa chronique du JDD du 22 décembre 2017 sur le livre Bistrot ! dirigé par Stéphane Guégan.)

PHILIPPE SOLLERS ET FRÉDÉRIC BERTHET AU BAR DU PONT-ROYAL

Ce petit livre « Le prix Goncourt » paru en 1993 est une satire assez réjouissante du microcosme littéraire parisien de l’époque. Tout le monde, auteurs, éditeurs et journalistes, en prend pour son grade. Et bien sûr, Philippe Sollers y est épinglé. Le livre, écrit sous pseudonyme (Saint-Lorges est un personnage du "Bleu comme la nuit" de François Nourrissier),
Qui est Saint Lorges ? Réponse à la fin du texte.

Page 105, on retrouve Philippe Sollers et Frédéric Berthet au bar du Pont-Royal, QG de nombreux auteurs et éditeurs, au premier rang desquels ceux de Gallimard, .

Le Pont-Royal était encore vide. Dans son fauteuil habituel, à droite après la colonne, Philippe Sollers réfléchissait. En règle générale, c’était quelqu’un qui réfléchissait beaucoup. Le reste du temps, il pensait à tout. S’agiter et cogiter remplissaient ses journées. Il avait rendez-vous avec Frédéric Berthet. Ils avaient dit cinq heures. Sollers regarda sa montre : cinq heures dix. Sacré Freddy. Toujours en retard. Sollers avait publié le premier livre de Berthet, il y a quelques années, lorsque celui-ci était attaché culturel à New York. Les femmes américaines étaient les mieux. Elles étaient vraiment merveilleuses. Les antilopes de la Cinquième Avenue. Il n’y avait pas d’équivalent chez nous. Est-ce que les Américains méritaient ces femmes-là ? Aucun pays ne les méritait. Depuis, Berthet était revenu à Paris et avait suivi Sollers chez Gallimard. Parfois, Sollers se demandait de quoi pouvait vivre Berthet. Ça n’était quand même pas les ventes de ses livres qui lui permettaient de se la couler douce. Sa femme ? Mais non. Sollers en était là de ses supputations quand une silhouette en costume bleu marine dévala l’escalier. Berthet se laissa choir d’une masse en face de Sollers.
- Tiens, ils ont refait les fauteuils, constata-t-il en caressant le cuir des accoudoirs.
- Il y avait des embouteillages ?
- Yeap ! lâcha Berthet qui avait gardé cette habitude de son séjour à Manhattan.

Berthet soupira. C’était étrange, il soupirait et il souriait en même temps.
- J’aime les bars quand ils viennent d’ouvrir, que la soirée a à peine commencé, que le serveur jette un dernier regard dans le miroir pour vérifier son nœud de cravate. Le premier verre avec son petit napperon de papier, les olives encore luisantes de fraîcheur. Et le silence, surtout. Ce silence. Ça ne dure pas, hélas ça ne dure pas. Mais il y a toujours ces quelques minutes qui sont une sorte de bonheur renouvelé.
- Dites donc, vous avez l’air en forme.

Berthet fit un petit geste de la main qui voulait tout et rien dire.

Sans les avoir consultés, le garçon leur apporta deux whiskies. Berthet essuya les verres de ses lunettes avec sa cravate. Sollers avait croisé les jambes. Ses chaussettes étaient trop courtes. On voyait un morceau de ses mollets blancs. Un peu d’île de Ré ne lui ferait pas de mal. Berthet, qui était lyonnais, n’arrivait jamais à admettre que Sollers était bordelais.
- Alors, vous avez vu Antoine ? dit Berthet.
- Oui, oui.

Sollers décroisa les jambes.
- Ça l’intéresse, bien sûr ça l’intéresse.
- Et l’argent ? Vous lui avez parlé de l’argent ?

Sollers croisa à nouveau les jambes, mais dans l’autre sens.
- Ça, mon vieux, je compte sur vous pour vous en occuper. C’est votre roman, après tout.

Le sous-sol s’était un peu rempli. Au bar étaient accoudés les consommateurs habituels, sur leurs hauts tabourets. Une femme en tailleur bleu, avec une broche dorée au revers, jetait à Sollers de rapides coups d’œil, puis elle se replongeait dans la contemplation de son cocktail. En veste blanche, le barman essuyait des verres. Ça n’était plus Francis, le Francis qui avait connu Blondin et Nimier. Ça n’était plus le jeune Bernard, ce blond qui racontait des histoires drôles. Celui-là, on ne savait même pas son nom. Tout se perdait.
- Vous croyez que Braudeau va avoir le Goncourt ? dit Berthet d’un petit air inquiet.
- Oh, le Goncourt, tout de suite ! Ne dites pas de grossièretés, s’il vous plaît.

Sollers éclata de rire. Il tira une bouffée de son fume-cigarette. Allons, c’était un bon vivant. Une seconde, Berthet songea qu’il n’aurait jamais le Goncourt. Une autre seconde, cela le rendit triste. La seconde suivante, c’était passé.
- Vous n’allez pas me croire, Philippe, mais il ne me reste plus qu’à écrire le dernier chapitre.

Un fin sourire barra le visage de Sollers. Les écrivains et leur fameux dernier chapitre ! Comme il aimait bien Berthet, il joua le jeu.
- On fête ça, alors ?
- Of course.
- Champagne ?
- Vous avez une meilleure idée ?

Docilement, ils burent à la santé de ce dernier chapitre
- Il va être bon, dit Berthet. Putain, il a intérêt à être bon !

PS : Les plus avisés pensent avoir reconnu Neuhoff comme étant l’auteur de cette satire, en raison, notamment, d’une tournure comme "Les femmes américaines étaient les mieux", le genre d’expression qu’on employait à la fin des 70’s..

Hommage à Juliette Gréco dans l’émission C à vous du 23 septembre

Muse, Juliette Gréco par Augustin Trapenard

Un divin moment avec Augustin Trapenard sur France Inter

En 2015, à la veille de la sortie de l’album de sa tournée d’adieu, Juliette Gréco était l’invitée d’Augustin Trapenard. Le 23 septembre 2020,
Augustin Trapenard a rendu hommage à Juliette Greco en nous faisant réécouter cette émission que je vous recommande.

Calez-vous dans un fauteuil ou étendez-vous avec deux écouteurs stéréo dans les oreilles - c’est ainsi que je l’ai écoutée -et laissez la magie agir. J’espère qu’elle agira aussi sur vous.

Merci - Juliette Greco, 2015

Juliette Gréco sur scène © Getty, lors de son concert d’adieu à son public.

Merci pour la poésie, le vent, la vie
Merci pour le bois, le sel, le poivre, le miel
Merci merci bien quand même le sang, la reine
Merci pour toute la joie, les cloches, la scène
Merci mais comment le dire, merci la chair
Merci pour tout le plaisir à voir à venir
Merci les jours de colère, la vie entière
Merci pour les soir d’hiver chaleur , lumière
Merci pour les kilomètres, la route renaitre
Merci aux chambres d’hôtel, leur lit, leur ???
Merci pour tous les mercis sur terre, la nuit
Merci pour tous ces tonnerres rebelles, déserts
Merci pour les émotions, une larme c’est bon
Merci l’aventure, l’air, le temps, la mer
Merci pour la poésie, le vent, la vie

GIF II - Juliette Gréco, rencontre par Gabriella Bosco

C’était il y a quelques années déjà. Je suis allée la voir à Ramatuelle pour un entretien à publier dans La Stampa, des accords avaient été pris avec son attachée de presse, il fallait que j’arrive tôt l’après-midi, un 17 août ensoleillé et chaud. Sauf que, sonnant à la porte de La Maia, une voix très reconnaissable m’avait répondu : “Désolée, Madame Gréco n’est pas là”. “Mais comment est-ce possible ? J’arrive d’Italie exprès, Madame Gréco a accepté de me rencontrer, est-ce qu’il y a eu un malentendu, je ne comprends pas…” La voix à nouveau : “ Désolée, Madame Gréco n’est pas là”. Après une pause elle avait cependant ajouté : “ Revenez demain”. J’avais dû chercher un hôtel et j’en avais profité pour visiter Ramatuelle que je ne connaissais pas.

Le jour suivant la même voix m’accueillait chaleureusement et rien ne fut dit de la veille.

Madame Gréco me fit entrer, et s’accomoda en face de moi, elle dans son divan, moi dans un fauteuil. Et elle se mit à se raconter, même sans que je pose de questions. Je connaissais ses chansons, je savais beaucoup de choses à son sujet, j’avais beaucoup lu et beaucoup vu. J’étais bouleversée de voir à quel point elle se ressemblait, était une copie de son image. Habillée en noir, le visage blanc comme celui d’une poupée en porcelaine, un sourire doux et un peu triste à la fois, les mains-papillon, le regard perçant. Tout était d’ailleurs en noir et blanc dans sa maison, on se serait dit dans un film d’avant la couleur.

Elle avait commencé en parlant de la fièvre légère qui était montée en elle à la Libération, une sorte d’ivresse existentielle qui ne l’a plus quittée, jamais. “Cet été là d’un coup tout redevenait possible, pour moi aussi qui n’avais pas un sou”.

“Et ’49 arriva, magiquement. Je montai pour la première fois sur scène pour chanter, au Bœuf sur le toit, on était en juin. Tout de suite après, mon premier été sur la Côte d’Azur. Cette année là ce fut à Antipolis, près d’Antibes. Anet Badel avait une boîte, l’orchestre jazz de Claude Luter y jouait, me demanda de faire la saison chez lui. Il avait loué une villa où on habitait tous, musiciens et chanteurs, jour et nuit ensemble. C’est l’été de mes vingt ans, rarement je me suis amusée à ce point. Nous étions chez nous et tous venaient vers nous. Miles Davis arriva, le Modern Jazz Quartet arriva. Des gens extraordinaires, comme Prévert, Kosma, Queneau, et Calder aussi, et des peintres, Picasso et tous ceux de Maeght qui venaient de Saint-Paul-de-Vence. Un public tout-à-fait différent par rapport à celui que j’avais connu à Saint-Germain-des-Près. Il y avait beaucoup d’italiens aussi, je me souviens que cet été là Agnelli vint nous écouter. Il y avait Dado Ruspoli. Et il se produit d’un coup un fait très amusant : sur la Côte, partout, d’un jour à l’autre, poussèrent comme des champignons des centaines de petites Gréco, toutes habillées en noir avec des longs cheveux. Sauf qu’elles étaient toutes milliardaires, et moi pas”.

Les années Soixante… ça fait partie d’une autre époque.

“Les étés fous à Saint-Tropez, avec Françoise Sagan. L’argent petit-à-petit était arrivé. Nous pouvions désormais louer nous-mêmes une maison, où venaient là aussi beaucoup d’amis, artistes de tout genre. Les nuits étaient des jours et les jours des nuits. Nous avions des voitures très rapides, nous vivions des aventures qui naissaient comme des fleurs et comme des fleurs se fanaient. C’était une vie déréglée, bien sûr, mais on s’amusait bien et ce qu’on riait… Ja crois n’avoir ri de la sorte que quand j’ai tourné Belphégor pour la télé : une série en quatre épisodes de Claude Barma, où j’étais trois personnages, la protagoniste, sa sœur et le fantôme. Le rôle masculin était de Chaumette. A se tordre, pour nous, et en plus un succès fou”.

Elle arrivait d’où, cette Gréco qui, gamine s’appelait Jujube ?

“J’ai été une enfant heureuse. Mon adolescence, par contre, en maison de la guerre, a été très difficile. Ma mère, qui militait dans la Résistance, a été arrêtée et envoyée au camp de Ravensbrück. Ma sœur était avec elle. Moi, je m’en suis tirée avec deux semaines de détention à Fresnes”.

Les violences subies, de la part de la police française, tuèrent en elle toute envie de s’exprimer.

“Il en fallut, du temps, après, pour arriver à sortir du silence. Je vivais déjà l’aventure splendide de Saint-Germain, mais pendant une période, je pouvais juste écouter les autres. C’est grâce à Boris Vian si j’ai pu réapprendre à parler. Il habitait Montmartre, m’avait dit d’ aller le voir chaque fois que j’étais triste. Je n’avais même pas une paire de souliers, j’attendis donc la bonne saison. Je montais tous les soirs vers six heures, là haut, pieds nus. Boris me faisait me blottir à côté de lui, devant la fenêtre ouverte sur les toits de Paris, me caressait les cheveux, à l’époque je les avais très très longs, et doucement, regardant les lumières s’allumer l’une après l’autre, me racontait ses histoires. Il a été le meilleur des médecins, il m’a guérie. Boris est pour moi quelqu’un de très important, l’amour fraternel, le seul amour qui soit”.

Paris, au mois d’août, l’été de la Libération, à trois heures du matin.

“Il n’y avait personne. C’était un spectacle somptueux. Je marchais, marchais pour voir le jour se lever. On pouvait à l’époque entrer dans une cour, aller voir, fouiner. Saint-Germain était un village, extraordinaire. On pouvait avoir confiance. Chez moi, je crois n’avoir jamais mis une serrure à la porte avant ’65. Une nuit j’ouvris les yeux et Alain Delon était assis sur mon lit. Qu’est-ce que tu fais là ? Il répondit : Je suis entré, tu dormais, je ne voulais pas te réveiller. C’est très beau, ça. Aujourd’hui on en est à la psychose de la méfiance”.

D’une cour à l’autre, vous avez découvert un jour les caves : le Tabou, la Rose Rouge…Et vous avez commencé à fréquenter Sartre, Merleau-Ponty, Camus.

“Ce fut Sartre en effet, une nuit, descendant à pieds de Montmartre où on avait été tous pour dîner, qui eut l’idée. Pourquoi ne chantez-vous pas ? Je n’aime pas les textes des chansons, lui répondis-je. Venez chez moi demain matin à neuf heures. Il me donna des livres où choisir, il écrivit pour moi. Et je commençai à chanter. Sartre était un homme extrêmement généreux. Et aussi très très amusant, très joyeux. Ce n’est pas l’image qu’on a de lui normalement, mais je vous assure qu’il l’était. Ces dîners à Montmartre, à la Cloche d’Or… il rigolait tout le temps. Simone de Beauvoir non, elle était une femme très intelligente, mais elle n’était pas gaie. Elle ne venait pas avec nous. Elle organisait des soirées pour passer du temps avec ses amis, mais la nuit, se balader dans les rues avec nous, non, elle n’aimait pas”.

A un moment donné la fortune arriva.

“De 1945 à 1960 il y a eu, je ne sais pas, une sorte de conjonction favorable, tout ce qu’il y a de meilleur au monde était là, dans tous les domaines de l’intelligence et du talent. Avec mon chandail déformé et mon pantalon noir, sans souliers, j’allais aux soirée organisées chez Gallimard dans le grand jardin de la maison d’édition, j’y rencontrais des écrivains comme Steinbeck, Faulkner. Et Raymond Queneau, formidable être humain, d’une tendresse, d’une sensibilité unique, il devint un grand ami après. Je n’ai jamais plus rencontré quelqu’un avec un rire comme le sien, immense. Eux, ils étaient tous bien habillés, mais ne faisaient pas attention si je ne l’étais pas, et moi non plus”.

Par la suite l’été ça a voulu dire les tournées.

“Mon dernier été de vacances je le passai à Capri. Je chantai déjà et j’étais déjà très connue, mais je tombai énormément amoureuse d’un homme et j’allai avec lui à Capri. A l’époque il y avait peu de monde, ils étaient tous beaux, très élégants. On y était comme dans un film de Visconti ou bien de Zeffirelli. Mais après, oui, c’est vrai, pour moi les étés ça voulait dire travail. Du travail très joyeux, des tournées incroyables, Biarritz-Dieppe par exemple, ou alors Strasbourg-Biarritz. On faisait une ville chaque soir. C’était une manière de travailler très différente par rapport à aujourd’hui. Jacques Brel était quelqu’un qui faisait trois-cents soirées par an. Moi aussi, j’ai toujours voyagé sans interruption, une moyenne de dix pays au moins tous les ans. Mais les tournées l’été, aujourd’hui en France ça n’existe presque plus. J’en profite pour me reposer un peu, mais pas plus de trois semaines. Si je ne travaille pas, je ne me sens pas vivante. Je suis comme une éponge, il me faut la sueur, il me faut les larmes, les miennes et celle des autres. Sans ça je deviens aride. Pour moi, le travail c’est l’émotion, c’est l’amour que je donne et que je reçois. Auhjourd’hui encore, avant d’entrer en scène, j’ai peur. La même peur depuis le début, mais la même joie aussi. C’est pour cela que je n’arrête pas”.

Pour ce qui est du répertoire de Juliette Gréco ?

“J’aimerais bien en préparer des nouvelles, des chansons qui s’ajoutent à mon répertoire habituel. Il y a des chansons qui ne mourront jamais, comme Les Feuilles mortes, mais il y a des jeunes rockeurs que j’aime bien, j’aimerais qu’il travaillent pour moi. Sauf qu’aujourd’hui c’est difficile que quelqu’un écrive des chansons pour quelqu’un d’autre. Jacques Brel, Serge Gainsbourg s’écrivaient leurs chansons, mais ils en offraient aussi. J’ai reçu des cadeaux inestimables. Le fait est qu’écrire des chansons est un métier, c’est très, très difficile. Il ne suffit pas d’être un écrivain, un poète. Il faut être capables de faire une pièce théâtrale accomplie, entière, qui tienne entièrement en deux minutes et demie. Prévert, Queneau étaient capables. Aujourd’hui ? Philippe Sollers est un écrivain qui a un talent énorme, j’aimerais bien qu’il m’écrive des chansons…”.

Gabriella Bosco

Le 25/09/2018

III A Saint-Germain-des-Prés, les obsèques de la muse Juliette Gréco


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Robert Doisneau, Juliette Gréco (tout juste 21 ans), Saint-Germain-des-Prés, 1947 . [1].
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Les funérailles de Juliette Gréco étaient célébrées ce lundi après-midi 5 octobre 2020 à Paris en présence de nombreuses personnalités de la culture et des arts.

Et c’est en l’église de Saint-Germain-des-Prés, quartier fétiche de celle qui en fut la muse, qu’ont été célébrées ses obsèques. Pour rappel, l’iconique chanteuse française est décédée le 23 septembre à l’âge de 93 ans dans sa demeure à Ramatuelle.

Elle a été inhumée au cimetière du Montparnasse au côté de son dernier époux Gérard Jouannest, mort il y a deux ans.

La Muse de Saint-Germain-des-Prés

On l’a surnommée " la Muse de Saint-Germain-des-Prés, à l’époque où le quartier était le centre de l’existentialisme, et Paris l’objet de tous les regards. Ses proches s’appelaient alors Sartre, Simone de Beauvoir, Camus, Boris Vian ou encore Picasso. Quartier de légende, à la sortie de deuxième guerre mondiale, la Libération, la naissance du jazz et du be-bop dans les caves du Tabou, et l’histoire des plus grandes figures du XXe siècle.

Un bouquet de chansons pour saluer sa sortie


[1Le chien de la photo joue alors sur la scène du Théâtre Montparnasse aux côtés de Gérard Philippe dans la pièce d’Alfred Savoir, Le Figurant de la Gaîté

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 26 septembre 2020 - 10:57 1

    Merci cher Thelonious, pour votre information, qui complète bien le propos de l’article consacré à Juliette Gréco et Sollers. Vous aussi, mériteriez bien une distinction pour la Somme de vos archives sur Sollers, et dont vous nous faîtes bénéficier de ci, de là.

    Hier soir, belle soirée hommage "Juliette Greco, une femme libre". sur France 3 : Entretien de 2015 mené par Stéphane Bern avec de nombreux documents d’archive qui balayaient l’ensemble de sa vie.
    J’y ai découvert qu’elle a passé quelques années à Talence, près de Bordeaux – la ville de naissance et d’enfance de Sollers - où la mère de Juliette l’avait confiée à ses grands parents. Elle y est restée jusqu’à la mort de son grand père adoré qui comblait le manque d’amour que ne lui témoignait pas sa propre mère, mais le décalage d’âge (9 ans) avec Sollers, n’a pas permis qu’ils s’y rencontrent.

    Talence, …Ta lance ! Nous vous invitons à découvrir sur pileface, le texte d’un autre collectionneur émérite de faits de vie de Sollers, Dominique Brouttelande,dans cet article intitulé "L’enfance d’un écrivain français", ICI, que Sollers avait d’ailleurs repris ans sa revue L’Infini.


  • thelonious | 25 septembre 2020 - 19:13 2

    « Cette nuit, je vais lire ”L’Eclaircie”, de Philippe Sollers (Gallimard). J’aime l’homme qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il pense. » Juliatte Gréco, ELLE

    Voir en ligne : Les coups de coeur de Juliette Gréco