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« Proust et son double » / « Du côté de chez Swann »

Gabriella Bosco, Antoine Compagnon, Julia Kristeva, Adrien Goest

D 27 avril 2020     A par Viktor Kirtov - Gabriella Bosco - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cher Viktor, […] Sur Pileface j’aimerais voir, mais j’ai bien peur que cela ne soit envisageable, un texte qui a été publié dans la NRF sur Proust, dans lequel je parle entre autres de ma mère, c’est grâce à elle que j’ai lu La Recherche la première fois.
Vous me direz.
Amitiés, Gabriella

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I - « Proust et son double » par Gabriella Bosco
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Dans ce texte, Gabriella Bosco, de langue maternelle italienne, nous conte sa découverte de la langue française et de Proust, à travers « Du côté de chez Swann » dans sa version originale française. Puis la traductrice professionnelle va se demander « qu’est-ce que cela pouvait donner en italien » et découvre un autre Proust, celui façonné par le traducteur ou la traductrice avec la glaise de ses mots, d’où le titre de son article « Proust et son double ».

Elle nous la conte dans un numéro spécial de la NRF, le numéro 603 « D’après Proust » sous la direction de Philippe Forest et Stéphane Audeguy, publié en mars 2013, l’année du centenaire de la publication de « Du côté de chez Swann »

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Ce fut comme un foudroiement

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[…] je ne compris réellement l’expression de ma mère que cet été à la mer où, l’ayant trouvé parmi ses livres, en français, j’ouvris la première page de Du côté de chez Swann. Ce fut comme un foudroiement. Rien de ce que j’avais lu jusque là lui ressemblait. C’était difficile.

Mon français, bien que très soigné par un professeur, une femme encore une fois, Maria Paola Galimberti (que je n’oublierai jamais, et non seulement parce qu’elle mettait un soulier bleu et l’autre gris se trompant le matin quand elle se préparait pour sortir), mon français je disais n’était pas encore assez sûr pour que je puisse saisir tout, dans la phrase proustienne. Mais il était largement suffisant pour que je comprenne qu’il s’agissait d’un trésor. C’était comme si, sur l’étagère de la chambre de ma mère, j’avais trouvé la clé pour entrer dans l’univers de la Littérature.

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Qu’est-ce que cela pouvait donner en italien ?

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Quelque temps après, au hasard de ses vagabondages dans sa ville de Turin, « à deux pas du coin de rue où il y a la plaque qui commémore la folie de Nietzsche », là où dit-on il embrassa un cheval :

Je trouvai sur une des bancarelle qui longeaient la place, La strada di Swann. Ma curiosité fut tout de suite très grande.

Qu’est-ce que cela pouvait donner en italien ?

nous dit-elle.

La traductrice Natalia Ginzburg ne lui était alors pas connue.

Par contre l’éditeur Einaudi, était une « maison fétiche »

« J’achetai donc le livre, pour voir.

Ce fut un autre foudroiement. Mais dans le sens que je découvris

quelque chose de plutôt différent. C’était beau, on pouvait

y prendre du plaisir. Mais ce n’était pas le jumeau du

livre que j’avais aimé l’été précédent. C’était tout au plus

son cousin, mais non pas germain. Un de ces cousins au

troisième ou au quatrième degré, qui sont souvent des

inconnus, et que nous ne reconnaîtrions même pas si on ne

nous disait qu’ils appartiennent à la famille. Une impression

de dépaysement, comme si on avait voulu me vendre

pour du Proust quelque chose qui ne l’était pas vraiment.

Une contrefaçon en quelque manière, oui. »

Depuis, Gabriella Bosco, outre son activité de professeur de littérature française à l’Université de Turin, est devenue traductrice professionnelle, du français en italien et notamment des œuvres de Philippe Forest. Et c’est en pratiquante de la traduction qu’elle va analyser, pour nous, les différentes traductions de « Du côté de chez Swann » en italien, après celle de Natalia Ginzburg dont elle comprendra plus tard (en 1990) la touchante genèse, lorsque Natalia Ginzburg la publia en « postface d’une reprise de son Swann pour la célèbre collection « Scrittori tradotti da scrittori » chez Einaudi.

Outre la traduction de Natalia Ginzburg publiée en 1946, cette même année, une autre traduction parut de Du côté de chez Swann, celle de Bruno Schacherl, éditée par Sansoni (Florence) : Casa Swann, et Gabriella Bosco de nous la commenter à travers son savoir faire, mais cette traduction ne disposait pas encore du recul et de l’apport des des études proustiennes en Italie.

Il fallut attendre 1983, nous dit G. Bosco « pour disposer d’une traduction autrement conçue. Giovanni Raboni, qui était poète, et grand poète – qui avait traduit Flaubert, Baudelaire, Apollinaire – se lança dans une entreprise unique : celle de traduire toute la Recherche ».

La grande qualité de son travail consiste principalement dans le respect absolu, et heureux, de la syntaxe originale, le pari se situant dans la tentative de reproduire en italien l’enchevêtrement si riche et en même temps si nécessaire des périodes, leurs ponctuation, leur rythme

Plus avant, G. Bosco évoque d’autres traducteurs italiens ainsi, noamment Giacomo Debenedetti. « incontestablement …le véritable scopritore de Marcel Proust en Italie » Et d’autres encore que vous découvrirez dans cet article justement intitulé « Proust et son double », celui que font vivre, à leur manière, ces différents traducteurs.

Proust et son double, L’INTEGRALE ICI en version pdf
in D’après Proust, Numéro spécial NRF N°603, mars 2013
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Gabriella Bosco sur pileface

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La Nouvelle Revue Française N° 603, mars 2013

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Présentation :


Il y a cent ans paraissait Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu. La chose est bien connue : personne n’a jamais lu Proust mais tout le monde prétend toujours se trouver en train – ou sur le point – de le relire. Pour ce numéro spécial du centenaire, la Nouvelle Revue Française a proposé à des écrivains d’aujourd’hui, romanciers ou essayistes, conformément au vœu de l’auteur qui concevait son livre comme une sorte d’instrument d’optique à l’aide duquel chaque lecteur lirait en lui-même, de relire et de réécrire Proust à leur guise et en toute liberté, s’essayant à l’art du pastiche ou à celui du commentaire, se rappelant les « journées de lecture » parfois lointaines où ils découvrirent ces Mille et une nuits modernes, glissant aussi dans le vieux monument foisonnant du livre, avec ses brouillons, ses variantes, leurs propres « paperoles » et accrochant ainsi à telle phrase, à telle scène du roman une parole au présent.

Le Sommaire ICI

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Edition originale avec envoi autographe

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Long envoi autographe signé à Walter Berry, daté de juillet 1916.
Courant sur trois pages, il est en partie inédit. Adjugé chez Sotheby’s en 2016 à 62500 € (plus de eux fois l’estimation initiale)

"À Monsieur Walter Berry
Monsieur,
Vous pensez probablement comme moi que les plus sages, les plus poètes, les meilleurs, ne sont pas ceux qui mettent dans leur œuvre toute leur poésie, toute leur bonté et toute leur science mais qui savent encore d’une main ingénieuse et prodigue en mettre un peu dans leur vie.

le texte intégral ICI

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L’édition actuelle

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Feuilleter le livre sur amazon.fr

• 708 pages
• Gallimard (3 novembre 1988)
• Collection : Folio Classique

Description

L’expression roman fleuve devrait, sans connotation péjorative, désigner une œuvre qui prend le temps de charrier mille petites particules d’impression pour les infuser dans l’esprit d’un lecteur captivé. En somme, elle devrait avoir été créée pour désigner La Recherche proustienne, qui s’ouvre Du côté de chez Swann et s’achève une fois Le Temps retrouvé.
Dans le premier tome de ce superbe travail sur la mémoire et la métaphore, œuvre à part entière mais aussi amorce dramatique d’un joyau de la langue française, le narrateur s’aperçoit fortuitement, à l’occasion d’un goûter composé d’une tasse de thé et d’une madeleine désormais célèbre, que les sens ont la faculté de faire ressurgir le souvenir. Grâce aux senteurs d’un buisson d’aubépines, il prend confusément conscience de la distinction entre le souvenir et la réminiscence, pour ensuite s’exercer à manier les mots comme de petits papiers japonais qui, touchés par la grâce de l’eau, se déploient en corolle pour faire place à tout un univers. Tout comme se déploie un roman fleuve à partir de cette toute petite phrase légendaire : "Longtemps, je me suis couché de bonne heure". —Sana Tang-Léopold Wauters

A propos de l’auteur

Marcel Proust, né et mort à Paris (1871-1922). Fréquente assidûment les milieux mondains et les salons littéraires de son temps. Adopte les conceptions esthétiques de Ruskin qu’il traduit. À la mort de sa mère, en 1905, s’isole de plus en plus dans sa chambre, luttant contre des crises d’asthme, pour parachever jusqu’au dernier instant son œuvre majeure, dont plus d’un tiers sera posthume.

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GIF II - Autour « Du côté de chez Swann »
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La même année, 2013, Antoine compagnon, au Collège de France, en janvier, donnait une série de cours sur Proust. L’amphitéâtre est plein à craquer. Cette même année 2013, France Inter consacrait une série d’émissions sous le titre générique « Un été avec Proust », publié en livre l’année suivante. France Culture, de son côté, proposait dans « Grandes traversée Eté 1913 » des archives sonores devenues rares, par Matthieu Garrigou-Lagrange avec Antoine Compagnon.

Dans le prolongement de l’article de Gabriella Bosco nous avons sélectionné pour vous

- Proust avec Antoine Compagnon (Archives & Proust en 1913)
- Julia Kristeva lectrice de Proust (Un été avec Proust)
- Adrien Goetz : Proust et la musique (Un été avec Proust)

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Proust avec Antoine Compagnon

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Grande traversée Été 1913 (archives)

Par Matthieu Garrigou-Lagrange

31 juillet 2013

Des archives exceptionnelles ou l’on entend des témoignages de Jean Cocteau, André Maurois, Céleste Albaret, la gouvernante de l’écrivain, Colette, Marie Scheikevitch et d’autres, avec l’éclairage de l’érudit et amateur (celui qui aime) de Proust qu’est Antoine Compagnon.

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Proust en 1913

Antoine Compagnon Collège de France Première leçon : 08 janvier 2013

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En novembre 1913, eut lieu la parution à compte d’auteur de Du côté de chez Swann, le premier volume d’À la recherche du temps perdu, chez Bernard Grasset. L’achevé d’imprimé est daté du 8 novembre. Le livre fut mis en vente le 14 novembre. C’est une date-tournant. Après les projets de Jean Santeuil et du Contre Sainte-Beuve, Proust a commencé en 1908, avec la question mémorable : « Faut-il en faire un roman, une étude philosophique, suis-je un romancier ? » (Carnet 1). Le second volume ne sera achevé qu’en novembre 1918 et mis en vente en juin 1919 chez Gallimard. Entre temps, l’œuvre aura été profondément transformée. Deux titres seront encore publiés avant la mort de l’écrivain en 1922, puis trois titres posthumes. L’année 1913, c’est donc un moment capital dans l’histoire de l’œuvre ainsi que dans la vie de l’écrivain.

Nous marquons le centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, en revenant au texte. Malgré beaucoup d’études consacrées à Proust, nous voudrions lire et relire ce roman canonisé comme si c’était la première fois. En vérité, ce monument de la littérature française est resté mobile jusqu’au dernier moment en novembre 1913 sur les cinquièmes épreuves, ainsi que le montre le fait que la première phrase du roman, frappée comme une sentence, était plutôt un pis-aller, trouvé dans une correction de la dactylographie que l’écrivain allait encore chercher à modifier sur les épreuves.

Il ne s’agira donc ni d’une histoire culturelle de l’année 1913, marquée par une explosion moderne, ni de sa reconstitution à travers la correspondance et d’autres documents du romancier. Il est toutefois utile d’évoquer brièvement la chronologie. Proust a entrepris de publier son roman depuis la fin d’octobre 1912. Dans la correspondance, celui-ci est décrit comme se composant alors de deux parties. La première, qui recouvre Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, a été dactylographiée peu à peu depuis l’automne 1909 et fait plus de sept cents pages dactylographiées. Cette dactylographie du premier volume a été achevée vers l’été 1912. La seconde partie qui était encore enfouie dans les cahiers manuscrits est une partie mondaine autour des Guermantes et pédérastique autour de Charlus, comprenant le voyage en Italie, le mariage de Saint-Loup, la découverte de l’esthétique du temps retrouvé au cours de la matinée chez la princesse de Guermantes.

Proust à l’automne 1912 envisage donc toujours un diptyque : deux volumes de sept cents pages avec un titre général, Les Intermittences du cœur, et deux titres particuliers, Le Temps perdu et Le Temps retrouvé. À la fin d’octobre, les choses sont prêtes, comme en témoigne une profusion de lettres. Il écrit à Fasquelle à la fin d’octobre pour lui envoyer son manuscrit, en l’avertissant qu’il y aura un passage indécent dans la seconde partie du livre, non encore prête, où Charlus se révélera un pédéraste. Parallèlement, il prend contact avec Gaston Gallimard en décembre 1912. À ce stade déjà, il comprend que deux volumes de sept cents pages seront insuffisants et qu’il faudrait passer à trois volumes de cinq cents cinquante pages, Le Temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleurs et Le Temps retrouvé, gardant toujours Les Intermittences du cœur comme titre général.

La suite est bien connue : sur la base du rapport très sévère de Jacques Madeleine sur le manuscrit de Proust, Fasquelle le lui retourne le 24 décembre ; la deuxième dactylographie qui a été envoyée chez Gallimard reçoit le même sort. Après avoir essuyé un troisième échec chez Ollendorff à la mi-février 1913, l’écrivain s’adresse enfin à Bernard Grasset, par l’intermédiaire de René Blum, pour une publication à compte d’auteur. Le manuscrit est envoyé à la fin de février ; le contrat est conclu à la mi-mars. L’ouvrage sera publié à la fin de l’année avec des publicités. Le remaniement du livre reste considérable sur les épreuves. À partir du 31 mars, Proust commence à recevoir les premiers placards. Il s’agit des grandes feuilles qui contiennent huit pages non encore paginées et qui sont conservées aujourd’hui à la Fondation Bodmer à Genève. C’est à cette étape que Les Intermittences du cœur est devenu À la recherche du temps perdu et que Le Temps perdu est modifié en Charles Swann avant de devenir Du côté de chez Swann. Trois hésitations majeures sont à noter : le titre, la première phrase et la fin du volume, puisque Proust devra renoncer à ces sept cents pages qu’il voulait y inclure

Crédit : Collège de France, où sont archivées les autres leçons de "Proust en 1913".

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Julia Kristeva lectrice de Proust (Un été avec Proust)

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Julia Kristeva, comme Gabriella Bosco n’est pas de langue maternelle française et toutes deux découvrent « Du côté de chez Swann » dans la version française. Deux étrangères face à la langue de Proust, l’une deviendra traductrice, l’autre écrivaine et psychanalyste Deux lectures, deux écoutes rapprochées ici.


Julia Kristeva © Getty / Leonardo Cendamo
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« Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie. »

(Du côté de chez Swann.)

M.Legrandin donne ce précieux conseil au narrateur au début du roman. À peine a-t-il rencontré le jeune héros que cet ingénieur à la fibre littéraire voit déjà en lui une nature d’artiste, et lui intime de se préserver de la violente réalité afin de conserver sa « jolie âme ». Ce qu’il suggère ainsi à l’enfant, c’est de garder une porte ouverte sur l’imaginaire… Celui-ci se construit, tout au long de la Recherche, à travers une écriture qui explore non pas la vie psychique, mais la vie intime. Car Proust voulait rendre le monde sensible à son lecteur et, au lieu de le décrire, le « traduire ». *

J’ai appris la langue française dans mon pays natal, la Bulgarie. Lorsque mon français s’est suffisamment amélioré pour que notre professeur puisse nous donner à lire des textes importants, j’ai découvert Proust à travers deux phrases : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère », et « Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur ». Ces propos ont étrangement résonné pour moi avec la Fête de l’alphabet qui est, dans mon pays natal, un événement unique au monde. Tous les 24mai, les écoliers mais aussi les intellectuels, les professeurs, les écrivains manifestent en arborant une lettre. J’étais une lettre, puisque j’en portais une épinglée à mon chemisier, sur mon corps, dans mon corps. Le verbe s’était fait chair et la chair se faisait mots. Je me diluais dans les chansons, dans les parfums, dans la liesse de cette foule. En lisant ces mots de Proust, j’ai eu le sentiment qu’ils faisaient état de quelque chose que j’avais vécu : il s’agissait d’entrer au fond de moi-même comme dans un livre chiffré et charnel pour le traduire dans un autre, à faire lire et partager. Ce travail d’interprétation du texte allait devenir par la suite mon métier. J’ai essayé de l’appliquer à Mallarmé, à Céline et à d’autres écrivains dont Proust évidemment. Absolument. L’écrivain, comme le conçoit Proust, habite dans un univers troublant et tourbillonnant de sensorialité, au plus intime de l’intime. À travers ses phrases infinies, pleines de saveurs et de philosophies nouvelles, il parvient à donner l’impression de la multiplicité et de la fluctuation du sens. Ce mouvement de kaléidoscope qui caractérise l’écriture proustienne témoigne de sa résistance à la littérature de notations, mais aussi à la mode naissante du cinématographe. Fort de cette expérience intérieure, Proust est convaincu que le cinéma linéaire rate l’essentiel que seul l’art littéraire peut induire grâce à cette phrase longue, qui joue des souvenirs et des métaphores ; mais tout autant grâce aux personnages qui sont aussi bien des statues représentants des acteurs historiques que des projections personnelles. Les statues s’effritent donc, et nous donnent à nous, lecteurs, la possibilité de projeter nos constructions intimes. Écrire, après Proust, est pour le moins intimidant. J’écris la nuit, des romans surtout, et parfois il m’arrive de prendre des pages de la Recherche, de les goûter et entendre, de les incorporer et dans cet état un peu hallucinatoire, de me couler dans la langue française, une langue d’accueil qui est maintenant ma langue, vigilante et sensible. C’est plus qu’un exercice, la lecture de Proust est une véritable expérience, à laquelle, je crois, tout écrivain devrait s’ouvrir pour trouver sa propre voie. Mais le chemin est tracé par le « petit Marcel ».

Dans Le Temps retrouvé, le narrateur s’autorise une digression, et explique ce que doivent être, selon lui, la tâche et la mission de l’écrivain.

« Si la réalité était cette espèce de déchet de l’expérience, à peu près identique pour chacun, parce que quand nous disons : un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant éclairé, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous voulons dire ; si la réalité était cela, sans doute une sorte de film cinématographique de ces choses suffirait et le “style”, la “littérature” qui s’écarteraient de leurs simples données seraient un hors-d’œuvre artificiel. Mais était-ce bien cela, la réalité ? Si j’essayais de me rendre compte de ce qui se passe en effet au moment où une chose nous fait une certaine impression, soit comme ce jour où, en passant sur le pont de la Vivonne, l’ombre d’un nuage sur l’eau m’avait fait crier “Zut alors !” en sautant de joie, soit qu’écoutant une phrase de Bergotte, tout ce que j’eusse vu de mon impression c’est ceci qui ne lui convient pas spécialement : “C’est admirable”, soit qu’irrité d’un mauvais procédé, Bloch prononçât ces mots qui ne convenaient pas du tout à une aventure si vulgaire : “Qu’on agisse ainsi, je trouve cela tout de même fffantastique”, soit quand, flatté d’être bien reçu chez les Guermantes, et d’ailleurs un peu grisé par leurs vins, je ne pouvais m’empêcher de dire à mi-voix, seul, en les quittant : “Ce sont tout de même des êtres exquis avec qui il serait doux de passer la vie”, je m’apercevais que ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur [1]. »

Crédit : Le Livre « Un été avec Proust », Editions Parallèle (France Inter), 2014

Voir aussi ICI (article d’A.G.) :
Et également, un intéressant entretien de J. Kristeva, à propos de Proust, ICI.

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Adrien Goetz. Proust et la musique

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Nous avons choisi ce texte, également issu d’Un été avec Proust parce que l’exergue prolongeait la réflexion de François Cheng sur l’âme, récemment abordée ICI.

L’exergue

« Je me demande si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être […] la communication des âmes. »

(La Prisonnière.)

Texte aussi choisi parce qu’il évoque la petite sonate de Vinteuil qui revient comme un leitmotiv dans La Recherche et qui apparaît dès le premier tome « Du côté de chez Swann ».


Adrien Goetz © Getty / Eric Fougere - Corbis
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Invité un soir chez les Verdurin, le narrateur est sorti de sa rêverie par une musique, le septuor de Vinteuil. Cette mélodie, qu’il entend pour la première fois, le console de ses peines de cœur. Mais quand elle s’interrompt, il retombe « dans la plus insignifiante des réalités »… Ses voisins bavards, qui se délectent de commentaires insipides, n’ont pas sa mélomanie –ni celle de Proust– qui donne à la Recherche les contours d’un roman musical, en grande partie grâce aux douces notes de ce fameux Vinteuil, brillant compositeur fictif, également auteur de la célèbre petite sonate.

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Marcel Proust était un grand amateur de musique. Il connaissait le solfège, savait un peu jouer du piano, et appréciait les œuvres « difficiles » de Beethoven (la sonate opus 111, par exemple, l’« Himalaya » du pianiste). Il les aimait tellement qu’il voulait les entendre chez lui et s’offrait parfois le luxe de faire venir à son domicile –Céleste Albaret le raconte– un quatuor qui jouait pour lui.

Quelques années plus tard, sa rencontre –un vrai coup de foudre– avec Reynaldo Hahn accroît cette mélomanie. C’est sans doute cet ami (et futur amant), grand amateur des mélodies anciennes, qui l’oriente vers Saint-Saëns. Ensemble, ils composent des pièces : les poèmes que Proust a écrits devant des tableaux du Louvre sont mis en musique par Reynaldo Hahn et joués en présence des deux auteurs dans le salon de Madeleine Lemaire.

Enfin, il y a Wagner. L’un des premiers textes dans lequel Proust parle de la musique s’intitule « Mélancolique villégiature de Mmede Breyves » dans Les Plaisirs et les Jours. Il aime ses grandes pages d’orchestre telles que le Prélude de Tristan, et lui ménage même une place dans la Recherche, tout en prenant soin de l’ancrer dans le climat patriotique de l’époque (Wagner, grand musicien de l’Allemagne, devient parfois un sujet de moquerie quand les Verdurin vont à Bayreuth). Néanmoins, son œuvre d’art totale demeure celle dans laquelle le spectateur est invité à entrer, et sa musique, qui est une forme d’architecture, fournit au romancier le modèle de cette cathédrale qu’il doit construire.


Marcel Proust à genoux, tenant une raquette de tennis devant Jeanne Ponquet debout sur une chaise, au tennis du Boulevard Bineau à Neuilly en 1892•< Crédits : Doppia / Leemage - AFP
ZOOM : cliquer l’image

Dans le roman, Proust fait de la phrase musicale –celle de Vinteuil– un commentaire presque stylistique, un véritable morceau de littérature.

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Elle est décrite par des mots, sous forme de fragments, sans que le lecteur puisse en avoir une image complète, mais le génie du romancier réussit à nous la faire entendre. Proust invente aussi un musicien que l’on découvre à Combray à travers le personnage de sa fille, la sulfureuse Mlle Vinteuil, qui vit des relations saphiques sous les yeux du narrateur, sur un canapé, observée à la dérobée. Son père est un modeste professeur de piano qui acquiert peu à peu une existence. Il est un artiste qui se révèle à la fin de sa vie, et tout le roman se déroule entre ses deux œuvres maîtresses : la sonate dans « Un amour de Swann » et le septuor à la fin du roman. Ce personnage apparaît tel un fantôme. Il surgit et ressuscite surtout à travers ses œuvres qui résonnent et enflamment les foules. Deux personnages y sont particulièrement sensibles : Charles Swann et le narrateur (Odette aussi, qui dit « c’est notre sonate »). La musique les révèle à eux-mêmes. Elle a un pouvoir magique qui est celui de les rendre heureux. Mais elle est également l’aiguillon du malheur pour Swann, qui constate amèrement que la musique est là mais qu’Odette est absente, laissant dans cet entre-deux la place à la jalousie.

Ainsi, Proust ne fait pas de théorie de la musique, ni même de théorie des arts. Pour lui, la force de la musique réside dans une émotion qui se passe des mots. En cela, la musique est peut-être supérieure, aux yeux de l’auteur, aux autres arts, car elle peut traduire une émotion qui ne passe pas par le langage. Mais cette émotion née de la musique, il faut aussi des « phrases », longues ou petites, pour que le lecteur puisse l’entendre.

Le narrateur et Charles Swann sont exaltés par les compositions de Vinteuil. Swann tout particulièrement qui découvre un soir, dans le salon des Verdurin, la petite sonate.

[…]

Adrien Goetz
Écrivain, historien de l’art spécialiste du XIXe siècle et professeur à la Sorbonne (Paris IV),

Crédit : Le Livre « Un été avec Proust », Editions Parallèle (France Inter), 2014

Note : La petite phrase de violon : la sonate de Vinteuil

Déjà dans l’agenda inédit de 1906 perdu puis retrouvé dans une vente aux enchères, chez Christies en 2013. où Marcel Proust notait ses idées pour nourrir ses livres, il était inscrit :

« Ne pas oublier phrase de violon
... chaque fois me donne une réminiscence
... que de temps perdu depuis Combray »

Carnet précieux, genèse de Du côté de chez Swann, la Bibliothèque nationale de France en a fait l’acquisition en 2013.

Et en bonus, voici quelques extraits de Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann où Marcel Proust évoque la petite phrase de violon : la sonate de Vinteuil,
cette « ‘’petite phrase’’ musicale, cinq notes qui, de Swann au Narrateur, composent, rassemblent, incarnent, expriment et attisent la totalité de leurs sentiments... » (Raphaël Enthoven)

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L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie - il ne savait lui-même - qui passait et lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines.

Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann

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la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour

A son entrée [celle de Swann], tandis que MmeVerdurin montrant des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : « Je vous gronde » et lui indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de Pieter De Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque chose d’accompli, comme le détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait moins en elle-même, - en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée, et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles - , que comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin que pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les unissait ; c’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage. « Qu’avez-vous besoin du reste ? lui avait-elle dit. C’est ça notre morceau. »

Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann

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La petite phrase jouée par Odette

Odette jouait fort mal, mais la vision la plus belle qui nous reste d’une œuvre est souvent celle qui s’éleva, au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. Il sentait bien que cet amour, c’était quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur, de constatable par d’autres que lui ? ; il se rendait compte que les qualités d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux moments passés auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes.

Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette.

Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann


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Le temps retrouvé - extrait : sonate de Vinteuil, film de Raoul Ruiz, d’après le livre de Marcel Proust.

Avec :

Catherine Deneuve : Odette de Crecy
Emmanuelle Béart : Gilberte
Vincent Perez : Morel
John Malkovich : le baron de Charlus
Pascal Greggory : Saint-Loup
Marcello Mazzarella : Marcel Proust
Marie-France Pisier : Madame Verdurin
Chiara Mastroianni : Albertine

Musique : Jorge Arriagada

Synopsis :

"1922, Marcel Proust sur son lit de mort regarde des photos et se remémore sa vie. Sa vie, c’est son oeuvre et les personnages de la réalité se mélangent avec ceux de la fiction et la fiction prend peu à peu le pas sur la réalite. Tous ses personnages se mettent à hanter le petit appartement de la rue Hamelin et les jours heureux de son enfance alternent avec les souvenirs plus proches de sa vie sociale et littéraire. "

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[1Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p.2280-2281.

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