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Sigmund Freud, un juif sans Dieu

D 9 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Une vie de Freud avec des images d’archives inédites, une analyse de Philippe Sollers à partir de Malaise dans la civilisation (1929), la correspondance entre Freud et sa fille Anna lue par Jacques Henric, un documentaire radiophonique sur l’étrange Marie Bonaparte avec Elisabeth Roudinesco, Philippe Sollers et Gilbert Tordjman : voilà le programme.


Max Halberstadt, Portrait de Sigmund Freud, 12 février 1932.
© Londres, Freud Museum. Zoom : cliquez sur l’image.

« L’histoire de la psychanalyse, comme celle de son fondateur, est parallèle à la tragédie mondiale, elle dévoile, mieux que toute autre, les tentatives totalitaires du XXe siècle. »

« Malaise ? Le mot, aujourd’hui, nous paraît faible par rapport à ce qui a eu lieu, et dont Freud n’a pas pu être témoin. » Philippe Sollers, 1999.

Sigmund Freud, un juif sans Dieu

Au travers d’images d’archives hypnotiques et en s’appuyant sur sa correspondance, David Teboul raconte un Sigmund Freud intime. Un portrait touchant du père de la psychanalyse et un grand roman familial. Avec les voix de Mathieu Amalric, Isabelle Huppert, Catherine Deneuve et Jeanne Balibar.

Plus de quatre-vingts ans après sa disparition le 23 septembre 1939 à Londres, Sigmund Freud hante encore le siècle nouveau, figure iconique et demi-dieu sans dieu. Pour évoquer l’homme, plus méconnu qu’il n’y paraît derrière la barbe taillée et le regard pénétrant du médecin viennois du 19 Berggasse, David Teboul a simplement choisi de faire entendre sa voix – et celle de ses proches –, au travers de sa correspondance, à laquelle ce grand épistolier consacrait quelque trois heures chaque jour. Dans ses lettres, cet enfant de la Mitteleuropa, né en 1856 à Freiberg en Moravie, se raconte avec une sensible élégance et délivre sa pensée, fluide et lumineuse, composant le portrait d’un homme et d’un penseur indissociablement liés. Lequel se donnera tout entier à l’œuvre d’une vie : la psychanalyse et l’essor de son mouvement, depuis le texte fondateur "L’interprétation des rêves". Au fil de son récit, Sigmund Freud dévoile la construction de sa psyché, le rapport complexe au père, l’amour de la mère, l’éblouissement de l’enfant aussi, qui découvre, dans la Bible de Philippson, la saga égyptienne de Moïse, et la complicité sans faille avec sa fille Anna.

Réminiscences oniriques

En immersion dans son époque, le film invite au cœur de l’intimité de Freud, entre enthousiasmes et abattements, succès et échecs, amitiés intenses – de Wilhelm Fliess à Carl Gustav Jung et de Lou Andreas-Salomé à Marie Bonaparte – et déceptions. Il révèle aussi un père de famille aimant, que les femmes de sa vie, l’épouse Martha, mais surtout Anna, née avec la psychanalyse, cherchent à protéger. Déroulant un flux hypnotique d’archives – dont les rares et touchantes images de lui –, David Teboul ("Bardot, la méprise") s’inspire du processus de libre association pour suggérer les événements qui ont jalonné son épopée intellectuelle. Fragments d’histoire et scènes quotidiennes infusent le film, réminiscences oniriques qui rendent Freud étrangement proche et attachant, puissant et vulnérable. Mathieu Amalric porte sa voix, Isabelle Huppert, celle d’Anna, alors que Marie Bonaparte est incarnée par Catherine Deneuve et Lou Andreas-Salomé, par Jeanne Balibar. Un beau roman familial.

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Aux sources intimes et politiques de la psychanalyse


Sigmund Freud and his Sculpture (1929).
Crédit : Hulton Deutsch. Zoom : cliquez sur l’image.

Regardez "Freud, portrait d’un juif sans Dieu" et revenez aux sources intimes et politiques de la psychanalyse.

par Romain de Becdelievre

A l’heure où Netflix cherche à nous vendre sous le nom de "Freud" un médecin profileur, cocaïnomane et crypto-sulfureux, il semble salutaire de revenir aux sources historiques. Le documentaire de David Teboul s’empare du sujet Sigmund Freud avec précaution. "Mon père disait que les biographes étaient tous des menteurs" met en garde Anna Freud, la fille du patriarche, née en même temps que la psychanalyse. La phrase résonne comme un avertissement adressé au film lui-même. Face aux écueils de la biographie documentaire, le film de David Teboul laisse déborder son sujet dans une profusion d’images d’archives, tout en suivant un cadre rigoureux.

Ne cherchant pas à percer un hypothétique et clinquant "mystère Freud", David Teboul suit fidèlement la chronologie de la vie du père de la psychanalyse. Depuis sa naissance en Moravie jusqu’à sa mort, en exil à Londres aux portes de la guerre, en septembre 1939. Il évoque ses origines juives, la tradition orale, Vienne à la fin du 19ème siècle, son livre L’interprétation des rêves, publié en 1900, au tournant du siècle, et la patiente élaboration d’un savoir nouveau. Toutes choses bonnes à apprendre pour qui n’est pas versé dans l’histoire de la psychanalyse, ni dans celle de l’Europe centrale.

Le film est porté par un casting de voix prestigieuses : Mathieu Amalric campe un Freud sobre, Isabelle Huppert joue le rôle central d’Anna, Denis Podalydès prend en charge la narration, et Catherine Deneuve fait une apparition en Marie Bonaparte, patiente célèbre. Le documentaire met en avant l’entourage de Freud, et accorde une grande place à la lecture des correspondances intimes. La famille du psychanalyste figure au premier plan, ainsi que ses acolytes, le médecin Wilhelm Fliess, Carl Gustav Jung, avec le récit de leurs ententes et de leurs brouilles successives.

Le travail des images

Un homme plonge au ralenti, pendant que le narrateur déplie la pensée de Freud sur l’énergie sexuelle. Des enfants jouent aux cow-boys et aux indiens, pendant que la voix d’Amalric/Freud explique la partition de l’esprit entre le ça, le surmoi et le moi. Le geste le plus fort de Freud, un juif sans Dieu tient dans ces associations, dans le montage de ces archives d’origines extraordinairement diverses, qui construisent une narration parallèle au récit biographique.

On verra par exemple des images de carnavals, de processions rituelles, accompagner les descriptions freudiennes des symptômes d’Anna O., patiente atteinte d’hystérie, et cas fondateur pour Freud. Plus tard, ce sont des images d’un stade rempli de figures déguisées à l’antique, qui résonnent avec le texte de Malaise dans la civilisation : "Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine". Ces images quotidiennes d’origines inconnues fascinent, inquiètent, et tissent une trame historique et mystérieuse. Les traumatismes individuels et intérieurs des patients de Freud croisent des travellings sur des foules ou des images de forêts. L’intime et le social viennent s’entrechoquer.

C’est tout un arrière-plan plastique et mythique qui se dessine avec ce montage, un lieu où vient s’ancrer la pensée freudienne. Freud, un juif sans Dieu a ainsi pour vertu principale de sortir le savoir psychanalytique de la bibliothèque (ou du cabinet), et de faire se rencontrer, par les images, l’actualité d’une époque avec l’histoire antique et la mythologie classique, dans une atmosphère trouble de libre association. Comme s’il s’agissait de montrer en acte le travail de la psychanalyse, ce savoir nouveau, qui emprunte tour à tour à la médecine, à l’anthropologie, à la littérature, et à la vie quotidienne.

Toutes ces images, muettes et couplées à une création sonore minutieuse, travaillent ensemble et font naître des rencontres étrangement inquiétantes. On tremble par exemple devant une chouette qui scrute au ralenti l’oeil de la caméra, entre deux cartels qui retranscrivent le récit d’un rêve de Freud : celui de sa mère endormie, emportée dans un lit par d’étranges hommes à la tête d’oiseau... On y repense après coup.

Freud, une icône en mouvement

Une barbe blanche soigneusement taillée, des lunettes rondes qui cerclent un regard perçant, une main qui enserre un éternel cigare. L’image de Freud, connue de tous, s’est hissée au rang d’icône. Elle est devenue l’objet d’une mythologie mondiale, qu’il partage avec d’autres figures de savants (on peut penser à Einstein, ou à Marx). Freud, un juif sans Dieu nous offre la possibilité, tour à tour saisissante et inquiétante, de voir cette image habituellement fixe, en noir et blanc ou en couleur passée, s’animer littéralement sous nos yeux. Un travail subtil de ralenti parfois poussé à l’extrême (seulement quelques images par seconde) donne l’étrange sensation de voir des photos de familles ou une statue bouger, dans un temps indistinct.

On ignorait qu’il existât autant d’images filmées du créateur de la psychanalyse. Le documentaire de David Teboul leur accorde une large place. On voit ainsi Freud arpenter son jardin de la banlieue viennoise, puis sa résidence d’exil à Londres. Il cueille des fleurs dans un massif, s’asseoit sur un transat et carresse Topsy, son chow-chow bien-aimé. Ces scènes tranquilles contrastent avec la lecture des lettres de Freud, à la fois analyste et patient de son propre cas, spectateur et sujet de ses propres pulsions de mort.


Sigmund Freud et son chien Topsy.
Crédits : Les Films d’Ici. Zoom : cliquez sur l’image.

Crédit France Culture

VOIR AUSSI : Sigmund Freud. Du regard à l’écoute

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Le pessimisme de Freud


Cette photo de Sigmund Freud a été réalisée par la Librairie du Congrès à l’ouverture de l’exposition
“Sigmund Freud : Conflit et Culture” le 15 octobre 1929..

Zoom : cliquez sur l’image.

Les dates et les lieux sont souvent des signaux éblouissants ou noirs. Où se trouve Freud, par exemple, pendant l’été 1929, lorsqu’il écrit Malaise dans la civilisation ? A deux pas de Berchtesgaden, le futur repaire de Hitler. Quand paraît le livre ? En novembre de la même année, une semaine après le « mardi noir » de Wall Street. Un an plus tard, en septembre 1930, les nazis entrent en force au Reichstag (qui vient juste, ces jours-ci, de retrouver son lustre démocratique). En 1936, à Berlin, on brûle, parmi d’autres, les livres « impurs » de Freud. En 1939, le vieux lutteur, obligé par les barbares de quitter Vienne, meurt à Londres, « la ville qui n’a jamais été visitée par un ennemi ». L’année suivante, Paris tombe.

L’histoire de la psychanalyse, comme celle de son fondateur, est parallèle à la tragédie mondiale, elle dévoile, mieux que toute autre, les tentatives totalitaires du XXe siècle. Nous faisons aujourd’hui comme si la psychanalyse allait de soi (mis à part quelques irréductibles obscurantistes), mais nous oublions volontiers les violentes résistances dont elle a été l’objet, lesquelles d’ailleurs peuvent ressurgir d’un moment à l’autre. Quelque chose ne va pas entre l’espèce humaine et la représentation qu’elle se fait d’elle-même.

Freud apporte une très mauvaise nouvelle, et il ne faut pas s’étonner si la propagande euphorique, quelle qu’elle soit, trouve cette lumière soudaine trop dure, trop négative, obscène, désespérante, « nihiliste » en un mot. Presque tout le monde s’y oppose : les religions, bien entendu, qui ont vite reconnu en Freud un ennemi irréductible, mais aussi leurs ersatz, délires de masses militarisées, racistes ou « révolutionnaires ».

L’illusion a beaucoup d’avenir, dit Freud. Et une illusion chasse l’autre :

« Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature, qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fond d’angoisse. Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux "puissances célestes", l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? »

Telle est la conclusion du Malaise [1]. La dernière phrase est émouvante : elle date de 1930, pour la seconde édition du livre. Comme on le voit, elle est lourde de prémonition.

Malaise ? Le mot, aujourd’hui, nous paraît faible par rapport à ce qui a eu lieu, et dont Freud n’a pas pu être témoin. L’adversaire « immortel » d’Eros n’est autre que la pulsion de mort, dont Freud, déjà sacrilège avec sa révélation de la sexualité infantile, a le plus grand mal à convaincre jusqu’à ses disciples ou élèves. Elle travaille silencieusement, cette pulsion, elle vise sans cesse à détruire l’autre et soi-même, dans un besoin comme inextinguible d’agression et d’autopunition. Elle est étayée par la mégalomanie du moi narcissique du nourrisson en « désaide », elle garde la trace du meurtre originaire du père par les fils, qui est le fondement de toute société humaine.

Là-dessus, dénégation générale. La « culture » est certes à partir de là une nécessité, un « combat vital », et on ne peut que s’en féliciter, mais elle engendre en même temps, dans son refus de savoir d’où elle vient, une angoisse et une culpabilité sourdes qui, de temps en temps, explosent dans la violence. La culture, visant à l’utilité, à la propreté, à l’ordre, doit procéder par inhibition de l’individualité trop marquée et par restriction sexuelle. Dans ces conditions, l’amour, contrairement à ce que disent des torrents de sirop religieux ou militants, ne peut être que très rare, et les préceptes « aime ton prochain comme toi-même », ou « aime tes ennemis » font l’effet de voeux hallucinatoires.

L’éducation, dit Freud, non seulement dissimule la question sexuelle mais ne « prépare pas l’adolescent à l’agression dont il est destiné à devenir l’objet ». Il insiste :

« En lâchant la jeunesse dans la vie avec une orientation psychologique aussi inexacte, l’éducation ne se comporte pas autrement que si l’on équipait des gens partant pour une expédition polaire avec des vêtements d’été et des cartes des lacs lombards. »

Dieu est une illusion, l’espoir communiste n’a aucune consistance, le « narcissisme des petites différences » propage sans cesse un racisme increvable (on en voit tous les jours les effets, la xénophobie et l’antisémitisme ont de beaux jours devant eux), et quant à la civilisation américaine, elle est malheureusement fondée sur « la misère psychologique de la masse ».

Résumons : l’agressivité est inguérissable, l’homme est un loup pour l’homme (comme le prouvent « les atrocités de la migration des peuples »), les socialistes méconnaissent la nature humaine, et tout le monde ment, sauf peut-être les poètes (Schiller, Goethe, Heine) :

« Qu’il se réjouisse,
Celui qui respire en haut dans la lumière rose !
Car en dessous, c’est l’épouvante.
Et l’homme ne doit pas tenter les dieux
Ni jamais, au grand jamais, désirer voir
Ce qu’ils daignent couvrir de nuit et de terreur. »

Ces vers de Schiller, cités par Freud en 1929, sont extraits d’une ballade de 1797, Le Plongeur. Nous savons, nous, que l’épouvante est venue, et que seule la vérité vraie pourrait en protéger. Rien à faire : l’humanité est une névrose. Voilà qui n’est pas gentil de la part du voltairien Freud.

« Je m’incline devant leur reproche de ne pas être à même de leur apporter du réconfort, car c’est cela qu’au fond tous réclament, les plus sauvages révolutionnaires pas moins passionnément que les plus braves et pieux croyants. »

Philippe Sollers, Le Monde du 07.05.99.

LIRE AUSSI : de Philippe Sollers
Le cours du Freud (1979)
Freud s’échappe (2008)
et, notamment, Centre (2018)
et encore : Catherine Lazarus-Matet, L’avenir d’une illusion : lecture rétrospective

Édition originale, 1930. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Freud et sa fille Anna.
Crédits : Les Films d’Ici. Zoom : cliquez sur l’image.

Cher Papa : Correspondance de Sigmund et Anna Freud

Par Jacques Henric

Sigmund Freud, Anna Freud
Correspondance 1904-1938
Fayard

Riche de près de 300 lettres, la correspondance inédite entre Freud et la plus jeune de ses filles, Anna, est un document exceptionnel. Tout au long de cette chronique de la vie d’une famille viennoise pendant les premières décennies du XXe siècle, on découvre l’homme Freud travaillant à son œuvre et à sa pratique clinique et s’intéressant aux détails de la vie quotidienne. Mais c’est la psychanalyse qui scelle d’une manière singulière la relation entre le père et sa fille : « Je vois à présent, en te regardant, combien je suis vieux, car tu as exactement l’âge de la psychanalyse. Vous m’avez toutes deux causé des soucis, mais au fond j’attends quand même plus de joies de ta part que de la sienne », lui écrit-il à la fin de 1920. Cette comparaison montre à quel point, en ses commencements, la psychanalyse s’éprouve en famille et dans le cercle des initiés. Freud observe l’activité onirique de sa fille, une enfant tourmentée, avant de devenir à deux reprises, entre 1918 et 1924, son analyste. L’expérience est décisive. Anna s’implique dans l’International Psychoanalytical Association dès sa création, fréquente ses membres, se fait même courtiser par quelques élèves de son père. Mais, disciple fervente, elle se consacre à la thérapie des enfants et devient dans ce domaine la principale représentante de l’école viennoise face à sa grande rivale de l’école anglaise : Melanie Klein. Après l’exil de la famille en Grande-Bretagne en 1938, le conflit se poursuivra mais se soldera, en plein cœur de la Deuxième Guerre mondiale, par une entente cordiale entre les différents courants. Document historique précieux, cette correspondance, qui s’étend sur plus de trente ans, témoigne d’un moment essentiel de l’histoire de la psychanalyse, avec ses passions et sa formidable volonté de transformer la subjectivité humaine.

Quoi de plus logique que les porteurs d’une « mauvaise nouvelle » (et la « bonne » des Évangiles n’était pas si bonne que ça) soient l’objet de tentatives de meurtres réitérées. Les nazis ont raté Freud qui avait quitté Vienne pour l’Angleterre (mais hélas pas une partie de sa famille disparue dans les camps de Theresienstadt et Treblinka, et pas ses livres brûlés lors d’un autodafé en 1936). N’ayant plus l’homme, mort en 1945, sous leurs mains, les tueurs s’en sont pris à son œuvre et à sa mémoire. N’ayons pas la naïveté de croire que le récent pavé sous lequel l’éroticien solaire Michel Onfray espérait écraser Freud sera le dernier. D’autres suivront, aussi lourds et aussi vains. C’est que toute société, et plus largement l’espèce humaine en son entier, n’est pas prête, et elle ne l’a jamais été, à ce qu’on vienne lui dire sa vérité en face. Quelle vérité lui délivra à mots mesurés Freud ? Qu’au fondement de toute communauté il y avait un meurtre, que toute société reposait sur un crime commis en commun. Partant, qu’il n’y avait pas de « bonne » société. D’où les réactions des faiseurs et faiseuses d’illusions qui n’eurent de cesse d’empêcher de nuire le trublion : religieux, scientifiques, philosophes, idéologues, utopistes, politiciens, féministes, progressistes, fascistes, communistes… Le 20ème siècle a connu un autre « prophète de malheur » : Georges Bataille, dont on vient de mesurer récemment à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, par le silence qui l’accompagna, à quel point son œuvre reste exposée à l’incompréhension et au refoulement [2].

L’homosexualité n’est pas une maladie

Freud, le voici qui nous est nous est rendu présent et plus vivant que jamais dans un document exceptionnel constitué d’un ensemble de près de 300 lettres échangées entre 1904 et 1938 avec la plus jeune de ses filles, Anna, dont on sait quelle fidèle disciple de son père elle fut et quel rôle éminent elle joua dans l’histoire du mouvement psychanalytique. Le volume est préfacé par Élisabeth Roudinesco, l’édition établie et postfacée par Ingeborg Meyer-Palmedo, chaque lettre étant accompagnée d’un abondant appareil de notes. La traduction est d’Olivier Mannoni.

Ce n’est jamais sans surprise, et sans émotion, qu’on redécouvre régulièrement que les productions intellectuelles les plus élaborées, les plus puissantes, l’ont été par des humains bien incarnés, par des corps faits de chair et de sang, corps jouissant et corps souffrant (et dans le cas de Freud, la souffrance due à son précoce cancer de la mâchoire fut de celle qui laissait peu de répit). Des corps entourés d’autres corps, ceux dont on a la charge et ceux à la charge de qui on est, physiquement, sentimentalement, moralement, et avant tout, les plus proches, ceux de la famille.

Au début de la correspondance, Freud a quarante-huit ans et sa fille, lors de sa première lettre conservée, quatorze ans et demi. Il n’est pas encore question, bien qu’Anna manifeste d’emblée une maturité intellectuelle et une intelligence aiguë, de grands débats sur la psychanalyse, de son avenir, des querelles qui vont agiter le milieu des praticiens, des affrontements théoriques avec les disciples, des amitiés, des fidélités, des ruptures, des problèmes rencontrés au cours de la cure avec certains patients ; non, ce sont les corps dont il est urgent de s’occuper, pour les esprits on verra plus tard. Les évolutions du poids d’Anna, adolescente à la santé fragile, inquiètent Freud et occupent une large place dans ses lettres : « Je ne doute pas un instant que tu vas continuer à prendre du poids et que tu te retrouveras en meilleure forme une fois que tu te seras habituée au farniente et au soleil », lui écrit-il, alors qu’elle se repose au sud du Tyrol. Elle, de rassurer son « cher Papa » : « J’ai pris un kilo dans les 14 derniers jours, c’est-à-dire déjà un et demi kilo depuis mon arrivée ». Si Freud s’alarme de la santé d’Anna, c’est qu’il est évidemment le mieux armé pour pressentir que les maux de sa fille ont une autre origine que physique. Il la tance tendrement « Tu nous caches quelque chose, à nous, et peut-être à toi-même ». On sait que ce qui alarme Freud, c’est la sexualité de sa fille dont il a vite perçu les tendances homosexuelles et une certaine addiction à la masturbation, ce qui ne l’empêchera pas, en père-poule, et de façon contradictoire, tout en souhaitant la « normaliser » et l’amener à répondre au désir d’un mâle, de la mettre néanmoins en garde contre les dragues d’hommes dont elle pourrait être la victime, notamment du docteur Jones dont il lui trace un portrait de dangereux prédateur sexuel : « Ne le laisse jamais venir te prendre seule chez toi », lui ordonne-t-il, au comble de l’anxiété. Si Freud tente, en vain, de convaincre Anna que l’homosexualité n’est pas une maladie, on sait qu’il se résoudra à la prendre en analyse (ce qui sera considéré bientôt comme une hérésie déontologique), et quelles difficultés seront les siennes dans le traitement d’une analysante homosexuelle, Sidonie Csillag, laquelle fit le récit de sa cure [3].

La pulsion de mort

En somme, Freud était assez bien placé au sein de sa nombreuse maisonnée pour envisager que la psychanalyse, dans ses débuts, aurait pour tâche, comme rappelle Élisabeth Roudinesco, d’être « le révélateur des névroses familiales, névroses des pères contre les fils, des fils contre les pères, des mères contre le filles, des filles contre le mères ; névrose d’attachement entre père et fille, fille et mère ; rivalités entre frères et sœurs… ». L’intérêt de cette correspondance est aussi de mettre en lumière le contexte politique dans lequel la psychanalyse va naître et se développer : poussée des nationalismes et des fascismes en Europe, antisémitisme, menaces d’un nouveau conflit mondial… Est ainsi établi un lien de cause à effet entre névroses individuelles et tragédies historiques. Les sociétés, les nations, les masses humaines ne sont jamais que des familles élargies. Les névroses, psychoses, perversions, y causent les mêmes dégâts. La pulsion de mort, découverte fondamentale de Freud, y mène la même dans macabre. Et ce ne sont pas les tragiques événements politiques de notre actualité politique qui sont susceptibles de contredire la vision qu’avait Freud de l’homme et de l’histoire, laquelle, pour ce qui est de sa sombre lucidité, n’a rien à envier à celle des tragiques grecs, de Shakespeare, de Joseph de Maistre, de Baudelaire, ou de Lacan.

Anna, après la mort de Freud, poursuivit à Londres une brillante carrière de psychanalyste en créant de nouveaux concepts, notamment à l’occasion de son conflit avec Mélanie Klein. Elisabeth Roudinesco rappelle qu’elle changea les règles de la pratique psychanalytique et qu’elle fut la gardienne vigilante de la mémoire de son père, surveillant la publication des correspondances et veillant à ce que soit maintenue « l’image idéale » qu’elle se faisait de Freud.

Jacques Henric.

LIRE AUSSI :
Jacques Henric, Freud en père Ubu
Clotilde Leguil, Freud, l’homme qui aimait être père

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Profils perdus - Marie Bonaparte 1/2

(1ère diffusion : 22/10/1987)

Marie Bonaparte : "Freud était un des êtres les plus doux et les plus dénués d’agression et de méchanceté que l’on puisse voir"


Marie Bonaparte et Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, arrivant de Vienne à Paris en 1938.
Crédits : staf - AFP. Zoom : cliquez sur l’image.

En 1987, Cécile Hamsy proposait une évocation de la personnalité de la très fascinante dernière Bonaparte : Marie Bonaparte, dans deux numéros de "Profils perdus". Premier volet avec Élisabeth Roudinesco, Philippe Sollers et Gilbert Tordjman, et une archive de la voix de Marie Bonaparte.

Arrière-petite-nièce de Napoléon Ier, Marie Bonaparte était née princesse en 1882, avant de le devenir un peu plus encore en 1907, par son mariage avec Georges, Prince de Grèce et de Danemark. Mais c’est bien pour avoir été "la princesse de la psychanalyse" qu’elle est entrée dans l’histoire.

Au-delà de ses extravagances et de ses bizarreries, Marie Bonaparte une femme libre et généreuse va dans les années 20, mettre son statut social, sa fortune et toute son énergie au service du développement et de l’implantation en France de la psychanalyse dont elle était elle-même praticienne. Un rang et une fortune dont elle usa également pour arracher son analyste, maître et ami Freud, et beaucoup d’autres intellectuels juifs, au sort que leur promettait le nazisme.

Marie Bonaparte :

Je n’oublierai jamais le salon où il recevait ses patients, le divan sur lequel avait été créée l’analyse, sur lequel j’ai eu également l’honneur de m’étendre moi-même au-dessus duquel trônait le portrait de Charcot dont il avait gardé un grand souvenir, et pour lequel il avait un grand culte.

Freud d’ailleurs était un des êtres les plus doux et les plus dénués d’agression et de méchanceté que l’on puisse voir. Il vivait d’une façon extrêmement simple. Il me disait un jour : "on dit que les génies sont insupportables dans leur famille, demandez à ma famille si je suis insupportable… Je ne dois donc pas avoir de génie".

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Profils perdus - Marie Bonaparte 2/2

(1ère diffusion : 29/10/1987)

Née en 1882, arrière-petite-nièce de l’Empereur, Princesse de Grèce et de Danemark, Marie Bonaparte s’intéressa à la psychanalyse au début des années 20. Analysée par Freud, devenue une amie de la famille et traductrice de ses travaux, Marie Bonaparte put légitimement se prévaloir du soutien du père de la psychanalyse en personne pour être de l’avant-garde de cette révolution des esprits qui n’en était alors qu’à ses prémices.

Si tout le monde s’accorde pour dire que Marie Bonaparte n’apporta rien à la psychanalyse sur le plan théorique ou doctrinal, nul ne conteste le rôle capital qui fut le sien dans son histoire. Dans l’entre-deux-guerres, mettant sa fortune et ses relations au service de la cause psychanalytique, elle contribua à son implantation et son développement en France en étant l’un des membres fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris, en finançant la Revue Française de Psychanalyse, et en prenant la direction du premier Institut de Psychanalyse.

En 1987, dans un numéro de "Profils perdus" en deux parties, Cécile Hamsy proposait une évocation de la très fascinante personnalité du gotha que fut Marie Bonaparte. Extravagante et quelque peu étrange personnalité, mais libre de pensée et de parole, à laquelle jamais, jusqu’à sa mort en 1962, la curiosité intellectuelle et le courage de l’engagement ne firent défaut.

Crédit : France Culture


Arrivée de Sigmund Freud à Londres avec sa fille Anna et Ernest Jones, 1938.
Photographe non identifiée. Zoom : cliquez sur l’image.
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Portfolio


[1Malaise dans la civilisation : Le texte intégral

[3Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle. Inès Rieder, Diana Voigt. Epel.

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