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Dominique Rolin : Messages secrets

Quelques extraits

D 28 avril 2019     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Vient de paraître cette nouvelle édition des entretiens de Dominique Rolin (1913-2012) avec Patricia Boyer de Latour,
une édition enrichie suivie de « Messages secrets »
Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 25-04-2019

« Avec Plaisirs j’entrais dans le monde de Dominique Rolin, éblouie par son rire, son courage, ses obsessions et ses dons.

Messages secrets est d’une toute autre nature. Elle m’embarque avec elle dans un voyage d’où l’on ne revient pas. Elle le sait, elle m’entraîne et elle sait ce qu’elle fait. Elle sait que je peux l’entendre. Sans hystérie et sans pathos. J’entre dans son rêve. J’en suis la dépositaire. Je dois en transmettre les messages secrets. Je me fais traductrice d’une métaphysique concrète. Je redessine à l’infini l’espace de sa liberté. Et ensemble, nous nous approchons du miroir, le plus près possible de cet inconnu impensable où elle me précède. »

Patricia Boyer de Latour.

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PREFACE

« Je veux que ce livre soit un dialogue sans questions ni réponses », écrit-elle au début du Futur immédiat. Après Lettre à Lise, son dernier roman adressé à sa petite-fille très aimée, Messages secrets , notre deuxième livre d’entretiens après Plaisirs , s’est inconsciemment lové dans ce désir impérieux. Ce sera donc « un dialogue sans questions ni réponses ».

Avec Plaisirs, j’entrais dans son monde, éblouie par son rire, son courage, ses obsessions et ses dons. Depuis 1999, nous nous sommes vues régulièrement, en général le samedi à midi, quand je n’étais pas à l’autre bout de la terre pour l’un de mes reportages au long cours. Nous déjeunions ensemble, souvent à L’Espérance, une brasserie au coin de la rue de l’Université et de l’ancienne rue Sébastien-Bottin, devenue depuis rue Gaston-Gallimard. À cette époque-là, L’Espérance était tenue par des Basques qui nous accueillaient toujours chaleureusement au milieu d’un va-et-vient hétéroclite d’intellos, d’ouvriers et d’habitués du quartier. Puis, sauf escapade boulevard Saint-Germain à la recherche d’une nouvelle robe en vue du printemps ou pour le simple bonheur de marcher de concert en observant les passants, retour dans l’appartement du 36, rue de Verneuil, dit « le Veineux », où l’on « travaillait ». En fait de travail, il s’agissait plutôt d’après-midi passés en conversations sans fin, émaillés de rires et portés par une musique de mots jubilatoires, d’où jaillissait une source d’énergie qui me transportait, longtemps après être sortie de chez elle, dans une sensation d’éternité dont je garde aujourd’hui encore la flamme quand rien ne va.

Messages secrets est d’une tout autre nature comme évoqué plus haut. Cette fée cruelle et tendre va tout me dire de ses angoisses, de ses révoltes et de sa rage de sur-vivre.

Tous les entretiens qui sont à l’origine de Messages secrets ont été réalisés entre 2007 et 2009. Je l’avais écoutée patiemment ; je l’ai réécoutée passionnément. Dix ans plus tard, tout a pris une dimension que je ne soupçonnais pas. Le Temps a fait son œuvre, lui aussi. Dominique n’a pas disparu, elle m’a accompagnée à chaque instant de ce parcours jalonné de tant de trésors retrouvés, amplifiés, régénérés. J’ai changé. Cette fille « fine, fraîche, rieuse mais très réservée », qu’elle décrit si joliment à la date du 6 août 2006 dans son « Journal intime » à ce jour inédit, est-ce encore moi ? « Patricia aussi est un de mes anges, discret, efficace et ravissant », note-t-elle encore, le 1er novembre 2006… Dominique l’a écrit, donc c’est vrai ! Pas de fausse modestie, ce serait la trahir et je détesterais cela. J’ai veillé sur Dominique, je veille encore sur elle. Je n’étais pas la seule, mais j’étais celle qu’elle avait choisie pour ce dialogue ininterrompu de Plaisirs à Messages secrets .
Le 12 juillet 2009, elle me lance tout à trac, « je vous consomme, c’est malhonnête ! ». Mais non, Dominique, ce deuxième livre, nous allons l’écrire en surmontant nos peurs. Les mots, comme à chaque fois avec vous, ont eu raison de l’effroi. Rien n’a été perdu des joies et des peines. Nous l’avons écrit ensemble dans la ferveur légère des matins et la bizarrerie suffocante des soirs d’août 2018. J’ai beaucoup appris. Il y a eu encore des rires, une émotion incalculable, des nuages dans le ciel et des oiseaux sur ma terrasse. Tout a été métamorphosé en pures merveilles de la vie qui se donne encore et encore à qui veut bien dans la splendeur des jours à venir. C’est maintenant ! Et dans l’éclat du soleil qui se lève aujourd’hui, vous triomphez encore et toujours et « à nouveau du trou noir, neuve et vive ».

PATRICIA BOYER DE LATOUR
Paris, 20 août 2018


Dominique Rolin. - D. R.
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C’est Jim qui m’a sauvée

P.B.L. : À quoi vous a servi la mémoire ?

D.R. : J’ai dû me servir de cette Lady Mémoire pour arriver à me rendre heureuse, en traitant tout ce que j’avais traversé de douloureux : mon adolescence marquée par les désaccords violents de mes parents, mon premier mariage catastrophique, la maladie de Bernard et sa disparition en six mois, etc. Autant d’obstacles à mon avancée.

Mais écrire des livres, c’est aussi bondir ! Je ne me suis jamais embarrassée des traces de mémoire qui auraient pu m’empêcher de poursuivre mon chemin. Par exemple, j’ai brûlé toutes les lettres de mon premier mari dans le jardin de Boitsfort. C’était une manière d’autodafé. Je me souviens de ma mère en arrière-plan et folle de joie. Je me faisais l’effet d’être une sorcière fulminante ! J’ai déchiré aussi au fur et à mesure les lettres de ma mère et celles de mon père… Je l’ai regretté ensuite, mais je crois que je ne voulais pas me retourner sur mon passé. Et sans doute était-ce une façon de ne pas souffrir plus encore de leur mort. J’ai préféré me souvenir d’eux dans mes livres au fil des surgissements inconscients de la mémoire. Pourtant, j’ai gardé les rares lettres de Bernard. Et toutes celles de Jim, bien sûr…

Il faut passer par-dessus les épreuves. Quand Bernard est mort, j’étais criblée de dettes. Il avait en cours un projet de sculpture, des blocs de pierre arrivaient dans notre jardin de Villiers-sur-Morin. J’ai eu la chance de rencontrer un receveur des contributions du XIV e arrondissement, adorable, qui m’a conseillé d’aller rue du Louvre expliquer mon cas en haut lieu. Ce que j’ai fait, et l’affaire s’est arrangée. Je n’ai jamais oublié son visage d’ange… Heureusement, il y a des anges ! Tout de suite, ça a été l’entente, sans qu’il me demande rien en échange, alors qu’à l’époque, j’avais toute une série de types qui tournaient autour de moi. On n’oublie pas les êtres lumineux.

Tout ce qui est lié à la mort de Bernard est resté extraordinairement vif en moi. Dans la mémoire, il y a ce qu’on biffe d’instinct et tous les souvenirs soutenus par la violence même des événements qui les ont provoqués et qui m’ont donné une masse d’idées, d’images, de visages et le sens des perspectives, mais je l’ai su après. Au moment même, je ne le savais pas. J’ai eu des amis merveilleux, en particulier l’homme de théâtre André Barsacq et toute sa tribu… Ils m’ont accueillie à Bréhat dans leur maison de famille et ils ont été adorables. Beaucoup d’autres aussi m’ont aidée, je ne les ai jamais oubliés. Mais la vraie intervention qui m’a sauvée, c’est Jim. C’est lui qui m’a fait comprendre les zones d’ombre de certaines amitiés, pas toutes bien sûr ! Vous avez des gens qui se donnent entièrement à vous dans le malheur, comme s’ils se donnaient à une cause, et c’est toujours un peu trouble. Ils peuvent être frustrés dans leurs vies, leurs ambitions et leurs réussites. Ceux-là aussi sont venus à moi : il y avait du malheur à partager.

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« je t’achète un chien »

J’avais un chien à Villiers-sur-Morin, du temps de Bernard. Il s’appelait Caramel, et il adorait l’être humain… Que ce soit un mendiant ou un ministre, Caramel, notre boxer, avec sa fougue habituelle, sautait et embrassait sur la bouche celui qui se présentait devant lui. Juste en face de notre maison, il y avait une sorte de chaumière où vivaient des clochards. Eh bien ! chaque fois qu’il les voyait, il leur faisait fête, les renversait, et ils riaient follement. Tout ça était tellement merveilleux. Jim a connu Caramel. Mais il n’aime pas les chiens, il a été mordu quand il était enfant. Ça ne l’intéresse pas, alors il se moque de mon amour pour les chiens ! Je ne peux en voir un dans la rue sans m’arrêter… Un jour, il m’a dit : « C’est décidé, je t’achète un chien ! » Mais c’est impossible à Paris ! Je n’ai pas voulu, bien sûr.

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La gargouille de Notre Dame

J’ai été marquée très tôt dans ma vie par les grands maîtres dela peinture flamande du XV e siècle comme Rogier Van der Weyden, Van Eyck ou Memling. Et déjà, la moindre boucle de cheveux blonds, un trait subtil de physionomie, un pan de vêtement drapé me fascinaient par leur exactitude et leur pouvoir de rêve. Ils déclenchaient mon imaginaire. Et puis, tout de suite, je pense à ce cauchemar enfantin des canards en bronze qui me poursuivent, directement inspiré de la contemplation du dessin de la gargouille de Notre-Dame accroché dans le bureau de mon père. J’ignorais à l’époque qu’il serait une base psychologique dramatique autour de toute ma vie, mais j’ai une sorte de tendance à l’horrible ( rires ) et une prédilection morbide pour la monstruosité.

J’aurais pu capoter, devenir un déchet moi-même… J’aurais pu être saccagée avec le goût de saccager autour de moi, mais non. Je sais que je ne saccage pas, ma petite-fille Lise me dit qu’elle a besoin de moi… Sans doute y avait-il en moi ce désir de créer. La volonté de vivre est une suite de bonds. On cherche à vérifier soi-même ses propres facultés d’élasticité, et il ne faut pas rester sur la rive du malheur.

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Mon œil : Breughel, Vermeer, Rembrandt

DOMINIQUE ROLIN : Très tôt, mes parents m’ont emmenée dans les musées en Belgique, et j’ai été d’abord impressionnée par les tableaux des primitifs flamands comme Hans Memling, les frères Van Eyck dont le génial Jan, Gérard David, Rogier Van der Weyden, dit de La Pasture, Hugo Van der Goes le Gantois, Dirk Bouts. Le noyau de mon écriture se trouve là. Il y a des tableaux austères et d’une grande religiosité qui m’ont ébranlée dès ma petite enfance. Sans le savoir, c’était moi. J’étais comme leur reflet, en attente de se réaliser… J’ai aussi tout de suite été fascinée par la cruauté de l’univers d’un Jérôme Bosch ou la magie de Breughel l’Ancien. J’en trouvais des correspondances partout autour de moi, dans les paysages et sur les visages des gens que je croisais dans les rues…

J’ai eu très naturellement des dons pour le dessin. Comme mon père dessinait lui aussi très bien et que je vivais dans un milieu où l’on aimait les arts, j’allais avec ma cousine Lucile, dont le père était mon oncle paternel –magistrat sévère–, chez une vieille demoiselle qui nous donnait des cours de dessin. Nous avions quatorze ans à peu près. D’abord, nous avons dessiné des anémones de Nice, que j’ai depuis toujours détestées ! Puis notre professeur a fait venir une superbe fille noire, que nous devions dessiner nue. C’était la première fois que je voyais une femme nue, ma mère était si pudique que je ne l’ai jamais vue autrement qu’habillée… Après cela, cette vieille fille si prude avec son petit cardigan et ses chemisiers sages a convoqué dans son salon un modèle homme dans le plus simple appareil, avec toutefois–détail comique–le sexe enveloppé dans un mouchoir noué. Cette vision a déchaîné, chez ma cousine Lucile et moi, des fous rires infinis, d’autant plus voluptueusement dévastateurs qu’ils restaient comprimés ! J’ai fait par la suite des études de dessin et je n’ai pas écrit avant l’âge de vingt ans… Je suis donc une visuelle, et le monde de la peinture a été capital pour moi. Toute la peinture, absolument toute ! Elle a créé mes bases dès l’enfance, cela allait de soi. Mais si les premières toiles que j’ai vues au musée m’ont tellement marquée, c’est qu’elles étaient liées intimement au pays dans lequel je vivais, la Belgique de cette époque. Je lisais Maeterlinck, j’aimais Breughel. J’ai connu ces paysages de bois qui ressemblaient à des églises, ces landes de bruyère de la Campine limbourgeoise, ces hivers froids, blancs et noirs de Bruxelles… Je les ai tellement sentis, mangés, digérés qu’ils sont ineffaçables et n’ont même jamais perdu leur éclat. Quand j’étais enfant, il y avait, dans la montée de l’escalier de la maison, une reproduction des Chasseurs dans laneige , de Breughel. J’étais déjà émerveillée par ce tableau, lesarbres nus, le vol des corneilles, le lac sur lequel il y avait des patineurs… C’était très exactement ce qui existait au-dehors, lac et patineurs compris. Tout est d’une telle précision, rien n’est éludé chez Breughel ; et à partir de là peut se dégager l’invention quasiment magique qui sourd de la toile. Ce n’est pas un hasard si ce type de peinture a tellement intéressé les surréalistes. Voilà des gens très concrets, très occupés par leurs tâches, mais à force d’être centrés sur eux-mêmes, ils se distancient du réel. C’est splendide, ces silhouettes très nettes qui paraissent s’en aller ailleurs… Aujourd’hui encore, je ne peux pas entendre une corneille sans me précipiter à la fenêtre ! C’est tout un univers d’enfance qui me dévale dessus et m’ensorcelle… On ne peut pas voir La journée sombre sans voir les ciels de Belgique qui ne ressemblent pas à ceux d’ici. Breughel, c’est ma race, toute ma jeunesse ! Cette dureté, cette sévérité, ce ciel bas et les étangs transformés en patinoire, j’ai vu ça tous les jours d’hiver de ma jeune vie.

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Comment écoutez-vous la musique ?

D.R. : Jim s’assied à ma place, à mon bureau. Je suis sur le fauteuil de cuir qui se trouve devant, et je le regarde. C’est lui qui choisit la musique en passant en revue notre continent musical, et elle convient toujours à l’humeur du moment. Il connaît par cœur tous les opéras de Mozart, Haydn, Monteverdi… Il a son cahier de notes, son stylo à la main, il écoute, il me regarde, il fait un geste pour m’indiquer ce qui va suivre, et qui arrive immanquablement ! Il a une mémoire musicale ahurissante, il connaît tout. L’osmose entre la musique et lui est fabuleuse, je n’ai jamais vu ça… Je n’ai même jamais cru ça possible. Il peut écrire tout en fredonnant le passage musical en cours. En fait, il aurait aimé être musicien, clarinettiste surtout, ou trompettiste. De toute façon, il était doué pour tout !

Je me souviens de nos premières rencontres dans le hall de l’hôtel Saint-Thomas-d’Aquin. Il y avait un piano. En attendant que je le rejoigne, il jouait sans avoir jamais appris. Il faisait des accords compliqués et beaux en improvisant au fur et à mesure. Il aurait pu être musicien… D’ailleurs, il l’est dans sa façon d’écrire. Cette mémoire phénoménale qu’il a de la musique, il l’a aussi pour la littérature. Il peut citer des poèmes entiers de Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont… Et c’est encore de la musique.

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Au cœur du silence

P.B.L. : Vous avez aussi fait silence sur votre vie.

D.R. : Du temps de Bernard, ce n’était pas nécessaire. Il a divorcé, ça s’est imposé de soi-même, et il a tout de suite vécu avec moi. Sa femme, qu’il estimait beaucoup, a accepté cette situation. Elle avait d’ailleurs tout le temps des aventures et Bernard disait en riant à cette époque-là qu’il était le mari le plus cocu de Paris. Tous les écrivains qui venaient poser pour Bernard arrivaient dans l’atelier où nous avons d’abord habité. Nous avions une vie sociale, même si nous ne recevions que très peu de monde à la fois. Comme nous n’avions pas d’argent et personne pour nous aider, il faisait le cuisinier et il le faisait merveilleusement bien, et j’étais son marmiton. Un accord tacite s’était créé entre nous, en sorte que nos rapports avec le monde extérieur étaient harmonieux. Il n’y avait pas de secret à tenir. Nos heures de silence étaient respectées. Il avait son atelier à Paris, je travaillais dans un coin. C’est magique, l’écriture, ça ne fait pas de bruit. On écrit tout le temps et partout, on peut se passer des outils matériels, ça ne pèse pas, l’écriture. Ce n’est qu’un travail interne, qui vous enveloppe complètement. Même quand on a l’air de perdre son temps, on écrit. On écrit sans cesse. Quand nous avons acheté la maison de Villiers-sur-Morin, il avait fait du pavillon de gardien son atelier de sculpture et moi, je travaillais dans le jardin. J’ai toujours aimé travailler dehors.

Quand j’ai rencontré Jim, il a fallu creuser cette question du secret et du vrai silence. Ce silence, il en a un besoin absolu, ce qui ne nous coupe pas l’un de l’autre. Nous sommes constamment l’un avec l’autre quand nous sommes ensemble, mais il y a des heures réservées pour chacun. Ça ne se travaille pas du tout, c’est ou ce n’est pas. Et là, ça a été immédiat, sans paroles. Cela s’est fait comme s’il s’agissait d’un organe de plus, un organe d’entente et de complicité, accepté par l’un et par l’autre. Jamais nous ne lisons une seule ligne du manuscrit de l’autre, jamais nous n’en avons même l’envie. L’écriture reste strictement dans les limites d’un corps, d’une tête et d’une volonté jusqu’au bout de l’œuvre avant publication. Je ne pose aucune question, il ne m’en pose pas lui-même. Quand nous parlons ensemble, il y a des petits flambeaux qui s’allument. Nous sommes d’accord, nous sommes accordés. Il s’agit d’un accord musical : nos silences peuvent se joindre de temps en temps, éclater, ou bien se prolonger sans qu’il y ait le moindre problème.

P.B.L. : Et puis, il y a cet autre silence sur votre vie qui s’est organisée à partir de cette rencontre.

D.R. : Il faut jouer le jeu comme s’il n’y avait rien. Nous n’avons jamais accepté d’aller à un déjeuner où l’on voulait nous inviter ensemble, nous l’avons toujours refusé. Jamais nous ne nous sommes exposés, jamais. Ce qui m’a d’ailleurs amenée peu à peu à me replier. Des gens chez qui j’allais volontiers, je n’y vais plus, c’est inutile, cela sonne faux… Parce que le silence des gens qu’on rencontre peut être un silence d’acceptation profonde et d’intelligence, ou bien un silence d’abjection dans la curiosité, avec le désir de voir quelque chose de trouble naître… La plupart des êtres, sans le savoir, innocemment, aiment la défaite et le malheur. Innocemment… C’est pour cela qu’il faut avoir pitié d’eux, ce sont de grands pauvres.

S’il y a un cocktail chez Gallimard, il y va de son côté et moi du mien ; on se rencontre, « la voilà », il m’embrasse gentiment et c’est tout. Nous n’arrivons pas ensemble, nous ne partons pas ensemble ; nous nous donnons parfois rendez-vous tout de suite après, ailleurs. Nous avons tenu à ça, et ce n’est tout de même pas facile dans une société comme la nôtre, faite pour les fausses communications. Quand il y a eu cet hommage au Centre culturel belge pour mes quatre-vingts ans, la question s’est posée de savoir s’il viendrait pour l’inauguration de l’exposition et au dîner qui suivait. Et là, il m’a accompagnée. Il a rencontré Lise, ma petite-fille, c’était la première fois qu’il la voyait. Mais, en général, chaque fois que nous nous sommes vus en public, c’était de loin et sans que personne ne sache… Jamais nous n’avons donné la moindre preuve ouverte que nous nous connaissions.

P.B.L. : Vous vouliez vous protéger des bavardages par le silence ?

D.R. : Ah, tout à fait ! Les gens sont bornés. La différence d’âge, la clandestinité, ça les rend fous… Et nous ne nous sommes jamais occupés de cela.

P.B.L. : Avez-vous compris d’emblée cette nécessité du silence ?

D.R. : Il m’a dit un jour : « Je n’ai jamais eu d’enfance. » Quand je l’ai rencontré, il n’avait pas tout à fait vingt-deux ans, mais c’était un homme fait sur le plan de la maturité intellectuelle. Tout le monde l’a pris pour un faiseur, pour une sorte de papillon, intelligent certes, mais léger, fantaisiste. Au moment de son engagement politique en Mai 68, je connaissais quelqu’un qui le traitait de « petit blouson noir, de petit tyranneau » ! Or tout dans sa personnalité s’est développé au contraire avec une certitude, une force et une simplicité totales dans la ligne de ce qu’il était déjà tout jeune. C’est l’être le plus profond, le plus invulnérable que je connaisse avec une sensibilité et une intelligence comme je n’en ai jamais rencontré. Il a une culture inouïe, un courage et une volonté inébranlables. Sa vie est une succession de coups de marteau, et jamais il ne s’est laissé entamer. Et puis, il est bon, il est généreux. C’est la gentillesse même, et il sait très bien faire la différence entre les imbéciles et les autres.

P.B.L. : Vous vivez dans une sorte de clandestinité : repli apparent, bonheur et liberté de fond. Des gens l’ont su tout de même…

D.R. : Bien sûr, et ils ont de temps en temps essayé d’outrepasser les limites pour chercher à détruire cette vitre entre eux et nous, qui est pourtant incassable. Mais nous ne nous sommes jamais cachés non plus. Quand nous sortons tous les deux pour dîner, d’autorité il me tient le bras et nous marchons d’un seul pas. Si nous sommes à Venise, jamais personne n’ose s’approcher. Au début peut-être, « quelle aubaine ! » se sont dit les Parisiens de passage. Nous avons toujours refusé cela et nous sommes devenus deux matériaux intraversables. Il n’y a aucune justification à donner, nous ne sommes pas dans l’aveu.

P.B.L. : Il a une autre vie, dans laquelle vous n’entrez pas.

D.R. : Ce qui est magnifique et fascinant, c’est que tout a été préservé. Je ne connais pas son autre vie. Il ne m’en parle pas, je n’en parle pas non plus. Ce qui gâche tout, ce sont les explications, l’exigence d’avoir des réponses… À tout cela, nous avons opposé le silence.

Si nous avions été des êtres un peu communs, vulgaires au fond, nous serions tombés dans le schéma classique des exigences bourgeoises, le mariage d’un côté, la liaison de l’autre… Mais on ne peut pas parler ainsi de nos vies, ce n’est pas ça du tout, c’est d’un autre ordre et personne ne peut « inter-venir ». Ça fascine les gens, ça les irrite aussi. D’autant plus qu’il est irritant, lui ! Avec ce travail gigantesque qu’il mène et la façon dont il est détesté, non compris et aimé aussi… Il est très méfiant, il sent tout de suite quand il y a un piège et il est à la fois d’une volonté et d’une intransigeance absolues. Alors, c’est le silence.

P.B.L. : Silence dans le travail, silence sur la vie… C’est une discipline ?

D.R. : C’est une discipline pour protéger l’essentiel. Souvent, les gens ne veulent pas savoir quel est l’essentiel de leur vie, ou alors ils le savent et font tout pour ne pas aller au bout d’eux-mêmes dans leur relation à l’autre. Les gens sont destructeurs en général. Ils sont en fait plus doués pour la destruction que pour la construction. La jalousie mène le monde et l’amour est une denrée rare. Bien sûr j’ai été jalouse au début. J’ai aussi connu des moments difficiles…

P.B.L. : Dans Le corps, paru en 1969, vous les évoquez avec une précision violente, tout en restant d’une totale discrétion, en témoignant d’une épreuve personnelle dont vous ne sortez d’abord que par la force du langage. Il y a des pages très belles où vous prononcez le mot « pêche », par exemple, comme si c’était la première fois… Vous vous appuyez sur la saveur et le pouvoir de ce mot « pêche », et c’est lui qui vous sauve du désespoir. Grâce aux mots, vous allez renaître…

D.R. : Oui, et puis, j’ai très vite compris qu’il fallait le laisser libre et que cela ne changerait rien à ce qui nous liait. J’ai la vocation du bonheur, lui aussi. Peut-être y suis-je un peu pour quelque chose… (Sourire.) Il avait besoin de quelqu’un qui ne soit pas hystérique, il ne supporte pas l’hystérie. Or, en général, les histoires d’amour se jouent sur ce terrain, dans une sorte de connivence qui cherche à traquer la vérité à tout prix. Mais en réalité, il n’y a qu’une seule vérité, celle de la conscience du bonheur, voilà, c’est tout. C’est très simple et ça doit rester secret.

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Je n’ai pas peur de la mort

Je n’ai pas peur de la mort, et je me sens aujourd’hui très calme. Je sais que beaucoup de gens s’affolent à l’évocation de leur propre disparition, alors qu’il n’y a rien de plus normal. Je crois que le mieux, c’est de ne pas y penser du tout. Pour moi, le présent, c’est l’éternité

[…]

Arrivée à un âge très avancé comme le mien, je me rends compte avec force et à quel point il ne faut pas perdre une minute, voire une seconde de son temps. Et avoir de la tendresse pour l’instant qui vient… J’ai traversé des moments difficiles dans mon existence, mais je n’ai jamais perdu la volonté d’agir pour chasser tout ce qui pouvait être négatif. C’est pourquoi j’ai l’impression étrange d’être toujours au seuil de ma vie. Et cela m’intéresse de savoir jusqu’où ira ma gourmandise de la vie… On pourrait se moquer de moi… mais je ne me moque pas de moi dans ce domaine, je me prends même très au sérieux. Il faut se respecter, parce que le don de la vie est quelque chose d’extraordinaire. On n’était rien et, d’un jour à l’autre, au moment de la naissance, on entre dans cet univers de lumière et de soleil, jusque-là inimaginable. Comment ne pas avoir de respect pour ce qui nous a créés ?

On ne peut pas réduire cela à une simple histoire de famille–un père, une mère–et à un engendrement, c’est beaucoup plus puissant, ça n’a plus rien à voir avec l’humain dans la banalité des générations qui se succèdent… Chacun est unique, n’est-ce pas merveilleux ? C’est peut-être divin… Après tout, pourquoi pas ? Chacun résout le problème à sa façon. Il ne faut jamais forcer personne à aller dans un sens ou un autre. Mais comme j’aime l’équilibre, je me dois d’avoir du respect pour ce que je suis, que j’aide à vivre et même à faire sur-vivre.

J’ai l’impression que tout était déjà là au départ, alors que rien n’était encore vécu. Tout était cru, frais, jeune, naïf et tout m’était dû du simple fait que je respire. C’est le souffle même qui engendre dans ma tête le sentiment de devoir respecter tout ce qui m’a été donné.

Sentir qu’un être qu’on aime pense à vous et qu’on peut penser à lui éternellement est ce qui compte le plus. Mais un grand amour ne peut pas être traité comme un morceau à part. Il fait partie de la chair, de la pensée, de l’habitude, de la surprise et du Tout de l’autre. C’est beau, et c’est très reposant… Je comprends que les êtres qui n’ont pas ça souffrent et sont malheureux. Je me demande même si le secret de l’équilibre et du respect que l’on doit au fait de vivre ne tient pas uniquement à cela : se savoir aimé.

L’amour est au fond d’une grande simplicité tout en étant extrêmement insaisissable… Pourquoi se met-on soudain à aimer quelqu’un et pas quelqu’un d’autre ? […] Aimer, c’est se refaire soi-même et se recomposer selon des lois beaucoup plus vastes, beaucoup plus prenantes, beaucoup plus tranchantes que celles que l’on obtiendrait si on n’avait pas l’amour.

Ma vie me plaît. La chute l’a beaucoup transformée et rien n’est revenu comme avant… Je ne me déplace plus comme j’aimais le faire et j’ai fini par l’accepter. Mais je bouge tout le temps, immobile dans le mouvement même de ma plénitude… Et c’est très beau, cette incroyable sensation venue d’un accident qui aurait pu me réduire complètement. Je n’ai plus les mêmes forces physiques, mais j’essaie de pallier ce manque par d’autres forces qui me sont données comme autant de visions et de dons mérités, j’ose le dire ! Ce rayonnement intérieur, je l’ai gagné par toute une vie d’écriture et j’estime avoir le droit de me reposer.

J’ai eu des moments de doute et de chagrin, mais ce sont les accessoires du bonheur. Il faut accepter le côté noir de soi-même qui vient nous secouer, mais il ne faut pas lui donner toute la place. Tout est fait pour que l’on soit heureux, à condition d’être entièrement, volontairement, furieusement ce qu’on a voulu être. C’est évidemment une lutte. Elle est nécessaire et donne lieu à un beau spectacle. […] Ne pas lutter abîme, comme si le sort vous donnait des claques au passage et vous réduisait à très peu. On est beaucoup mieux qu’on ne croit !

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 30 avril 2019 - 12:19 1

    A travers des entretiens déjà publiés en 2002 et prolongés aujourd’hui par des textes monologués, la romancière redit son goût pour la vie.

    Par Pierre Maury
    LeSOIR.be 27/04/2019


    Dominique Rolin. - D. R.
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    La vie va décidément mieux à Dominique Rolin que la mort, malgré sa disparition il y a sept ans. Depuis, on l’a retrouvée dans une partie de ses lettres à Philippe Sollers et nous voici, avec la réédition augmentée de ses entretiens avec Patricia Boyer de Latour, à entendre de nouveau sa voix, son rire, avec toutes les audaces d’une femme libre, intelligente, sensible.

    La mort, précisément, parlons-en ou plutôt laissons Dominique Rolin en parler : « Le jour de ma disparition ne pourra jamais être considéré comme une prise de la mort sur moi, mais comme une saisie de moi sur la mort. » Elle écrivait cela en 1971, dans Les éclairs, dont un paragraphe sert d’avertissement à Messages secrets, monologues thématiques pour compléter le dialogue de Plaisirs. Elle n’avait peur de rien (nous avons été à deux doigts d’utiliser le présent), forte de sa passion amoureuse et de ses passions diverses.

    Elle ne supportait pas les gens qui disent : « Je n’ai pas de chance » car, expliquait-elle, « la chance est donnée à tout le monde et à n’importe qui. » Elle a saisi la sienne, malgré un premier mariage belge et raté, en répondant à l’appel de Robert Denoël qui lui suggérait de venir à Paris où il allait publier Les marais, un roman initial en appelant d’autres. La relation forte avec son éditeur brisée par l’assassinat de celui-ci en 1945, la romancière allait vivre dix ans de bonheur avec le sculpteur Bernard Milleret, le temps de le voir mourir aussi.

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    Ce pourrait être une profession de foi

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    Puis vint, en 1958, la rencontre avec le débutant Philippe Sollers. Dominique Rolin avait à peine eu le temps de penser à son malheur qu’elle s’émerveillait à nouveau, et pour longtemps. « J’ai tout de suite senti qu’il était la chance de ma vie », disait-elle d’un garçon qui n’avait pas 22 ans mais était déjà étonnant de maturité. Elle ne se trompait pas : le lien avec celui qu’elle appellerait Jim dans de nombreux livres, longtemps secret, a résisté aux années et à l’exposition publique. Son nom revient sans cesse dans Plaisirs, suivi de Messages secrets. La musique s’écoute, la lecture se fait avec Sollers pour guide, dans une débauche d’énergie toujours orientée vers la joie.

    « Tout est fait pour que l’on soit heureux, à condition d’être entièrement, volontairement, furieusement ce qu’on a voulu être », dit-elle dans la deuxième partie de l’ouvrage. Ce pourrait être une profession de foi. La foi, un autre sujet complexe qui a vu passer Dominique Rolin de l’anticléricalisme professé par son père au… baptême, en 1986 – avec « Jim » pour parrain. Qui d’autre ?

    Ce livre est un émerveillement de chaque instant. On voudrait en citer des phrases à chaque page et même des pages entières. Les unes et les autres constituent une sorte de viatique pour une existence rayonnante, grâce à une présence qui dure encore. « Ma vie s’apparente aujourd’hui à la montée d’un escalier magique entrant soudain dans la forêt des mots. »

    Nous n’en ajouterons qu’un seul, de mot : merci.