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Sollers : L’amour fou et digressions actuelles

Entretien

D 31 janvier 2018     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Voici un entretien de Philippe Sollers avec Grégoire Leménager pour le Nouvel Observateur du 7 décembre 2017, à l’occasion de la publication des « Lettres à Dominique Rolin (1958-1980) », qui avait échappé à notre radar.
C’était dommage, car cet entretien, au-delà du livre, contient quelques révélations et digressions actuelles qui nous éclairent sur l’état d’esprit de Sollers :

1. Il est illustré de deux belles photos de 1961, c’est-à dire à l’époque du début de leur relation, et les photos de Dominique Rolin des années 60 sont rares. Une « femme ravissante de 45 ans qui en parait dix de moins » dit Sollers, la photo le confirme. Comment ne pas avoir aussi à l’esprit un écart quasi identique, dans le même sens, entre notre président Emmanuel Macron, et son épouse Brigitte. Sollers se limite à ce commentaire : « Ce serait intéressant si un jour Brigitte Macron et le président de la République publient leurs échanges de courrier datant de l’époque où lui avait 16 ou 17 ans et elle 24 de plus. »

2. Cet entretien ayant eu lieu pendant les suites de l’affaire Weinstein, alors que Sollers n’a plus de tribune dans les journaux, il commente sa position dans cet entretien et en profite pour glisser quelques mots sur son interprétation de l’élection présidentielle. Odeur de coup d’état. Et l’on sent que le Sollers du Secret et de la société secrète du Cœur absolu ajouterait bien un nouveau tome à la série. Un roman bien sûr, un roman sollersien.

3. Sont aussi évoqués le devenir de ses propres manuscrits. Il les verrait bien à Pékin ou Shanghai, rachetés par des Chinois. Là, les masques de Sollers, sur lesquels tout glisse habituellement, se crispent d’une pointe de dépit ou d’aigreur inhabituels : « Je n’ai aucune confiance dans les institutions françaises ».

4. Et le besoin de peaufiner son image pour l’Histoire, de clore un « chapitre controversé » avec Simon Leys, pourfendeur des intellectuels maoïstes français, en exhibant un livre de lui avec une dédicace aimable. Simon Leys, sa mauvaise conscience - le jugement de Simon Leys qui, lucide, dénonçait son aveuglement maoiste, et la réalité monstrueuse, au moment des faits. Ce n’est qu’une parenthèse dans cet entretien, mais oh combien révélatrice.

Dominique Rolin à Paris en 1961, Philippe Sollers dédicace Le Parc, Prix Médicis en 1961

LETTRES A DOMINIQUE ROLIN 1958-1980.

par Philippe Sollers. Gallimard. édition établie. présenléé et annotées par Franz De Haes.

« C’est un scoop : vous parlez à un mort.  » Philippe Sollers agrippe son paquet de Camel, en extirpe une cinquième cigarette, éclate d’un rire sonore. Vous venez de lui rappeler ce qu’il déclarait en septembre 2012 : « Après ma mort sera publiée une très longue correspondance amoureuse avec Dominique Rolin. Ce sera probablement un livre posthume très étrange, qui s’inscrira dans mes aventures biographiques.  » Nous sommes le 24 octobre 2017, cinquante-neuf ans moins quatre jours après sa première rencontre avec Dominique Rolin, et, dans l’exigu QG enfumé de la collection « l’infini », au premier étage des Editions Gallimard, dans ce cagibi rempli de livres de Sollers - en français, en anglais, en chinois -, des épreuves non corrigées sont à côté du cendrier. « Lettres à Dominique Rolin. 1958-1980 ». C’est le premier volume d’une série de quatre : les réponses suivront, pour la même période, avant d’être complétées, en deux ou trois tomes, par les lettres des trente années suivantes, « L’Académie royale de Belgique et la Fondation du Roi Baudouin ont acheté ces lettres, explique Sollers. Il y a donc eu une exposition, et la publication est allée plus vite que prévu. »

Dominique Rolin est morte le 15 mai 2012. Elle avait 98 ans. Depuis 1958, l’élégante romancière de « L’infini chez soi » et l’auteur d’« Éloge de l’infini » vivaient une de ces passions secrètes qui défient les contraintes sociales. Elle le surnommait « Jim » dans son œuvre, lui l’appelait « la Grande Petite Jolie Belle Beauté ». Ensemble, ils vivaient leur amour entre des parenthèses qu’ils ouvraient, chaque printemps et chaque automne, au troisième étage d’une pension vénitienne avec vue sur San Giorgio.. Sollers, qui a fini de rire, résume d’emblée sur un tempo allegro vivace qui semble fait pour camoufler toute forme de mélancolie. « C’est d’abord une collision physique très très intense, entre deux personnages qui n’arrêtent pas d’écrire. Elle est une femme ravissante de 45 ans qui en parait dix de moins. De mon côté, voyons, j’ai 22 ans, et un certain don d’écriture qui s’est manifesté tout de suite. (Depuis j’ai beaucoup déçu. Et je continue.) [1] Notre différence d’âge apparait comme une anomalie tout à fait spéciale :ce n’est pas ’le Diable au corps’, ni ’Chéri’ de Colette, ni le harcèlement sexuel comme ceux que nous sommes en train de découvrir de façon effarée. Mais à l’époque, ça choquait autant, sinon plus, qu’une liaison homosexuelle en province. Pourquoi ? Écoutez, je ne vais pas convoquer le docteur Freud qui vous expliquera que la brume de l’inceste entre mère et fils se profile... »

« J’ATTENDS LES LETTRES DES MACRON »

Esquisser un parallèle avec le couple qui vit aujourd’hui à l’Elysée l’amuse, bien sûr : « Ce serait intéressant si un jour Brigitte Macron et le président de la République publient leurs échanges de courrier datant de l’époque où lui avait 16 ou 17 ans et elle 24 de plus. » Mais c’est pour revenir très vite à son histoire, à leur histoire, comme si sa singularité risquait de nous échapper : « Le plus étrange, c’est que ça dure. Ça aurait pu se passer de façon brève et culpabilisée. Or ça implique immédiatement un processus de clandestinité militaire très strict, qui repose sur cerce certitude : on vit dans un monde de mensonge, donc il faut se préserver complètement dans l’espace et le temps. C’est une très grande aventure de clandestinité, maintenue contre vents et marées : il y a bien eu quelques petits épisodes psycho-sociaux, mais qui n’ont jamais eu beaucoup de conséquences sur la relation : la liberté est à ce prix. L’amour est la liberté en fonction de la façon dont on s’organise. Ce que la Correspondance démontre. »

En effet, pendant plus d’un demi-siècle, ces Macron de la littérature française ont échangé des milliers de lettres, où Sollers lâche son masque de cardinal égrillard pour tomber à genoux comme un chevalier servant : « Dominique chérie, jamais les mots ne m’ont paru plus inutiles quand il s’agir de toi »  ; « Je t’adore, et j’ai peur que tu ne saches pas assez l’importance que cela revêt à mes yeux » ; « Je t’aime, je ne pense qu’à toi, tu es le seul point fixe de ma vie ». Ce champion d’égotisme, roublard, qui dit cesser d’être « d’accord avec lui-même » dès qu’on l’est avec lui, n’en revient pas : « Je t’aime, c’est sûr, comme je n’ai jamais aimé personne, c’est-à-dire complètement. Cette unanimité est chez moi, je crois, tout à fait exceptionnelle et me laisse absolument surpris...  » Il lui reste bien quelque chose d’un peu jésuite, comme quand il redéfinit le mensonge : « Le fait de mentir ménage une liberté dont in ne jouit pas forcément contre celui à qui l’on ment (au contraire). Du moment qu’il reste absent de l’objet du mensonge, il continue de régner ; les absents n’ont pas toujours tort. » Mais la basse continue est celle d’une galanterie à la fois fiévreuse et tendre : « Tu es le seul être dont j’aime aussi le silence » ; « Je suis, de toutes façons et quoi qu’’il arrive, avec toi » ; « Tu ne dois jamais douter de mon amour pour toi, pas un instant » ; « Un dimanche sans lettre, c’est un supplice insupportable. [...] Mais cette angoisse  fait partie de notre plaisir (envie de te baiser, tout à coup, incroyable), et des variations prévisibles de notre amour. »

« NOUS SOMMES EN PLEIN PURITANISME AMÉRICAIN »

Récemment, sur France-Inter, à propos des suites de l’affaire Weinstein, c’est un autre son de Sollers qu’on a entendu. « Je suis tout à fait pour que la parole des femmes violées s’exprime. Il n’y a rien de plus ridicule qu’un homme qui se précipite sur une femme sans lui demander si elle est d’accord pour se faire tripoter. Mais je trouve ça très injuste pour les porcs. Tout ça vient du féminisme américain. [...] Nous sommes en plein puritanisme américain. Hélas, la Française a baissé depuis le XVIII siècle.  »

Combien de bols de café se sont renversés dans les cuisines du pays ? Une fois encore, l’auteur de « la Guerre du goût » a fait bondir : pour rappeler que son livre le plus vendu s’intitulait « Femmes » pour répéter que « nous sommes en pleine régression », avec la terreur de voir les pulsions libertaires de 1968 noyées sous un nouvel ordre moral ; pour surjouer le rôle de « Méchant » qu’il soigne depuis des décennies, afin d’exister entre Le Clézio et Modiano dans le « western » littéraire français. Et tant pis s’il a prouvé au passage qu’on peut à la fois invoquer l’esprit des Lumières et passer pour un beauf. Le scandale a si souvent été son métier.

« Je tiens à ma mauvaise réputation. Elle est mauvaise, je vous assure », siffle Sollers dans un sourire carnassier. Il y a pourtant de quoi la nuancer, dans ses lettres, quand il cite puis commente Edmond Rostand : « ’’Amour, toi sans qui les femmes / Ne seraient que ce qu’elles sont", (c’est stupide). Mais je m’aperçois qu’au fond je ne connais pas plus LA FEMME que je ne connais l’HOMME, et l’AMOUR, à part le mien pour toi, m’est complètement étranger.  » On est loin du sociétaire du spectacle et de ses savantes pirouettes, quand sous le bouffon aristocratique perce un stakhanoviste de la plume qui ne croit qu’au travail (« l’écriture  ; c’est notre yoga, c’est ce qui nous permet de nous maintenir sur la corde raide ») tout en nourrissant, parfois, de sérieux doutes sur son talent : « Je me sens porteur, comprends-tu, d’une chose immense dont je désespère d’être jamais l’auteur. Et le temps passe... Et les progrès, si progrès il y a, sont minimes... » Au fond, l’auteur de « Portrait du joueur » est un angoissé qui a trop cru au pouvoir de la littérature pour aimer une société qui s’en fout. Sa Correspondance avec Dominique Rolin vient après les lettres de Mitterrand à Anne Pingeot, de Camus et Maria Casarès, de Claudel à Ysé, de Nabokov à sa femme, mais il s’agit d’une correspondance entre deux écrivains, il y tient. Et puis c’est plus fort que lui : un cardinal doit sentir le soufre, mystifier, excommunier, lancer des anathèmes. Qu’il joue à l’écrivain, à l’éditeur ou au directeur de revue, Sollers a toujours aimé pianoter cette partition d’« inquisiteur » mise au point par André Breton, son grand modèle : « A 18 ans, j’allais à la Bibliothèque de l’Arsenal lire toutes les revues surréalistes. Plus tard, il m’a offert la dédicace dont je suis le plus fier : ’’A Philippe Sollers, aimé des fées’’. C’était un spécialiste des fées ! »

Alors il n’hésite pas à en rajouter, sans qu’on sache très bien s’il faut l’entendre au premier, au deuxième ou au dixième degré. Il fait l’apologie des jésuites : « On les a beaucoup trop calomniés. Vive le pape ! » Dit « jouer de la trompette la nuit » pour « soutenir ses auteurs », comme Yannick Haenel qui vient de décrocher le prix Médicis. Cite avec délectation un ancien slogan de sa revue : « Rien pour la société, tout pour nous. » Clame sa fascination pour Céline. Fait de la pub pour « Martin Heidegger. La Vérité sur ses ’Cahiers noirs’ », qu’il publiera en mars. Donne une analyse assez personnelle de l’élection présidentielle : « Le passé colonial travaille par en dessous, suivez le pointillé : ce n’est pas moi qui ai inventé Marine Le Pen au second tour, et le coup d’État qui a soigneusement été articulé à ce sujet. Une spécialité française, monsieur ! Souvenez-vous de Napoléon III. »

 

« MES MANUSCRITS IRONT A PÉKIN… »

Dans notre époque numérique, l’auteur d’« Une curieuse solitude » se réjouit que ses manuscrits à l’encre bleue soient « absolument impeccables  » : « Quand vous avez 150 pages de ce genre de plaisanterie, vous pouvez ouvrir ça devant un collectionneur : » Pour les vendre ? Sourire carnassier, de nouveau : « Mais monsieur, comment croyez-vous que je vis ? Ce n’est pas en gagnant des tonnes d’argent chez Gallimard.  » Et ne lui parlez pas d’en faire don à la Bibliothèque nationale. « Vous rigolez... Sûrement pas. Je n’ai aucune confiance dans les institutions françaises. Ça partira peut-être plutôt à Pékin, ou à Shanghai. En plus, la BnF n’a pas d’argent. » La Chine est, avec la littérature, l’autre passion fixe qui traverse la Correspondance de Sollers. Pour Dominique Rolin, il traduit des poèmes de Mao, dessine et analyse les deux caractères qui forment le mot « sperme  », soutient que ce qui se passe en Chine « est autre » que ce qui s’est passé en URSS. Quarante-trois ans plus tard, assis sous la belle calligraphie d’un poème mystique qu’il a jadis «  chouravé à Pékin », il n’a pas tout à fait changé d’avis : « Pour des tas de maoïstes à la con, ce qui se passait en Chine était du stalinisme poursuivi. Mais si vous ne vous intéressez pas à la culture chinoise, au corps chinois, vous n’y comprendrez rien. » Et de dégainer, pour « clore un chapitre controversé », un livre que lui avait aimablement dédicacé Simon Leys, des années après la polémique qui les opposa au sujet des « Habits neufs du président Mao ».

Comment un personnage qui a si souvent exhibé son porte-cigarette sur des plateaux télévisés a-t-il pu professer sérieusement : « Pour vivre heureux, vivons cachés » ? Ce n’est pas le moindre paradoxe de Sollers, dont toutes les cabrioles apparaissent soudain comme un écran de fumée destiné, peut-être, à dissimuler l’essentiel : « Sion est soutenu par la très violente confiance de quelqu’un, comme dans cette histoire avec Dominique, on peut tenir le coup. Je ne voudrais pas avoir 25 ans aujourd’hui. Je n’avais pas envie d’avoir 25 ans à l’époque, parce qu’il fallait échapper aux hôpitaux militaires et autres petites bizarreries comme ça, mais il y avait des ennemis. Là vous n’en avez plus. La police de De Gaulle était mal faîte : il n’a pas vu venir Mai-68. La police de Mitterrand était beaucoup mieux faite, sans comparaison. Et Macron, qui avance à travers la gélatine, est tout à fait l’héritier du président Mitterrand. Mais ça je ne le lis nulle part.

Quand son vieil ami Philip Roth a appris qu’il publiait ses lettres à Dominique Rolin, il paraît que le romancier américain de « Ma vie d’homme » s’est exclamé : « Oh, but what says Julia ? » Julia Kristeva, que l’auteur de « Paradis » a épousée en août 1967, est la grande absente de l’index fourni qui accompagne le livre. L’explication est simple comme l’amour selon Sollers : « Ce que nous appelions l’axiome, ou le plan, avec Dominique, ne m’a pas empêché d’avoir de mon côté une vie parfaitement autre. Et sans aucun contrat de transparence. C’est très important : silence ! Le contraire du pacte de Sartre et de Beauvoir : on se raconte tout et on glose sans cesse. Ça fait partie encore une fois d’un souci de pérennité, de continuation de ce qui est essentiel : pour elle comme pour moi.  » Ce que disait déjà, en somme, une lettre de juillet 1963 : « Sois prudente surtout. .. Axiome absolu. Contrat inexistant. Et un air de grande transparence générale. Je t’adore. »

Crédit : Le Nouvel Obs, philippesollers.net


[1L’ironie, l’autodérision, la mise à distance et le dédoublement de Sollers et son personnage, des traits constants chez lui.

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