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Fortuny, un Espagnol à Venise

Réponse à Philippe Sollers

D 11 octobre 2017     A par Viktor Kirtov - Lisa Santos Silva - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« La magnifique exposition qui vient, tout juste, d’ouvrir au Palais Galliera, me donne envie et, peut-être, l’occasion de répondre à Philippe Sollers :

" NON MONSIEUR SOLLERS, LA ROBE DELPHOS NE PÈSE PAS DES TONNES ET J’EN SAIS QUELQUE CHOSE...."

Lisa Santos Silva

Nous avons déjà rencontré Lisa Santos Silva dans les colonnes de pileface, ici mannequin d’un jour quand elle porte la robe Delphos, Parisienne d’adoption, Portugaise toujours, amie d’écrivains comme Jack-Alain Léger, Antonio Tabucchi, peintre, une vie liée à l’Histoire africaine du Portugal, dans sa riche insouciance et ses tragédies, plusieurs vies en une. Vous découvrirez ici son récit d’une belle aventure, sa rencontre avec une robe Delphos de Mariano Fortuny.

Elle l’avait écrit en 2015 mais la conjonction des planètes du moment lui donne une actualité nouvelle et étincelante.

Conjonction rare et improbable du Ciel avec ce rapprochement de l’’exposition au Palais Galliera, l’extrait du Dictionnaire amoureux de Venise de Sollers, le texte de Lisa Santos Silva illustré par un portrait où elle porte la fameuse robe Delphos.

Court-circuit avec des étincelles plein les yeux,
à contempler les plis de sa robe pourprée
(…son teint au vôtre pareil – je ne sais pas. Il faudra demander à Ronsard)
le cambré harmonieux dans la pose,
le feu dans ses yeux.
…Van Gogh après sa Nuit étoilée sur le Rhône aurait pu et su en capter les vibrations lumineuses.

A défaut de Van Gogh pour immortaliser ce court-circuit,
plus modestement, c’est pileface qui va servir de cadre à cette évocation.

V.K.

L’exposition « Fortuny, un Espagnol à Venise »

Cette exposition « Fortuny, un Espagnol à Venise » clôt la Saison Espagnole du Palais Galliera, ouverte avec « Balenciaga, l’oeuvre au noir » au musée Bourdelle, suivie de « Costumes espagnols, entre ombre et lumière » à la Maison de Victor Hugo.

Un musée porte son nom au coeur de la Sérénissime, il est vénitien d’adoption, mais espagnol de naissance, célèbre pour son plissé... C’est Mariano Fortuny, et le Palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, lui consacre une rétrospective. À travers une centaine de pièces issues du fonds Galliera, du Museo del Traje à Madrid et du Museo Fortuny à Venise, l’exposition dévoilera la diversité de ses inspirations et de ses talents d’inventeur : la robe « Delphos » créée en 1909 en est l’illustration la plus célèbre. Toute de soie unie, si finement plissée qu’elle se range en boule et retrouve toute sa fluidité une fois dépliée…

[…]

Mariano Fortuny tient une place de premier rang dans l’oeuvre de Marcel Proust. Le peintre Elstir dans À la recherche du temps perdu rapporte : « Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. »

Fortuny magnifie chaque tissu en une pièce unique aux subtils jeux de lumière. Le visiteur pourra admirer, parmi les robes portées par la comtesse Greffulhe et sa fille Élaine, Eleonora Duse, Ellen Terry, Oona Chaplin …, ses savantes impressions à base de poudres métalliques sur velours de soie qui rendent hommage aux influences byzantines, japonaises, persanes. L’exposition Mariano Fortuny est une invitation à la fluidité, aux atmosphères miroitantes d’un inventeur prolixe qui fut aussi un ardent défenseur de la libération du corps et, luxe suprême, du confort. Une plongée dans l’élégance intemporelle.

Crédit : palaisgalliera.paris.fr/

Fortuny dans le Dictionnaire amoureux de Venise de Philippe Sollers

Fortuny Mariano
1871-1949
JPEG - 38.1 ko
sur amazon.fr

Il s’agit ici du célèbre Mariano Fortuny Y Madrazo, originaire de Grenade.

Je veux bien répéter ce qu’il y a à dire sur Fortuny, citer Proust (« Les robes Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor la Venise tout encombrée d’Orient », etc.), rappeler ses différents talents de peintre (passons), de photographe, de créateur de tissus, de couturier, de chimiste, de physicien, d’éclairagiste de théâtre, etc. - mais à quoi bon ? Son « écharpe Knossos » pour danseuses, sa robe en soie plissée « Delphos » inspirée des chitons de lin plissé de la Grèce antique, bref tout ce bazar fin de siècle m’intéresse cinq minutes et me donne envie de prendre le premier bateau. Le plissage, avec culte de la femme idéale de cette époque, m’endort. Les robes, lestées par des ganses ornées de perles de verre soufflées à Murano, me paraissent peser dix tonnes. Je choque ici des amateurs, tant pis.

Supposez que vous rencontriez une jeune fille en fleur, du nom d’Albertine, mais qui, malheureusement, est vertueuse. Elle est habillée en « Delphos », robe enfilée par la tête et censée mettre en valeur son corps ondoyant. Vous notez le haut de velours de soie ou de gaze légèrement côtelée. Vous remarquez que l’inspiration est venue là de Carpaccio ou de Memling, peintres dont les nus n’étaient pas la spécialité. Vous allez vous perdre ensuite dans des motifs chinois, japonais, perses, arabes. Votre Albertine, sibylle de Delphos, vous paraît de plus en plus irréelle comme une grande idole du temps perdu. Elle est confinée dans les soies, soumise au pochoir, vouée à la patine. Un peu plus loin, vous savez que le support a été passé au blanc d’œuf de Chine et qu’en s’enfonçant profondément dans l’épaisseur de la fibre les couleurs des dessins donnent au tissu un rien de cassant. Ce cassant est très important. Mais tout passe, tout lasse, et vous avez déjà envie de retrouver votre jeune marchande de fruits à l’air déluré qui vous sert de modèle pour vos Vénus, vos apparitions, vos anges.

Cela dit, le produit Fortuny fait fortune. C’est Venise tout entière dans ses plis ramassée. Vous faites déborder le plissé et les cotons en relief, vous vendez à Paris, bientôt à New York. Enfin, le soir, vous pouvez allonger votre poupée Knossos ou Delphos, lui donner sa tisane, et allumer près d’elle, pour la contempler, une lampe Fortuny, fragile et transparente, peinte amoureusement à la main. Vous relisez quelques pages de Proust, vous prenez votre somnifère d’opium. Bonne nuit.

Philippe Sollers
Dictionnaire amoureux de Venise


« La robe Fortuny » par Lisa Santos Silva

1980

Je viens d’arriver à Paris.

Ville magnifique et féroce.

Je retourne à Lisbonne pour quelques jours. Il m’est difficile de quitter Lisbonne...

Je vois mon amie Claudia.

Elle me tend un petit sac en coton :

- Regarde, c’est une robe ancienne. Une amie anglaise me l’a offerte.

Tu ne veux pas essayer de la vendre à Paris ? L’une et l’autre avons besoin d’argent et nous partagerons les bénéfices.

Je plonge ma main dans le sac et je découvre, roulée tel un serpent, une robe finement plissée en satin de soie, rouge Venise.

Je suis immédiatement fascinée par la beauté de cette pièce exceptionnelle de simplicité. Bien que trop jeune pour pouvoir l’identifier, je me rends compte de sa préciosité.

Je reviens à Paris.

Un jour, je fais un bond. Et s’il s’agissait d’une robe de Fortuny ? Le magicien de Venise qui a habillé Alma Mahler et Isadora Duncan. L’artiste qui travaillait chaque robe, chaque couleur, chaque plissé de sa main. Et si c’était une véritable robe Delphos [1] ?

Fébrile, je cours vers le petit sac en coton. Je retourne la robe et je découvre, cousue à l’épaule, une fine bandelette en coton blanc, signée de sa main, à l’encre de Chine : " Fortuny M "

Les temps étaient très difficiles pour moi. Mes débuts. Je veux être peintre et survivre. Je ne peux pas garder cette merveille.

J’essaie de lui donner un destin à la hauteur !

J’appelle Karl Lagarfeld qui me répond avec courtoisie : il a beaucoup de robes anciennes et ne sait pas comment les conserver.

J’appelle Hubert de Givenchy. Il souhaite me rencontrer, il aimerait voir cette robe. Je traverse son magnifique atelier :

- Ne la vendez pas, elle doit très bien vous aller. Avez vous vu l’exposition Fortuny qui se tient en ce moment à Lyon ?

- Non... En ce moment je n’ai pas vraiment les moyens de voyager.

C’est du reste pourquoi je dois vendre cette robe.

- Vous serez mon invitée.

Hubert de Givenchy demande à son assistante de bien vouloir s’occuper des aspects pratiques de mon voyage.

J’arrive à Lyon. Enchantée et reconnaissante. Avec une lettre adressée au directeur du Musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon [2]. J’ai été très bien reçue, je venais de la part de Monsieur de Givenchy...

L’exposition était évidemment très belle. J’ai pu admirer quelques variations du modèle Delphos, ainsi que d’autres magnifiques modèles créés par Fortuny.

Dans les mois qui suivirent, j’ai fait la connaissance d’une famille liée aux soies de Lyon : elle ferait l’acquisition de la merveille.

À la dernière minute j’ai, quand même, l’idée de me faire photographier.

Le glissement frais du satin de soie sur ma peau, un frisson rouge Venise en ce moment où la Robe fut mienne …

Je désirais garder une image, une trace, de cette merveille. Pendant la séance de photographie, j’ai bien attiré l’attention de mon mari : c’était sur la Robe qu’il fallait se concentrer.

Le lendemain, la robe Fortuny était rendue à ses nouveaux propriétaires.

La semaine suivante, les précieux Ecktachromes étaient enfin prêts.

Je les prends avide, joyeuse et, progressivement, je me rends compte que, dans la plupart des photos, ma tête avait été coupée…

Aujourd’hui je possède une magnifique collection de photographies de la robe Fortuny enveloppant mon corps.

....« les robes s’ajustaient comme des écailles d’une sirène. » disait la princesse Murat [3].

Voici l’une des rares photos où je ne suis pas décapitée.

La signature…

Lisa Santos Silva, Paris, Janvier 2015


Photos : Lisa Santos Silva par Jean-François Révah

Mariano Fortuny, Grenade1871 - Venise 1949


Le document pdf dans son format original

Lisa Santos Silva sur pileface

oOo

[1Delphos : modèle créé en 1907 ; inspiré de tuniques grecques ; plissé vertical en satin de soie ; coutures finies par des cordelettes du même tissu parcourues de perles de Murano ; signature au revers tracée à l’encre de Chine sur une bandelette de coton banc.

[211/10/2017 : ...J’apprends que le Musée des Tissus de Lyon vient d’être sauvé ! Cela faisait trois ans et demi qu’il était menacé de fermeture, dans la totale indifférence de la Mairie de Lyon, qui n’attendait que ça pour vendre le vendre au détail...
j’ai signé plein de pétitions mais je n’y croyais plus...
Ce Musée est précieux, il avait été fondé par les soyeux lyonnais et recèle l’histoire de France mais pas seulement... on dirait que l’expo Fortuny lui a porté chance !
un écho dans la presse ICI

[3Lady Diana Cooper dans ses mémoires, " Visite de la princesse Murat " 1907.

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