vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la politique » 20 ans après : Sollers épinglé par Hollande
  • > Sollers et la politique
20 ans après : Sollers épinglé par Hollande

D 27 février 2017     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lionel Jospin, Premier ministre, l’avait fait officier de l’Ordre national du mérite mais c’est François Hollande qui, vingt ans plus tard, a épinglé cette décoration au revers du veston de l’écrivain Philippe Sollers, le 15 février 2017, à l’Elysée.


François Hollande, Philippe Sollers, Remise des insignes d’Officier de l’Ordre National du Mérite à Philippe Sollers, Palais de l’Élysée, 15 février 2017
photo : Sophie Zhang.. ZOOM... : Cliquez l’image.

Variations de Sollers

Le sud, la lumière, la légèreté

par Pascal Louvrier
Romancier et biographe
Publié sur Causeur le 26 février 2017


Philippe Sollers sur le plateau de Café Picouly sur France 5, février 2011. SIPA.
ZOOM... : Cliquez l’image.

Philippe Sollers vient d’être épinglé par François Hollande, le fantôme de l’Élysée. Comprenez que l’écrivain s’est vu remettre les insignes d’officier de l’ordre national du mérite.

JPEG - 27.8 ko
Publié par Pascal Louvrier en 1996.
Le livre sur amazon.fr

La littérature lui doit beaucoup, en effet. Il l’a revisitée en soulignant avec subtilité la richesse de Stendhal, Casanova, Céline, Proust, Sade, Homère, Joyce, Hemingway, j’en passe et des moins connus, les oubliés des manuels de français, les trop sulfureux. Les gris du bulbe, les romanciers du social sous moraline, les subventionnés de la Grande Lessiveuse à cancres, il n’y touche pas, il les laisse pâlir sur leur fil sous la lune cafarde. Sollers est un fin lecteur, il patrouille dans la trame des textes, stylo-plume encre bleue entre les doigts, il sort des limitations de l’époque, il joue avec les correspondances, musique, peinture, sculpture, poésie, il est libre comme le pinson. C’est un clandestin qui circule dans le temps. Voyageur ailé, au rire salvateur.

Moisie, la France ?

Épinglé, donc, « le » Sollers. Il nous avait déjà fait le coup, comme ça, en passant, de se faire trouer le revers de veste par les hommes politiques. Enfin de gauche. Toujours décoré par elle. Détail capital. Jospin, Premier ministre, l’avait fait officier. Pour un type réformé grâce à Malraux, ça ne manquait pas de piquant. Pourtant, En 1995, Sollers avait dérapé. Il avait soutenu Balladur. Balladur, quelle faute de goût pour celui qui avait écrit, un an avant, La guerre du Goût, justement. Jospin lui en avait voulu. Il le lui avait dit, lors d’un dîner, chez lui, sur cette île, où reposera pour l’éternité l’écrivain. Le plus tard possible. Car Sollers reste inspiré, le bougre. Il écrit toujours de (faux) romans qui vous entraînent dans une dimension inconnue, il renverse l’espace, affole le temps. Il est la Pythie, pleine de grâce comme un vers de Verlaine, belle comme l’océan, l’été, à l’aube. Par exemple, son article « La France moisie », en 1999. Un déferlement d’injures après publication. Elle n’est plus moisie, la France de 2017, elle finit de se dissoudre, sa culture avec, laquelle, paraît-il, n’a jamais existé !


Philippe Sollers : "en 2007, la France était... par franceinter

“Immortelle est la beauté”

Alors, oui, Beauté, son nouveau roman, fait du bien. Au corps et à l’âme. Il devrait être remboursé par la Sécu. Si, si, Madame Touraine, avant de disparaître en mai, un petit geste. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec Lisa, une pianiste célèbre, amante adorée. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays du temple d’Athéna Aphaia, où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : “Immortelle est la beauté“. Le début des romans de Sollers se lit comme un poème en prose. Le plus réussi est, de mémoire, celui de La fête à Venise. Description précise, en « technicolor ». Moteur ! Ici, immédiatement, un coup de foudre. Zeus se manifeste au beau milieu de la journée, sans le moindre orage. Du grand n’importe quoi, s’écrie l’imbécile biberonné aux romans fabriqués dans les ateliers d’écriture de la redoutable Agence de la Pensée Unique (APU). Non, simplement, on prend de la hauteur, le soleil brille et le ciel est très bleu. Gould est au piano, ses longues mains sont sublimes, Hölderlin possède la cadence des dieux, Céline annonce les massacres à venir, nous y sommes, on ne l’entend pas, le bruit et la fureur d’un monde insensé couvrent tout, Bataille est le dernier romantique, ses figures féminines ouvrent sur l’impossible, on n’y voit que pornographie.

C’est à désespérer. Et pourtant Sollers insiste. Ses doigts bagués indiquent le sud, la lumière, la légèreté, le langage des fleurs, la beauté des déesses callipyges. Les anorexiques volontaires, il les laisse au diable, qui dirige le commerce mondial (armes, cocaïne, organes humains) la publicité, les techniques de la chirurgie esthétique sans cesse renouvelées. Il reprend ses thèmes de prédilections, évoque ses auteurs aimés, digresse à l’infini. Il pratique l’éternel retour, cher à Nietzsche, son point fixe. Avec lui, en le citant sans relâche, il traque les nihilistes qui veulent imposer leur monde de mort. « La mort est minable, c’est tout », écrit Sollers. Ou encore : « Quand il ne le détruit pas, ou ne le falsifie pas, le nihiliste, c’est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté. » L’enjeu est là. La partie est presque perdue. Mais tout est dans le presque. Il faut sauver ce qu’il reste à sauver, un bonheur singulier, à vivre seul, ou à deux, pas plus, et de manière épisodique, avec des femmes qui ressemblent à la Molly de Céline [1] ou à la Juliette de Sade. Une respiration sur la colline inspirée, loin du « pays sans joie ».

Calypso, Circé, ou Pénélope ?

Une escapade chez Homère, pour ne citer que lui. Sollers évoque Ulysse retenu par Calypso, durant sept ans. La déesse finit par se lasser, elle le flanque sur un radeau. Il vivra l’enfer. Il trouvera Circé, le temps d’une saison paradisiaque. Sollers hésite. Calypso ou Circé ? Laquelle est la plus experte en jeux interdits, donc salutaires ?

Pendant ce temps, Pénélope tisse le linceul de son tendre époux. Un emploi bien réel.

Au hasard, portrait de Leni Riefenstahl, « génie de la manipulation grandiose ». Elle filme Hitler sous toutes les coutures de son uniforme de dictateur camé. Les masses sont fanatisées, l’absurdité humaine va tout détruire, suicide collectif inégalé. On entre dans l’ère moderne. La beauté vacille, au bord du gouffre amer. Leni réalise Les dieux du stade, en 1936, pour les jeux Olympiques de Berlin. Sollers, toujours : « Les jeux Olympiques de Berlin contre “Olympia de Manet” : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. »

Tiens, tiens, la même année, à Bordeaux, naît un certain Philippe Joyaux, pseudo Sollers, dont la devise pourrait être ce bref dialogue, page 169 :

« Vous n’avez pas honte ?
Non. »

Philippe Sollers, Beauté, Gallimard.


Festival de bons mots entre Hollande et Sollers à l’Élysée

Source AFP
16/02/2017, Le Point.fr


Palais de l’Élysée, 15 février 2017, photo : Georgi K Galabov.
ZOOM... : Cliquez l’image.

Ce fut un grand moment culturo-mondain à l’Élysée, de ceux qui ont dû égayer le morne quotidien du « spectre » du château : l’écrivain Philippe Sollers s’est vu épingler au revers de son veston par François Hollande l’ordre national du mérite 20 ans après que Lionel Jospin, Premier ministre, l’a fait officier. « Vous vous méfiez de tous les pouvoirs et vous avez pensé que le mien, s’achevant dans quelques semaines, vous permettait de ne rien risquer  », s’est amusé le chef de l’État devant une quarantaine de personnalités venues pour la plupart du monde des lettres, académiciens ou compagnons de route des éditions Gallimard.

Dans un clin d’oeil, « sans lien avec l’actualité  », François Hollande a rappelé que son hôte n’avait « jamais repris l’usine de casseroles » familiale.

« Poubelles, casseroles, poêles, marmites, seaux, lessiveuses ! Nous tenons les cuisines, l’office ! le fond des choses !, ce qui cuit, ce qui bout, ce qui lave, ce qui s’évacue ! »


Philippe Sollers, Portrait du Joueur
Crédit : Sollers. Vérité et légendes par Gérard de Cortanze

Le président, adepte du mot d’esprit, a emprunté à son hôte cette formule : « Celui qui ne sait pas rire n’est pas pris au sérieux. » Se souvenant que Sollers écrivait des billets dans la presse, il a déploré que ce ne soit plus le cas : « Maintenant, ce sont des humoristes qui ont pris votre place, ceux qui le sont officiellement et ceux qui l’ignorent officieusement  », a lancé François Hollande, décidément en verve.

« France moisie »

Puis, plus sérieux, le chef de l’État a rappelé qu’en 1999 Sollers signait une tribune restée fameuse : « La France moisie  ». Elle avait déchaîné les « critiques de ceux qui s’y étaient reconnus, ceux qui cultivaient « la détestation (...) des Allemands, des Anglais, des juifs, des Arabes, des étrangers en général, de l’art moderne, des femmes trop indépendantes  ». « Cette idéologie, nous la reconnaissons, elle est là, elle est aux portes, c’est une crispation identitaire, la mise en scène du déclin  », a-t-il enchaîné dans une allusion à la montée des populismes et du Front national.

Philippe Sollers, 80 ans, soit, selon ses calculs, « 42 millions de minutes et 43 milliards 200 millions de battements de cœur », a déclaré : « je ne suis pas du tout d’avis que cela finisse. » Puis il s’est souvenu de son enfance bordelaise quand il écoutait clandestinement Radio Londres et ses messages personnels et poétiques : « J’aime les femmes en bleu, je répète, j’aime les femmes en bleu. »

Sous les ors de l’Élysée, il a rendu hommage aussi à François Mitterrand, « président de la République bien inspiré » qui avait voulu se « faire le propriétaire » des Essais de Montaigne, tenant l’ouvrage dans sa main sur sa photographie officielle. « Je continue et j’ai une foi définitive, absolue, dans la littérature  », a conclu l’auteur au côté de son épouse Julia Kristeva.

(AFP)

Crédit : www.philippesollers.net


[1Molly de Joyce (note pileface)

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document