(JPEG) Remettant en question de nombreuses légendes, dont celle de la fameuse maison à Aden, la décapante et très riche biographie de Jean-Jacques Lefrère jette une lumière singulière sur l’auteur des Illuminations.

L’histoire est cocasse : en 1990, la légende de Rimbaud aidant, on découvre et authentifie la maison qu’il aurait habitée lors de sa vie sinistre à Aden. Les conséquences ne se font pas attendre : restauration à grands frais du bâtiment, création d’un centre culturel français, visites de poètes, d’écrivains et de spécialistes, animations, colloques, rencontres, récitations, émotions, poésie, poésie, poésie, c’est à dire tourisme. Comme il devait être envivrant, en effet, d’être là, sur place, en communication médiumnique avec le grand disparu, de respirer le même air, de ressentir sa souffrance, son mystère, ses rêves. Comme il devait être doux, dans le confort, de penser à l’existence pénible d’un trieur de café entouré d’indigènes stupides, d’un trafiquant d’armes courant, sous un soleil implacable, vers la maladie et la mort...

Le fusil de Rimbaud

Le spectacle a ses lois : la "maison de Rimbaud" n’attendait que ses hôtes à l’intériorité précieuse, le Yémen devenait un coin de France et même, qui sait, une parcelle exotique de la Commune de Paris. Après l’affaire de La chasse spirituelle (ce faux Rimbaud grotesque démasqué, en son temps, par André Breton [1]), après le canular des Illuminations, envoyées sous un autre nom et refusées par toutes les grandes maisons d’édition, on tenait enfin du nouveau, du solide. Patatras, ma maison de Rimbaud, construite bien après sa mort, n’était pas la sienne, et celle où il a réellement habité, non loin de là, a disparu pour laisser place, depuis longtemps, à une cage de béton moderne. L’institut culturel à vocation poétique est ainsi devenu prosaïquement un hôtel, le Rambow. Devant cette nouvelle comédie, il n’est pas interdit d’imaginer Rimbaud éclatant d’un petit rire sec. Surpris, lui ? Allons donc.

Ces révélation, et bien d’autres, peuvent se constater dans l’album Rimbaud à Aden. L’idée est lumineuse : on confronte des photos des années 1880 à celles d’aujourd’hui, on voit les paysages que Rimbaud a vus, et ce qu’ils sont devenus. On débarque à Steamer Point (actuellement Tawahi), on aperçoit le Grand Hôtel de l’Univers (voilà une bonne adresse). Rimbaud pouvait contempler, si on peut dire, en face de lui un tribunal anglais et un minaret. Le minaret est toujours là mais le tribunal est devenu la poste centrale. Des chevaux, des chameaux, ont été remplacés par des voitures. L’endroit fait semblant d’être vivable, mais racontons plutôt ce que l’exilé travailleur raconte à sa famille le 28 septembre 1885 (l’année de la mort triomphale, à Paris, de Victor Hugo) :

Il n’y a aucun arbre ici, même desséché, aucun brin d’herbe, aucune parcelle de terre, pas une goutte d’eau douce. Aden est un cratère de volcan éteint et comblé au fond par le sable de la mer. On n’y voit et on n’y touche absolument que des laves et du sable qui ne peuvent produire le plus mince végétal. Les environs sont un désert absolument aride. Ici, les parois du cratère empêchent l’air d’entrer, et nous rôtissons au fond de ce trou comme un four à chaux. Il faut être bien forcé de travailler pour son pain, pour s’employer dans des enfers pareils !.

Nous retrouverons ces mains tout à l’heure. Il est impossible, ce Rimbaud. Et la nouvelle et décapante biographie de Jean-Jacques Lefrère le confirme : aucun romantisme, une tension de tous les instants, des buts financiers âpres et précis. Un témoin, Borelli, parle de lui ainsi :

Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande fore de volonté et une patience à toute épreuve le classent parmi les voyageurs accomplis.

Rimbaud s’ennuie, il vit dans des "désagréments indescriptibles", il ne lit pas les journaux et encore moins des romans, il ne pense qu’à perfectionner son arabe pour le commerce, il n’a aucune envie de parler de sa vie passée, et si l’on se risque à l’interroger sur sa création poétique, il grogne, fait allusion à une "période d’ivrognerie", jette les mots "absurde", "ridicule", "dégoûtant", "rinçures". Poète maudit, lui ? Chef d’on ne sait quelle "école décadente" s’émerveillant du sonnet des Voyelles ? Vous n’y pensez pas, merde à la poésie. Ces gens qui feignent de s’intéresser à lui, là-bas en France, préparent sans doute un mauvais coup, on va rappeler l’histoire de Bruxelles avec Verlaine, d’ailleurs l’armée risque de le réclamer pour son service militaire (lui, le déserteur de l’armée néerlandaise, à Java). Qu’on le laisse tranquille, il a son plan. Ramasser cet argent si dur à gagner ("je n’ai pas de position"), rentrer un jour, bien qu’il soit trop habitué à "la vie errante et gratuite" et aux climats chauds ("je mourrais en hiver"), se marier ("mais il faudrait que je trouve quelqu’un qui me suive dans mes pérégrinations"), avoir un fils qu’il instruise pour qu’il devienne "ingénieur", bref, surtout pas de littérature. De toutes façons, l’expérience est faite : personne n’a rien compris à Une saison en enfer et aux Illuminations, dans un siècle ou deux il en sera peut-être de même, ah bon on achète très cher les manuscrits maintenant, ça alors ! Il faut aller vite, ramasser ce quui peut l’être, s’en aller, mais quand ? Tentons une caravane de fusils. Un italien, Ferrandi, voit partir Rimbaud :

Grand, décharné, les cheveux grisonnants sur les tempes, vêtu à l’européenne, mais fort sommairement, avec des pantalons plutôt larges, un tricot, une veste ample, couleur gris-kaki, il ne portait sur la tête qu’une petite calotte, également grise, et bravait le soleil torride comme un indigène. Bien que possédant un petit mulet, il ne montait pas pendant les marches, et, avec son fusil de chasse, il précédait la caravane, toujours à pied.
(JPEG)

Ce fusil de Rimbaud, le voici photographié, contre toute attente, dans un cliché de groupe à Sheick-Othman, sorte d’oasis non loin d’Aden. On est dans une belle propriété aujourd’hui en ruine, six personnages coloniaux sont rassemblés avant le déjeuner sur un perron. L’un deux détonne aussitôt par son attitude : c’est Rimbaud. Evènement surréaliste : au moment même où on se trompait de "maison" à son sujet, une photo inconnue, la seule prise par on ne sait qui, resurgit comme pour se moquer de toutes les animations culturelles. Les cinq coloniaux sont très contents d’être photographiés, ils posent, ils friment, il s’exhibent avec leurs armes comme au retour d’une chasse. Le sixième est dans une étrange rigidité : en blanc, la main droite posée sur le canon de son fusil (comme s’il s’agissait d’une canne, mais, contrairement à ce qu’on peut lire aujourd’hui dans La quinzaine littéraire, ce n’est pas une canne), la main gauche ramenée sur la poitrine, dans un geste qui évoque l’égrènement (argent, chapelet). Le regard fuit l’objectif. Rimbaud dit muettement quelque chose. D’abord : je n’ai rien de commun avec ces zozos. Ensuite, quoi ? Le maintien est pacifique, en retrait, concentré, presque liturgique. On dirait un officiant se présentant à l’autel avec un encensoir invisible. Drôle de message voulu, drôle de message entre lui et le négatif. On pense à cette phrase d’une de ses lettres :

Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute.

Et aussi :

On massacre, en effet, et on pille pas mal dans ces parages... Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d’une certaine considération due à mes procédés humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, je fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion, et c’est mon seul plaisir.

On pense encore à cette déclaration adressée à la litanie du malheur humain comme à la propagande doloriste à la mode dans les pays riches :

Ceux qui répètent à chaque instant que la vie est dure devraient passer quelque temps par ici apprendre la philosophie.

Déjà, dans Une saison :

La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.

On ne tue pas, on ne massacre pas, on ne pille pas. Les poètes sont gentils, mais ils ne font pas le poids, il leur manque un fusil, en quelque sorte. Verlaine adore sans doute Rimbaud, mais ne voit dans un premier temps que des "choses charmantes" dans les Illuminations. Finalement, c’est Alfred Bardey l’employeur, qui a le mieux observé ce passant considérable :

Sa charité, discrète et large, fut probablement une des bien rares choses qu’il fit sans ricaner ou crier à l’écoeurement."

Philippe Sollers, Le Monde, 24-05-2001.



[1] Voir L’affaire Rimbaud. Avec le témoignage du "faussaire" de l’époque.

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Commentaires

  • Faux-Rimbaud : rebondissement !
    20 août 2008, par Raphaël Zacharie de Izarra

    Il y a quelques semaines, nous évoquions sous le titre Inédit de Rimbaud, vrai ou faux ? la polémique née de la découverte chez un bouquiniste de Charleville-Mézières d’un texte en prose du poète, Le rêve de Bismarck, signé du pseudonyme Jean Baudry. L’un des spécialiste français d’Arthur Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, attestait l’authenticité de ce texte, authenticité aussitôt démentie par le trublion littéraire Raphaël Zacharie de Izarra qui assurait être l’auteur de ce canular. Mise en veilleuse pendant la trêve estivale, la controverse pourrait bien rebondir aujourdhui à la suite d’un article du très sérieux quotidien Le Monde. L’un de ses journalistes a rencontré Raphaël Zacharie de Izarra, et le moins que l’on puisse dire est qu’il est sorti troublé de cet entretien. Extraits :

    Raphaël Zacharie de Izarra nous demande du temps, encore du temps pour prouver qu’il est l’auteur de cette farce. Mais où est la vraie farce ? Dans le document lui-même qui serait un « authentique faux » ou dans le formidable pouvoir de persuasion d’un mythomane de premier ordre ?

    Sa démarche, se justifie-t-il, est une oeuvre « de long terme, dense, complexe, nécessairement lente ».

    A la lumière de ses propos pour le moins convaincants, irritants, intrigants, presque fascinants, on lui laissera le bénéfice du doute.

    http://rayonsud.free.fr/ ?p=26

    =======

    L’article du "Monde"

    Paris est venu au Mans. Ce qui équivaut, en terme professionnel, à un scoop. Du moins dans le cercle restreint des journalistes littéraires, appelés aussi dans notre jargon « mondains du livre ». Depuis là-haut, c’est un événement, une prouesse. Rappel d’une épopée locale qui avait fait deux ou trois vagues dans nos salons : quelques heures à peine après la révélation au grand public d’un inédit de Rimbaud (Le rêve de Bismarck) retrouvé chez un bouquiniste de Charleville-Mézières, un énergumène manceau revendiqua non sans fracas la paternité du document qui serait donc... Un faux ! Info ou intox ?

    A la rédaction les collègues ont bien ri. Il y avait de quoi, avec ma mission d’« envoyé spécial en province »... La décision résonnait désagréablement comme le coup de « sifflet de Jéricho » de l’officier de police plein d’avenir du Quai des Orfèvres rétrogradé du jour au lendemain à la circulation de la Place Clichy. Et j’ai effectivement été envoyé au Mans afin de tenter d’éclaircir ce mystère d’arrière pays. Merci le TGV. Bref, de retour avec mon papier, ils ne riaient plus du tout à la rédaction. Enquête.

    AUTEUR PROLIFIQUE

    Raphaël Zacharie de Izarra est un farceur.

    Un auteur prolifique aussi. Avec plein d’imagination.

    Un simple hurluberlu en mal de notoriété comme l’affirmait, un peu énervé, le plus grand spécialiste de Rimbaud Jean-Jacques Lefrère dans les pages du « Figaro Littéraire » ? Pas si sûr... Dès qu’on approche le phénomène, les certitudes toutes faites s’éloignent. Il y a fort à parier qu’au contact de ce fou follet, plus d’un routard de la presse reverrait son jugement. Un poids-plume de l’auto édition (il se répand sur Internet) capable d’ébranler des maisons : Izarra a du souffle, il faut lui reconnaître ce précieux avantage.

    FRISSONS

    Personnage machiavélique diraient certains... Angelot d’une désarmante naïveté pour d’autres. Prince cynique ou entité ailée, peu importe : le plaisantin ne manque pas d’atouts. S’il est vrai que le diable a plus d’un tour dans son sac, les anges n’en ont pas moins de la plume. Celui qui veut défier les exégètes de la littérature, pardon de la Littérature comme il le précise, est bien outillé. Ce maître du verbe joue de son art oratoire jusqu’à l’énième degré, là où commencent les premiers frissons. Déstabilisant.

    Le « clown à particule » s’avère être un morceau de choix pour tigres de rédactions, un cas d’école comme on en rencontre rarement dans une carrière de reporter. Un pigiste averti y regarderait à deux fois.

    Izarra, ça à l’apparence de l’ersatz, de loin ça n’a l’air de rien, de Paris on croit que c’est du toc... Et quand on vient chez lui au Mans pour une interview de près, pour de vrai, alors l’Izarra c’est de l’or en barre ! Foi de journaliste.

    L’animal est prêt. De mon côté, je fourbis mes armes. Ambiance règlement de compte à l’oral. L’interview commence mais c’est lui qui tient la baguette.

    Quand je l’interroge au sujet de cette affaire grotesque du « vrai-faux-Rimbaud » il ne se démonte pas. Ses yeux s’éclairent. Le masque de la sincérité l’habille tout de blanc. Et il a des arguments le renard ! Répondant point par point aux objections émanant de ses détracteurs, il se défend. Avec foi, panache, consistance. De telle façon qu’à mi-parcours de l’interview il est déjà permis de douter de la version officielle. Question de choix. En l’écoutant, intarissable, virtuose, charmeur, parfois excessif, toujours percutant, on se sent plus léger, libre de balancer entre vérité médiatique et doute « izarrien », qualificatif dont il abuse avec jubilation. C’est le cadeau qu’il nous fait : penser par soi-même. Raphaël Zacharie de Izarra est persuasif, il a l’art de soulever des questions que nul n’oserait effleurer.

    POLEMIQUE

    Ses arguments ? Contestables, soyons honnêtes. Contestables et pourtant... Pas tant que cela. Et c’est étrange, et c’est puissant, et c’est passionnant. C’est oui ou c’est non, c’est vrai ou c’est faux. Entre les deux, une infinité de nuances. Toutes déroutantes.

    Izarra a sa place dans la polémique et il tient tête. Il a pris le rôle du bouffon, qui n’est pas le plus facile. Rappelons que le pitre officiel du royaume assénait des vérités cinglantes au roi. Izarra se paye la tête du roi et c’est bien le seul : il n’y a qu’un bouffon dans tout le royaume pour user de ce droit. Les autres se taisent. Lui, il la ramène. Il fabrique du faux pour « mieux dénoncer une autre imposture : celle d’une certaine littérature » dit-il.

    Dans le détail son discours ressemble un peu à cette histoire de fous où l’un soutient que la bouteille est à moitié pleine pendant que l’autre s’évertue à démontrer qu’elle est à demi vide. L’un a tort, les deux ont raison et personne ne peut trancher. Ensuite c’est une question de crédibilité vestimentaire. La « vérité » du porteur de cravate sera toujours un peu plus « vraie » que celle de l’adepte de la chemise à carreaux. Izarra ne porte ni cravate ni chemise à carreaux, il arbore un front vaillant dénué d’artifice, affrontant nu les « cohortes de Bêtise parées de flatteurs, mensongers atours ».

    Même pour un reporter qui a de la bouteille, il serait trop facile de prendre à la légère l’édifice de papier de monsieur Izarra. Pour l’heure tout est théorie, démonstration intellectuelle, preuve par la dialectique et conviction intime. Le sieur Izarra est redoutable quand il s’agit de semer le doute. Et ça prend. A faire trembler les bases du plus orthodoxe des convaincus. Ca prend tellement bien que, séduit par le brillant discours, déjà convaincu mais pas tout à fait prêt à mettre la main au feu tout de même, on ne demande plus qu’à voir.

    ROCAMBOLESQUE

    Voir, c’est ce qu’il nous promet depuis le début de cette affaire décidément rocambolesque... Mais il n’est pas pressé d’apporter de la matière à son moulin à paroles. Izarra brille tant qu’il reste dans ses « hauteurs » abstraites, position stratégique bien commode dans laquelle il a tendance à s’éterniser... Sur la terre ferme son pied est plus glissant.

    Il a le temps pour lui, répète-t-il. « Je n’agis pas dans la précipitation, mon dessein est de plus grande envergure que de nourrir ces poussins de journalistes. Patience ! Au lieu de petit grain sans lendemain vous aurez la grosse pâtée pour l’hiver » confie-t-il, un brin malicieux.

    C’est vrai qu’il cause bien le contradicteur et qu’on serait prêt à se convertir à sa « vérité », à deux doigts du gouffre séparant « l’hérésie médiatique du ciel izarrien »... A condition de donner corps au discours. Bluffant pour ceux qui l’approchent, l’écoutent, le « sentent », simple zozo pour les autres qui n’ont pas eu le privilège d’un tête-à-tête, le personnage a de quoi faire peur.

    La première fois il avait même fait très peur : l’AFP lui reproche un séisme d’ampleur nationale provoqué par ses simples assertions. Pas si zozo qu’il en a l’air le « Zaza » !

    DU TEMPS

    Raphaël Zacharie de Izarra nous demande du temps, encore du temps pour prouver qu’il est l’auteur de cette farce. Mais où est la vraie farce ? Dans le document lui-même qui serait un « authentique faux » ou dans le formidable pouvoir de persuasion d’un mythomane de premier ordre ?

    Sa démarche, se justifie-t-il, est une oeuvre « de long terme, dense, complexe, nécessairement lente ».

    A la lumière de ses propos pour le moins convaincants, irritants, intrigants, presque fascinants, on lui laissera le bénéfice du doute. Mais pas trop longtemps. Pas trop longtemps monsieur Izarra : à la rédaction ils ne rient plus, mais alors plus du tout.