Partie fine à la BnF et Les nonnes de Murano
suivi de "Le corps de Casanova"


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(GIF) 23/11/11 : ajouts extraits de Casanova l’admirable : C. C., M. M., vidéo Histoire de ma vie
28/11/11 : le cinéma en a fait un mythe façon Don Juan


(GIF) Notre époque devrait éviter de se comparer à d’autres car l’exercice se révèle très souvent à son désavantage. Ainsi, certains voient en Dominique Strauss-Kahn le Casanova de 2011. Allons bon ! S’ils visitaient la belle exposition que la Bibliothèque nationale de France consacre au grand écrivain du XVIIIe siècle, les exégètes des « transports collectifs » de l’ancien patron du FMI ne se seraient pas lancés dans un parallèle aussi hasardeux. Entre l’ex-leader socialiste et le Vénitien de génie, il y a autant de rapports qu’entre les Grecs et la rigueur budgétaire, le Kop de Boulogne et l’esprit de Coubertin, Eva Joly et la tendresse.

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« Quoique l’homme soit libre ( ... ) il devient esclave lorsqu’il se détermine à agir quand une passion l’agite. Celui qui a la force de suspendre ses démarches jusqu’à l’arrivée du calme est le sage ».

« Le plaisir que je donnais composait toujours les quatre cinquièmes du mien »
Casanova, Histoire de ma vie

Si la vie de Giacomo Casanova fut un galop d’enfer, elle était assise sur une pensée profonde et magnifiée par un style éblouissant. Joueur, jouisseur, philosophe, espion, franc-maçon, cet « artiste de la vie », comme le surnomme Philippe Sollers, a fait de son existence son grand ?uvre. Alors que le XXIe siècle, à la fois puritain et pornographe, en a fait un Rocco Siffredi en perruque. Sous le regard de Pietro Longhi et d’autres peintres de l’époque, la BnF donne à voir le fameux manuscrit d’ Histoire de ma vie, le texte mythique que Casanova a écrit en français au soir de sa vie. L’institution présidée par Bruno Racine l’a acquis en 2010 grâce à un mécène - anonyme -, qui a versé la bagatelle de 7,5 millions d’euros. Casanova, quelle aventure ! On ne parle pas ici du restaurant - boîte de nuit parisien fréquenté par DSK et ses « amis lillois ». Mais de cette chevauchée fantastique qui a conduit le chevalier à travers toute l’Europe. Son carnet d’adresses avait une sacrée tenue. Bernis, c’est tout de même autre chose que « Dodo la Saumure ». Et la Pompadour n’est pas « Béa » la Lilloise. Enfin, si le nom Murano apparaît dans les souvenirs de Casanova, il ne désigne pas l’hôtel parisien qualifié par L’Express d’ « épicentre des plaisirs parisiens de DSK  », mais la petite île au nord de Venise où le libertin allait tourmenter la religieuse M.M. Il se tenait bien, paraît-il.
Sébastien Le Fol

« Casanova, la passion de la liberté »
Grande Galerie BnF, site François Mitterrand (Paris XIIIe) :
Jusqu’au 19 février.

Crédit : LE FIGARO, 19 nov. 2010 et Transfuge,nov. 2011, illustration.

Nota  : Hormis l’injonction du « nuire à personne », l’éthique de Casanova ne connaît pas la « faute morale », Un Dieu miséricordieux le lave de tout nous dit aussi Jacques Henric [1], thème développé plus avant par Philippe Sollers. Notons déjà :

« Je trouve que ma vie a été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu, cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait comment, de toutes les combinaisons, je me félicite. »

Le Dieu de Casanova est le suivant : on le remercie, et puis on se félicite.

La vérole se soigne au mercure ; la dévotion par l’ironie.
Ph. Sollers
Casanova l’admirable, Folio p. 108.

Les nonnes de Murano

La plus célèbre aventure de Casanova n’a pas eu lieu à Venise, mais sur l’île de Murano. Qui était la nonne MM que Casanova allait y retrouver et dont il déclarait « C’est une vestale, je vais goûter d’un fruit défendu, je vais empiéter sur les droits d’un époux tout-puissant, m’emparant dans son divin sérail de la plus belle de toutes ses sultanes ! » ?

Passées les boutiques de souffleurs de verre et les vitrines de bibelots, le quartier Venier est situé à l’extrême nord de l’île. Entourée de champs, d’une usine et de modestes maisonnettes, la zone était autrefois couverte par le couvent Santa Maria degli angeli, aujourd’hui disparu. Face au canal, on trouve encore son église : un imposant bâtiment de brique, témoin d’une ancienne splendeur, lorsque le couvent accueillait les filles des plus nobles familles vénitiennes.

Les religieuses vénitiennes

Les religieuses vénitiennes, à l’époque, sont un vivier célèbre de galanterie. Un grand nombre de filles, pas religieuses du tout, sont là « en attente », Surveillées, elles peuvent sortir la nuit en douce, si elles ont de l’argent et des relations. Le masque est nécessaire. Il faut rentrer très tôt le matin, avec des complicités. Les gondoliers savent cela, les Inquisiteurs d’État aussi. Il s’agit de moduler les écarts, pas de scandales, pas de vagues. Quand le nonce du pape arrive à Venise, par exemple, trois couvents sont en compétition pour lui fournir une maîtresse. Il y a du renseignement dans l’air, cela crée de l’émulation. On prend une religieuse comme on prend une courtisane de haut vol, une geisha de luxe. Les diplomates sont intéressés, et c’est le cas de l’amant de M. M., puisqu’il s’agit de l’ambassadeur de France, l’abbé de Bernis.
Ph. Sollers
Casanova l’admirable, Folio p. 123

Avant d’accéder à l’église, on passe sous un portique où trône un bas relief : c’est un ange qui annonce la bonne nouvelle à la vierge Marie. On imagine la tête de Casanova, lorsque, levant les yeux au ciel, il s’arrêtait sur l’image pieuse.

L’homme est alors âgé de 28 ans et il fait du couvent son lieu d’élection, tombant successivement amoureux de la s ?ur CC puis de la s ?ur MM. Casanova fait ses visites depuis Venise, en gondole. Il vient d’abord le dimanche, pour la messe, puis pour échanger quelques mots au parloir. Aujourd’hui l’église est à l’abandon, ses vitres sont brisées, et de vieux objets s’entassent dans la nef. On ne la visite plus. Il faut aussi imaginer la petite porte du jardin par laquelle Casanova attend les s ?urs, de nuit. Les nonnes, riches filles d’aristocrates, y passent sans trop de difficultés, en corrompant leurs surveillantes. MM, « rare beauté » de 23 ans, n’est autre que Marina Morosini, héritière d’une famille de Doges.

(JPEG) Non loin de l’ancien jardin, sur la rive nord de Murano, une gondole conduisait Marina et Giacomo dans un casino (garçonnière) de la fondamenta Santi, le grand canal de l’île. D’après les Mémoires, ce lieu de débauche, dont on ignore l’emplacement exact, est des plus raffinés. MM y affiche grand style - bijoux, parfums - et fait servir à Casanova mets exquis et vins de luxe. Dans la chambre, un ?illeton permet au propriétaire du casino [2] d’observer leurs ébats : il s’agit de Monsieur de Bernis, ambassadeur de France, futur ministre de Louis XV, et lui aussi amant de MM. Après quelques rendez-vous, cette dernière convie d’ailleurs CC, la première nonne conquise par Casanova : « enivrés tous les trois par la volupté, et transportés par de continuelles fureurs, nous fîmes dégât de tout ce que la nature nous avait donné de visible et de palpable ».

Crédit : David Bornstein, Libération, « Venise dans les pas de Casanova », 28 sept. 2009.

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Nota : Ph. Sollers, dans Casanova l’admirable [3] situe « l’installation de son casino (casin), près de la place Saint-Marc » et poursuit ainsi : « studio dans le goût des débauchés de l’époque. Baffo nous a décrit ce genre de « petites maisons » (comme on disait à Paris) où dès l’entrée, on sent des odeurs de citron, d’orange, de rose, de violette, et où les murs sont tapissés de peinture lascives. Casanova dans son casino, la langue s’amuse. »

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(GIF) C. C. (Philippe Sollers Casanova l’admirable, extrait)

Elle a quatorze ans, nous savons aujourd’hui qu’elle s’appelait Cattarina Capretta. Elle passe en voiture sur une route près de Casa, la voiture verse, il se précipite, la relève dans sa culbute, et aperçoit un instant sous ses jupes « toutes ses merveilles secrètes » (phrase, on s’en souvient, censurée par le professeur Laforgue).

C’est la fameuse C. C. qui va, avec la non moins fameuse M. M. (Marina Maria Morosini), être une des vedettes de ce grand opéra qu’est l’ Histoire. [...]

C. C. a un frère très douteux, P. C., qui voit tout de suite le parti qu’il peut tirer d’un amateur de merveilles secrètes (Giacomo a vingt-huit ans, il est en âge de se marier). Il veut donc vendre sa s ?ur à ce prétendant. Assez niaisement, il essaie de la pousser, par l’exemple, à la débauche. Casa, pris pour un débutant, est furieux et réagit en défenseur de l’innocence. Son amour commençant pour C. C. devient alors « invincible »,

Il emmène sa charmante petite amie dans le jardin d’une île à l’est de la Giudecca. Ils courent ensemble dans l’herbe, ils font une compétition de vitesse avec gages de petites caresses, rien de grave, c’est une enfant :

« Plus je la découvrais innocente, moins je pouvais me déterminer à m’emparer d’elle. »

Se marier ? Après tout, pourquoi pas ? Mais marions-nous alors devant Dieu, ce voyeur insa tiable. Ce sera le piment de la scène. Ils reviennent donc dans une auberge de l’île, nous sommes le lundi de la Pentecôte. Au lit :

« Extasié par une admiration qui m’excédait, je dévorais par des baisers de feu tout ce que je voyais, courant d’un endroit à l’autre et ne pouvant m’arrêter nulle part, possédé comme j’étais par la cupidité d’être partout, me plaignant que ma bouche devait aller moins rapidement que mes yeux. »

Giacomo, ici, nous jette dix clichés à la figure, mais des clichés très étudiés puisqu’ils doivent le décrire comme un animal vorace et un prédateur (et on voit à quel point la thèse classique d’un Casanova simple « jouet » du désir féminin est fausse, quoique très in téressée à se maintenir).
Soyons sérieux : il s’agit de dépucelage, question qui choque beaucoup les mères (même féministes) et rend les hommes hésitants, voire convulsivement jaloux :

« C. C. devint ma femme en héroine, comme toute fille amoureuse doit le devenir, car le plaisir et l’accomplissement du désir rendent délicieuse jusqu’à la douleur. J’ ai passé deux heures entières sans me séparer d’elle. Ses continuelles pâmoisons me rendaient immortel. »

Nous avons bien lu : pas de « petite mort », mais bel et bien une sensation d’immortalité. Décidément, Dieu est de la partie. Un dieu grec, sans doute, ce ne serait pas étonnant. Au même moment, à Venise, a lieu la cérémonie solennelle où le doge, sur le Bucentaure, s’en va au large épouser la mer (exercice périlleux, il ne faut pas que le temps se gâte).

Cependant, plus tard : « Étant restés comme morts, nous nous endormîmes. »

Et le lendemain...
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*
(GIF) M. M. ( par Philippe Sollers Casanova l’admirable, extrait)

À lui d’être dragué, maintenant, et carrément.

À la sortie de la messe du couvent, par lettre, une religieuse lui propose un rendez-vous. Soit il vient la voir au parloir, soit dans un « casino » de Murano. Elle peut aussi se rendre le soir à Venise.

M. M., encore anonymement, vient d’entrer en scène. Bien entendu, c’est « la plus jolie des religieuses », celle qui apprend le français à C. C. Celle-ci a-t-elle été indiscrète ? Giacomo ne veut pas le croire, et c’est son aveuglement possible qui va faire, à partir de là, l’intérêt du récit.

Il répond à la lettre, il choisit le parloir par peur de « l’attrape » : « Je suis vénitien, et libre dans toute la signification de ce mot. »

Casa a été élu sur sa seule apparence physique (du moins si C. C. n’a pas parlé : ce qui nous apparaît, à nous lecteurs, fort douteux). On ne l’étonne pas facilement, mais quand même : « J’étais très surpris de la grande liberté de ces saintes vierges qui pouvaient violer si facilement leur clôture. » Si elles peuvent mentir à ce point, on ne voit pas pourquoi elles ne lui mentiraient pas à lui, selon la loi inébranlable de la guerre des sexes. On imagine très bien M. M. confessant la petite C. C., surtout après l’épisode des linges sanglants. Tout cela sur fond d’apprentissage de la langue française. La suite du roman conforte cette hypothèse.

M. M. se montre au parloir. Elle est belle, plutôt grande, « blanche pliant au pâle », « l’air noble, décidé, en même temps réservé et timide », « p hysionomie douce et riante », etc. On ne voit pas ses cheveux pour l’instant (ils sont châtains). Elle a de grands yeux bleus (C. C., elle, est blonde aux yeux noirs).

Ses mains, surtout, sont frappantes, et ses avant-bras, «  on ne voyait pas de veines et, au lieu des muscles, que des fossettes ».

Elle a vingt-deux ans. Elle est potelée.

Il revient, elle ne vient pas. Il est humilié, ferré. Il décide de renoncer :

« La figure de M. M. m’avait laissé une impression qui ne pouvait être effacée que par le plus grand et le plus puissant des êtres abstraits. Par le temps. »

Allons, allons, la correspondance clandestine reprend, tout s’arrange. Ici apparaît, dans le discours, le personnage dont nous connaîtrons bientôt l’identité : l’amant de M. M. Elle a donc déjà un amant ?

« Oui, riche. Il sera charmé de me voir tendre et heureuse avec un amant comme vous. C’est dans son caractère. »

Loin d’être découragé, Giacomo s’enflamme de plus belle : « Il me semblait n’avoir jamais été plus heureux en amour . » Pauvre petite C. C. ! Avoir un « mari » si volage ! Mais attendons, elle va revenir quand l’opéra en cours le voudra.

Casa raisonne froidement : l’être humain, en tant qu’il est animal, a trois passions essentielles, qui sont la nourriture, l’appétence au coït assurant, avec prime de plaisir, la reproduction de l’espèce, et la haine poussant à détruire l’ennemi. L’animal est profondément conservateur :
Une fois doué de raison, il peut se permettre des variations. Il devient friand, voluptueux, et plus déterminé à la cruauté :

« Nous souffrons la faim pour mieux savourer les ragoûts, nous différons la jouissance de l’amour pour la rendre plus vive, et nous suspendons une vengeance pour la rendre plus meurtrière. »

Notre aventurier est en train de parfaire son éducation.

Les religieuses vénitiennes, à l’époque sont un vivier célèbre de la galanterie [voir encart ci-dessus] [...]. Les diplomates sont intéressés, et c’est le cas de l’amant de M. M., puisqu’il s’agit de l’ambassadeur de France, l’abbé de Bernis.

Bernis est un libertin lettré (il apparaît dans la Juliette de Sade) [...]

Voltaire (Mémoires)  :

« C’était alors le privilège de la poésie de gouverner des États. Il y avait un autre poète à Paris, homme de condition, fort pauvre mais très aimable, en un mot l’abbé de Bernis, depuis cardinal. Il avait débuté par faire des vers contre moi, et était ensuite devenu mon ami, ce qui ne lui servait à rien, mais il était devenu celui de Mme de Pompadour, et cela lui fut plus utile. »

Tel est l’amant de M. M., qui ne sera pas fâché si elle prend Casanova pour amant. Bernis va être bientôt célèbre dans toute l’Europe par le traité qu’il va signer avec l’Autriche, lequel vise directement Frédéric de Prusse. C’est une forme de vengeance, puisque Frédéric, comme le rappelle méchamment Voltaire, avait écrit ce vers :

« Évitez de Bernis la stérile abondance. »

Mme de Pompadour, on le sait, interviendra directement dans la signature du traité. Son ombre est donc là, quelque part « là-haut », à Venise. On comprend que Casanova soit échauffé par un tel plafond.

M. M. invite donc Casa à dîner dans le casino-studio aménagé par Bernis à Murano. Cette première fois, ils ne font que flirter :
« Je n’ai pu qu’avaler continuellement sa salive mêlée à la mienne. »

La fois suivante sera beaucoup plus pénétrante. Giacomo est quand même un peu étonné de voir que l’endroit est rempli de livres antireligieux et érotiques. La belle religieuse ardente est d’ailleurs philosophe :

« Je n’ai commencé à aimer Dieu que depuis que je me suis désabusée de l’idée que la religion m’en avait donnée. »

Ce disque étant désormais usé, on se demande quelle pourrait être aujourd’hui la déclaration d’un tempérament vraiment libertin. Peut-être celle-ci : « Je n’ai commencé à aimer ma jouissance que lorsque je me suis désabusé de l’idée que la marchandise sentimentale ou pornographique m’en avait donnée. Il n’est pas facile d’échapper à ce nouvel opium. Le vice positif demande beaucoup de discrétion, de raffinement, de goût. Venez demain soir et nous nous moquerons de la laideur générale, de la mafia, du fric, du cinéma, des médias, de la prétendue sexualité, de l’insémination artificielle, du clonage, de l’euthanasie, de Clinton, de Monica [4], du Viagra, des intégristes, barbus ou non, des sectes et des pseudo-philosophes. »

Chaque moment historique a ses transgressions. Une religieuse libertine n’est guère envisageable de nos jours (mais sait-on jamais). Au milieu du XVIIIe siècle, en revanche. moment de gloire du catholicisme, donc des Lumières (tout est dans la compréhension de ce donc), cette contradiction apparente peut se donner libre cours. M. M. propose bientôt à Casanova de se laisser voir en action avec elle par son prélat ambassadeur dissimulé dans un cabinet invisible. Il doit jouer son rôle naturel. Tous deux sont d’excellents acteurs. À tel point qu’à un moment donné Giacomo saigne. On apprend plus tard que le futur cardinal de Bernis a été très content d’avoir eu, pour lui seul, sa projection privée de cinéma porno live.

La suite du programme ne se fait pas attendre.
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(GIF) Le corps de Casanova

« l’esprit suit le corps »

« mon esprit et ma matière ne font qu’une seule substance  »

« La séduction n’a jamais été l’élément déterminant de ma nature, parce j’ai toujours séduit sans savoir que je le faisais et en étant moi aussi séduit. »

Giacomo Casanova

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« Il a eu un corps exceptionnel,
il l’a suivi,
écouté,
dépensé,
pensé.
C’est cela, au fond, que l’éternel esprit dévot lui reproche.
 »

Philippe Sollers
Casanova l’admirable

La matière et l’esprit de Giacomo Casanova ont exercé de nombreuses activités :
sa mère rêvait pour lui une carrière religieuse ; il commença abbé, puis joueur de violon, joueur professionnel, escroc, magicien (dans l’unique but d’escroquer Madame d’Urfé), financier, espion, diplomate, bibliothécaire.... mais revendiquant toujours sa qualité de « Vénitien ».- sillonnant l’Europe du XVIIIe siècle en passant des prisons aux cours de souverains ;
Terrain de jeu exceptionnel pour ce joueur et aventurier de haut vol. Ecrivain de surcroît et de qualité, il nous laisse un manuscrit de ses mémoires de 3700 pages - en français -, la plus fidèle trace du corps de Giacomo Casanova et de son esprit dans la société pré-révolutionnaire où il vécut (1725-1798], contemporain de Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et le pape Clément XIII... qu’il rencontra, sans oublier les
cent vingt-deux [5] conquêtes féminines qu’il revendique dans ses mémoires dont il conquit les faveurs.

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Portrait de Giacomo Casanova
par son contemporain Francesco Narici (1719-1785) vers 1760,
anciennement attribué à Anton Rafael Mengs (détail)

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(GIF) Vu par le prince de Ligne

Le prince Charles-Joseph de Ligne, libertin admirateur de Casanova, ami et amoureux dépité à la fois, dresse dans ses Mémoires (1828, tome IV), un portrait ambivalent.

«  L’aime t-il ? Peut-être ! » s’interroge Ph. Sollers, à propos du prince de Ligne, dans son Casanova l’admirable. ET de poursuivre : « Mais quand il est question de lui pour le public, le ton change (et le préjugé social, le dépit amoureux et la jalousie littéraire éclatent). D’abord un portrait à clé, facilement déchiffrable, où Casanova apparaît sous le nom d’Aventuros » [6] :

« Ce serait un bien bel homme, s’il n’était pas laid ; il est grand, bâti en Hercule ; mais un teint africain, des yeux vifs, pleins d’esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la suscepti¬bilité, l’inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l’air féroce, plus facile à être mis en colère qu’en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire ; il a une manière de dire les choses, qui tient de l’Arlequin balourd et du Figaro, et le rend très plaisant. Il n’y a que les choses qu’il prétend savoir, qu’il ne sait pas : les règles de la danse, de la langue française, du goût, de l’usage du monde et du savoir-vivre. »

Et le Prince de Ligne de poursuivre :

Il n’y a que les comédies qui ne soient pas comiques ; il n’y a que ses ouvrages philosophiques où il n’y ait point de philosophie ; tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf, du piquant et du profond. C’est un puits de science ; mais il cite si souvent Homère et Horace, que c’est de quoi en dégoûter. La tournure de son esprit et ses saillies sont un extrait de sel attique. Il est sensible et reconnaissant ; mais pour peu qu’on lui déplaise, il est méchant, hargneux et détestable. [...] Il est fier parce qu’il n’est rien [7]. Rentier, ou financier ou grand seigneur, il aurait été peut-être facile à vivre ; mais qu’on ne le contrarie point, surtout qu’on ne rit point, mais qu’on le lise ou qu’on l’écoute ; car son amour-propre est toujours sous les armes. Ne lui dites jamais que vous savez l’histoire qu’il va vous conter ; ayez l’air de l’entendre pour la première fois.

Ou encore :

« Ne manquez pas de lui faire la révérence, car un rien vous en fera un ennemi. Sa prodigieuse imagination, la vivacité de son pays, ses voyages, tous les métiers qu’il a faits, sa fermeté dans l’absence de tous les biens moraux et physiques, en font un homme rare, précieux à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup d’amitié de la part du très petit nombre de personnes qui trouvent grâce devant lui. »

«  Un peu de considération tout de même s’exclame Sollers [8]
Considération commisérative, s’entend. On ne sait jamais. Ailleurs, Ligne précise que Casanova était le fils d’un père inconnu et d’une mauvaise comédienne de Venise. Mais voici le point essentiel : les Mémoires de cet aventurier ont « du dramatique, de la rapidité, du comique, de la philosophie, des choses neuves, sublimes et inimitables », mais : « Je ferai ce que je pourrai pour me ressouvenir de ces Mémoires, dont le cynisme, entre autres choses, est le plus grand mérite, mais que cette raison empêchera de voir le jour. » »

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Casanova soulève les draps pour contempler sa maîtresse.
Eau-forte de Sylvain Sauvage (1888-1948) pour les Mémoires de Giacomo Casanova (détail)

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Vu par Cécile Guilbert

Sollers a raison déclare Cécile Guilbert [9] à propos de ce « corps exceptionnel... ». En effet, de la longue censure de l’Histoire de ma vie à ses innombrables vitrifications filmiques (Fellini la comparait à « du sperme froid  »), c’est un même cri de ressentiment contre ce corps textuel rapide, mobile, aventureux, ingénieux. Ce corps de désirs bondissants, sûr de ses instincts, de ses ivresses, de sa parole, qui a le culot d’exhiber ses fracassantes fortunes à travers l’Europe entière comme de bénir ses propres contretemps (15 mois de prison, une demi-douzaine de véroles, deux dépressions dont une frôlant la tentative de suicide) au titre de stimulants énergiques de la vie, preuve de son inextinguible amor fati (amour du destin).

Aphasique, dépourvue de poésie et d’imagination, la mauvaise littérature actuelle déborde de queues, de bites, de chattes

Intoxiquée par la marchandise et malade de la sexualité, confondues dans le terme de « marché », notre époque ne voit en Casanova qu’un consommateur effréné, un obsédé, un baiseur en série. Alors qu’il a besoin d’être amoureux pour faire l’amour (c’est son côté féminin), tombe amoureux très souvent (c’est toute sa magie), ne trouve aucun intérêt à la chose sans la constellation sensorielle qui la précède, l’entoure, la prolonge. Une délicatesse qui explique son absence de goût pour les orgies, la furtivité de ses rapports tarifés, et tout son art de jouir (beau titre de La Mettrie). Aphasique, dépourvue de poésie et d’imagination, la mauvaise littérature actuelle déborde de queues, de bites, de chattes ? Ne nommant jamais ces dernières qu’en métaphores convenues « sanctuaire », « temple de l’amour, Casanova dont on ignorerait à jamais la taille de son organe s’il n’avait décrit un « petit habit d’une peau très fine et transparente de la longueur de huit pouces (soit 21,6 cm) et sans issue, qui avait en guise de bourse à son entrée, un étroit ruban couleur de rose » - subjugue davantage le lecteur par ses suggestives descriptions de situations précises, concrètes. Comme, par exemple, cette suite (au sens musical du terme) de fellations : « Il lui vint l’envie de me manger, et elle se flatta peut-être de parvenir à m’avaler ; mais l’excès du plaisir qu’elle réveilla dans mon âme me distilla le c ?ur. Elle ne me quitta que quand elle fut convaincue de ma défaillance. Je me suis assis, et par sentiment de reconnaissance, j’ai collé mes lèvres sur la bouche délicieuse qui avait sucé la quintessence de mon âme et de mon c ?ur.  »

[...] Lichtenberg remarque qu’« il y a très peu de choses que nous pouvons goûter avec nos cinq sens à la fois  ». Allusion transparente à l’éteinte érotique vérifiée par Casanova au centuple. Autant dire que rencontres en ligne, coïts virtuels et robots sexuels mesurent l’ampleur de notre effondrement sensible. « Accoutumé à n’aimer qu’avec tous mes sens, écrit-il, je ne pouvais me livrer à l’amour me passant de l’ouïe.  » L’ouïe, dont il dit aussi que « sans la parole, le plaisir de l’amour diminue au moins de deux tiers » et la vue « le premier objet qui intéresse est la superficie ( ... ) et s’il enchante, il embrase » ; et l’odorat (l’odore de femina, de la femme « inondée par ses propres distillations  ») et le goût (« le baiser n’est autre chose qu’une expression de l’envie de manger l’objet qu’on baise  ») et le toucher. Et de même que « les plaisirs de l’amour sont l’effet et non pas la cause de la gaieté », pas d’allégresse sans la satisfaction effective, imaginée ou espérée d’autres plaisirs, à l’instar des soupers fins, bals, gains au jeu, vêtements luxueux, étoffes, parures, beaux logements, splendides équipages.

Sommes-nous assez joyeux, savants et sages pour entendre de ce vainqueur la raison joueuse ? Haïssons-nous assez la mort ? « j’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent, et je le dépensais, j’étais heureux, et je me le disais, riant des sots moralistes, qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre.  » Un constat radieux en forme de programme. Le seul que se promette un corps d’avenir.

Cécile Guilbert
Extraits de Un corps d’avenir, Transfuge N°53, Nov. 2011
Dernier livre paru : Sans entraves et sans temps morts (Gallimard, 2009).

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Débats amoureux de Casanova après un dîner romantique dans une alcôve avec sa maîtresse.
Eau-forte de Sylvain Sauvage

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Vu par Philippe Sollers

« On croit savoir qui est Casanova. On se trompe. On n’a pas voulu que Casanova soit un écrivain (et disons-le calmement : un des plus grands écrivains du dix-huitième siècle). On en a fait une bête de spectacle. On s’acharne à en fournir une fausse image. Les metteurs en scène qui se sont projetés sur lui l’ont présenté comme un pantin, une mécanique amoureuse, une marionnette plus ou moins sénile ou ridicule. Il hante les imaginations, mais il les inquiète. On veut bien raconter ses " exploits galants ", mais à condition de priver leur héros de sa profondeur. Bref, on est jaloux de lui, on le traite avec un ressentiment diffus, pincé, paternaliste. Il s’agirait plutôt de le concevoir enfin tel qu’il est : simple, direct, courageux, cultivé, séduisant, drôle. Un philosophe en action. »

Philippe Sollers
Casanova l’admirable

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(GIF) Le fantôme du château

Le voyageur, le lendemain, tôt, est impatient de prendre une voiture et d’aller à Duchkov, chez Casanova. Duchkov, c’est bien le Dux d’autrefois, là où est l’ancien château des Waldstein, dans lequel, pendant treize ans, Casanova a joué le rôle de bibliothécaire ? Là-haut, oui, sur la route d’Allemagne, vers Dresde ? C’est cela. Est-ce que, par hasard, Duchkov veut dire quelque chose en tchèque ? Mais oui, dit le chauffeur en anglais, c’est « the ghost’s village », le village de l’esprit, avec le sens de fantôme.

Ça promet.

[...]

Le voici enfin, ce village. Rien de particulier, sauf, en arrivant sur une place, le beau château baroque ocre et blanc, flanqué d’une église, posé comme par inadvertance en plein centre. C’est là.

Tout est désert. Mais soudain, des klaxons, des voitures lancées à toute allure, déboulant d’on ne sait où. C’est un mariage. Les gens du château sont partis il y a longtemps, on vient se marier chez eux. Le narrateur ne s’étonne déjà plus de rien, il sait qu’aujourd’hui est un jour spécial, qu’il y aura, ainsi, un certain nombre de signes, d’intersignes. Il s’agit donc d’une noce paysanne (et, comme par hasard, le narrateur a dans son sac de voyage un livre de Kafka intitulé : Préparatifs de noce à la campagne). Est-ce que la jolie mariée, grande et brune, accepterait, devant les grilles du château, de se faire photographier avec un voyageur français ? Son fiancé et son père n’y voient pas d’inconvénients ? Mais non, comment donc. Et tout le monde entre.

J’arrive donc chez Casanova pour un mariage.

Comme ça. Son château est devenu la mairie, on aurait pu s’en douter (mais cela étonnerait fort le comte Waldstein s’il était là, et encore plus le prince de Ligne). Ce qui est étrange, c’est que Giacomo a eu ici, très vite, une aventure trouble avec une jeune paysanne de l’endroit qui, dit-il, pour le servir, entrait à tout moment dans sa chambre. Elle tombe enceinte, on soupçonne cet étranger bizarre qui n’arrête pas d’écrire, il se défend, la colère populaire monte, encore une scène de Don Giovanni, enfin un coupable se dénonce (vrai ? faux ?), on marie les jeunes gens, l’incident est clos.

Ouf, on a eu chaud.

La noce attend le maire, je visite. L’appartement de Casa, transformé en musée, n’est pas très grand (deux pièces), mais pas mal du tout. Les fenêtres donnent sur la cour d’entrée et sur les statues qui la bornent (entre autres, un Hercule géant). C’est ici que monsieur le bibliothécaire, mal payé, mais la question n’est plus là, a écrit Histoire de ma vie, à raison de douze ou treize heures par jour (et par nuit). Du mobilier, il ne faut retenir, près d’une fenêtre, que ce fauteuil Louis XV, rose, dans lequel il est mort.

La jeune fille rousse qui sert de guide ne parle que le tchèque ou l’allemand. Un peu l’anglais tout de même (mais ce sont surtout des Allemands qui viennent voir la tanière du monstre). De toute façon, elle récite les banalités classiques. Beau château, beau parc, enfilades de salons bien entretenus, tableaux de batailles, portraits, lustres, meubles anciens (tout cela a dû être reconstitué après la guerre). Nous voici de nouveau dans la bibliothèque de M. le chevalier de Seingalt. La guide s’appuie contre les livres. Elle semble tomber, comme prise d’un malaise. Non, elle fait simplement jouer un déclic secret, elle pousse. Une porte dérobée s’ouvre donc, et, là... Non ? Si.

Une pièce à peine éclairée. Un mannequin de cire habillé « à la dix-huitième », avec perruque. Il est en train d’écrire, plume d’oie à la main, sur un bureau encombré de dossiers, sous une lampe rouge (présence réelle). Mise en scène musée Grévin. C’est lui ! Casa ! Le fantôme du château ! De l’Ancien Régime ! Ne faites pas entrer la mariée, surtout !

La guide est contente de son effet. Casanova empaillé dans un réduit obscur, il fallait y penser. On imagine la suite : le soir, le château nationalisé ferme. Plus personne. Là-haut, dans son cagibi, le vampire, immortalisé et bouclé, poursuit son travail de démoralisation sociale. Ces Tchèques ont une sorte d’humour.

On aimerait parfois que les murs puissent parler.

Ph. Sollers
Casanova l’admirable
, Folio p. 33-38

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(GIF) Où est le corps ?

Mannequin momifié, soit, mais où est passé le corps ? Pas à l’intérieur du château ou du parc, en tout cas, ni dans l’église fermée d’à côté. Alors ? « Plus loin, là-bas. » Où ça ? Dans les bois ? J’arrive près d’un lac sur lequel (les intersignes recommencent) se lève à l’instant un magnifique arc-en-ciel. J’en ai rarement vu d’aussi beaux. Je n’invente rien, bien entendu : ni le mariage, ni le fantôme cireux, ni l’arc-en-ciel dédoublé qui, maintenant, me guide. N’en jetez plus, c’est trop. Mais enfin, voici l’église Santa Barbara (fermée, elle aussi), sur la façade de laquelle (est-il encastré dans le mur ?) on peut lire la plaque suivante :

JAKOB CASANOVA VENEDIG, 1725 DUX, 1798.

Jakob pour Giacomo, Venedig pour Venise. Casanova a été enterré en allemand. Ph. Sollers
Casanova l’admirable
, Folio p. 38-38

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Photo de Philippe Sollers à Dux. en Bohème du Nord, où repose le corps du Vénitien.
Jakob pour Giacomo, Venedig pour Venise.
Photo coll. Ph. Sollers. Droits réservés. Dessin de Benoît Monneret

Nota : Si l’on peut voir dans le château Waldstein la chambre du Vénitien, le fauteuil sur lequel il était assis quand il mourut, en revanche sa tombe a disparu dans les années 50, à l’époque de la dictature communiste. Elle était à 14 pas sur la droite en partant du fronton de l’église paroissiale Santa Barbara. Un pas par année passée à Dux. Son protecteur y avait fait installer une énorme croix qui s’endommagea avec le temps et les communistes achevèrent le travail du temps en rasant le cimetière.
On raconte que les femmes se rendant à la messe ne pouvaient pas passer devant son tombeau sans que leur robe ne s’accroche aux reliefs usés de la pierre tombale. Ce qui faisait dire dans la petite communauté, que même mort Casanova ne laissait jamais les femmes en paix ! L’intérieur de l’église a brûlé pendant la seconde guerre mondiale. On ne voit plus que l’emplacement de la loge vitrée près du Maître-Autel où la famille Waldstein se tenait avec les plus importants de leurs gens. Casanova avait l’autorisation de s’y tenir pour écouter la messe quand le comte n’était pas à Dux (aujourd’hui aujourd’hui Duchkov). Il en parle dans les mémoires.

Une messe est dite à Venise , chaque année depuis 1798, pour la paix de son âme.

Crédit : Tramezzinima

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(GIF) Le corps écrit de Casanova

Pour Transfuge [10], Philippe Sollers, examine le corps écrit de Casanova. Et livre ses réflexions.
Propos recueillis par Vincent Roy :

Ph. S. : Revenons d’abord, si vous le voulez bien, sur ce qui s’est passé il y a très peu de temps. Pour la première fois, un texte écrit en français par un Italien de Venise arrive en France. j’en parle dans mon prochain roman, L’Éclaircie (qui paraîtra en janvier), et il se trouve que j’étais là. La séquence est extraordinaire parce que le corps dont il est ici question est bien un corps écrit. Casanova, en dehors du manuscrit (petite écriture noire, fine, serrée), a fait délirer tout le monde. C’est une légende.

V.R. : CETTE LÉGENDE VISE, À L’ÉVIDENCE, L’ÉVACUATION DU CORPS DE L’ÉCRIVAIN.

Oui précisément, cette légende a voulu qu’on le prive de son corps écrit, c’est-à-dire de son corps réel. Je poursuis mon histoire : le manuscrit arrivait donc pour une transaction au ministère de la Culture, j’étais un peu en avance.je me promenais du côté où Diderot avait l’habitude de rencontrer Sophie Volland (sur le banc d’Argenson). Il y avait une cinquantaine de personnes dont beaucoup de photographes et de cameramen. Le manuscrit était présenté sous vitrine. Le moment était particulièrement émouvant puisque le corps même (corpus) de Casanova se trouvait là, constatable ! La transaction était assurée par le descendant allemand des éditions Brockhaus (c’est tout un roman) : il venait se faire remettre un chèque de sept millions et demi d’euros en présence du ministre de la Culture. Il y avait des discours... Et voyant que j’étais dans la salle, le ministre va jusqu’à dire, dans un mouvement hallucinatoire, qu’après tout, le fils de Casanova — ou son petit-fils, ou le petit-fils du petit-fils de son petit-fils... —, est là. Bref, inutile de vous dire que la précipitation des photographes sur le manuscrit, autrement dit sur un objet d’une telle valeur monétaire, les empêchait de s’interroger sur la langue même qui se trouvait sous leurs yeux. Or, c’est indubitablement du français, l’un des plus beaux qu’on ait écrit. Ce qui signifie que ce corps italien est en réalité un corps français. Voilà qui provoque des soucis historiques considérables.

Des photos, des images, un chèque donc ! La scène était emblématique. Magnifique. Je voyais, de loin, Diderot s’éloigner sous les arbres avec ses pensées qui sont ses catins. Le fou rire sombre, « tourbillon d’hilarité et d’horreur  », qui m’a envahi, vous le retrouverez dans mon prochain roman où le narrateur fait, au cours de cette transaction (ô hasard, ô destin !), une rencontre qui va s’avérer pour lui capitale.

UNE FEMME ?

Évidemment. Bon, le manuscrit était payé par un donateur anonyme dont on peut penser qu’il s’agit d’une grande entreprise française qui a trouvé là le moyen d’apurer un peu ses comptes. Mais une question vient : y a-t-il quelque chose à lire sous le nom de Casanova ? Sinon, vous avez des produits de beauté, des restaurants, le carnaval... jusqu’au film de Fellini, lequel est une ?uvre de propagande pour éviter cette question centrale qui est celle du corps.

La haine profonde que suscite aussi bien l’écriture de Casanova — ce français-là —, que ce qu’il raconte — la façon qu’il a de faire avec les femmes —, est merveilleuse : c’est une humanité qui s’agite contre, c’est le XIX" siècle à travers les âges... Rien, en somme, ne s’est passé sur cette question du corps « dépensé et pensé  ». Vous connaissez la devise de Casanova (laquelle est d’une étrange beauté) ?

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Portrait de Casanova par Johann Berka (1878)
(c) Photo AKG Paris, en couverture de l’édition Folio.
Casanova l’admirable, sur amazon, ici.

SEQUERE DEUM (SUIVRE LE DIEU).

Le « d » est minuscule. Le dieu. Qu’est-ce que c’est que le dieu ? L’occasion, la surprise, le hasard, la rencontre, le fait que le temps brusquement prend une autre dimension ?

C’EST UNE EXPÉRIENCE CORPORELLE.

En effet. Et cette expérience est incessante. Comme disait Kafka, en parlant, lui, de Dieu avec une majuscule, « 

Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi je dois ». Le dieu, au sens grec, est aussi possiblement une déesse. C’est ce que Heidegger nous explique dans son Parménide. Parménide suit le dieu, il suit son désir et il arrive jusqu’à la déesse Vérité (et non la déesse de la vérité). Celle-ci l’accueille de façon bienveillante. Il est fort possible que le narrateur — si je puis dire —, de Parménide ait, comme le disait Casanova de lui-même, le « suffrage à vue  »,

Le dieu ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce que ça parle encore à nos contemporains ? Le dieu n’est pas filmable. Le dieu n’est pas photographiable. Le dieu peut se lire uniquement à la façon qu’il a de se manifester, c’est-à-dire non pas par une injonction, un commandement (comme le Dieu majusculaire), mais en faisant signe, en étant furtif, en suggérant.


SI LE DIEU FAIT SIGNE, ENCORE FAUT-IL QUE SON SIGNE SOIT PERÇU, CE QUI SUPPOSE UN CORPS HYPERSENSIBLE À CETTE MANIFESTATION.

Oui, un corps capable de recevoir le signe du dieu. Il y a, sur cette question, une phrase magnifique de Heidegger dans son Parménide : « Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur dans l’éclaircie de ce qui vient en présence ». Qui est capable de regarder vers l’intérieur quand quelque chose se manifeste comme « clairière »  ? ... Une femme est parfois une clairière. Quelqu’un aurait pu prendre aussi Sequere deum comme devise : c’est Manet. J’ajoute que le Dieu (majuscule) risque d’être aussi un dieu suprême en méchanceté. Il n’est pas dit que ce Dieu soit bon : il faudrait quand même — bien qu’il soit mort, dit-on —, s’en a percevoir, un jour, à propos du corps humain.
Mais voyons : qu’est-ce que présage la disparition du dieu, celui de la chance ?

DISPARITION DU DIEU OU DISPARITION DES CORPS SUSCEPTIBLES D’ENREGISTRER LES SIGNES DU DIEU ?

Eh bien, c’est la même chose. Ce qui se manifeste par le fait qu’on peut toujours parler à côté de ce corps italien-français en tant que démonstration écrite. Preuve. Je revois encore la séquence, l’agitation des cameramen, les discours convenus, le chèque : ça dit tout. En somme, il faudrait regarder de façon profonde ce qui s’est passé entre la France et l’Italie, autrement dit sur la merveille européenne qui a pu susciter, pendant trois ou quatre siècles, une énergie physique et symbolique comme un miracle — supérieur, dit Nietzsche, au miracle grec.

LE CORPS DE CASANOVA N’EST-IL PAS SCANDALEUX PARCE QU’IL N’EST PAS PLAINTIF ?

Si vous allez fouiller dans les librairies ou que vous lisez la presse dite littéraire, vous verrez qu’à n’en plus finir, ce ne sont que jérémiades, embarras sexuel et autres plaintes, en effet. Le corps se plaint de ne pas avoir de bons rapports avec lui-même et avec ce que l’on appelle, de façon très lourde, la sexualité. Mais je vais vous dire ce qui est le plus scandaleux chez Casanova - et qui, bien entendu, n’est jamais évoqué. C’est son apologie de l’inceste. Voilà quelqu’un qui vous déclare qu’il n’a jamais compris pourquoi c’était un objet de tragédie et que, a contrario, rien ne lui semble plus naturel. C’est inadmissible ! Évidemment, il ne parle pas de séances en HLM, d’histoires de pédophilie, d’enlèvements d’enfants que vous lisez chaque jour dans les journaux, ni même de personnalités politiques (de pouvoir) qui se précipitent sur la moindre proie sans même demander la permission de monter à bord — ce qui est une infirmité de langage.

Voici ce que Casanova écrit dans Histoire de ma vie. Lucrezia est la mère de Léonilde qui est la fille de Giacomo. Dans une grotte, Lucrezia laisse ensemble la fille et le père en leur recommandant de ne pas « commettre le crime ». Ces paroles, suivies de son départ, firent un effet tout contraire au précepte qu’elle nous donnait. Déterminés à ne pas consommer le prétendu crime, nous le touchâmes de si près qu’un mouvement presque involontaire nous força à le consommer si complètement que nous n’aurions pu faire davantage si nous avions agi en conséquence d’un dessein prémédité dans toute la liberté de la raison. Nous restâmes immobiles en nous regardant sans changer de posture, tous les deux sérieux et muets, en proie à la réflexion, étonnés, comme nous nous le dîmes après, de ne nous sentir ni coupables, ni victimes d’un remords. Nous nous arrangeâmes, et ma fille, assise près de moi, m’appela son mari en même temps que je l’ai appelée ma femme. Nous confirmâmes par de doux baisers ce que nous venions de faire, et un ange même qui serait alors venu nous dire que nous avions monstrueusement outragé la nature nous aurait fait rire  ». Casanova dit qu’il a eu un enfant avec sa fille. Ce sera un fils qui pourra déclarer plus tard : « je suis le fils de la fille de mon père », cela ressemble étrangement à la formule théologique concentrée par Dante à la fin de son Paradis : . C’est le fil rouge du texte de Casanova, dont la liberté est à ce prix.

La société - qui a pris la place de Dieu avec une majuscule -, est faite pour empêcher que ce signe parvienne à quelqu’un. Écoutez ceci : Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son maitre avant de disparaître.

« ...mon esprit et ma matière ne font qu’une seille substance  ». Voilà le corps de Casanova.

Trouvez-moi quelqu’un qui serait convaincu, en vérité, que son esprit et sa matière ne sont qu’une seule substance !

LE VOILÀ, L’HOMME DE L’AVENIR !

Oui, à supposer qu’il soit tout de suite dans un temps qui n’a pas à attendre l’avenir. À condition donc que ce corps-là soit intégralement habité par son passé, qu’il soit en même temps qu’il ait été, et que, par conséquent, l’avenir n’étant qu’un troisième terme, il en ait trouvé un quatrième. C’est une quatrième dimension qui comprend les trois autres. Regardez Picasso. Nous vivons une époque rétrécie. Dans la souveraineté de la technique, tout le monde est plus ou moins affolé par une économie de plus en plus restreinte. Les milliards s’envolent, l’être humain ne voit plus que sa petite proximité rentable. Il perd son temps au fur et à mesure que le temps change de nature. C’est une mutation.

MALGRÉ TOUS CES OBSTACLES, LE DIEU PEUT-IL SURGIR ?

Dans cette histoire, dite physique, pour que le dieu surgisse, il faut être deux. Sans quoi, le dieu s’éclipse car il évite le forçage comme le calcul. Il est splendidement gratuit, d’où le scandale.

IL FAUT ÊTRE DEUX. DONC LE DIEU FAIT DEUX FOIS SIGNE.

Oui. Mais s’il fait signe, ce qui est mis en jeu est de l’ordre du 4. Car, à l’inverse de la bouillie qu’on nous sert, le masculin d’un homme ne sera jamais le masculin d’une femme et le féminin d’une femme ne sera jamais celui d’un homme. C’est par ce 4-là que le dieu fait signe de manière imprévue.

FAUT-IL ENCORE QUE LE DIEU FASSE SIGNE DANS L’INSTANT.

C’est ça. Mais écrivez-le « ins’temps », Dans l’instance. Le corps a ainsi son passé et son avenir dans son présent.

Crédit : Transfuge Nov. 2011 (extrait)

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Giacomo Casanova faisant le portrait de sa maîtresse allongée langoureusement nue sur un sofa
Eau-forte de Sylvain Sauvage (1888-1948) pour les Mémoires de Giacomo Casanova.(détail)

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Vu par Chantal Thomas et Valérie Cadet

Casanova mais pas Don Juan...

Don Juan est une figure romanesque, que l’on connaît grâce à la comédie de Molière et à l’opéra de Mozart. C’est un héros du plaisir masculin et du plaisir à faire souffrir. Casanova, lui, n’est pas un personnage, il s’est créé lui-même et il est l’inventeur de son propre mythe. « Ma matière, c’est ma vie », écrit-il. Dans le jeu de la séduction, à l’inverse de don Juan, il accepte d’être subjugué par l’autre, de vaciller, de perdre pied. Il ne refuse pas l’amour, même si, in fine, il lui préfère son propre mouvement : « J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré la liberté. »
Chantal Thomas
Extrait interview par Emmanuel Hecht (L’Express), publié le 28/07/2011

Libertin mais pas débauché...

Le débauché ne croit ni au principe de plaisir, ni au jeu, ni aux saveurs, ni à l’harmonie auxquels l’hédonisme du libertin aspire. Le débauché est dans la précipitation et l’indélicatesse, c’est un homme qui chute.
Chantal Thomas
ditto

Le corps du délit

Le corps du délit ? Une lucidité trop aiguisée sur les illusions et les impostures de son temps, une appétence déraisonnable, un postulat en faveur de la jouissance, ici et maintenant : « Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie, résume Casanova ; rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. »
Valérie Cadet
Le Monde 03/03/2000

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Un soir au musée : Histoire de ma vie

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Sollers : « Le cinéma en a fait un mythe façon Don Juan »

Par Sébastien Le Fol Le Figaro, le 27/11/2011

Auteur d’un Casanova l’admirable (« Folio », Gallimard), Philippe Sollers se passionne depuis longtemps pour l’aventurier vénitien. Les péripéties du manuscrit d’Histoire de ma vie seront d’ailleurs évoquées dans son nouveau roman, L’Éclaircie, à paraître le 5 janvier prochain.

LE FIGARO. - La Bibliothèque nationale de France expose le manuscrit d’Histoire de ma vie, de Casanova. Que représente ce texte ?

Philippe SOLLERS. — C’est avant tout un grand texte de la littérature française. Casanova en entame l’écriture à l’âge de 64 ans, en 1789. Il est alors en exil à Dux, en Bohême. Deux ans plus tôt, il a été le témoin de l’arrivée de Mozart et de Da Ponte à Prague pour la représentation de Don Giovanni, et il a participé à l’écriture du livret. Quand il se met à Histoire de ma vie, il est déprimé, il sent que l’on va changer de monde. S’il pense que la Révolution française était inévitable, il condamne la Terreur. La rédaction de son catalogue va l’occuper treize heures par jour pendant neuf ans. C’est un texte vivant et passionnant. Casanova s’y affirme comme un écrivain de tout premier ordre, comme Voltaire et Laclos.

Qui était vraiment Casanova ?

L’une des personnalités les plus prestigieuses des Lumières, un éminent représentant de la philosophie française. Sait-on qu’il a traduit L’Iliade, fait des recherches en mathématiques ? C’était également un espion chargé de missions secrètes et un grand joueur.

Et pourtant, la postérité n’a retenu de lui que le trousseur de jupons...

Le cinéma en a fait un mythe façon Don Juan. Quel malentendu ! C’est le sort, hélas, que l’on réserve au XVIIIe siècle. Qu’est-ce qu’on lui reproche, au fond ? D’avoir raconté sa vie sexuelle diversifiée. Il est miraculeux que son manuscrit ait survécu à la pudibonderie régnante.

Aurait-il du succès auprès des femmes d’aujourd’hui ?

Casanova avait un grand respect pour la liberté des femmes. Il a connu des amours très fortes. Grand et beau, il bénéficiait du « suffrage à vue ». Certaines femmes ne dédaignent pas le suffrage à vue... Souvent caricaturé, son libertinage est avant tout une philosophie. Dans la préface à Histoire de ma vie, il parle même de Dieu. Il se lance dans une apologie très singulière de la prière. Casanova était contre le désespoir qui tue.

La France n’entretient-elle pas un rapport ambigu avec cet Italien ?

Il y a une gêne considérable à son égard. Il symbolise le complexe français à l’égard de l’Italie. « France, mère des arts... », c’est une plaisanterie ! Que cet Italien, vénitien de surcroît, ait écrit aussi génialement en français, cela passe mal.

François Mitterrand vous en parlait avec des trémolos dans la voix. Pourquoi fascine-t-il autant les hommes politiques ?

Ils se demandent sans doute comment on peut séduire sans user de la domination du pouvoir. Casanova a toujours été indépendant et libre.

[1] Transfuge, novembre 2011

[2] Ou casin (note pileface).

[3] Folio p.119

[4] l’actualité de 1998, l’année de publication de Casanova l’admirable

[5] Preuve que G. Casanova recherchait la qualité plus que la quantité... comparé à un Simenon qui, lors d’une d’une discussion avec Fellini, aurait estimé avoir « connu » 10.000 femmes, dont environ 8.000 prostituées !

[6] Folio, p.44.

[7] Ses parents sont de simples comédiens. Son titre de Chevalier de Seingalt ajouté à son nom correspond à un nom de plume, un de ses pseudos. (note pileface)

[8] Folio p.46

[9] Casanova, Un corps d’avenir, Transfuge N°53, Nov. 2011.

[10] Nov. 2011

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