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Bacon en mille mots par Jean-Hugues Larché

D 8 juin 2024     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


BACON EN MILLE MOTS

Strates de Bacon

Atelier du 7 Reece Mews, London


Atelier de Francis Bacon, 7, Reece Mews, London.
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L’escalier raide à deux rampes
Une en corde épaisse l’autre à peinture écaillée
Sur le palier la porte entr’ouverte est peinte sur une demie hauteur
Taches noires roses bleues et multicolores

En entrant dans la pièce les longs pinceaux dressés en épis
Le grand miroir rond moucheté comme une mantille
Des pigments alignés d’autres pinceaux en épis
(Le peintre ne les nettoie jamais)
Pots des tubes des rouleaux des boîtes vides
Bois bouteilles de détachant livres chaussures
Journaux documents papiers divers chiffons

Ce désordre est sublime

Un large puis de jour
L’ampoule nue y pend jointe à sa tirette
Sur l’amas d’objets un carton vide de Scotch Vat 69 une vingtaine de toiles retournées contre les parois
Une haute pile de livres au sol
Coulures de peinture noire à l’extrémité d’un long radiateur mobile
Nombre de photographies éparses
Des portraits noir et blanc de Georges Dyer
dont une en slip
Mick Jagger à la guitare
Photo couleur de Giacometti assis souriant dans le tiroir ouvert
Une planche contact de lutteurs gréco-romain
renversés sur le dos à l’instant de leur chute
Un carton rempli de photos découpées ou écornées

Des noms apparaissent sur quelques couvertures
Velasquez Seurat Rodin Edward Munch
Des titres d’ouvrages
L’esquisse Le temps des fiacres History of Photography
Cartons vides de champagnes
Comtes de champagne Tattinger Blanc de Blanc Le Mesnil Grande cuvée Krug

Comment habiter le trop plein avec nonchalance


La matière empilée et la forêt de pinceaux semblent en attente de la venue du chamane
La dernière grande toile comme un écran dans l’atelier saturé
Un rectangle tracé délimite la demie hauteur du plan
Où des personnages esquissés s’enlacent près d’un autoportrait peint

Du vif fatras émerge l’image sobre

Tous les murs et portes transformés en palettes d’essai de couleurs
Rouges roses fuchsia bleus clairs en tâches arrondies disparates
Floraison franche de ces murs et de ces portes

Les fresques de couleurs décorent la pièce en monticule
Une table surencombrée d’épaisses et de vieilles superpositions de couleurs
D’un nombre incalculable de tubes inusités ou utilisés
D’une caisse de Médoc Begadan dans son recoin
De quelques assiettes empilées servant aux mélanges
Un tournevis tordu
Une dizaine de toiles transpercées
Des lambeaux de vêtements

Le tout est recouvert d’une fine poussière orange et rose
(Couleurs favorites du peintre)

Cachées et oubliées dit John Edwards des liasses de billets et une montre dans une chaussette
Dans la cuisine sobre et rangée
Une longue frise de reproductions punaisées des toiles du peintre
En vis à vis une baignoire et un lavabo
La chambre est simple son puis de jour est occulté
Trois ampoules à tirette pendent
alignées Lit à couverture rose et ventilateur

Eschyle Shakespeare Yeats Wilde T.S. Eliot Pound en auteurs de prédilection

L’atelier de South Kensington est occupé par Francis Bacon de 1961 à 1992
Reconstruit à l’identique en 1998 à la Hugh Lane Gallery de Dublin

La consternation est quasi générale face à ce merveilleux taudis qui n’est pas n’importe lequel

Ces strates ne me sortent plus de l’esprit


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Bacon sur l’étal

D’abord l’horreur, le rejet, la monstruosité. Les ténèbres, les cadavres gris sur gris. Un parapluie dans la boucherie bordélique. Des petits monstres humains à mâchoire ouvertes et dents acérées sortent des visages. Un Pape des plus innocents, subit l’irradiation atomique où la chaise électrique. Tous les personnages ont les visages qui ont implosés sous la charge explosive du monde. Leur chair est en lambeaux, en strates visibles. Cette couleur est paradoxalement attractive. L’attaque nucléaire a eu lieu et saccagé la beauté de chacun. Seule lui est rendue celle de sa monstruosité. Cette beauté terrible autant s’en servir pour faire œuvre. Mais est-ce le monde qui est ravagé ou les corps qui sont d’avance pétri d’angoisse ? Les humains subissent cette déflagration vécue ou à venir. Celle-ci peut faire œuvre.

Il n’est dès lors plus possible de recréer le vivant qu’à partir de sa monstruosité. Des copulations dans le vif de leur violence apparaissent fantomatiques. Un amant d’ailleurs, George au nom de mourant, est totalement disloqué dans son mouvement. Idem pour Isabel ou pour Henrietta. En autoportrait aussi, la déformation est une esthétique des fuyantes té¬nèbres. La violence des êtres et du temps ne peut se représenter qu’avec un polissage absolu de la peinture. Sur fond implacablement uni, technique irréprochable de précision de ces anatomies disséquées. Un cardinal trône entre deux quartiers de bœuf. Le monde est une boucherie féerique radiographiée cliniquement par Bacon. De la mystique à la viande Ba¬con se paie une tranche de peinture qui effare nos yeux ne pouvant supporter cette crudité à ciel ouvert, cette mise à nu de notre pulsion intérieure.

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Fond d’arène


Etude_de_taureau, 1991
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La bête fantomatique
Campe la toile vide
Indéfini garde distance
Coulisses de toril
Ténèbres en double noir
Arrière aspiré lâche
Rage de poussière
Pattes avant rivées
Une esquissée
Palissades d’ivoire
Piano deuil de clarté
Orphée retourné d’enfer
Corne à lame tombante
Terrible esse d’échine
Accrochera l’adversaire
Oreste non absout
Vide violent de trame
Ultime autoportrait

Étude de taureau, 1991 (retrouvé en février 2016)
Vu le 24 décembre 2016 au Guggenheim Bilbao

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RhinocéLeiris


Portrait de Michel Leiris, 1976
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Cyclope frappé d’un regard focal
Os de joue scarifié en impression d’Afrique
Oreilles en écouteurs col blanc veston bleu vert
Crane corne museau empreints dans le tissu
Rhinocéros de l’ombre à reflets d’ecchymoses
Insistant au miroir une scission faciale

Portrait de Michel Leiris, 1976

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Manège funèbre


Bacon, Étude pour une corrida no 2, 1969
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Étude pour une corrida, n°2

constitue la version la plus aboutie des trois compositions réalisées par l’artiste sur le thème de la corrida. Un thème qui a pu lui être suggéré par son ami, l’écrivain Michel Leiris, auteur d’ouvrages sur la tauromachie, ou encore par Pablo Picasso, artiste auquel Francis Bacon s’est souvent référé dans son œuvre.

Michel Leiris sur la corrida

VOIR AUSSI
Cerclée d’aplats ocre et terre
la scène est mise en tube
Laboratoire d’un cirque vertical
aux noctambules de points perdus
Face torve du torse torero
en siamois ventriloque de la bête
Cape blanche transfusée du rouge
giclures sonores de mort qui tourne
Reflet d’animal en chute fatale
cornes désarticulées pattes groupées
L’échine en ondulation de murène
la violence vrille en siphon

Etude pour une corrida N 2, 1969

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Passe introspective


Bacon, Esquisse pour un autoportrait, 1976
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Esquisse pour un autoportrait

« Je n’aime pas particulièrement mon visage, mais c’est le seul que j’ai tout le temps à ma disposition »


Francis Bacon

Face vrillée sur miroir noir Chair
empilée de thorax abdomen
Entrelacs de jambes viande et os
Trou de sphère d’isolé en cage Artère
saignant l’organe innommable

Esquisse pour un autoportrait, 1976

Jean-Hugues Larché, 2020

Les Cahiers de Tinbad N°16

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Francis Bacon sur pileface

Jean-Hugues Larché sur pileface

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A propos de Francis Bacon et son autoportrait, 1976

Francis Bacon (1909-1992),

Autodidacte, Francis Bacon apprit auprès des autres peintres les rudiments du métier forgeant bientôt ses propres recettes non conventionnelles, mêlant au pigment de la poussière, du sable, de la peinture pour automobile, des caractères Letraset et du pastel. Il joue avec la virtuosité des mélanges les plus improbables.

Son œuvre est aussi le résultat d’une consommation boulimique d’images provenant des domaines les plus divers (planches anatomiques, photographies d’Eadweard Muybridge, ouvrages sur les spectres et les ectoplasmes, traités de radiographies, documentation sur la viande et les abattoirs, photomatons).

Il exécuta de nombreux autoportraits pendant les trente dernières années de sa vie, utilisant notamment les clichés réalisés par ses amis photographes.
Pour lui, c’est le mouvement qui « pense » et « montre du corps » aidé par la peinture à l’huile, assez fluide pour suivre ou chercher ses propres passages, bien que limité par le savoir gestuel de l’artiste.

L’image est fixe, encadrée et pourtant elle se défait. Sensible aux métaphores du monde, elle perd sa configuration véritable, comme sur les clichés radiographiques étudiés par Bacon, où les déformations provoquées volontairement mettent en évidence des éléments habituellement peu visibles. L’anamorphose comme le précise Jean-Louis Schefer est le lieu et l’objet même de la peinture de Francis Bacon qui définit sa propre modernité, entre figuration et abstraction, le corps et l’espace, la figure et le mouvement.

La force de cet autoportrait, entre gueule cassée et miroir psychologique réside dans la puissance du trait et l’application corrosive des couleurs, suggérant une réflexion plus vaste sur la fragilité de l’être .

Francis Bacon occupa pendant trente ans un atelier situé dans le quartier de South Kensington à Londres. Cet atelier point d’ancrage de sa peinture , véritable fouillis, contenait des livres, des centaines de photographies d’opérations chirurgicales, de nus masculins et de viande crue, des photographies de presse, reproductions de tableaux, le livre de Muybridge sur la décomposition du mouvement humain, un autre sur les maladies de la bouche... les documents qui l’intéressaient étaient aussitôt découpés, collés sur des cartons ou des couvertures de livres, pour être livrés au chaos environnant avant d’être assimilés, « broyés » et « transformés » dans sa peinture.

Ainsi que le raconte Hugh Davies « l’atelier qui est parallèle à la chambre à coucher ( …) est un petit espace sans fenêtre, encombré par une accumulation de tubes de peinture jetés, de pinceaux, de magazines et de chiffons. Les seules sources de lumière sont un rayon provenant d’une verrière carrée et deux ampoules nues pendant du plafond. Une multitude d’ustensiles, des éponges Brillo aux pulls en cachemire, qui ont été employés pour appliquer de la peinture, repose parmi les débris. (…) La seule fenêtre de la pièce est en fait masquée par un amas de toiles stocké derrière le chevalet (…) on observe sur certains murs et sur la porte qui lui servent de palette, ce qu’il appelle ironiquement ses « rares images abstraites » [1]

La Tate Gallery ayant refusé d’abriter l’atelier du peintre, celui-ci a été démantelé avec l’aide d’archéologues et remonté à la Hugh Lane Gallery à Dublin où l’on peut le voir aujourd’hui.

© Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / Claude Almodovar / Michel Vialle


[1extrait du reportage sur Francis Bacon réalisé en 1985 par David Hinton pour le South Bank show, London Week-End Television

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