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Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, de Pascal Quignard

Date de parution 05/01/2024

D 11 février 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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« Il y a deux offenses, l’une à la sexualité, l’autre à l’amour. Tourner en dérision la passion, tel est peut-être le mal. Dans tous les cas, tel est le véritable maléfice : cette malédiction infligée au jardin, à l’origine, au bonheur.
Cette part qui devient maudite, immédiatement efficiente, est pour moi incompréhensible. Pourquoi les hommes et les femmes quittent-ils le paradis pour lui préférer le malheur, une main sur les yeux, pour ne pas voir, l’autre main sur la bouche, pour ne pas dire ? » Pascal Quignard.

Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour
Pascal Quignard

« Naissant, ne parlant pas, sans force, projeté dans les airs, nu, pleurant, surgissant dans l’orée du soleil... » Qu’est-ce que les anciens Romains entendaient par enfance ? Pourquoi, chez les anciens Grecs, le premier des dieux est-il Chaos, avant même le ciel et la nuit ? Qu’est-ce que le sommeil ? Qu’est-ce qu’une énigme ? Que veut dire Tirésias dans sa réponse alambiquée sur l’immense plaisir que ressentent les femmes ? Quelle est l’origine du mot sex ? Qu’est-ce qu’un fantôme ? Une sirène ? La Lorelei ? Psychè ? Hérô ? Comment la vie intra-utérine se prolonge-t-elle dans la vie atmosphérique sans y trouver de fin ? Pourquoi l’expérience humaine serait-elle bornée par le langage alors qu’il lui a fallu l’apprendre ? En quoi son destin serait-il voué à la vie en société ?

Avertissement
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Je n’ajoute rien de substantiel à Freud ni à Ferenczi. Les Trois essais sur la théorie sexuelle de 1905, comme Thalassa au lendemain de la Grande Guerre, sont des livres bouleversants et, à mes yeux, insurpassables. L’étude d’Éric Marty, Le Sexe des modernes, qui couvre les cent quinze années qui suivent, est extraordinairement précise, circonstanciée, argumentée, puissante. Dans le même temps elle permet d’affirmer que la théorie sexuelle que Freud et Ferenczi mirent au point dans les toutes premières années du XXe siècle – l’un en en redéfinissant l’ontogenèse, l’autre en la replongeant dans la phylogenèse – demeure la plus coriace, la plus aguerrie, la plus téméraire et, à certains égards, la plus sauvage qui ait été conçue. Georges Dumézil, pressé par la fatigue et par l’âge, à l’extrême fin de ses jours, recourut à un stratagème. Il rassembla sous forme de résumés de problèmes les recherches qu’il n’avait pas eu la force de mener à bien. Hélas il se trouva mécontent de ces deux volumes que l’absence de durée lui avait arrachés. Je fis un compte rendu dans un magazine qui apaisa peut-être un peu son dépit. C’est du moins ce qu’il prit le temps de m’écrire avant que la mort le saisisse le 11 octobre 1986. Je vais faire exactement comme il fit. J’aligne les dossiers qui sont restés ouverts et qui n’aboutiront pas. Je ne pense pas que les questions d’érudition qu’ils traitent importent pour l’histoire de la psychanalyse, ni pour la pensée en général. Les poser cependant est une joie. Toute étude est une joie. Et ils forment aussi, sans que je l’aie concerté, une suite de miroirs où se reflète ce que j’ai vécu ou du moins ce que j’ai souhaité vivre sans que personne n’en soit importuné, ni même n’en soupçonne le bonheur. Quant à la nécessité de cet ouvrage, quant à tous les termes akkadiens, sanskrits, hittites, grecs, latins, norois, saxons, celtes, allemands, hongrois, anglais, français qu’il décompose lettre par lettre, racine par racine, quant à l’horizon de la réception qu’il peut espérer, je fais comme les anciens Romains : j’abandonne les suffrages aux centuries prérogatives. Ma curiosité, mais surtout mon angoisse, l’élan de son élancement, une certaine forme de pas de côté face à l’horizon externe mais aussi face à toute attente au fond de moi, ont suffi, tout le long des années, et même au cours des dépressions, à concentrer mes recherches et à borner ma vie. Je laisse aux citoyens et à leurs solidarités le fossé, le mur, la trompe pour déclarer leurs guerres ou pour sonner ce qu’ils croient être leurs victoires, le pont-levis qu’on soulève, les portes qu’on referme, les barbelés qu’on dresse, le drapeau qu’on brandit, les interdits que les lois sans cesse renouvelées programment, la ferveur de l’agroupement, l’acclamation communautaire qui cherche à amplifier ses hurlements, les commandements que le dieu dicte dans ses Tables. Le crépuscule désormais est la seule censure que mes yeux reconnaissent. Un rivage depuis tant d’années a cerné mon errance. Il l’a même contentée. C’est la rivière et la nature qui l’ont creusé bien avant qu’il y ait eu des hommes. Le bourdonnement de l’eau qui passe est si doux à ceux qui s’en vont. C’est un tel chagrin de mourir.

LIRE UN EXTRAIT

Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il vit à Paris. Il a écrit entre autres Vie secrète, Le sexe et l’effroi, La nuit sexuelle, Angoisse et beauté, L’amour conjugal, Dans ce jardin qu’on aimait, L’amour la mer, Les Heures heureuses.

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Pascal Quignard - Pascal Ito.

Pascal Quignard, écrivain : "Quand on s’aime, il faut éviter le langage"

Midi Culture. Vendredi 12 janvier 2024

L’auteur Pascal Quignard a bâti une oeuvre érudite et sensible. Avec "Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour", il poursuit sa réflexion sur la sexualité et la relation amoureuse et nous parle d’art, de masochisme, ou encore de sirènes...

Avec Pascal Quignard, écrivain, violoncelliste

Pascal Quignard a construit un édifice romanesque et intellectuel complexe, méditatif, poétique.
Une œuvre difficile à définir, traversée par des thématiques qui reviennent, de la question de l’origine à celle de la mort, qui passe par l’étymologie et les langues anciennes, et qui procède par fragments.

En témoigne le cycle du Dernier Royaume, qui s’ouvre en 2002 avec Les Ombres errantes, publié chez Grasset, et dont le volume XII, Les Heures heureuses, paraissait en 2023 chez Albin Michel.
Avec Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, paru le 5 janvier au Seuil, Pascal Quignard poursuit une réflexion commencée avec des ouvrages comme Le sexe et l’effroi (Gallimard, 1994).
Dans ce livre qui se penche sur des figures légendaires comme les sirènes ou la Lorelei, mais aussi sur l’art, le contrat sadomasochiste, le chaos, La Boétie, l’enfance ou la psychanalyse, il s’intéresse à l’amour et à la sexualité.
Il relie ainsi le rêve, la pulsion, ou encore l’indocile, et les oppose au monde du langage et du social.

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Se méfier du langage

Je suis quelqu’un qui se débarrasse peut-être du langage” nous dit Pascal Quignard.
Il distingue les écrivains qui adorent le langage, ceux qu’il nomme les puristes “qui sacralisent les mots qu’ils emploient”, des personnes qui, comme lui, n’aiment pas le langage.
Pour écrire, en dépit de cela, Pascal Quignard recourt au silence, lui qui se dit plus lecteur qu’écrivain : “en lisant, je me tais aussi”.

L’amour se passe de mots ?

Aux “je t’aime” et autres verbiages de l’amour, Pascal Quignard préfère le fait d’aller marcher avec l’autre, de regarder la mer ensemble, de se prendre la main, de “s’aimer sans parler”.
L’entente au quart de tour, pour moi, c’est le sommet”.

Extrait sonores :

Archive de Roland Barthes tirée de l’émission Le masque et la plume, 21/05/1977
Archive de l’émission Nuits magnétiques, 01/04/1992
Extrait du Tombeau sur la mort de Monsieur Blancheroche de Johann Jacob Froberger

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Statue de la Loreleï,
près Saint-Goarshausen en Allemagne
©Getty - De Agostini

Promesse des étreintes, entretien avec le romancier Pascal Quignard

L’Entretien littéraire de Mathias Enard. Samedi 3 février 2024.

Alors que paraît "Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour" aux éditions du Seuil, Pascal Quignard dévoile ce récit où se mêle poésie, mythe, psychanalyse et approche historique pour évoquer l’étreinte sexuelle.

Avec Pascal Quignard, écrivain, violoncelliste

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L’invité du jour

Mathias Enard reçoit le romancier Pascal Quignard alors que paraît Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour aux éditions du Seuil.

À lire aussi : Pascal Quignard en son royaume Le Book Club 58 min

Se contempler comme n’ayant pas encore été

Pour ce qui est des lignes de force de Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, on retrouve ce qui se joue du sexuel dans l’origine, pour l’indépassable qu’il y a dans le moment de l’engendrement, ainsi que la façon dont la psychanalyse fait le récit de ce moment, l’envisage et d’une certaine façon, le code et le décode dans la littérature.

Pascal Quignard rapporte cette quête : "J’ai écrit pour être immergé dans ce que je ne savais pas, pour que le temps passe plus vite que moi-même", et ce goût pour la contemplation. Il poursuit : "Il y a quelque chose de profondément fou dans la naissance elle-même, qui se répercute ; cette nostalgie qui habite tous les êtres humains d’avant elle, la sensation d’être contenu." Pascal Quignard évoque la Loreleï, roc dans le Rhin et évocation de la sexualité.

À lire aussi : Entretien avec Pascal Quignard et Hélène Gestern, à la découverte d’une musique installée dans l’écriture

Crédit : France Culture

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Amour, sexe et enfance avec Pascal Quignard

RTBF. Et dieu dans tout ça. 25 janvier 2024.

«  Ceux qui diminuent l’amour soit dans la sublimation, soit dans la vulgarité, blasphèment  » : c’est ce qu’écrit Pascal Quignard dans son nouveau livre (« Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour », Seuil). Il y dépose une série de réflexions autour de l’amour et de la sexualité. S’interroge à propos du consentement. Et prétend que le véritable amour est indestructible. Reste, bien sûr, à tenter de le définir, ce véritable amour durable voire éternel… Pascal Quignard est notre invité cette semaine.

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Crédit : auvio.rtbf.

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RFI. De vive(s) voix. Pascal Paradou. 6 février 2024.

Littérature : Complément à la théorie sexuelle et sur l’amour de Pascal Quignard

Dans ce nouvel essai, l’écrivain nous parle de l’amour, de la sexualité et de l’origine du monde mais aussi du langage.

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Sous un autre titre et chez un autre éditeur que ceux que son auteur lui a choisis, sans doute le nouvel opus de Pascal Quignard aurait-il pris sa place – la XIIIe – dans la monumentale série de son Dernier Royaume, série commencée il y a plus de vingt ans avec Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abîmes et à laquelle Les Heures heureuses vient tout juste de s’ajouter, perpétuant ainsi ce formidable feuilleton romanesque et poétique auquel rien ne se compare et que rien n’égale vraiment dans la littérature d’aujourd’hui.
À peine a-t-on reposé un livre de l’auteur que déjà l’on se retrouve avec le suivant entre les mains. J’allais écrire familièrement : sur les bras ! Mais sans scrupule, pour ce livre fraîchement sorti des presses, on délaisse aussitôt tous les autres qui, publiés auparavant, attendront bien, s’ils en valent autant la peine, que vienne leur tour.
On aurait tort de s’en plaindre. L’opinion s’imagine souvent, semble-t-il, que la qualité d’un grand écrivain se mesure à la rareté de ce qu’il produit. Il est ainsi des auteurs dont la réputation croît proportionnellement au soin qu’ils mettent à ne plus rien publier depuis longtemps. Et l’on dirait, à voir la dévotion qui entoure ces derniers, que les lecteurs leur sont surtout reconnaissants de leur épargner l’épreuve d’un nouvel ouvrage et reconnaissants surtout d’accréditer de la sorte l’idée que la vraie littérature appartiendrait maintenant au passé.
Pascal Quignard, lui, apporte la preuve du contraire. Il démontre qu’aujourd’hui encore et même en ce début de XXIe siècle où l’écran remplace déjà la page, on peut mettre sur la table des librairies qui restent au moins un chef-d’œuvre par an, qu’il n’y a là rien d’impossible ou bien d’extravagant.
Le titre déroute. Et sans doute à dessein. Il semble annoncer, pour reprendre Kierkegaard, quelques « miettes philosophiques » ou le « post-scriptum » ajouté à celles-ci. Dans son « Avertissement », Quignard s’explique. Sur le sujet dont il traite, par rapport à ce que Freud ou Ferenczi en ont dit, il ne prétend rien apporter de très neuf. À l’instar de Dumézil, faute de pouvoir faire mieux, il entend seulement livrer au lecteur le contenu de quelques dossiers dont, à défaut d’être bouclés, il sait qu’ils ne prendront jamais place dans aucune démonstration systématique.
Parce que le temps manque. Il manque toujours. Et plus encore à mesure qu’il passe. Il faut transmettre ce que l’on ne saurait pas finir. D’où la note discrètement mélancolique et presque testamentaire que fait entendre le texte. Les jours s’écoulent : « Le bourdonnement de l’eau qui passe est si doux à ceux qui s’en vont. C’est un tel chagrin de mourir. »
Mais l’entreprise n’est pas vaine. Ne serait-ce qu’en raison du plaisir qu’elle procure. « Toute étude est une joie » déclare Quignard. Pour le lecteur autant que pour l’auteur. Car il y a une grande joie, toujours, à lire un livre qui vous enseigne et qui vous élève.
Ce serait une erreur que de ne considérer dans les livres de Quignard que l’exercice érudit auquel ils ne se réduisent pas. L’éloge savant qu’ils proposent est celui de l’âme sauvage.
On y retrouve ce que l’on savait, ce que l’on croyait savoir à peu près mais dont on réalise, au fond, qu’on l’ignorait tout à fait : les mythes que l’on a lus enfant, émerveillé ou épouvanté mais sans bien les comprendre, tirés d’Hésiode, d’Homère ou d’Ovide (ici : Éros, Tirésias, Hero et Léandre notamment), les légendes sorties des Évangiles et des histoires saintes (ce qu’il advint, par exemple, de Marie après la mort de son fils sur la Croix et comment elle ne revit pas le corps ressuscité de celui auquel elle avait donné naissance), les récits et les réflexions que recèlent les livres que nous ont laissés les auteurs du passé (de Pline à Masoch ou Heine en passant par Montaigne) et les mots qui, appartenant à des langues qui ne sont plus les nôtres, composaient les phrases de ces livres et dont chacun, si l’on en déplie l’étymologie jusqu’à toucher au noyau inexplicable qu’elle abrite, semble contenir les germes d’un roman qui ne demande qu’à se raconter sans fin.
Telle est, le lecteur le sait, la manière, magnifique, de l’auteur. Mais ce serait une erreur, le lecteur le sait aussi, que de ne considérer dans les livres de Quignard que l’exercice érudit auquel ils ne se réduisent pas. L’éloge savant qu’ils proposent est celui de l’âme sauvage. Le savoir n’y sert que de sentier en direction du non-savoir au sein duquel il se perd. Selon la formule de Georges Bataille duquel, sans lui ressembler mais animé d’une même passion pour l’impossible, obsédé par les mêmes objets, fasciné par les mêmes fables, Pascal Quignard constitue sans doute le seul héritier, le seul en tout cas à se situer aujourd’hui à sa hauteur. « L’inavouable, l’intime, l’inéducable, le sexuel, le sauvage, l’originaire, l’invisible sont indémêlables » lit-on.
Telle est la matière mêlée de cette « vita viva », de cette « vie vivante » qui est aussi « vita nova », « vie nouvelle », antérieure aux mots qui cependant ne parlent que d’elle, « immarcescible » c’est-à-dire toujours renaissante et dont témoignent les territoires muets de l’enfance ou de l’animalité, celle des rapaces, des félins et des fauves farouches (les chats dans la compagnie desquels vit l’auteur et auxquels il consacre la page la plus juste), celle aussi de l’amour qui donne son titre à son ouvrage.
C’est pourquoi, ces Compléments évoquent, parmi tous les volumes de Dernier Royaume, celui qui fut le premier, Vie secrète, originellement publié en 1998 et ultérieurement repris à la huitième place au sein de la série. Tout simplement parce qu’il a pour sujet l’émerveillement sans merci d’aimer. « Le retour de l’autre corps, écrit Quignard, animal, entièrement dépouillé de ses vêtements, nu comme jadis dans le ventre de sa mère, tout à coup apparaissant à l’intérieur du réel, dans l’ombre de la chambre, est peut-être la seule grande chose bouleversante qui vaille dans les jours. »
Un éloge de l’amour ? Très certainement. Ou plutôt : une défense (et une illustration) de celui-ci. Mais conduite d’une manière et en des termes tels que, dans sa sauvagerie savante, elle va avec virulence contre tout ce en quoi notre humanité veut croire. Le puritanisme qui prévaut à toute époque mais auquel la nôtre donne la dimension que l’on sait, Pascal Quignard le prend pour adversaire, nous rappelant l’obscène et scandaleuse vérité de l’amour. Car il n’est pas, en dépit de ce l’on en dit afin de s’en détourner, cette relation pacifiée, égalitaire, inoffensive et domestiquée entre des êtres destinés à faire heureusement couple, famille et société.
Au contraire et puisque la lyre que tient Éros est également l’arc qu’il tend, l’amour déclare la guerre et il confronte chacun à la violence, à la différence (à la différence sexuelle s’il faut mettre les points sur les i), au vertige et à l’anéantissement, il ne conçoit pas de séduction qui ne soit aussi prédation, la vulnérabilité et l’humiliation y ont leur part, il est expérience de la chute (puisque c’est toujours dans les bras l’un de l’autre que l’on tombe) et il sépare plutôt qu’il ne réunit, rendant chacun à cette solitude essentielle à la faveur de laquelle on fait sécession d’avec tous : « À la lumière de la différence sexuelle s’animent le sauvage, l’archaïque. Lors du dévoilement des deux sexes s’adresse, peut-être, en effet, la métamorphosante, la bouleversante, l’irrémédiable féralité de notre destin. Cette relation ne cesse de redevenir sauvage par rapport au groupe qui soit la met au secret, soit se déroute d’elle. » Ainsi s’ouvre, par exception et par effraction, « cette aire extraordinaire d’irrespect sacré où seuls pénètrent les amants ».
En un sens, en ce sens, Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, plutôt qu’un traité sur l’art d’aimer, constitue un livre de combat. C’est ainsi qu’il devrait être lu. L’auteur n’en fait d’ailleurs nullement mystère. Il explique dans son premier chapitre comment en 2006, se trouvant aux États-Unis alors qu’on y promulguait le Broadcast Decency Enforcement Act qui proscrivait les « images indécentes », il eut la certitude que peu de temps restait avant que, franchissant l’Atlantique, la censure ne s’exerce également sur le sol de la vieille Europe.
D’où les ouvrages qu’à son retour l’auteur composa afin d’y préserver et d’y publier tant que cela demeurait possible les images qui seraient bientôt interdites – ouvrages dont l’un fut d’ailleurs censuré et l’autre vandalisé. « Il est possible, affirme Quignard, que la seule féérie qui règne de manière tyrannique au fond de la psyché soit la pornographie la plus crue, la moins sublimée, la plus animale, la plus indomesticable, la plus fière, la plus sincère, la plus indemne, la plus sainte, la plus pure… Tout le reste est rationalisation, dénomination, symbolisation, décoration, déguisement. Verbalisation c’est-à-dire mise à distance, dédain, discrédit moral, édulcoration sentimentale, oubli ou plutôt obliviscence. »
Il est, nous rappelle Quignard, une sauvagerie à laquelle se rattachent l’amour, le silence, la solitude et cette « aparlance » propre à l’écriture et à la lecture.
En un sens, en ce sens aussi, autant qu’un plaidoyer contre le puritanisme et la censure qu’il exerce, Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour constitue également, de manière plus ample, un livre politique. Et même si l’auteur, sans doute, ne ferait pas sien ce qualificatif. La démonstration court tout au long du livre mais elle se trouve principalement exposée dans le chapitre qu’il consacre à La Boétie et à son Discours sur la servitude volontaire auquel l’auteur préfère restituer son titre originel, le Contre-Un : « Contre Un cela veut dire contre le monos (le monarque, la monarchia), contre le groupe qui se veut “un”, qui se prétend “uni-versel” (le demos, la demokratia). » Freud – référence essentielle à laquelle Quignard retourne sans cesse – nous avait averti du caractère criminel de toute société qui repose sur un meurtre commis en commun.
Mais ce crime, insiste Quignard, est incessamment en cours : « Coalition, c’est ce mouvement fou, panique, de pogrome, de sacrifice sanglant, de meute prédative, de messe religieuse, c’est cette terrible “coalescence” qui fait le fond de l’unité sociale de chaque communitas humaine. »
Quand on en appelle partout à refaire du « lien social » pour nous préserver de la violence qui nous menace – sans vouloir comprendre que c’est toujours au nom du « lien social » que s’exerce la violence –, il est, nous rappelle Quignard, une sauvagerie à laquelle se rattachent l’amour, le silence, la solitude et cette « aparlance » propre à l’écriture et à la lecture, qui autorisent un « pas de côté » – « hors du rang des assassins » disait Kafka. La Boétie donne l’exemple et, à l’époque où la domination débutait, il enseigne qu’« il ne faut même pas s’opposer au pouvoir : opposer, c’est y croire, la lutte l’entérine », « il faut fuir celui qui prend le pouvoir, celui qui accapare la violence, celui qui domine et qui, pour dominer, tue. »
D’où l’invitation que La Boétie, tel que le lit Quignard, nous adresse et dont on mesurera, à lire les quelques phrases qui suivent, à quel point elle va scandaleusement à l’encontre de tout ce en quoi on nous dit qu’il est de notre devoir de croire, de tout ce en quoi on nous répète qu’il convient d’obéir. Car, déclare Quignard, « il ne faut pas défendre la société. Il ne faut surtout pas défendre l’humanité, il ne faut pas prendre fait et cause pour l’unité de la référence humaine qui rejette sur son bord ce qui n’est pas humain. Il n’y a pas d’unité à l’espèce. Il ne faut pas défendre la race, le continent, la nation, la langue. Il ne faut pas défendre la religion. Ni l’histoire. » La seule solution consiste à faire sécession.
Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour s’achève du côté du château de Montaigne sur lequel un orage s’abat. La scène se situe là-bas, il n’y a pas si longtemps. « En France, en 2020, rappelle Quignard, on vit l’Assemblée nationale voter l’interdiction d’aller dans les forêts, de monter dans la montagne, de respirer l’air des cimes et de la neige éternelle, de cheminer sur les grèves des mers, de se promener dans les bosquets et les jardins. Le choix qui était offert à la servitude de chacun allait entre un despotisme total et insidieux – aussi mou qu’un sable mouvant – et une tyrannie aussi violente qu’aléatoire – aussi imprévisible qu’un orage. »
À l’auteur des Essais, celui de Dernier Royaume rend hommage avec ces mots :
« Sans cesse il reprit cette expérience. Il remania cet exercice spirituel, cette ascèse. Il en fit un livre. Il en fit deux livres. Il en fit trois livres. C’était toujours le même livre.
Le même livre de plus en plus gravide où un corps s’efforce à renaître. Où une âme s’efforce de s’y retrouver et de comprendre ce qu’elle ne comprendra jamais.
Il s’attelle à l’énigme. »
C’est de Montaigne que Quignard parle ainsi. Mais c’est, bien sûr, de lui-même qu’il parle aussi.

Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, un livre de Pascal Quignard, Seuil,

janvier 2024.
Philippe Forest
Écrivain, Romancier, essayiste
AOC, 9 février 2024.

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Cité-philo. Photo A.G., Lille, 22 novembre 2013, 20h. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Sollers versus Quignard ?

Je me souviens avoir évoqué Pascal Quignard avec Philippe Bonnefis qui avait publié, en 2001, chez Galilée, Pascal Quignard. Son nom seul. C’était, en novembre 2009, dans un café de Charleville où, après plusieurs décennies, nous nous étions retrouvés par le plus grand des hasards. J’avoue qu’à l’époque, à part La nuit sexuelle (2007), je n’avais lu Quignard que distraitement, souvent découragé par ses innombrables références érudites qui me semblait maintenir l’expérience sensiblement à distance (je n’en fait pas un argument, mais c’est, pour moi, ce qui différencie Quignard de Bataille). Dans la conversation, j’avais évoqué le mot de Sollers sur « le Révérend Père Quignard ». Bonnefis m’avait confié que ce dernier avait moyennement apprécié... J’ai quand même gardé de cette conversation la conviction qu’il me fallait faire l’effort de lire plus sérieusement l’auteur du Dernier royaume. Peu après, j’ai lu d’autres livres et, notamment, Les désarçonnés : c’est le livre qui m’a le plus fortement impressionné. Disons-le : c’est un chef-d’oeuvre...

A l’évidence, Sollers a lu Quignard, longtemps son voisin de bureau chez Gallimard. Il en esquisse quelques figures contrastées. Il y aurait beaucoup à dire sur les « piques », à fleuret plus ou moins moucheté, qu’il lui a, à plusieurs reprises, lancées. J’en ai relevé quelques-unes au hasard de mes réminiscences.

Philippe Sollers, dans le JDD, 27/10/2002 (Sollers vient de publier L’étoile des amants ; Quignard aura le Goncourt pour Les Ombres errantes) :

Prix

Je n’aurai pas de prix littéraire, les libraires m’ont boudé, je suis accablé. On dit que Le Clézio m’a privé du Renaudot. C’est possible, il est tellement rêveur. Nous jouons dans le même film depuis des années, lui le bon, moi le méchant, Modiano ambigu, Angot et Houellebecq au saloon, Quignard en pasteur ascétique. Dans la dernière scène du western, on voit Le Clézio partir vainqueur dans le soleil couchant, pendant que, dans le cimetière, ma main se crispe une dernière fois sur la poi­gnée de dollars que je n’atteindrai jamais.
Jouer sa propre agonie n’est pas si facile, et pourtant je ne m’en lasse pas. Pourrais-je incarner un jour le bon cow-boy sur fond de déferlante musicale ? M’éloigner fier et dédaigneux dans le désert mexicain ? Non, rien à faire, chacun doit jouer son rôle. Le pasteur Quignard m’enterrera vite avec quelques mots en latin. Angot et Houellebecq boiront à ma mémoire au saloon. Modiano dira à mon sujet une phrase rapide et incompréhensible à la banque. De là à titrer, comme Le Figaro Magazine : « Guerre civile chez Gallimard », il y a un abîme. C’était du cinéma, voyons.

Le JDD, 28 septembre 2003 :

Raison de plus pour fuir dans le passé : la rentrée litté­raire, on l’a compris, se passe sous le drapeau de la Grande Guerre. Voici des poilus, des tranchées, des sacrifices, des deuils, des blessés tragiques, des larmes, des casques et des ossements enfouis dans la terre qui, elle, ne ment pas. Des veuves sublimes. Des orphelins sans avenir. Le Goncourt est, paraît-il, centenaire. Qu’il vienne à notre aide. Qu’il nous redonne une raison de croire. Qu’il se détourne enfin de ces prix donnés à des privilégiés douteux, antipopulaires, les Schuhl [1], les Quignard [2]. Qu’il couronne Ferney [3], pas Voltaire. Ou Claudel, Philippe [4], pas Paul. L’automne sera bleu horizon, gris, plein d’âmes. Et vous continueriez à vous plaindre, vous, les baby-boomers dégénérés, indignes d’être les héritiers de cette grande épopée ?

Le JDD, 30 septembre 2007 :

« Il y a eu le thème de la "fin de l’histoire", il y a maintenant celui de la "fin de la littérature". C’est fini, on vous dit, rien ne va plus, tout est désenchanté, tout s’effondre. Ce n’est pas ce que je constate. À part les livres des jeunes auteurs que je publie et que je me donne le droit de défendre, je vois arriver un excellent Modiano, un Quignard fiévreux plein d’images érotiques, un Guyotat émouvant sur son enfance, un Denis Roche revisitant la photographie. Tous ces seniors sont en grande forme. »

Philippe Sollers, dans Un vrai roman. Mémoires (2008) :

« Je me revois avec mon camarade et ami d’étage, à la NRF, le compliqué et secret Pascal Quignard, essayant de lui expliquer qu’il ferait mieux de garder son bureau dans la vieille maison et qu’il n’avait rien à attendre du cinéma [5]. » (folio, p. 278)

Mais aussi :

« Puisque j’en suis à faire un détour par la "sexualité" (véritable obsession de notre époque), je dois dire que je reste étonné quand je vois un écrivain aussi estimable que Quignard parler du "sexe et l’effroi", ou, mieux, de "la nuit sexuelle". »

Le JDD, 24 juin 2012 (suite à un éloge de BHL) :

Jalousie

Dans le livre extraordinaire qu’il publie à la rentrée, Pascal Quignard écrit (Les Désarçonnés, Grasset.) : « Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise. Ils éprouvent de l’aversion à l’encontre des âmes vivaces et bondissantes. Divergence plus vindicative que celle des pauvres contre les riches. Guerre irrémissible qui est celle des analphabètes contre les lettrés. Tout paraît arrogance aux hommes qui sont petits et malheureux. Le malade ne veut à aucun prix que sa maladie si fidèle, si pronominale, l’abandonne ; il se sentirait beaucoup plus rassuré si la santé de chacun était aussi problématique que la sienne. Le laid ne veut à aucun prix que son poids ou sa disgrâce s’évanouissent ; il veut que la beauté soit détruite et que la minceur ou la gracilité n’existent plus sur la surface de la terre. »

Dans Beauté, en 2017 (folio, p. 105-107). Là, il faut citer longuement :

Mon journal branché, Vibration, m’apprend qu’au festival d’Avignon se joue une « Symphonie chamanique ». Le spectacle s’appelle La Rive dans le Noir, titre bien trouvé puisque la scène reste constamment dans l’obscurité. Annonce de la journaliste : « Une comédienne et un écrivain envoûtent leur public, entraîné dans une grotte bruissante de voix animales et défuntes. »
La comédienne incarne des animaux, l’écrivain lit ses textes, et, de temps en temps, joue un peu de piano. C’est une grande soirée primitive.

La Rive dans le noir from Le Liberté, scène nationale on Vimeo.

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L’écrivain n’est pas n’importe qui, si on se souvient de certains de ses titres, tous plus déprimés les uns que les autres : Le Sexe et l’effroi, La Nuit sexuelle, Ombres errantes. Il a eu le prix Goncourt, c’est une sorte de Houellebecq en beaucoup plus chic. Il s’exprime ainsi, d’une voix tremblante : « Il est des choses qui blessent l’âme quand la mémoire les fait resurgir. » Ou bien : « Un jour on retombe dans son symptôme. » Le public, fasciné, aime bien ces voix d’outre-tombe, d’autant plus qu’il s’agit d’une histoire confuse où une mère, jadis, a essayé d’empoisonner son enfant. Elle vient de mourir, et son fils la supplie de prononcer son prénom depuis l’au-delà. Toutes les mères, réelles ou virtuelles, frissonnent.

Pendant ce temps, la comédienne se surpasse. Elle entre dans une série de métamorphoses, elle hulule comme une chouette, peut devenir grenouille, loup, corneille. Elle passe par des tas de modulations de glotte, puis, tout à coup, elle sanglote. La chouette, vous l’avez reconnue, c’est la fameuse Minerve, nom latin de la déesse grecque Athéna, laquelle, dans sa passion de clarté, déteste être appelée comme ça. Cela dit, le chamanisme a ses lois, et qu’une Française puisse y atteindre force le respect du plus incrédule. C’est beaucoup plus fort que les vieilles séances de Charcot et de ses formidables hystériques, qui étonnaient le débutant Freud, à Paris. Là, dans la salle noire, en pleine marée d’occultisme new-look, les types, déjà écrasés par la célébrité de l’écrivain souffrant, sont pétrifiés sur place. Toutes les femmes, jeunes ou moins jeunes, rêvent d’être mieux possédées. Festival !

On étonnerait beaucoup tous ces braves gens en leur disant que leur spectacle est finalement très réactionnaire. Comment, vous n’avez pas entendu ma plainte, mon désespoir, mon cri ? Ma demande de soin, de consolation, ma détresse ? Vous n’avez pas honte de traiter le malheur de « réactionnaire » ? Vous n’avez donc pas d’âme ? C’est possible, et en tout cas, pas celle-là.

Et maintenant, un fortifiant contre le Spec­tacle.
Joyce, qui manipule toutes les langues pour en extraire la lumière, invente quelque part le mot « salvocean ». L’océan est le salut, la voix salée de la terre, la sortie heureuse de la forêt obscure, la salve finale du grand concert. Vous entendez « salé », « laver », « lotion », « salvation ». Tous les fleuves roulent vers l’océan avec plus ou moins de détours, et ainsi font les mots, les syllabes, les voyelles, les consonnes, les lettres, les notes. L’océan n ’est pas sourd, l’érudition trompe. On se sauve en l’écoutant de très près, selon les marées.

J’arrive dans mon île de l’océan avec Lisa. Soudain, tout est pacifié, jaune, vert, bleu, aimable. J’ai fait livrer un piano pour les doigts de Lisa, elle pourra s’entraîner trois ou quatre heures par jour. De là où je suis, je l’entends à peine, mais je sens qu’elle fait vivre l’herbe, les arbres, les étoiles invisibles, le sel, le gravier, les fleurs.

Bon. Pascal Quignard, en 2011 : « Je me souviens de Philippe Sollers, mon voisin de chez Gallimard, me disant que je serais guetté par la folie. »

Etc. Ces quelques citations pour indiquer qu’il y a, sans doute, un autre article à écrire... En repartant, par exemple, de la citation de Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour (p. 16) par quoi je commençais :

« Il y a deux offenses, l’une à la sexualité, l’autre à l’amour. Tourner en dérision la passion, tel est peut-être le mal. Dans tous les cas, tel est le véritable maléfice : cette malédiction infligée au jardin, à l’origine, au bonheur.
Cette part qui devient maudite, immédiatement efficiente, est pour moi incompréhensible. Pourquoi les hommes et les femmes quittent-ils le paradis pour lui préférer le malheur, une main sur les yeux, pour ne pas voir, l’autre main sur la bouche, pour ne pas dire ? Pourquoi la nudité en est-elle toujours la cause ? Pourquoi fuient-ils à toutes jambes la tempête foudroyante, le chaos tumultueux qui font le fond du temps ? Pourquoi croient-ils qu’il est en leur pouvoir de désavouer leur génération et de se soustraire à la colère du désir et à la voix de tonnerre de la jouissance animale ? Ou du moins de les exténuer dans le lointain, de les entourer de nuages vaporeux, d’en refouler les rugissements et les brames, de les envelopper de feuilles de vigne, de voiles, de refus de voir, d’écrans, de dénis, de brouillards ? Pourquoi ne respectent-ils pas le jadis lui-même lorsqu’il reflue vers nous et désordonne tout ce qui est à venir ? Pourquoi ne l’entourent-ils pas au contraire de respect, de stupeur, d’attention, d’éclat, de vénération ? Pourquoi s’apeurent-ils de la fulguration, de la tonitruation, du déferlement des eaux de l’orage qui sont en vérité les grandes joies célestes ? Pourquoi ne s’en remettent-ils pas au coup de foudre qui éclaire tout dans la nuit noire de l’énorme nuée envahissant la voûte du ciel, en un instant, dans sa splendeur furieuse ? Pourquoi n’accordent-ils aucune confiance aux rêves involontaires, aux images électrisantes, à l’imminence du tonnerre c’est-à-dire de cet « étonnement » qui signale le fond de leur être, qui suit leurs lueurs, ou leurs éclairs, ou leurs brusques irradiations ? Pourquoi détalent-ils à toute allure devant l’extase qui les entrouvrirait ? Pourquoi ne voient-ils pas que l’odeur, le toucher, la présence, l’abandon, la gravitation soudaine, l’effondrement, le vertige, l’effroi, l’altérité décident de tout, comme il en allait au jour d’avant le premier jour ?

Par chance chaque soir la nuit laisse le champ libre aux mouvements de fond qui étalonnent l’animation de l’âme.
Soudain, dans le retrait cramoisi de l’étoile, dans la ténèbre céleste, la sauvagerie physique est de retour. »


[1Jean-Jacques Shuhl, prix Goncourt 2000 pour Ingrid Caven (Gallimard, coll. L’infini, 2000).

[2Prix Goncourt 2002 pour Les Ombres errantes.

[3Alice Ferney a publié Dans la guerre, Actes Sud, 2003. Prix Prix Claude-Farrère, prix littéraire créé en 1959 à l’initiative de l’Association des écrivains combattants.

[4Philippe Claudel, Les Âmes grises, Prix Renaudot 2003.

[5On lit aussi dans Contre le cinéma, un entretien donné à Sofilm, (mars 2013) :

Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains importent le cinéma dans la littérature.

Ah pas chez Gallimard, il n’y a que des gens extraordinairement différents ! Le Clézio s’est-il mêlé de cinématographe ? Je ne pense pas [En fait Le Clézio s’en est bien mêlé : cf. Ballaciner. A.G.]. Patrick Modiano s’en est-il mêlé ? On l’a beaucoup adapté, oui. Vous avez certes mon ami le révérend Quignard… Le révérend Quignard, en effet… Il écrit des romans en pensant au cinéma, vous avez des détails, le montage est cinématographique, ça se voit tout de suite. C’est écrit en français, mais quand vous tournez les pages, vous voyez tout le temps Isabelle Huppert traverser la page ! Et vous tournez trois pages, c’est toujours Isabelle Huppert qui est là, perdue dans la campagne, et qui trouve une grange avec une vitre cassée ! (Rires) Se mettre dans la position d’écrire comme si on allait faire un film, eh bien, on n’a qu’à faire un script ! Céline au cinéma, ce n’est pas possible. Qu’est-ce que l’infilmable ? Ah, voilà une bonne question. L’infilmable. C’est tout ce qui relève de l’intime. Mal compris en général, forcé, émotivement mal transcrit. L’intime hein, l’intime radical, l’âme si vous voulez.