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Catherine Millet et Emma Becker : nos vies sexuelles

Rentrée littéraire 2022

D 25 août 2022     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’une, Catherine Millet, est née en 1948, dirige la revue art press, est devenue écrivain — et célèbre — en publiant en 2001 La vie sexuelle de Catherine M., puis Jour de souffrance et Une enfance de rêve. Elle publie cette année Commencements chez Flammarion. Elle est connue des lecteurs de Pileface. On ne la présente plus. Voici ce qu’elle dit de ses commencements.

L’autre, Emma Becker, est née en 1988, a publié Mr., Alice, La Maison. Elle publie L’inconduite, chez Albin Michel. Présentation de son dernier livre :

« Cette grande joie sombre du désir qui rapproche les hommes et les femmes, ça me passionne, ça me réjouit, ça m’émeut au plus profond de moi-même. C’est ce désir pulsion de vie que j’aime et que j’ai envie de raconter dans mes livres ». E. B.

Didier Jacob les a rencontrées pour L’OBS.

Catherine Millet et Emma Becker : nos vies sexuelles


Emma Becker et Catherine Millet,
à la brasserie Mollard à Paris (VIIIe arrondissement), le 16 août 2022.

(Mathieu Zazzo pour « l’Obs »). ZOOM : cliquer sur l’image.
L’une a fait scandale en 2001 avec le récit de ses aventures érotiques à plusieurs. L’autre a suscité la colère de certaines féministes en racontant, en 2019, comment elle s’était prostituée dans un bordel berlinois. Dialogue exclusif.

Par Didier Jacob
Publié dans L’OBS le 25 août 2022

C’était en 2001. La France des intellos et des notables, sous présidence Chirac et gouvernement Jospin, cette France qui s’ennuyait ferme et ne voyait jamais rien venir, découvrait avec stupeur « la Vie sexuelle de Catherine M. », un récit des aventures érotiques de son auteure, Catherine Millet, critique d’art reconnue qui dirige la revue « Art Press ». Elle y décrivait, dans un style neutre, presque désincarné, comment la narratrice trouvait du plaisir dans l’exercice du sexe collectif. Faire l’amour à plusieurs – Catherine Millet était-elle donc gauchiste ? Dans ce best-seller mondial (deux millions et demi d’exemplaires vendus, une quarantaine de traductions), qui a marqué les esprits, une femme prenait le micro pour dire ce que jouir voulait dire. Le texte a marqué Emma Becker qui défrayait à son tour la chronique, il y a trois ans, en racontant dans « la Maison » comment elle s’était prostituée dans une maison close de Berlin. Une expérience de deux ans qu’elle a qualifiée d’heureuse, ce qui a suscité la désapprobation de certaines organisations féministes.

Hasards de la programmation éditoriale, les deux écrivaines au parler vrai font leur retour sur scène en cette rentrée littéraire. Catherine Millet signe le passionnant « Commencements », où elle raconte sa formation intellectuelle dans les milieux de l’avant-garde artistique, au tournant des années 1960 et 1970, et ressuscite avec bonheur l’extraordinaire effervescence intellectuelle qui régnait dans la France à cette époque. De son côté, Emma Becker livre la suite du Journal de sa vie amoureuse dans un récit incandescent et haletant, intitulé « l’Inconduite ». Pour « l’Obs », Catherine Millet et Emma Becker ont accepté de discuter de leur nouveau livre, de l’érotisme en littérature, de la jouissance féminine, de #Metoo, des petits viols du quotidien et des lois du désir masculin. Voici ce dialogue. Courageux. Libre. Intense. Vivant.

Comment je me suis prostituée pendant deux ans à Berlin : rencontre avec Emma Becker

L’OBS. Qu’est-ce qui vous a fait choisir de parler de votre vie quand vous avez, toutes les deux, commencé à écrire ?

Catherine Millet. Simone de Beauvoir dit quelque part qu’il faut un accident pour déclencher l’écriture. Bien sûr, j’étais journaliste, mais quand je me suis lancée, quand j’ai écrit « la Vie sexuelle de Catherine M. », j’avais cinquante ans, ce qui est assez tard pour démarrer une carrière purement littéraire. Et ce qui l’a déclenchée, c’est en effet une crise de jalousie inattendue, particulièrement violente et douloureuse, que j’ai racontée dans « Jour de souffrance ».

Emma Becker. Mon premier bouquin était sur une relation que j’ai eue avec un homme plus âgé que moi. Je me suis retrouvée dans une situation où j’étais tellement médusée par cette histoire et tellement incapable d’y trouver du sens que j’ai commencé à l’écrire, non pas tant pour que le livre soit lu mais pour essayer de trouver une explication à quelque chose que j’avais beaucoup de mal à comprendre. Et les autres livres ont un peu suivi cette mécanique. C’est peu dire que j’étais mon propre personnage, et à partir de ce moment-là, dès qu’il y a eu des trucs qui m’intéressaient dans ma vie, je me suis dit que j’allais les raconter. Il y a des moments dans sa vie où on perd le fil, où on n’est plus exactement au monde. Et c’est dans le processus d’écriture qu’on se retrouve en partie, qu’on revient au monde.

Ce qui étonne, dans votre livre, Catherine Millet, c’est que vous y racontez votre découverte passionnée de l’avant-garde en France autour des années 1960-1970 mais d’une manière très classique, très loin des expérimentations que vous décrivez…

C. M. La vérité est que j’ai été assez longtemps inhibée. Parce que j’étais justement plongée dans un milieu où les écrivains que je connaissais avaient, à l’époque en tout cas, une pratique de l’écriture avant-gardiste, en rupture par rapport à ce qui avait été fait auparavant. Et je me demandais, est-ce qu’il faut trouver une façon particulière d’écrire quand on écrit de la littérature et pas un ouvrage d’histoire de l’art ? Quand je me suis mise au travail sur « la Vie sexuelle », Jacques Henric [écrivain, mari de Catherine Millet, N.D.L.R.] m’a encouragée en me disant, pourquoi tu te prends la tête, écris comme tu le fais d’habitude. Donc c’est ce que j’ai fait. Simplement, de livre en livre, on se perfectionne et on essaie de maîtriser la langue. Il est vrai que d’emblée, j’ai eu un style plutôt classique qui me garantissait une sorte de neutralité. De pérennité même. Alors c’est peut-être une contradiction, mais je l’assume.

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Vos deux livres se font écho en ce que vous vous exposez toutes les deux. Mais alors que vous, Catherine, adoptez une position d’observatrice de votre propre vie, on a l’impression que pour vous, Emma, l’expérience d’écrire est beaucoup plus immersive…

E. B. Je crois surtout que la vie de Catherine est plus riche en rebondissements que la mienne. Et l’époque qu’elle raconte est plus intéressante aussi. Catherine écrit à un moment que sa mère lui dit qu’elle se regarde vivre. C’est exactement l’impression que j’ai en écrivant. J’écris dans l’espoir que mon écriture parlera à quelqu’un, et que ce quelqu’un se sentira un peu moins seul, même rien qu’un instant. Le choix de l’écriture de soi a été le mien, parce que je ne comprenais pas grand-chose à ce qu’on attendait de moi en tant que femme. Qu’est-ce que ça voulait dire être une femme ? Pourquoi est-ce qu’on est si prompt à mettre les femmes dans une case alors qu’elles écrivent un livre et qu’elles parlent d’elles et de leur sexualité ?

J’ai lu « la Vie sexuelle de Catherine M. » quand j’avais treize ou quatorze ans, j’étais très attirée par le titre parce que j’étais encore à cette période où j’aimais beaucoup l’écriture érotique pure et je cherchais évidemment des scènes propres à m’émoustiller. Et il y a quelque chose qui m’a beaucoup frappé dans le livre, c’est que je n’étais pas émoustillée, justement, et ça m’a semblé assez merveilleux parce que je me suis senti une espèce de proximité avec vous, avec votre personnage. En ceci que vous donniez l’impression de traverser toutes ces scènes comme si vous vous regardiez vivre et que finalement votre corps et votre tête étaient à deux endroits différents. Cette dichotomie au sein d’une même personne, c’est exactement ma problématique à moi.

C. M. Dans votre livre, j’ai en tête plusieurs passages où vous dites que vous êtes en retrait par rapport à vous-même, que vous êtes spectatrice de la personne qui est dans la scène. Moi, je pense que pour mener une œuvre autobiographique, il faut avoir cette disposition d’esprit d’être toujours deux, d’avoir deux consciences en quelque sorte. La conscience qui est là, qui répond à la personne, à l’interlocuteur qui vous pose la question. Et puis, en même temps, une autre personne en arrière dit : je suis en train de parler avec lui, mais je pense à autre chose et je me vois lui parler. Je pense qu’il faut avoir à l’esprit cette mécanique de dédoublement. Mais il faut en même temps être une rêveuse. On est dans le réel mais on est aussi dans un rêve.

E. B. Justement, c’est la question que je me pose toujours. J’ai tendance à relier cette nécessité du rêve et peut-être d’une forme d’accomplissement dans le rêve à la condition féminine quoique ça puisse vouloir dire. Disons que, ayant été abreuvée par une littérature majoritairement masculine, j’ai grandi avec des attentes par rapport aux hommes qui n’avaient rien à voir à ce que j’ai pu expérimenter plus tard. Et de fait, très vite est venue cette constatation que la plus belle part de mes histoires d’amour avec les hommes se passait dans ma tête avant de les voir ou après les avoir vus, et pas au moment où je les voyais.

C. M. Le cœur de la question de la différence entre un homme et une femme, si on peut encore en parler, c’est que l’homme voit ses organes sexuels, la femme ne les voit pas. Ça met les femmes dans une situation de distance, d’imaginaire. Qu’elles ne partagent pas forcément avec les hommes. En tout cas, c’est une piste de réflexion. D’où le décalage avec l’autre. Et le fait que les histoires d’amour sont souvent des histoires rêvées. Moi, j’ai toujours fait la différence entre être amoureuse et aimer. Je pense qu’être amoureuse, c’est rentrer dans un rêve. Aimer, c’est autre chose, c’est partager le réel sur une plus grande distance.

E. B. L’état amoureux est très nourri par soi. Il y a certains moments, on se passerait presque d’une personne sur qui cristalliser cet état amoureux. Il y a entre ces hommes que j’ai croisé et moi des attentes absolument exacerbées auxquelles ils ne peuvent pas survivre. En fait, j’essaie de comprendre dans mes livres cette division de moi-même entre un corps qui ressent et une tête qui est constamment en train de réfléchir. Ce qui fait que finalement, ce que je semble rechercher depuis le début, qui est cette jouissance sexuelle, cette capacité d’être uniquement un corps, c’est quelque chose que je n’arrive absolument pas à atteindre.

Ce qui me plaît dans l’état amoureux, et dans l’acte sexuel, c’est peut-être toute cette analyse que je vais en faire et qui va me permettre, en me relisant, de revivre cette scène d’amour que je n’ai pas pu vivre au moment où je la vivais, parce que j’étais déjà à moitié en train de l’écrire. Mais tout ça naît de cette déception originelle, qui me fait rire aujourd’hui, face à cette réalité qui ne colle pas du tout avec ce que j’ai pu lire dans la littérature. J’ai lu des bouquins de Sade, où les femmes ont l’air de jouir cinq, six fois de suite. Vous imaginez ma déception lorsque j’ai commencé à avoir une vie sexuelle et que je me disais, mais où sont tous ces orgasmes qui sont censés venir les uns après les autres ? C’est aussi une forme de frigidité peut-être, faute de trouver un meilleur mot, qui fait que c’est en me relisant que je prends conscience des moments d’amour que j’ai pu vivre avec les hommes.

C. M. Tout à fait d’accord avec Emma. Je connais très bien cette situation. C’est en revivant certaines situations qu’on comprend qu’on a connu quelque chose de très intense. Mais ce qu’il y a de plus intense est en même temps difficile à mémoriser, et difficile à nommer, donc ce n’est pas un hasard si, s’agissant du plaisir extrême, on parle de petite mort. Alors la personne éclatée en deux dont on parlait tout à l’heure, d’une certaine façon, n’existe plus si le plaisir est très intense. Dans l’acte sexuel, je suis sûr qu’Emma serait d’accord, il y a un moment d’abandon, un moment de fusion, pas avec l’autre, ça, c’est une autre affaire, mais fusion avec soi-même. Et puis, dans la minute qui suit, on peut à nouveau être dans le recul. Ça aussi, c’est quelque chose qui est peut-être propre à la sexualité féminine et pour cause.

E. B. Mais est-ce que c’est propre à la sexualité féminine ? Est-ce que c’est propre au fait d’écrire ? Parce qu’il me semble que, quand on écrit, on est toujours un peu divisé entre la personne qui vit et celle qui écrit.

C. M. Oui ça accentue. Mais je trouve que d’une façon générale, les femmes ont beaucoup plus de distance par rapport à la sexualité.

E. B. De fait, oui. Sade est un homme. La plupart des témoignages qu’on a sur la sexualité féminine sont écrits par des hommes. J’ai conscience d’être un produit du terreau dans lequel j’ai grandi et j’essaie de m’en défendre

C. M.  Nous vivons peut-être un grand moment dans l’histoire littéraire, où les femmes disent leur vérité sur la sexualité. Et ça, c’est nouveau. Quand j’ai publié « la Vie sexuelle », on ramenait toujours le livre à « Histoire d’O ». Or « Histoire d’O » est loin de la vérité. C’était clairement un livre écrit pour séduire l’homme, pour répondre à l’attente de l’homme.

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« J’ai bénéficié d’un moment où la sexualité se pratiquait entre copains » (Catherine Millet)

À l’époque, vous avez eu conscience de l’importance du livre que vous étiez en train d’écrire, Catherine, et avec le recul est-ce que vous avez le sentiment que ce livre a changé votre vie quelque part ?

C. M. Vraiment, ni l’un ni l’autre. Ni l’éditeur, Denis Roche, ni moi ne savions où nous allions avec ce livre. Et ça n’a pas tellement changé ma vie non plus. J’ai continué à exercer mon métier. Ce qui a changé, si, c’est que ça a fait de moi un écrivain. Ça c’est important. J’écrivais des articles sur l’art, j’avais une reconnaissance, mais c’est vrai que je ne pouvais pas me penser comme écrivain avant « la Vie sexuelle ».

Mais est-ce que vous avez senti un barrage social, et existe-t-il encore aujourd’hui ? Est-il plus facile aujourd’hui d’écrire sur le sexe, quand on est une femme ?

C. M. J’ai toujours dit que si j’avais appartenu à l’Université ou à la Banque, ça aurait été un petit peu plus compliqué. Mais appartenant au milieu de l’Art, autour de moi, les gens se réjouissaient. Il y a eu des attaques, curieusement de la part d’hommes libertins, parce que j’arrivais sur leur terrain. Mais c’était mineur, par rapport à l’énorme succès du livre. Par contre, pour « la Maison », je ne sais pas si le mouvement #Metoo était déjà amorcé…

E. B. C’était amorcé. Et de fait, j’ai eu plus de problèmes avec les femmes. Parce que les hommes, aussi pathétiques qu’ils apparaissaient dans le livre, étaient contents d’y être, et avaient l’impression que je les défendais. Sans les défendre, je ne voulais pas les accabler. Je pense que les hommes comme les femmes, on est tous le produit d’une oppression. Mais effectivement, politiquement, les réactions les plus dures sont venues des femmes, des féministes radicales surtout.

Mais je voudrais revenir sur le fait d’écrire ou non pour les hommes ; je n’ai pas la sensation d’écrire pour susciter leur désir. Ceci dit, j’ai quand même l’impression d’écrire, consciemment ou pas, pour les hommes. Peut-être parce que j’ai l’impression que si je continue à parler de sexualité féminine, peut-être qu’on va mieux me comprendre. Peut-être qu’à travers moi on comprendra mieux comment ça fonctionne dans la tête des femmes telle que cette société nous a façonnées. On n’est pas toutes pareilles, évidemment, on ne baise pas toutes de la même manière, on ne bande pas toutes de la même manière, mais en tout cas je pense qu’on bande toutes différemment de ce que la littérature masculine a décrit.

Quand j’ai publié mon premier bouquin, « Monsieur », on a tout de suite voulu me mettre dans une case d’écrivain érotique, et je pense que c’est lié au fait que j’étais jeune, que j’étais une femme et que je décrivais une histoire d’amour avec une sexualité intense. Et donc il a fallu que je sois un écrivain érotique. Ce n’est pas que ça me fâche parce que j’adore la littérature érotique, mais je pense que ça n’est pas mérité. Je pense que ce n’est pas de l’érotisme que je fais, ou alors, si c’en est, c’est plutôt un érotisme théorique. Je ne suis pas Bataille, mais plus que de vouloir faire bander, j’aimerais bien faire réfléchir par rapport au sexe.

Mais, pour en revenir à la question de Catherine, qu’est-ce que #Metoo change dans l’histoire ? Est-ce que vous ne craignez pas de faire hurler quand vous décrivez des fantasmes féminins de soumission à une domination masculine ?

E. B. Moi, je repense toujours à cette BD de Reiser que j’aime beaucoup. Il décrivait une femme qui marche dans la rue qui disait : bien sûr que j’ai envie qu’on me viole, qu’on m’arrache mes vêtements, qu’on me traite comme une moins que rien – seulement je veux que ce soit par l’homme que j’ai choisi. Et je pense que c’est important, encore plus aujourd’hui, de pouvoir décrire le fantasme féminin, quel qu’il soit, au plus près justement de ce que de ce qu’il peut avoir de dérangeant, de blasphématoire, d’anti-féministe. Je suis persuadée que le plus haut degré du féminisme, c’est de pouvoir revendiquer cet abandon et cette annulation de soi.

En revanche, ça change quelque chose dans la manière que j’ai de choisir ce que j’ai envie de raconter. Parce qu’effectivement, quand je me penche sur ma vie de femme, sur le début de ma sexualité, à la lumière de ce débat sur le consentement, le nombre de violences, de petites violences sexuelles anodines que j’ai pu subir et que je prenais à l’époque pour un paramètre totalement normal dans le rapport homme-femme, effectivement, ça colle le vertige. Quand je repense à toutes ces petites confrontations que je pourrais aujourd’hui décrire comme des agressions, peut-être comme des viols ou en tout cas comme des moments où on s’est bien passé de mon consentement honnête et franc, je pense que ces nouvelles problématiques, ça fait peur aux mecs qui ont beaucoup de choses à se reprocher. Mais entre gens de raison, je pense qu’on sait très bien qu’avec le consentement, on peut jouer aussi. Et que finalement le sexe, la sexualité est un théâtre où on peut se faire peur en disant non alors qu’on veut dire oui. Je ne pense pas que cela empiète sur la capacité à fantasmer, sur la manière de le faire.

Qu’en pensez-vous Catherine ?

C. M. Je me suis déjà pas mal exprimé sur ce sujet, sur ce mouvement #Metoo. Ce qui était critiqué dans cette fameuse tribune du « Monde » que j’avais rédigée avec quelques amies et que beaucoup ont signée, c’était les excès que ça engendrait. On avait vraiment l’impression à ce moment-là qu’à travers les réseaux sociaux ou les mouvements d’opinion, on décapitait les gens socialement. En fait, j’ai pris position parce que dans mon milieu professionnel, je voyais bien qu’il y avait des gens qui étaient accusés de manière extrêmement légère et dont on foutait la vie en l’air. On les privait de boulot, on les mettait en difficulté dans leur vie familiale, et ça n’aboutissait même pas à un procès, les accusatrices disparaissaient dans la nature, etc. Quand je dis qu’il fallait couper des têtes, c’est parce que ces accusations portaient beaucoup sur des artistes reconnus, des gens qui étaient dans des situations d’autorité. Ces femmes me faisaient penser aux Tricoteuses. Donc évidemment, je suis beaucoup plus radicale dans ma critique du mouvement #Metoo.

Maintenant, ça ne veut pas dire que je justifie le viol comme on a voulu me le faire dire, ni que je justifie les violences graves dont certaines femmes sont victimes. Et aujourd’hui je vois bien les bénéfices de ce mouvement qui a permis une prise de conscience de ces violences réelles, pas de ces agressions mineures, qui appartiennent à la vie sociale de toute façon, et pas simplement à la vie sexuelle. Il y a de la violence dans les rapports sociaux en permanence, qu’il y ait ou non invite sexuelle. Pour moi, c’est une utopie de vouloir faire disparaître la violence dans la sexualité ou dans un autre domaine. Dès qu’il y a humanité il y a violence, et on ne l’éradiquera jamais. Mais cette violence, comme disait Emma, elle peut être jouée. C’est ça que ces gens ne comprennent pas. Évidemment, l’exemple extrême de ça, c’est la sexualité sadomasochiste. Les sadomasochistes jouent cette violence contenue dans la sexualité. Simplement ils savent où s’arrêter et tout le monde est complice. Tout le monde accepte le jeu.

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E. B. Mais si toutes ces voix se sont mises à dénoncer des violences qui n’allaient pas forcément jusqu’au viol, qui pouvaient même être assez banales dans les rapports quotidiens entre les hommes et les femmes, c’est aussi parce qu’un certain nombre de femmes se sont rendu compte comme moi qu’on leur imposait depuis le début de leur vie de femme des rapports qui étaient toujours hiérarchiques. C’était toujours les mêmes qui se permettaient ce que les hommes se permettent, les commentaires, les mains aux fesses, et entre hommes et femmes, il y a toujours quelqu’un qui est désavantagé. Et ça m’a fait quelque chose de me dire que ce que je prenais pour un homme qui me courtisait, qui me draguait de manière plus ou moins lourde, c’était déjà une liberté qu’il s’accordait sur mon éventuel consentement. Ce que je trouve très difficile, c’est que, dans tous ces fantasmes que je peux avoir de domination masculine ou de mec inconnu dans un parc qui me saute dessus, qu’est-ce qui m’a été appris finalement dans le monde où j’existe ? Qu’est-ce que j’ai fantasmé pour moi là-dedans ? Est-ce que c’est ce monde dans lequel je vis qui me fait intérioriser ces petites violences du quotidien ? Je pense que c’est très déboussolant, ce genre de mouvement, pour les hommes comme pour les femmes. Ça remet énormément de choses en jeu.

C. M. Dans une perspective SM par exemple, il pourra y avoir une domination féminine qui ne passe pas forcément par le geste mais plus par la psychologie. C’est aussi une forme de domination, une forme de violence qui est moins apparente, mais que les maîtresses SM illustrent d’une manière très jouée, très théâtrale. Ce n’est pas forcément une douleur qu’elles ordonnent, ça peut être une humiliation psychologique. Pour en revenir à cette différence de génération, je pense que j’ai bénéficié d’un moment où la sexualité se pratiquait entre copains. Je réfléchissais à ça en lisant votre livre. Bien sûr, je passais d’un homme à un autre mais c’était des copains. Je vivais en couple, donc il était clair que je n’étais pas disponible pour une histoire particulière. Je n’avais pas le sentiment d’avoir en face de moi des hommes qui se disaient, tiens celle-là, je vais me la faire. Non, on travaillait ensemble, on se voyait régulièrement et un jour, les circonstances faisaient qu’on avait envie d’aller un peu plus loin. On le faisait sans obligation de renouveler l’expérience. Je ne dis pas que la France entière vivait comme ça dans les années 1970. Mais à cette époque-là, la sexualité était une chose qu’on pouvait pratiquer ouvertement, librement, sans se prendre la tête.

E. B. Alors que moi je ne suis pas justement dans cette espèce de sexualité d’amitié. Et je garde un souvenir d’hommes plus âgés, quand j’étais plus jeune, parfois assez violents.

C. M. Moi aussi. Une partie de mon éducation sexuelle a été faite par des hommes plus âgés. C’était des libertins. Le libertinage est une scène de théâtre. Chacun joue son rôle, connaît son rôle. Il y a des règles, et je n’ai jamais eu le sentiment sur cette scène de théâtre d’avoir été trompée ou qu’on m’ait poussé à quoi que ce soit. J’aimais ce côté aventureux. Sortir le soir sans jamais savoir qui j’allais rencontrer. Je rentrais dans un rêve.

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« La sexualité hétérosexuelle n’est pas pensée au bénéfice des femmes » (Emma Becker)

Ne prenez-vous pas le risque, Catherine, de choquer, en disant cela, toutes les femmes qui en ont assez de subir cette domination masculine ?

C. M. Mais je n’ai pas non plus à m’adapter à une génération dont je ne partage pas les idées. Je comprends qu’après une période où les gens ont essayé de vivre très librement la sexualité, de nouvelles générations sont au contraire un peu effrayées par ça et en retrait. Je le comprends. Il y a une chose que tout le monde partage en tout cas, que toutes les générations partagent, c’est une peur, une peur devant la sexualité. Ça effraie. Alors ma génération a contourné cette peur en se jetant dans le bain, en quelque sorte, en disant il faut y aller. Ce n’est pas plus grave que ça. On a affaire aujourd’hui à une génération qui, au contraire, glisse juste les doigts de pied dans le bain. En fait, c’est la même peur qu’on gère de façon différente. C’est normal. On abandonne une part de soi dans le rapport sexuel. Donc ça fait peur. Et il y en a qui sont plus frileux.

E. B. Moi je pense qu’après fait un certain nombre de trucs, eu pas mal de partenaires et une sexualité plutôt libre, j’ai tiré de cette expérience une certaine déception, une certaine amertume, même si je me suis toujours considérée comme privilégiée, en tout cas protégée, par le fait que j’avais cette capacité d’écrire après. Mais c’était dans ce moment d’écriture que je reprenais un petit peu le contrôle et que, notamment, je pouvais donner cours à mes plus belles vengeances. Et je crois que c’est cette vigie, depuis laquelle on écrit, qui vous autorise à ne pas être complètement détruite, broyée par une rencontre sexuelle que vous imaginiez déterminante et qui aura été sordide ou juste décevante, et vous aura fait peur même à certains moments. Il y a toujours eu une partie de moi qui était déjà en train d’en tirer une histoire, même une histoire drôle, justement parce que je n’avais pas envie de laisser la sexualité me détruire, ou en tout cas me rendre malheureuse. Evidemment, c’est toujours beaucoup plus facile pour les hommes, parce qu’ils ont cette capacité d’éjaculer qui met un point final au rapport sexuel et qui leur donne une impression même illusoire de satisfaction.

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C. M. Oui et non. Parce que dans la sexualité de groupe, ce qui fascine les hommes, c’est de voir une femme avoir la capacité de jouir toute la soirée alors qu’eux vont avoir la capacité de jouir une fois, deux fois maximum. Et je suis généreuse. Je ne suis pas sûr qu’il y ait un avantage sur les femmes.

E. B. Ce que j’essayais de dire, c’est que je suis assez fascinée, par exemple, par la sexualité homosexuelle masculine, avec toutes ces applications qui existent et qui permettent de se rencontrer et d’avoir des rapports sexuels hyper rapidement, plusieurs fois par jour. C’est quelque chose auquel moi j’aurais bien voulu m’essayer, mais finalement à quoi bon ? Parce que je n’arriverai probablement pas à jouir. Ce que je veux dire, c’est que la sexualité hétérosexuelle n’est peut-être pas pensée au bénéfice des femmes. Ce n’est pas forcément de la faute des mecs, mais de fait, ce n’est pas si facile que ça de se mettre sur une application et en dix minutes il y a un mec qui arrive chez vous. Déjà, est-ce qu’il ne va pas vous égorger ? C’est une crainte que les hommes en majorité n’ont pas. Ce n’est pas rien quand même l’idée de se retrouver en danger. Alors c’est pour ça que l’idée de sexe de groupe, avec plein de mecs sur vous, est aussi grisante pour moi. Parce que je ne sais pas exactement ce qui va arriver, je vais être réduite à un morceau de chair et c’est fascinant. Ce serait l’aboutissement de tout un tas de fantasmes que j’ai pu me faire depuis que je suis petite. Mais il y a quand même ce paramètre de la mort qui vous attend peut-être derrière la porte. Et je pense que ça conditionne aussi un côté un peu craintif de cette nouvelle génération qui se méfie des mecs et qui n’a pas totalement tort non plus.

C. M. Le libertinage, ce n’est pas comme dans les romans du marquis de Sade. La mort n’est pas forcément derrière la porte !

E. B. Non, mais quand vous faites monter un mec chez vous, que vous n’avez jamais vu, c’est compliqué. En club, il ne peut pas vous arriver grand-chose.

C. M. Mais pourquoi la sexualité des hommes et celle des femmes seraient sur le même modèle, et se géreraient, si j’ose dire, de la même façon ? Je ne me suis jamais sentie frustrée de quoi que ce soit, au contraire. J’ai toujours eu l’impression, dans ces circonstances-là, que c’étaient les femmes, bien que « soumises », qui avaient le pouvoir.

E. B. Je suis tout à fait d’accord avec vous. Et je pense que comme vous le disiez, la domination féminine ne s’opère peut-être pas dans le geste, mais elle peut s’opérer après par la littérature. Après tout, ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent, à la fin c’est quand même moi qui ai le mot final. C’est comme ça que j’ai domestiqué une partie de mon amertume.

C. M. Pour moi c’est différent. Quand j’écris, c’est surtout pour dire aux autres : voilà, pour moi, c’est comme ça. Et pour vous, c’est comment ?

Qu’est-ce que le bon sexe ? Entretien avec Manon Garcia

Propos recueillis par Didier Jacob.

Commencements, par Catherine Millet, Flammarion, 320 p., 20 euros (en librairie le 31 août).
L’Inconduite, par Emma Becker, Albin Michel, 370 p., 21, 90 euros.

Bio express

Née en 1948 à Bois-Colombes, Catherine Millet est critique d’art et écrivain. Elle a publié plusieurs ouvrages sur l’art et cinq récits dont « la Vie sexuelle de Catherine M. » et « Une enfance de rêve ». Née en 1988 dans la région parisienne, Emma Becker publie « Mr » à vingt-trois ans. Ce roman sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues.

Version longue d’un article paru dans « L’OBS » du 25 août 2022.

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