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“La Nuit sur commande”, de Christine Angot

l’art de déjouer les codes - Critiques et Extrait

D 18 mars 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Echos du nouveau livre de Christine Angot « La Nuit sur commande » aux éditions Stock, paru ce 12 mars 2025.

Christine Angot publie « La Nuit sur commande » aux éditions Stock.
LTD/Aurore Marechal/ABACAPRESS via Reuters

le livre sur amazon.fr

Quatrième de couverture
« Je me revois dans les rues de Châteauroux, à quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans… En train d’aller à l’école. Je passais par une petite ruelle pavée, qui longeait le musée. Je me revois avancer entre les murs, en chantonnant les dernières chansons de Sheila, et en contemplant à mes pieds du haut de ma taille les chaussures vernies noires que ma mère venait de m’acheter. Je ne savais rien de ce qu’allait être ma vie. L’avenir ne m’inquiétait absolument pas. Au contraire. »

La « Nuit au musée » de Christine Angot à la Bourse de Commerce. Ou : L’art, dans une vie.

A propos de l’auteur

Christine Angot est l’autrice de nombreux romans, dont Léonore, toujours (1994), L’Inceste (1999), Rendez-vous (2006), Le Marché des amants (2008), Une semaine de vacances (2012). Un amour impossible (2015) reçoit le prix Décembre, est adapté au cinéma, et au théâtre à l’Odéon. Le Voyage dans l’Est (2021) reçoit le prix Médicis, et est mis en scène par Stanislas Nordey aux Amandiers. En 2024, elle réalise son premier film, Une famille.

Ce qu’en dit la critique

Quelques extraits :

« D’une nuit passée à la Bourse de commerce, l’autrice tire un récit sur l’argent, l’art, la littérature. Mêlant, à son habitude, violence et fragilités. Brillant. » (Fabienne Pascaud, Télérama)

« Quand Christine Angot choisit de passer une nuit à la Bourse de Commerce, elle revisite toute une vie en interrogeant les tensions entre l’art et la société, le groupe et soi, le bien et le mal. Un texte d’une force inouïe, par une écrivaine au sommet. » (Nelly Kaprièlian, Les Inrocks)

« D’une nuit finalement avortée au sein de la Bourse de commerce, Christine Angot revient avec ce qui pourrait être l’un de ses plus beaux livres. » (Olivier Mony, La Tribune Dimanche)

« le propos sur l’art, l’argent et le pouvoir développé dans ce court essai redoutable et brillant, peut-être l’un des plus intelligents sur le sujet depuis « les Règles de l’art » de Bourdieu, mais d’une force autre, parce que Christine Angot raconte ce milieu et ses compromissions, de l’intérieur. » (Elisabeth Philippe, NouvelObs)

Sollers et Christine Angot


Philippe Sollers et Christine Angot à la Maison de l’Amérique Latine à Paris,
le 2 novembre 2015.

Déjà, en 2006, à propos de son roman du moment Rendez-vous, Sollers écrivait dans Le Journal du Dimanche de Juin 2006 :

« Le livre de Christine Angot, Rendez-vous (2), est excellent, puissant, rapide, audacieux, drôle. […] Vous commencez à lire, c’est immédiat, vous ne lâchez plus les pages, vous vous demandez comment elle va se tirer d’une folie parfaitement maîtrisée, inceste traumatique, sincérité, crudité lucide.Eh oui, il faut s’y faire : Angot est un des meilleurs écrivains français d’aujourd’hui. But marqué, donc. C’est rare. »
L’intégrale ICI

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Christine Angot rend hommage à Philippe Sollers


L’art de déjouer les codes


Issu d’une commande, ce livre s’inscrit dans la collection Ma nuit au musée (étude de tête pour « L’Extase de sainte Thérèse », par le Bernin). Photo AKG images

Par Fabienne Pascaud
Télérama, 12 mars 2025

Elle ne joue jamais longtemps le jeu, ne respecte jamais longtemps les codes. Une force en elle résiste. Et triomphe des atrocités comme des minables compromissions. Christine Angot est un roc de fragilités et de violences entrelacées. En témoigne encore ce dernier opus, La Nuit sur commande, qui feint à peine de s’inscrire dans la collection à succès où il est publié – Ma nuit au musée, que lança en 2018 Alina Gurdiel.

Objectif ? Passer seul une nuit entière dans le musée de son choix et tirer un récit de la confrontation avec les œuvres, la mémoire d’un lieu, la solitude imposée. Christine Angot fait autre chose. D’abord, l’autrice de L’Inceste (1999) avoue se sentir illégitime, et moins fréquenter les musées et les plasticiens qu’autrefois. Du temps où elle vivait à Nice, ou débarquait à Paris au début des années 2000, y devenant la « nouvelle meilleure amie » de l’artiste Sophie Calle, dont elle taille un irrésistible portrait. La patronne affranchie d’Art Press, Catherine Millet, aura plus tard ses faveurs. Mais Angot n’est pas de ce monde, et préfère vite l’isolement de l’écriture.

Accompagnée par sa fille, Léonore

Plus que son immersion nocturne à la Bourse de Commerce, à Paris, qu’elle a finalement choisie, elle décrit ici son cheminement littéraire, amoureux, maternel, son aventure sociale, avec toujours en contrepoint la tragédie de l’inceste qui l’a autant détruite que construite. Son histoire l’intéresse davantage que la collection François Pinault, qu’elle a élue parce que proche de chez elle et faisant rêver les artistes vivants d’y être exposés. Pour faire monter leur cote. Et parce que François Pinault est, aussi, comme elle, un transfuge de classe ? Il est beaucoup question d’argent dans ce texte âpre, sans indulgence ni romantisme. Pas question ainsi de passer une nuit entière : l’écrivaine avoue dormir mal et redouter d’être seule la nuit. Elle a réclamé que l’accompagne sa fille Léonore, artiste, et plus sensible à l’art qu’elle ne l’est. Elles quitteront la Bourse de Commerce à 1h15 du matin. Christine Angot y est restée à sa machine à écrire. Mais la seule perspective de l’aventure a sans doute fait en elle un travail souterrain, ressuscité son passé. Comme cette « commande » littéraire a réveillé ses angoisses matérielles, ses hontes, parfois, d’avoir participé à des émissions aux amitiés traîtres.

Christine Angot reste un bloc de souffrance obsédé, sauvé par l’écriture. Tout, chez elle, est transcendé par l’écriture. Pour preuve, cette sainte Thérèse d’Avila sculptée en extase par le Bernin, à laquelle elle s’identifie dès qu’elle la découvre à Rome et qu’elle cite encore parmi ses trois œuvres préférées (avec Les Heureux Hasards de l’escarpolette, de Fragonard, et Les Souliers, de Van Gogh). « Je pleurais. Là, dans l’église. À l’époque où j’ai commencé à écrire, je n’aurais pas su l’exprimer, mais c’était ça. Exactement ça. C’est ce que je ressentais. L’extase d’un autre monde. Qui existait. C’était ça et c’est toujours ça. C’est toujours ce que je ressens. J’ai toujours cette impression d’une histoire d’amour fou, d’une révélation, de quelque chose d’incroyable, qui est largement au-dessus de moi… À partir de là, ma vie est devenue secondaire, elle ne comptait plus vraiment, plus autant, il y en avait une autre, qui n’existait pas, mais qui m’intéressait tellement plus. Et quand j’écrivais, c’était dans cette vie-là que j’étais. » Depuis qu’elle écrit, elle confesse ne rien pouvoir faire d’autre. Une mystique de l’écriture. Et c’est bien, c’est beau comme ça.

Une vie d’écriture et l’écriture d’une vie

par Nelly Kaprièlian

Les Inrocks, le 11 mars 2025

Quand Christine Angot choisit de passer une nuit à la Bourse de Commerce, elle revisite toute une vie en interrogeant les tensions entre l’art et la société, le groupe et soi, le bien et le mal. Un texte d’une force inouïe, par une écrivaine au sommet.

L’enjeu : passer une nuit dans le musée de son choix. Après d’autres auteurs et autrices (Leïla Slimani, Lola Lafon, Santiago Amigorena, Christophe Boltanski…), c’est au tour de Christine Angot d’accepter d’écrire un texte pour la collection de Stock "Ma nuit au musée". Le musée en question, ce sera la Bourse de Commerce de François Pinault, haut lieu de l’art contemporain à Paris. Dans ce texte qui ne porte ni exactement sur le musée ni sur l’art, mais bien sur un peu tout ça en même temps, le moment de sa nuit arrive tard, et l’on s’aperçoit, avec un certain ravissement, qu’on a été tellement pris-e par l’écriture de Christine Angot qu’on l’avait même oubliée.

C’est qu’on bifurque ailleurs, dès le début. Dès ce passage déchirant : "Je me revois dans les rues de Châteauroux, à quatre ans, cinq ans, six ans, sept ans… En train d’aller à l’école. Je passais par une petite ruelle pavée, qui longeait le musée. Je me revois avancer entre les murs, en chantonnant les dernières chansons de Sheila, et en contemplant à mes pieds du haut de ma taille les chaussures vernies noires que ma mère venait de m’acheter. Je ne savais rien de ce qu’allait être ma vie. L’avenir ne m’inquiétait absolument pas. Au contraire." L’avenir, donc, un mot comme un sésame qui ouvre à une vie, la sienne, revisitée ici comme en accéléré et par plusieurs prismes : l’écriture, l’argent, l’amour, le tout dans une quête.

Sa vie à Montpellier avec son mari Claude, qui croit en l’écrivaine qu’elle est, Léonore, toujours, l’arrivée à Paris, son amitié avec des artistes, Sophie Calle et sa bande, et la découverte d’un nouveau milieu qui n’est décidément pas le sien – le monde de la culture, des artistes, des médias, de l’édition. Tout le temps, il y a une tension : entre la vie et l’art, entre l’amour et l’écriture, entre l’argent et l’idéal ; entre trahison et probité, compromission et fidélité à soi-même, bref entre les autres (le social) et soi (écrivant). Angot aborde de front la matérialité de la vie d’artiste, ainsi que celle des moyens déployés pour sa nuit au musée (lit de camp, attachée de presse, déjeuners préparatoires, gardiens, etc.), les coulisses du texte, fait rare dans la collection. Car il y a ce qui rend possible l’existence de l’artiste, de l’écrivain.

"La Bourse de Commerce, c’est l’argent, les échanges, la sociabilité qui en résulte, mais aussi la timidité qu’on peut avoir devant tout ça, parce que ça représente la classe sociale qui exerce le pouvoir, et qui fascine." Un pouvoir qui fait ou défait, qui passe commande, qui commande. Le titre, elle écrit qu’elle l’a trouvé tout de suite. La nuit sur commande. Son père venait la nuit et la commandait sexuellement. Sans être un texte directement sur l’inceste, comme Le Voyage dans l’Est par exemple, cette Nuit… donne à voir, avec une finesse, une intelligence et, pour tout dire, une élégance inouïe, la pratique du pouvoir et de la domination à tous les niveaux et à toutes les échelles : entre deux amies, entre deux amant-es, entre les artistes, entre un milieu social et un autre.

Vingt-six ans après L’Inceste, l’écrivaine n’a plus besoin de dire, d’affirmer haut et fort. Elle est devenue l’oreille absolue. Et grâce à l’impressionnant travail d’orfèvre de son écriture, réglée au millimètre près, grâce à un travail de montage hypersensible et précis, elle saisit et parvient à transmettre sur la page ce qui se dit et se subit. Son amie Sophie Calle, qui lui offre un porte-malheur ; la femme de Catherine Robbe-Grillet, qui se présente comme son esclave au compagnon d’Angot, Charly, descendant d’esclaves en Martinique ; un ami éditeur, qui lui conseille de larguer un amant car il n’est pas de "notre milieu". Tout est dit, dans ce qui se dit et a été entendu, de ces micro-abus – rien à ajouter. C’est bien cela qui relève d’une très grande maîtrise de l’écriture, de tout l’art de Christine Angot, et qui fait de ce texte l’un des meilleurs qu’on ait lus depuis longtemps.

Par le prisme du pouvoir, de la domination – et, dans un certain milieu social artistique, de son esthétisation –, l’écrivaine revisite donc une vie passée, comme nous avons passé nous-mêmes notre vie, à "amoindrir, excuser, comprendre, supporter. Passer sur". Petit à petit, presque mine de rien, c’est la question de la morale qui est posée ; comment la société, le groupe, notre sociabilité floutent les frontières entre le bien et le mal : "Même avec mon père j’ai mis un temps fou à accepter qu’il n’y avait pas un mauvais côté, et un bon, mais seulement un mauvais. Et zéro espoir. Qu’il était possible de jouer avec l’avenir de son enfant, que l’inceste c’est ça. Et le reste, du vent. Des paroles sans conséquence. Des attitudes. Des rayonnages de bibliothèque. Des apprentissages de langues étrangères. Des promenades sociales. Des visites de musée. Juste comme ça. Pour connaître. Des têtes levées vers des transepts d’église. Des décryptages de latin."

Heureusement, il y a l’écriture, la place qu’elle prend dans sa vie, très jeune, et Claude qui la lit : "À partir de là, ma vie est devenue secondaire, elle ne comptait plus vraiment, plus autant, il y en avait une autre, qui n’existait pas, mais qui m’intéressait tellement plus. Et quand j’écrivais, c’était dans cette vie-là que j’étais." La fin est magnifique, mais on ne la racontera pas. Plus rien à dire – tout est là.

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Sur Sophie Calle, sur son livre "La Nuit sur commande"…

Christine Angot au pays de l’art

D’une nuit finalement avortée au sein de la Bourse de commerce, Christine Angot revient avec ce qui pourrait être l’un de ses plus beaux livres.

Olivier Mony

La Tribune Dimanche, publié le 16/03/25

Camus écrivait qu’« il faut imaginer Sisyphe heureux » ; restreignons peut-être nos ambitions, mais imaginons un instant Christine Angot riant. De bon cœur, en plus, et férocement à la fois. C’est peut-être d’abord ça en effet que l’on entend à la lecture de son dernier livre, La Nuit sur commande, un rire somme toute libérateur qui n’épargne ni l’objet (ou plus précisément les objets) de son ironie assez dévastatrice ni - et c’est plus inattendu - elle-même.

Résumons l’affaire. Christine Angot s’est donc vu confier l’écriture d’un volume de la précieuse collection « Ma nuit au musée », dont l’objet, rappelons-le, est de proposer à des écrivains de passer une nuit dans le musée et d’en revenir avec un livre témoignant de différentes façons de l’épiphanie alors vécue... Ce fut ainsi pour Jakuta Alikavazovic, Lola Lafon ou Jean-Luc Coatalem (parmi d’autres), comme libérés paradoxalement par la commande, l’occasion de proposer peut-être leurs plus beaux textes. Et d’une certaine façon, c’est possiblement encore le cas cette fois-ci avec la « terrible, forcément terrible » Christine A.

Sollicitée par la directrice de la collection, Alina Gurdiel, elle choisit donc de trouver refuge, à tout seigneur tout honneur, au sein de la prestigieuse Bourse de commerce - Pinault Collection, accompagnée de sa fille Léonore. Bien entendu, rien ne se passera vraiment comme prévu. En fait de nuit, les deux femmes se contenteront pour l’essentiel d’une visite en soirée au restaurant du musée, laissant assez dépités le personnel et l’équipe du lieu qui se félicitaient de cette aventure nocturne avec l’écrivaine...

Bref, dira le lecteur que peuvent agacer les dérapages de diva de l’autrice d’Une semaine de vacances, Angot a encore fait son intéressante... C’est un peu court car, justement, tout ce qui en découle, ce livre étonnant, est intéressant. La Nuit sur commande, c’est Christine Angot au pays de l’art. Des terres qui la fascinent, l’inquiètent, l’intranquillisent à la fois.

Des terres découvertes dans le sillage de l’amitié de Sophie Calle puis, plus tard (et ce n’est pas la même bande), avec celle de Catherine Millet. Des terres qui sont aussi une façon pour l’autrice d’être encore avec sa fille, dédicataire du livre et surtout elle-même artiste. Bien insensible, d’ailleurs, celui qui ne saurait pas voir en ces pages un vrai chant d’amour de l’une à l’autre.

Pour le reste, qui n’est vraiment pas rien, ces « soirs de Paris » où l’argent, la quête de pouvoir sont partout et, finalement, le désir nulle part, Angot avec une justesse terrible a des accents qui ne sont pas si éloignés de ceux d’un Truman Capote dans Prières exaucées. Le suicide littéraire et social en moins. Elle voit tout (scènes de genre magnifique avec une basse-cour aux aguets lorsque passe le « roi soleil », François Pinault, gifle judicieusement adressée à l’ineffable Yann Moix, choses vues à Paris début XXIe), elle devine le reste et donc, au fond, elle préfère en rire. On ne lui donnera pas tort.

Angot : jusqu’où un artiste est-il prêt à se vendre ?

Par Elisabeth Philippe

NouvelObs, publié le 4 mars 2025

Christine Angot. LAURA STEVENS MODDS

Critique. Jusqu’où un artiste est-il prêt à se vendre ? Christine Angot raconte de l’intérieur les rapports entre art et argent.

PParmi les scènes dingues que rapporte posément Christine Angot, il y a celle-ci. Un jour, au Café de Flore, un riche éditeur et sa femme lui offrent un bracelet en or Cartier. « Ils l’ont vissé à mon poignet à genoux à mes pieds. » Un peu plus tard, l’épouse du millionnaire, qui est aussi écrivaine, demande à Christine Angot d’écrire un texte sur son dernier livre. « En fait, je me suis demandé s’il fallait rembourser quelque chose », réagit Angot, qui analyse ensuite : « Dans le milieu de l’édition, la hiérarchie est marquée par un système d’échange entre la crédibilité des uns et l’aisance matérielle des autres, qui se deale en permanence. »

Joug de luxe, le bijou cristallise le propos sur l’art, l’argent et le pouvoir développé dans ce court essai redoutable et brillant, peut-être l’un des plus intelligents sur le sujet depuis « les Règles de l’art » de Bourdieu, mais d’une force autre, parce que Christine Angot raconte ce milieu et ses compromissions, de l’intérieur. Intitulé « la Nuit sur commande », le texte paraît dans la collection « Ma nuit au musée ». Une commande, donc. Mais Christine Angot détourne la contrainte pour laisser libre cours à sa réflexion. De sa nuit passée à la Bourse de Commerce, à Paris, en compagnie de sa fille Léonore, il est à peine question. Hautement signifiant, le choix du lieu, par son nom, son propriétaire – François Pinault –, et ses fresques exaltant le négoce sous toutes ses formes, y compris l’esclavage, se suffit à lui-même.

Jusqu’où un artiste est-il prêt à se vendre ? Au lieu d’une déambulation nocturne parmi les œuvres, l’écrivaine parcourt ses souvenirs, ses hontes (la signature d’une tribune sur la prostitution, sa participation à une émission de télé). Elle évoque son rapport à l’art teinté d’un sentiment d’illégitimité, son amitié ambiguë avec Sophie Calle, sa conception de l’écriture. Et l’inceste : « Le lien entre ce qui m’est arrivé et n’importe quoi que j’écris doit toujours être établi. » C’est ce lien qu’elle expose dans une démonstration clinique, implacable : « Mon titre "la Nuit sur commande", je l’ai trouvé tout de suite. Il établissait un tel lien entre la commande éditoriale de passer une nuit au musée et la commande sexuelle à laquelle je pouvais être confrontée à tout moment de la nuit entre mes treize ans et mes seize ans… » A ces commandes, elle oppose sa liberté d’écrivain. Non négociable.


GIF L’EXTRAIT

À Léonore

J’ai grandi dans une petite ville, Châteauroux, où la fréquentation de l’art se résumait à la visite du musée municipal. J’ai appris longtemps après l’avoir quittée qu’il abritait des œuvres de Camille Claudel. Je ne les connais pas. Le seul tableau dont je me souviens et que je revois vaguement, parce qu’on s’arrêtait devant, est le portrait du général Bertrand. Le musée portait son nom. Il en était le fondateur.

Un des lieux de promenade de la région était la maison de George Sand à Nohant. On s’arrêtait devant un portrait d’elle habillée en homme, les cheveux en bandeau, fumant la pipe. Il se trouvait dans un salon du rez-de-chaussée, au-dessus d’une commode.

Ma mère et moi avons déménagé à Reims. Où j’ai passé mon adolescence. J’ai découvert la cathédrale, l’ange au sourire. Le palais du Tau. Le musée municipal et la collection des Corot. Il y avait une série de salles en enfilade, au premier étage, dont les murs étaient couverts d’une infinité de forêts, de chemins creux, de verts sombres et de troncs d’arbres à l’écorce peinte de façon si nuancée, du plus clair au marron le plus noir, qu’elle en évoquait la réalité.

Mon père, que j’ai rencontré à ce moment-là, et qui habitait Strasbourg, me rendait visite ou passait me chercher en voiture. On s’arrêtait sur la route chaque fois qu’il y avait quelque chose à voir. L’apprentissage des termes d’architecture et la traduction des inscriptions latines, sur les bâtiments ecclésiastiques ou civils, faisaient partie de la promenade. Et alternaient avec l’inceste que je subissais au retour à l’hôtel.

Après le bac je me suis inscrite en fac de droit. J’ai rencontré Claude avec qui je me suis mariée. Il préparait le Capes d’anglais. On a vécu ensemble dix-huit ans. Léonore est notre fille. À Reims, il y avait une galerie, dont la propriétaire avait vécu avec Othon Friesz. Un peintre fauve accusé de collaboration après la guerre. Elle nous montrait le dessin d’un couple qui s’embrassait, en nous disant que c’était comme ça qu’il la prenait. Quand un client entrait dans la boutique, ses arguments de vente étaient la qualité décorative de l’œuvre et la cote de l’artiste au Bénézit.

J’ai commencé une psychanalyse, et commencé à écrire.
LA SUITE (pdf) ICI

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