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Sollers : rencontre avec une institution

Anthony Palou : archive Le Figaro littéraire, 19 avril 2001

D 8 mars 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Aujourd’hui, nous vous proposons, une archive du Figaro littéraire du 19 avril 2001. Sollers venait de publier « Eloge de l’Infini », suite de sa « Guerre du Goût » (1994) , le deuxième tome, avant plus tard deux autres tomes : « Discours parfait » (2010) et Fugues (2012). Cette chronique est signée Anthony Palou, critique littéraire au Figaro, mais précédemment secrétaire de Jean-Edern Hallier, devenu l’ennemi personnel de Philippe Sollers, lequel en début d’échange y fait allusion en ces termes :
« Nous avions un ami commun, lance Sollers, avec un humour tranchant. - Je vois de qui vous voulez parler. - Ah ! Jean-Edern Hallier. bon. passons, passons. ». 
Dans cette archive, Palou brosse un portrait du Philippe Sollers d’alors, en même temps qu’une critique du livre. Palou qui déclarait ne plus lire les romans de Sollers depuis une dizaine d’années, reconnaît quelques qualités à ce recueil de critiques littéraires : « J’ai de la chance, car c’est un bon cru bordelais, une bonne année, un bon château. » et une certaine admiration pour sa culture encyclopédique : « Et de fait, on ne sait pas grand-chose face à ce Larousse en dix volumes ».

Dans une deuxième partie nous verrons que Palou ne cessera pas de lire Sollers et que ses réserves du moment, exprimées dans cette archive, tomberont largement au fil du temps, avec même quelques sentences élogieuses.

Dans une troisième partie nous reviendrons sur le livre, proprement dit, « Eloge de l’Infini », à l’origine de cette chronique.

I - Sollers : rencontre avec une institution


Le Figaro littéraire, 19 avril 2001

Par Anthony Palou

Le grand hall de la maison Gallimard vous accueille lei, bras grands ouverts, mais on doute qu’il ne les referme jamais. Il est 17 heùres, ce vendredi, et appuyé contre la rambarde de l’escalier, Pierre Nora débat avec un confrère. L’une des deux standardistes à l’entrée me demandent ce que je veux : « J’ai rendez-vous avec Philippe Sollers, dis-je. – Patientez quelques instants ; s’il vous plaît ». Je. m’assieds et lis. de@x pages d’une biographie de Fellini, où le cinéaste raconte le tournage de son Casanova. Je pense déjà à Sollers, qui n’a pas du tout la même approche du libertin vénitien. Je serais plutôt d’accord avec Fellini, mais je n’aborderai pas ce sujet. Soudain, je vois l’escalier trembloter, une silhouette massive se pencher à demi, une tête, la célèbre tête rieuse coiffée au bol : « Palou. à nous ! » Je me lève et serre la main du célèbre écrivain. Hop, hop, hop ! ! les _marches quatre à quatre, a la Chaban, un autre Bordelais, puis le premier étage, un petit couloir où sont alignées une rangée de patères ; « L’imperméable ici, comme à l’école ! ». Je m’exécute avant d’entrer dans un bureau qüi doit faire trois fois la taille cabine téléphonique. Marcelin Pleynet s’est absenté. J’espère qu’il avait un mot d’excuse ; « Palou. comment vous fonctionnez ? Magnéto ? .A la main ?- Magnéto » dis-je, que je pose sur la table. Première cigarette. Premier clin d’oeil.

Il attaque « Nous avions un ami commun, lance-t-il avec un humour tranchant. - Je vois de qui vous voulez parler. - Ah ! Jean-Edern Hallier. bon. passons, passons. ». .


Sollers, une rhétorique mouvante, souple, sportive.
(Photo Paul Deloni/Le Figaro.)

Si je suis assis en face de l’auteur de Femmes, c’est qu’il sort ces jours-ci un nouveau livre, Eloge de l’infini. J’ai de la chance, car c’est un bon cru bordelais, une bonne année, un bon château. La sortie d’un livre de Sollers est préparée comme le décollage d’un Concorde. Les risques de crash sont minimisés. Il est là, devant moi, en commandant de bord de son génie, prêt à s’envoler.

Éloge de l’infini est un « inédit », comme il dit, mais il s’agit en fait d’un recueil d’articles précédemment publiés dans Le Monde, Art Press ou encore des textes issus de livre d’art. Inédit, puisque l’auteur, quand il écrit un article, pense toujours à un livre futur. « Voyez-vous, Palou, le projet est encyclopédique, c’est un vieux projet que j’avais eu avec Barthes, dit-il. Oui, cette idée de faire une nouvelle encyclopédie. » On veut bien le croire, vu le poids du livre : 1 090 pages. « J’ai pensé ce livre comme un peintre pense un tableau, un musicien un concerto. Je vois très bien telle couleur à tel emplacement, telle note à tel moment. » Les mains de Sollers cherchent dans l’espace, telle la baguette d’un chef d’orchestre, des violons invisibles. Ses doigts semblent vouloir me montrer quelque chose. Je me retourne, suivant du regard la gestuelle sollersienne :

La sortie d’un livre de Sollers est préparée
comme le décollage d’un Concorde.
Les risques de crash sont minimisés. Il est là, devant moi,
en commandant de bord de son génie, prêt à s’envoler.

la bibliothèque de l’écrivain. Toute la collection de L’Infini, sa revue, de Tel quel, son ancien bunker, ses romans, son œuvre traduite en plusieurs langues, les rééditions en collection « Folio », une photo inédite de Guy Debord, des livres d’art. Tout Sollers est là, derrière mon dos. J’ai lu Sollers lorsque j’avais seize ans. J’ai commencé, comme tout le monde, par Une curieuse solitude [1]J’ai arrêté de le lire il y a une dizaine d’années. Le dernier roman que j’ai lu, il me semble, est Le Lys d’or. J’ai été bluffé par cette intelligence qui tentait de prouver quelque chose, cette intelligence politique, dirais-je. Je devinais où Sollers voulait en venir, empruntant des chemins chaotiques et sinueux. Je le trouvais bon à l’oral. Parfois meilleur qu’à l’écrit. J’avais envie d’annoter sa copie : « Peut mieux faire. » Puis j’ai cessé de m’y intéresser. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait que le romancier n’était pas à la hauteur de mes espérances, que ma déception, à chaque roman, était à la mesure de mon attente. Je me réfugiais alors dans ses livres de critiques, d’où je sortais émerveillé, car le critique Sollers donne envie de voir, d’écouter, de lire. Cette intelligence qui frôle parfois le ridicule, souvent opaque et paradoxale, part sans crier gare en roue libre et laisse le lecteur dans le peloton. La rhétorique sollersienne est une rhétorique mouvante, souple, sportive. Le discours s’égare, fait le grand écart, le double salto. On passe, à la vitesse de la lumière, de Joyce à Proust, de Bacon à Rimbaud, de Lautréamont à Cézanne, de Céline à Casanova, de Sade à Mme de Sévigné. Il a ce côté Diderot, le Diderot des Salons, la culture psychanalytique en plus. Malheureusement, pourrait-on dire. On sort d’un entretien ou d’un livre de Sollers rompu, exténué. Exténué mais heureux. Cet homme a la capacité de vous remettre sur pied en moins de dix minutes. C’est un antidépresseur. « Vous connaissez la voix de Joyce ? Oui ? Non ?
- Non.

- Vous ne connaissez pas ? Et la voix de Francis Bacon sur la BBC ? Non plus ? » Sollers vous regarde avec comme de la pitié dans le regard. Il semble vous dire : « Pauvre vieux, tu ne connais pas ça ? Alors tu ne connais rien. » Et de fait, on ne sait pas grand-chose face à ce Larousse en dix volumes. Puis, il repart, me lit un court extrait de son roman Lois [2], paru en 1972 (sa comique époque maoïste) et réédité ces jours-ci, pour me faire comprendre que tout est dans la voix. Il s’esclaffe, prend un coup de téléphone, rigole au nez de son interlocuteur, raccroche. Tente de reprendre son discours. « Où en étais-je ? Ah, oui, bien sûr, tout est politique, Palou ! » Et le voilà à nouveau cherchant inlassablement dans son cerveau à tirettes le rapport qu’il peut encore y avoir entre cet article « La France moisie » et les pommes de Cézanne, ou l’asperge de Manet. « Enfin, Palou ! La France moisie ne fait que 3 pages sur 1 090 ! » Sixième cigarette. Donc l’en cyclopédie nouvelle vision des choses qu’on ne saurait voir, une vision qui ne serait pas académique. S’approprier qu’il y a devant nos yeux et continuer cetteguerre du goût, la seule qui mobilise l’intelligence sollersienne.

« Vous aimez Pound ? » Je lui dis non. Alors, il se met à imiter le célèbre poète américain, que Nabokov considérait comme un charlatan de première classe. « Je l’ai observé à Venise, un jour. Il était assis sur un banc des Zattere. » Et là, Sollers regarde longuement ses mains, en silence. Il les noue doucement. « Extraordinaire, ce moment », conclut-il. On parle du beau livre que Gérard de Cortanze lui consacre, Sollers ou la Volonté du bonheur, roman [3]. Un essai ponctué de photographies tout droit sorties de son album de famille. « Pas des photos d’agence, Palou, il faut savoir ouvrir ses tiroirs. Tout est là ! » Il semble ravi de cette énième étude sur lui. Ce genre d’ouvrage le conforte. Il évalue sa célébrité et son génie au poids des critiques déversées sur son dos rond. Il se souvient de la douloureuse histoire de son service militaire, en pleine guerre d’Algérie. « Je dois ma libération à Malraux. » Là, il se lance dans une imitation de l’ancien ministre de la Culture. Puis il imite Mauriac, de Gaulle, Chirac, Mao Zedong en version originale. Un véritable festival.

Deux heures plus tard, je n’ai plus de bande. Je lui demande si, un jour, il écrira sur la musique. « Of course. » Et le voilà qui chante Don Giovanni. Inusable, ce bonhomme ! Je me suis levé. Il m’a raccompagné jusqu’aux escaliers.

Je ne dirais pas ce qu’il m’a dit en confidence. Sollers m’a décrit, singé des personnalités d’une manière hilarante et impitoyable. Des personnalités dont je n’ose citer les noms. Comme Sollers, d’ailleurs qui, s’il avait eu le courage de dire tout ce qu’il pense, serait aujourd’hui le grand écrivain qu’il a toujours rêvé d’être

II - Palou sur Sollers, dans le temps

Au fil du temps, les critiques acerbes de Palou vis-à-vis de Sollers se sont adoucies, jusqu’à finir par l’éloge :.

Sollers dans son jardin

8 décembre 2006

Par Anthony Palou
Le Figaro,

Fleurs Essai Philippe Sollers
Hermann 121 p., 23,50 euros

« […] Comme toujours chez Sollers, le sexe n’est jamais loin. Voici un livre érotique, en fait un dictionnaire amoureux des fleurs. Avec des entrées comme : Be/i>ckett, Le Roman de la rose, Ronsard, La Bruyère, Shakespeare, Rousseau, Rimbaud, ou encore Dante, Proust, Chine, Angelus Silesius qui écrivit ces mots d’une beauté poétique parfaite : « La rose est sans pourquoi. »

VOIR AUSSI

Sollers est ici dans son jardin. Il butine sa culture. Il donne à voir, il donne à lire. Le livre ne se referme jamais puisque les dernières phrases sont en fait les premières. Clin d’oeil à Joyce. […]
C’est un livre reposant. Un peu de paix dans un monde secoué ne se refuse pas. […]
Cette étrange manie qu’il a toujours eue de commenter son oeuvre à l’infini. Un ouvrage pour les amateurs éclairés. »
L’intégrale (pdf)

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Bonne année M. Sollers

8 janvier 2014

« Pas moins de cinquante ans qu’il mijote dans le bouillon des lettres françaises. Mardi sur France Inter, il était doux de .prendre son petit déjeuner en écoutant sa voix ’revigorante. Une·leçon de choses pendant laquelle nous avons mis entre parenthèses l’actualité putride : Sollers est cet écrivain rare qui a l’art chevillé au corps et le bonheur tin peu factice, il a du muscle et un certain panache. […]
Le révérend père Sollers nous livre son dernier sermon, Médium
(Gallimard). Un bon cru, un bon château. Sollers a l’âme « espérante ». Un petit mot
envoyé de la· bienheureuse Venise, des Zattere, plein sud. Un peu d’azur ne fait ·pas de mal. […]
Il faudrait lire Médium comme un bréviaire, une bouée, une carte de voeux salée sur· laquelle serait annotée cette phrase, page 23 :
« Penser aux bateaux, la nuit assouvit ». Une certaine idée de la joie dans un monde de tarés. »

*

L’oiseau Sollers

16 avril 2018

« Philippe Sollers chez Ruquier. Un enchantement d’écouter Sollers, toujours et encore. On s’endort un peu moins bite, un peu moins pauvre. L’écrivain présentait son dernier roman Centre (Gallimard) que l’on ne cessera jamais assez de vous recommander. Sollers manie l’ironie comme personne. Dupe de rien, on aimerait penser que Diderot devait ëtre comme lui, tout plein de joie. Sollers n’ennuie jamais, c’est pour lui une simple question de politesse, un principe de vie. »
« Moix a bien raison lorsqu’il dit que l’auteur de Porodis est le plus grand écrivain vivant (sic). Avec l’oiseau Sollers, le soleil brille encore et l’eau, avec lui, coulera toujours sous les ponts. 2 heures du mat’, sur France musique, le quintette pour clarinette. Musique ! »

Qui dit mieux ?

L’intégrale (pdf)

philippesollers.net

*

Digression

8 mai 2018

« à Nicе samedi soir où la Petite Maison cet excellent restaurant, adresse incontournable de la ville - remettait son prix à Philippe Sollers pour son roman Centre (Gallimard). Patrick Besson, président de l’affaire, était ravi de remettre la distinction à cet écrivain hors norme qui carbure sec à la littérature pure, sa passion fixe. L’encre bleue vénitienne coule naturellement depuis soixante ans dans ses veines. Discours parfait, rimbaldien, du lauréat axé, eh oui, sur la guérilla. […] « J’ai survécu, je suis là avec vous ce soir parce que, oui, j’ai veillé à un arrière-pays. Vive l’arrière-pays, vive Nice ! J’ai survécu, je suis là avec vous ce soir parce que, oui, j’ai veillé à un arrière-pays. Vive l’arrière-pays, vive Nice ! » Et vive Sollers, l’irrégulier majeur. »

*

Philippe Sollers : un éternel passionné de littérature d’une inaltérable gaieté

7 mai 2023

Par Anthony Palou

En forme d’hommage, deux jours après le décès de Philippe Sollers le 5 mai 2023.


Philippe Sollers lors de l’émission Apostrophes, le 16 juin 1989.

« Il était du parti de la vie, solidement doué pour elle. Ceux qui l’ont connu se souviendront de son inaltérable gaieté, de son inépuisable goût d’être ; bref, de sa joie. Sans doute doit-il s’amuser - de là où il nous contemple - de ce que l’on pourrait encore écrire sur lui tant il est vrai que pendant plus de soixante ans, il en a suscité des commentaires, des haines et des admirations, des ressentiments et des acclamations.
Il n’y a pas plus intelligent que Sollers. Intelligent, original et audacieux. Classique et avant-gardiste dans son genre. S’il nous fallait le comparer, mais ce genre d’exercice est toujours stupide, nous penserions immédiatement à Diderot. […]
Comme Diderot, Sollers se promenait avec enthousiasme dans les arts. Il donne à lire, à voir, à écouter. Avec lui, tout est vif. Il n’ennuie jamais, telle est son élégance ; avec lui, c’est l’émerveillement perpétuel. Il suffisait de le rencontrer, toujours chaleureux, amusant et amusé devant la déliquescence ambiante et son J&B sans glace, agitant son fume-cigarette, lors de ces six o’clock à La Closerie des Lilas en compagnie de Josyane Savigneau, son oreille attentive.[…]
Son esprit était comme zébré de citations. Ainsi, nous pouvions allégrement passer en un seul mouvement de Dante à Mallarmé, de Joyce à Hemingway, de Venise à l’île de Ré - éternels lieux d’exil -, de Mozart à Josquin des Prés. Nous avions l’impression d’être en compagnie d’un clandestin, d’un pur espion et lorsqu’on le lui faisait remarquer, il ne masquait pas son ravissement. »
L’intégrale (pdf) ICI

*

Sollers ou la Guerilla permanente

16 novembre 2023

Dans le livre « Hommage à Philippe Sollers » publié à l’initiative des éditions Gallimard le 16 novembre 2023, pour que ses amis puissent exprimer un ultime témoignage, Anthony Palou y figure avec un texte intitulé, Sollers ou la Guérilla permanente :

le livre sur amazon.fr

Sollers ou la Guérilla permanente
ANTHONY PALOU

« On pourrait commencer par ces quelques mots de Lawrence d’Arabie :

Tous les hommes rêvent, mais pas de la même façon. Ceux qui rêvent la nuit dans les replis poussiéreux de leur pensée s’éveillent le jour et savent que c’est vanité. Mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible.

L’humanité vit dans un profond sommeil, ce lourd sommeil qui confine, parfois, à l’hypnose consentie. Ne dormir que d’un œil, tout en dormant profondément ; dès le début, Sollers avait compris ça ; savait que la guérilla devait être sans cesse repensée de fond en comble, qu’il fallait éviter les chocs frontaux, pratiquer sans relâche l’ironie et « toujours faire des piqûres et encore des piqûres de rappel ». Pour mener la guérilla, une loi : être un irrégulier. Attaquer de façon sporadique, incessante, ne jamais laisser l’adversaire au repos. L’ennemi principal ? Sollers : « L’ennui, l’incroyable ennui que vous nous imposez tous et toutes... L’ennui que vous aimez aimer, que vous voulez de toutes vos forces [...] Eh oui, ce que vous appelez la vie, c’est cette réglementation de l’ennui, rien d’autre... » Comme disait l’impeccable grand maitre d’échecs Tartakover : « La tactique consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il y a quelque chose à faire. La stratégie consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il n’y a rien à faire. »

La stratégie de Sollers, s.j. (Societa Jesu), fut d’avancer et de se retirer aussitôt. Mais où ? Eh bien, venons-en. Dans un arrière-pays très sûr. Ce n’est pas le pays qui compte, oh non, c’est cet arrière-pays, invisible, insoupçonné, sans lequel vous perdez pied. L’arrière-pays est la planche de salut du guérillero. Sollers a survécu parce qu’il a veillé à cette base arrière sécurisée. Il en eut plusieurs, d’ailleurs : Bordeaux, Ré, New York et les Zattere à Venise, là où se rassemble toute la lumière, où les mouettes rieuses se perchent sur les bricole pourrissantes. Ne faudrait-il pas lire Paradis le soir en mesure et au rythme du clapotis des eaux de la lagune ? Avec ce roman qui serait mélopée, phanopée et logopée, Sollers a taillé dans une tige de rose le style de son temps, un souffle crépitant ininterrompu, une phrase unique qui parle et coule et roule, rivière tapant ses bords, mer, nuage, pluie, principe de l’évaporation et de la condensation... Le chemin de l’océan « qui n’a pour bornes que les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les astres [...] >>, chantait Chateaubriand. De là-haut, Rimbaud se penche, chérubin :

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Étemité.
C’est la mer allée Avec le soleil.

L’art d’écrire est un art de vivre et Sollers le pratquait en ces lieux enchanteurs. On ne peut rendre un culte à la beauté, à l’amour et au plaisir qu’en restant à l’écart, à l’abri de la société, de la compétition acharnée, de la société du spectacle ou du « spectral ». Sollers invite au large. De son stylo à l’encre indéfiniment iodée, il fut un agitateur de la langue (les empesés ne lui ont pas pardonné ses écarts de langage) et « de surcroît » - pour causer comme Lacan -, un amplificateur de vie (les culs-de-plomb et les hypocrites dévots lui en ont fait grief). On entend, venue d’on ne sait quel radeau, la voix d’Ezra Pound, celui de son poème Hugh Selwyn Mauberley :

Sa vraie Pénélope était Flaubert,
Il pêchait aux abords d’îlots opiniâtres, Plus
soucieux des élégantes boucles
De Circé que de la sagesse des gnomons.

Flaubert, saint patron de la littérature, l’homme qui n’avait d’autre vie que son art, celui qui portait à la littérature une dévotion exclusive. Écrivain classique, Sollers ? Oh, oui. Et tout imprégné de la tradition du roman philosophique français, de Diderot à Proust. Sans doute a-t-il appris à écrire en lisant la Bible. Les psaumes avant toute chose. Croire ? Pourquoi pas. Mais pas de façon littérale. Ne suffit-il pas, afin de faire entrer goutte à goutte le divin dans son être, de tendre l’oreille ? Monteverdi, Bach, Scarlatti, Haydn, Mozart. L’auteur de Portrait du Joueur accédait par l’ouïe à un Dieu qui serait une cantate de Bach parfaitement interprétée et ne se déployant que par sa propre joie. Pour cet incurable de l’extase, si Dieu existe, ce n’est pas un Dieu de bonté, de vérité mais de beauté. Sollers évitait l’enfer, se purgeait au purgatoire et chantait au paradis ; il aimait écouter le silence et regarder passer, bon météorologue, les saisons. Ne s’abîmait pas dans des mélancolies toxiques. Il faudrait dire une fois pour toutes que, dans l’œuvre de Sollers, la nuit est inlassablement amoureuse du jour.
« L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres », dit l’ombre d’Isidore Ducasse. Le malheur est la nuit de l’âme, répond en écho le jaguar Shakespeare.

En fait, le seul rêve que désire vraiment un artiste : que son nom devienne un adjectif. Être « sollersien ». C’est-à-dire être là sans y être vraiment. Ou plutôt être toujours là où l’on ne vous attend pas. Espion, agent secret, toréador des arènes Sébastien-Bottin, gondolier bordelais, corsaire en Ré.

Ré, fin et début du voyage du clandestin Sollers. Il a retrouvé les vagues, ses fidèles compagnes qui, « comme des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, l’avaient entouré à sa naissance » (Chateaubriand). Une ultime éclaircie ? « Les passions sont saintes et l’homme entrera dans l’éternité sur leurs ailes », on ne saurait mieux dire. De qui, déjà ? De !’Irlandais William Butler Yeats »

*

La deuxième vie, roman posthume de Philippe Sollers : l’éternel retour

18 avril 2024


Philippe Sollers, le 28 novembre 2016, à Paris. MANTOVANI ©Gallimard/Opale.photo

CRITIQUE - Un an après la disparition de l’écrivain, Gallimard publie son dernier roman, inachevé. À lire comme une méditation pleine d’ironie, tissée de visions et d’illuminations dans la nuit. Anthony Palou s’y fait lyrique.

EXTRAITS :

« L’’œuvre de Sollers est un paradis pour commentateurs, exégètes, universitaires, brouilleurs de pistes en tout genre ; le drame, c’est que ces romans furent de moins en moins lus pour le seul plaisir de la lecture. Leurs difficultés apparentes participent à la légende du fondateur de Tel Quel et son dernier texte, inachevé, ne fera pas exception. Sur cette dernière fugue — une cinquantaine de pages écrites dans la fièvre et la curieuse solitude des hôpitaux et des lieux de repos -, il sera toujours temps de couper les cheveux en quatre. Laissons aux légistes le soin de l’autopsie. Alors, lisons-le humblement, écoutons-le plutôt, allegro con brio e appassionato. Musique ! Les romans de Sollers sont des partitions. Les mots sont des notes qui se chantent comme chantent ces oiseaux perchés sur un fil électrique. Rêve auditif d’un chœur absolu. »

Et aussi, plus avant :

« Ouvrons cette Deuxième Vie, sorte de carnet de nuit, et prenons, pourquoi pas, une page au hasard. L’effet est immédiat : l’auteur vous chuchote, éclaircie dans la voix, des secrets à l’oreille. La Deuxième Vie glisse sur la voie romanesque qui, du Secret (1992) à Graal (2022), traverse des champs magnétiques. »

Et le final :

« Souhaitons que tout le monde vienne, une fois au moins, à Sollers, voyant en lui non pas quelques jésuiteries intellectuelles, mais l’une des plus grandes affirmations de la valeur du vivant que les lettres françaises nous aient données ces dernières années. Voici la dernière ligne écrite de sa main, sans ressentiment, le 10 mars 2023 : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Sollers a vécu en œuvres d’art. Son corps glorieux repose à l’île de Ré. Souffle de la brise, bercement des vagues, vol des mouettes dans le bel aujournuit. »

Ecouter l’intégrale audio

Cette chronique a aussi été publiée sur pileface par A.G., à qui peu de choses échappent : VOIR ICI

III - Eloge de l’Infini

La critique d’un simple lecteur

De nombreuses critiques par des critiques littéraires institutionnels ont été publiées sur ce site ICI. La particularité de cette critique est qu’elle émane d’un simple lecteur qui pourrait être vous ou moi (vous ? peut-être pas). Au-delà des exégèses, que découvre t-on, de prime abord, dans ce livre ?

Exercices d’admiration

Philippe Sollers travaille à sa postérité littéraire, il collecte les articles qu’il a fait paraître précédemment dans des livres-sommes de plus en plus gros pour faire montre de son érudition et de sa capacité d’écriture.
Après « Théorie des exceptions », « La guerre du goût », voici venu « Eloge de l’infini », puisque « Défense de l’infini » était déjà pris par Aragon.

En fait, le souci louable de l’auteur, outre celui de passer à la postérité au même titre que ceux dont il parle, est de faire reconnaître le 20ème siècle au travers de ses artistes marquants : Artaud, Bataille, Picasso, Debord et de quelques œuvres phares, à une époque où la sensibilité serait plus marquée par celle du 19 ème siècle malgré l’écran de fumée de la technologie et de la marchandisation à outrance, à une époque où effectivement on aurait tendance à faire l’impasse sur les apports artistiques du siècle qui vient de s’écouler. Sollers n’est jamais si bon que lorsque ses articles ou essais courts constituent des exercices de pure admiration et qu’il n’évoque pas les qualités supposées d’un artiste dans le but de mettre en évidence les mêmes chez lui. Possédant une écriture vive, jamais ennuyeuse, parfois elliptique qui passe sur les articulations, capable de nous brosser le portrait d’un écrivain en trois ou quatre feuillets, Sollers se révèle un pédagogue brillant.

De qui nous parle Sollers dans ce volume ? Côté peinture, il y a la trilogie Cézanne, Picasso, Bacon, mais aussi Twombly et De Kooning. Il défend la Venise claire et rayonnante, opposée à l’image convenue d’une Venise triste et moribonde, le regard singulier de Proust sur le temps, la Société du Spectacle de Debord, Artaud mais relativisé (tout n’est pas bon chez Artaud !), l’isolement de Bataille, Jarry, l’Amérique des Hemingway, Faulkner et Fitzgerald, la naissance littéraire de Céline. Il évoque aussi la voie chinoise qu’il suit personnellement depuis quelques décennies, les femmes bien sûr. Il opère un retour sur les figures annonciatrices du 20ème siècle que furent en poésie Mallarmé, Lautréamont ou Rimbaud, de même que sur le 18ème siècle des libertins et des Lumières...

Près de onze cent pages d’éloges, donc. Mais Sollers investit des valeurs sûres (même si pas assez lues ou connues). Il est à regretter qu’il ne s’engage pas plus dans ce volume sur des écrivains ou artistes contemporains, même s’il le fait dans sa revue, « L’infini » (tiens, tiens !) ou la collection du même nom qu’il dirige chez Gallimard. Ainsi il mettrait davantage sa notoriété au service des autres et ne profiterait pas du renom d’artistes, véritables certes, pour asseoir un peu plus la sienne.

Crédit : critiqueslivres.com par Kinbote, le 2 décembre 2001.

Que dit Sollers de son livre ?

Après ce premier point de vue, ne nous privons pas de remonter à la source : Sollers soi-même. Il s’est exprimé dans un entretien avec Bernard Pivot, dans son émission Apostrophes, à l’occasion de la publication du livre, en 2001. Il y évoque notamment un aspect important, qui a totalement échappé à notre lecteur ci-dessus, l’exergue du livre, reproduit en quatrième de couverture : un texte sur « l’Art de la Guerre » du Chinois taoïste Houai-nan-tse, écrit deux siècles avant J.C.

Le voici, lu par Sollers dans l’émission Apostrophes :

En voici la transcription :

« Tout l’art de la guerre consiste à manifester de la mollesse pour accueillir avec fermeté ; à montrer de la faiblesse pour faire valoir sa force ; à se replier pour mieux se déployer au contact de l’ennemi. Vous vous dirigez vers l’ouest ? faites semblant d’aller vers l’est ; montrez-vous désunis avant de manifester votre solidarité ; présentez une image brouillée avant de vous produire en pleine lumière. Soyez comme les démons qui ne laissent pas de traces, soyez comme l’eau que rien ne peut blesser. Là où vous vous dirigez n’est jamais là où vous allez ; ce que vous dévoilez n’est pas ce que vous projetez, de sorte que nul ne peut connaître vos faits et gestes. Frappant avec la rapidité de la foudre, vous prenez toujours à l’improviste. En ne rééditant jamais le même plan, vous remportez la victoire à tout coup. Faisant corps avec l’obscurité et la lumière, vous ne décelez à personne l’ouverture. C’est là ce qu’on appelle la divine perfection. »
Houai-nan-tse (IIe siècle av. J.-C.)

Je m’étais plongé dans mes archives Sollers pour m’éloigner un peu de la guerre en Europe, conséquence de l’invasion de l’Ukraine par les Russes, comme aussi de la guerre commerciale déclenchée par Trump contre l’Europe… Et voilà que d’entrée de jeu, j’étais confronté à cet exergue et ces mots : « Tout l’art de la guerre consiste […] à montrer de la faiblesse pour faire valoir sa force ; à se replier pour mieux se déployer au contact de l’ennemi. Vous vous dirigez vers l’ouest ? faites semblant d’aller vers l’est…. » Trump a-t-il lu Houai-nan-tse ? Probablement pas. Il va vers l’est en klaxonnant : Son cri de guerre : « La paix par la force », en laissant pleuvoir les bombes sur les Ukrainiens. Poutine, quant à lui, serait plus proche des préceptes de Houai-nan-tse : rappelons-nous les grandes manœuvres de son armée, aux frontières de l’Ukraine, avant l’invasion du 24 février 2022. Quelques jours avant, Emmanuel Macron était dans son bureau. Poutine lui jurait les yeux dans les yeux que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine.


Rencontre entre le président Macron et le président Poutine au Kremlin le 7 février 2022 pour tenter une désescalade entre la Russie et l’Ukraine © AFP – SPUTNI

Ce mois de février 2025, Emmanuel Macron, notre pompier en chef, s’est aussi rendu à la Maison Blanche pour désamorcer le conflit ukrainien et la perspective de guerre commerciale des Etats-Unis contre l’Europe. Notre président est doté d’une force de frappe verbale, mais les mots ne suffisent pas face au président de la première puissance mondiale. Ils glissent sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard.

[ Le prénom de Trump n’est-il pas Donald, comme le personnage des studios Disney, Donald le canard, en costume marin, apparu dans le film Une petite poule avisée, (The Wise Little Hen, 1934).]

On connaît la suite : seulement quelques jours plus tard, l’Ukraine lâchée froidement et annonce de 25% de droits de douane pour les produits européens (plus que pour les produits chinois, mais attendons le prochain épisode : Trump a l’habitude d’agiter le chiffon rouge pour obtenir autre chose et retirer ou atténuer sa provocation quand il obtient ce qu’il souhaitait. Et en cela il est chinois façon Huai-nan-tse : « Là où vous vous dirigez n’est jamais là où vous allez », avec quand même moins de subtilité ; la subtilité de Trump est celle du bazooka ! ).
Contrairement aux préceptes de Houai-nan-tse, Emmanuel Macron, avant l’entrevue, avait clamé : « Voici ce que je dirai à Trump : …Tu ne peux pas mener deux guerres commerciales de front, contre la Chine et contre l’Europe … ! »
…Autant en emporte le vent !

Retour à Sollers. Dans la même interview par Bernard Pivot, il y commente ce qu’est « sa guerre en littérature ». Ecoutez, si le cœur vous en dit :

Autre point de vue de Sollers sur son livre

Celui exprimé aussi en 2001, dans une émission « Droits d’auteurs » animée par Frédéric Ferney sur France 5.

VOIR AUSSI SUR PILEFACE : Éloge de l’Infini, un livre intempestif

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[1] Une curieuse solitude, éd. « Point »-Seuil

[2] Une curieuse solitude, éd. « Point » - Seuil

[3] Une curieuse solitude, éd. « Point » -Seuil