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"Les deux Beune" de Pierre Michon

En édition Folio ce 20 février

D 20 février 2025     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Pierre Michon © Crédit photo : Jean-Luc Bertini

« Les deux Beune » de Pierre Michon

Le livre paraît en édition Folio - N° 7480, le 20 février 2025 (éditions Gallimard), occasion de (re)découvrir le livre et son auteur. La version initiale datait du 23 mars 2023 (Editions Verdier).


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« Les deux Beune » de Pierre Michon :
une langue jubilante
pour parler de désir, de grottes... »

Isabelle de Montvert-Chaussy‘

Crédit : Sud-Ouest

Quatrième de couverture

Cette publication inédite comprend La Grande Beune suivi de La Petite Beune
« L’accouplement est un cérémonial – s’il ne l’est pas c’est un travail de chien. »

Au début des années 1960, Pierre est nommé instituteur dans un village du Périgord, tout près de Lascaux. C’est son premier poste. Derrière le rideau gris des pluies de septembre, entre deux dictées, l’homme s’abandonne aux rêves les plus violents – archaïques, secrets et troubles – depuis qu’il s’est épris d’Yvonne, la belle buraliste. En elle réside la brûlure du désir, tout le mystère de la différence des sexes – l’origine du monde

La critique de France Culture


Pierre Michon ©Getty - Leonardo Cendamo

"L’écriture de Michon, hautement métaphorique, sculpte un paysage entièrement saturé de signes, comme un long poème."

Les deux Beune de Pierre Michon, c’est un livre composé de deux textes écrits à plus de vingt-cinq ans d’intervalle, et dont la première partie a déjà été publiée en 1996. La Beune est une rivière qui coule au cœur d’un village du Périgord, au pays des grottes préhistoriques, un pays comme engoncé dans l’écriture de Michon, hautement métaphorique, qui sculpte un paysage entièrement saturé de signes, comme un long poème.

Dans ce village, le narrateur est instituteur. Fraîchement arrivé, il fait la connaissance du petit peuple périgourdin : Hélène, qui tient l’auberge où les hommes se retrouvent, mangent des charcutailles et boivent du calvados ; Jeanjean, exploitant du coin, dont la grange abrite l’entrée d’une caverne peut-être préhistorique ; Jean le pêcheur, qui comme son nom l’indique traque inlassablement les carpes dans la Beune ; et surtout, Yvonne, la buraliste, grande femme callypige dont la stature et la chair considérable deviennent source d’obsession pour le narrateur qui l’attend chaque jour sur les chemins, et dont toute l’existence est consacrée au fantasme de la posséder.

Le livre se lit comme un récit continu. La couture est peu visible entre ces deux parties, La Grande Beune et La Petite Beune, signe de la cohérence stylistique de Michon et surtout de la poursuite d’une double obsession : celle sexuelle du personnage principal, spectaculaire, et puis celle littéraire de l’écrivain pour son histoire, ce qui revient, on le sent, tout à fait au même. C’est un récit compliqué, cela tient au style de Michon, qui travaille dans une matière lexicale à la fois hyper riche et ponctuée par la répétition obsessionnelle de certains mots qui se disposent comme en réseau - la fente, le sachem, le renard, la carpe, etc. - ; cela tient à son caractère ramassé, petit livre qui semble contenir le monde, et à des directions sans cesse contradictoires : les gens y sont à la fois toujours grotesques et sublimes, les lieux familiers - comme un PMU à flippers et jukebox - et inquiétants - comme des cavernes osbcures -, les temps à la fois situés dans la modernité rurale des tracteurs John Deere et dans celle immémoriale du désir de tout homo erectus.

Ecrire et bander

Il y a un mot qui revient sans cesse dans le livre, c’est le “ventre”, synecdoque obsédante pour dire le sexe sans cesse dressé du narrateur, raide comme la plume. "Pousser" au ventre, c’est le mouvement permanent du livre, et l’érection masculine fonctionne dans le fond comme le procédé littéraire lui-même. Ecrire c’est bander. Michon ancre l’écriture dans quelque chose de très archaïquement mâle, balayant au passage une certaine littérature - il y a un personnage ultra disqualifié dans le récit, qui est la petite amie du narrateur, Mado, étudiante en lettres qui vient parfois le visiter, qui se pique de lire du Baudelaire à la patronne du PMU. De la même manière que Mado, jeune fille sèche, lit mal, elle baise mal. Evidemment il y a dans ce mouvement formel, et dans les représentations qu’il charrie, quelque chose peut-être de dérangeant pour le lecteur - la lectrice - moderne. Le geste stylistique de Michon a quelque chose d’intrinsèquement réactionnaire, et les binarités censément immémoriales dont il se revendique, celles du pêcheur de carpes et du baiseur de femmes, sont une évidente construction culturelle. Le hiatus dit ça, qui sépare les deux textes, vingt-cinq ans de lectures et d’écritures qui n’ont rien changé aux obsessions et aux représentations de l’auteur, voire même, semble-t-il, qui ont intensifié certains motifs : la femme en bête passive et tremblante, l’homme en renard prédateur. Mais difficile de se raidir outre-mesure, tant c’est beau, tant c’est riche, tant la singularité de Michon demeure dans les mots.

Transcription de la chronique de Lucile Commeaux
France Culture

Pierre Michon, Les deux Beune par Diacritik

Jean-Claude Pinson
Diacritik, 12 février 2025


Pierre Michon, Les Deux Beune (détail de la couverture) © éditions Folio

Longtemps attendue, espérée, désirée, longuement mûrie, La Petite Beune, suite magnifique à la non moins magnifique Grande Beune, parue il y a maintenant un quart de siècle (très précisément en 1996), sera donc venue, comme le roi, quand elle l’aura voulu, à son heure, l’heure juste de ce midi du désir qui constitue, du récit, le foyer et le thème. Venue à temps, mais un temps sien, et de ce fait à plus d’un titre intempestive. Car notre vivace aujourd’hui (à son revers sans doute trop empêtré dans la « bouillie de l’air du temps ») n’est en effet guère propice à la réception sereine d’œuvres à caractère érotique (comme si Éros s’était perdu, noyé en cette marée pornographie low cost qu’on voit proliférer, paraît-il, sur les réseaux sociaux). Et, intempestif, le récit le sera d’autant plus si l’énonciateur, le sujet qui parle, se déclare, comme c’est le cas dans ces pages, homo et vir (« Je n’étais pas un chien, j’étais un homme, homo et vir », lit-on ainsi page 134).

Un récit érotique sui generis

Mais si intempestivité il y a, c’est que cette Petite Beune n’est pas un récit érotique au sens ordinaire. Elle ignore la facilité de ses codes. On n’y trouvera pas les gestes habituels du genre et pas davantage la chorégraphie des accouplements de provenance supposément sadienne, même si la présence du fouet, dans la Grande Beune, pouvait en évoquer la panoplie – mais indirectement, car indiquée par la seule trace d’un trait de miel noir fleurissant au cou de cette « reine » qu’est la belle buraliste. « Pétale abject » sans doute que cette signature de ce « crime qu’est et doit demeurer la jouissance » ; mais aussi, par la grâce du récit, trait élevé au rang de cette « écriture absolue » que sont, charbonnés sur quelque blanche paroi rupestre, les figures animales tracées par les chasseurs de la préhistoire.

Le désir, « centre de tout »

Récit intempestif, et cependant touchant au cœur de la question centrale du désir, un désir porté progressivement à son maximum d’incandescence par les « imaginations lubriques » d’un narrateur devenu comme « fou à lier, fou à tuer ». Alors le récit, porté par une spirale narrative de plus en plus resserrée, s’écrivant au fer rouge, se précipite lui aussi vers son acmé, tandis que de la Beune montent les eaux et avec elles l’envahissant brouillard. Par-delà les voiles et les masques, ceux du Carnaval comme ceux de ce carnaval qu’est aussi le grand jeu de la séduction (« l’épilation et le glamour, les falbalas et les fibules », « l’art de se faire un autre corps avant l’amour »), ce qui se montre, c’est rien moins que « le centre de tout », à savoir ce désir qu’incarne la buraliste « en grande tenue » : « Yvonne devant moi était le comble de l’humanité ». C’est alors sans doute avec une majuscule qu’il faudrait écrire le mot, s’il est, comme l’écrit Michon, la « cause première et demi-secrète de l’Acropole, de la grammaire et des moteurs Berliet ».

Se précipite, dis-je, et cependant, dans cette course, le désir demeure désir, car l’attente est une composante essentielle de la jouissance, de son « imminence éternelle » : « nous faisions durer ». « Fallait-il même conclure ? Mon désir interminable était l’égal exact de sa jouissance interminable ». Et si l’acte de l’accouplement, saturnal couronnement de l’attente saturnienne, finit par advenir, il est un « cérémonial », car « la jouissance est une phrase », « longue, contournée, obéissant à des rites, des formes ».

Éros et agapè

M’étant penché naguère, dans un petit livre (Sur Pierre Michon, Trois chemins dans l’œuvre, éditions Fario, 2020), sur les linéaments, dans l’œuvre de Pierre Michon, d’un possible roman amoureux, j’avais distingué deux paradigmes, l’un mettant l’accent sur la prédation (présent notamment dans Le Roi du bois), l’autre privilégiant plutôt une forme d’étreinte davantage proche de l’amour maternel. Sous une forme nouvelle, ces deux paradigmes, me semble-t-il, se retrouvent dans cette Petite Beune. Ainsi quand il est question de la jouissance féminine. Il y a bien le « moment » de la prédation, de ce « consentement éperdu » où Yvonne, à la fois terrifiée et exultante, est « la bête au gîte qui sent le furet », mais aussi le furet. « Privilège inouï de la femme !, commente l’auteur, elle a les deux rôles, quand l’homme n’est que furet ». À cette dimension vient s’ajouter, plus énigmatique, un moment « virginal », où c’est le souvenir d’une irénique pastorale, d’une berceuse enfantine de tonalité bucolique, qui se fait jour : « Et peut-être avait-elle aussi à ce moment le troisième rôle, le virginal, l’indéflorable, et elle se chantait la chanson de la belle fille enlevée au jardin de son père sous le lilas blanc. »

Sans doute faudrait-il corriger ce qu’un tel schéma pourrait avoir d’encore trop binaire, bipolaire (éros et agapè) et souligner la place qu’a, chez Michon, le registre de l’empathie, de la compassion baudelairienne pour les vies ordinaires malmenées par la vie. Une compassion caustique souvent, mais où se dit en creux, à la faveur justement de cette causticité, une fraternité qui est celle des « rigolos ». De ces derniers Michon donne la définition suivante : « un rigolo, c’est à-dire un homme inapte à gagner sa vie ; mais qui de cette inaptitude a fait sa vie même. » De cette catégorie, Jean le Pêcheur et Jeanjean, sont des membres éminents, n’étant que « deux petits paysans bravaches », « perdus dans ce monde trop grand pour eux ». Et cependant une « tribu à eux deux », dont le narrateur, « rigolo » lui aussi, se sent solidaire, car il porte « les deux chapeaux inoffensifs de l’instituteur et du rigolo, du lettré et de l’original » (étant donc en somme à la fois du prolétariat et du poétariat).

Civilisation : technique et prière

Il y a chez Michon, on le sait, tout un art du portrait, nourri d’un arrière-plan sociologique et anthropologique toujours discret. Magnifique est ici le portrait proposé de Jean le Pêcheur dans le premier chapitre de cette Petite Beune. On y voit affleurer les catégories de l’analyse marxiste (le capital fixe, les moyens de productions, la circulation de l’argent….). Mais loin d’en rester à la sociologie, le récit déploie toute la profondeur historique (et préhistorique) d’une anthropologie qui est ici celle de la pêche. Si les outils et techniques (les diverses cannes et autres nasses, guideaux araignées et balances) y sont évoqués, leur matérialité ordinaire toujours y apparaît avec l’aura de ces lointains divers où le minuscule rejoint le majuscule et le présent les contrées de « haute époque ». Ainsi de ce bouchon qu’un rien peut emporter, mais qui est cependant un « petit morceau de civilisation ». Ou encore ce moulinet « caréné comme une kalachnikov » qui porte le nom de … « grand Shakespeare » (et en effet la marque existe bien, je l’ai vérifié). La pêche, alors, loin de n’être qu’activité alimentaire (ou divertissement) est une forme de prière. En montant ses hameçons, Jean le Pêcheur, « priait à sa façon ». En pensée, il s’entretient avec sa proie, le brochet espéré, en une sorte d’immémorial écho à ces « pères qui chassent dans l’au-delà ».

Incisé au silex

L’art du récit est aussi chez Michon un art de la collision des temps, sans cesse sautant hors de leurs gonds. Ainsi, en une sorte d’étonnant court-circuit (ou de dialectique négative), est-ce une moissonneuse-batteuse de la marque John Deere dormant au fond d’une grange qui conduit à la grotte sans âge où il y aurait eu, naguère, des peintures préhistoriques (« C’était tout peint, à l’ancienne, des vaches, des taureaux… », confesse au narrateur un « petit vieux des Martres ») … avant qu’elles ne soient, un soir d’ivresse ou de folie, effacées au Kärcher, par les « deux acolytes » prénommés Jean.

Le propre du moderne en art, sa démarche poétique propre, disait en substance Walter Benjamin, consiste à transposer dans la phrase la technique insurrectionnelle du putsch. C’est bien ainsi que procède la phrase chez Pierre Michon et spécialement dans cette seconde Beune. On y voit alterner en effet des séquences où le cérémonial de la phrase se déploie dans toute son ampleur afin de s’égaler à la montée du désir pour comme lui atteindre son point d’incandescence maximal, son acmé, avant que ne survienne une averse de courtes phrases. Ainsi, à la fin du récit, où l’énoncé, élagué au maximum, prend cette allure de couperet propre à la phrase latine, en écho aux graffiti qu’on peut trouver à Pompéi : « Hic fututa sum  ».

Le recours au dialogue, comme on sait, est plutôt rare chez Michon. C’est lui pourtant qui infléchit à la fin le phrasé dans le sens de l’oralité et donne à la coda son rythme et son la. Prose alors sans drapé, abrupte et sans cymbales, où chaque phrase est comme incisée au silex.

Et l’on ne manquera pas en outre de noter que, dans le dénouement de cette Petite Beune, quand la parole défaille, c’est à l’héroïne que revient le dernier mot de cette ode au désir, Yvonne s’adressant ainsi au narrateur : « Ah ce jour-là, si vous aviez fait le geste, si vous aviez voulu…. ». Gorge nouée, voix brisée, elle avoue son désir, avant de ne pouvoir plus que « murmurer », « mais c’était un cri : Sainte Vierge  ».

Pierre Michon, Les deux Beune, éditions Folio, 20 février 2025, 160 p., 7 € 60

Diacritik

La critique de François Bégaudeau (vidéo)

Les Deux Beune. Enregistrement à La Maion de la Poésie

Introduction par Maylis de Kerangal
Lecture par Pierre Baux
La Maison de la Poésie
Mercredi 29 mars 2023

maisondelapoesieparis.com

Comment j’ai écrit certains de mes livres : La Grande Beune

Pierre Michon
Extrait Cahier de l’Herne N°120, L’Herne, 2017

La Grande Beune est née implicitement d’une commande. J’admirais (je n’ai pas changé là-dessus) Jacques Réda. Je ne sais plus par quel moyen j’avais réussi à l’approcher, mais on se voyait de temps en temps. Il m’avait offert unv petit officier de spahis en plomb (nous partageons ce fétichisme). Il me demandait souvent, sans insister, un texte pour la NRF qu’il dirigeait alors. Tiens, me dis-je, je vais enfin l’écrire ce grand roman, je vais partir à l’aveuglette sur n’importe quoi, je vais travailler à l’Inconscient, et je donnerai les premières pages à la revue de Réda. J’ai eu très vite un point de départ, quand même, c’était L’Origine du monde (j’avais prévu ce titre) – dans les deux acceptions que ces mots appellent, soit l’origine de l’homme tel que nous sommes, Lascaux, les cavernes – et l’origine du monde telle que la voit Courbet, le sexe de la femme. Il fallait marier les deux, en quelque sorte. L’origine de l’homme, l’obsession des commencements (du langage, surtout, de l’être parlant), a été une de mes marottes depuis l’enfance, et que je sois sans père y est peut-être pour quelque chose – ou pas. Un de mes modèles paternels m’a aidé en cela : l’abbé Bandy, celui des VM, Brandy dans le réel, était passionné par cette branche du savoir, comme beaucoup de curés à l’époque ; il m’a donné, enfant, un numéro de Sciences et avenir là-dessus, que j’ai toujours. Donc, l’être parlant, qui commence à parler

CAHIER DE L’HERNE N° 120

*

Le 3 novembre 2017, François Busnel célébrait Pierre Michon et la publication de ce Cahier de l’Herne, à La Grande Librairie, avec comme invités Jeanne Balibar, Marie-Hélène Lafon et François-Henri Désérable, présents autour de l’écrivain.


GIF Vous savez, j’ai un faible pour Sollers. Avec Tel quel, il m’a appris à lire quand j’avais vingt ans

Extrait de Propos recueillis par Jean-Louis Tallon
Bruxelles - avril 2002 dans le cadre du festival littéraire Le Grand écrit.
Pierre Michon venait d’obtenir le 6 novembre 2001 le prix Décembre pour ses deux derniers textes : Abbés et Corps du roi, publiés aux éditions Verdier. Cette distinction venait couronner à juste titre une œuvre majeure et essentielle, amorcée en 1984 avec Vies minuscules et prolongée par des textes aussi lumineux que Rimbaud, le fils, la Grande beune, Trois auteurs ou Mythologies d’hiver.
Nous avons extrait de cet entretien, la partie où il évoque Philippe Sollers :

Jean-Louis Tallon :
Partagez-vous le sentiment de Philippe Sollers qui voit dans notre actuelle conception de la modernité une mauvaise relecture du 19ème siècle et d’auteurs comme Baudelaire ou même Rimbaud ?

Pierre Michon : L’anti-dix-neuvièmisme est le cheval de bataille de Sollers depuis vingt ou trente ans. Il est pro " dix-huitième ". Seulement, il est de mauvaise foi et il le sait vraisemblablement lui-même, puisqu’il dit toujours du bien des auteurs du dix-neuvième.

JLT : - Oui, mais, selon lui, on les aurait mal compris…

PM :- C’est son approche de la question. Laissez le faire. Il lui arrive de dire des choses intelligentes sur ces auteurs dont il prétend qu’on n’a rien compris. La question " Sollers " est très épineuse, car, même s’il est controversé, il dispose malgré tout d’une culture et d’une acuité extraordinaires. Il a des ennemis et des courtisans. On peut aussi garder ses distances vis-à-vis de lui et s’apercevoir raisonnablement qu’il tient une place très importante dans la littérature depuis la mort de Barthes. Seulement, il s’acharne à réduire son rôle par…

JLT : …ses outrances, ses élucubrations télévisuelles ?

PM : [long silence] Vous savez, j’ai un faible pour Sollers. Avec Tel quel, il m’a appris à lire quand j’avais vingt ans.

Je vivais en province, aux Cards, dans la Creuse. Je suis allé à la Faculté des Lettres de Clermont Ferrand. Là-bas, on nous parlait des pierres, des épaves. A la même époque, j’achète cette revue à la mode. J’en ai eu le souffle coupé ! J’ai lu ses numéros avec attention. Il m’a bien fallu attendre vingt-cinq ou trente ans pour en saisir tous les enjeux et les confronter à mes références culturelles. Tel quel m’a appris qu’on n’a pas le droit en littérature de faire n’importe quoi, même à vingt ans. Il faut passer par certaines obligations de déchiffrement. Les auteurs de Tel quel voulaient décrypter les textes. C’était très précieux car, à la même époque, il y avait en face les Hussards aux intentions littéraires louables mais peu innovantes. Pour moi. Cela dit, j’aime beaucoup les Hussards.

JLT :- Qu’est-ce que ça vous fait de voir que vous êtes considéré de votre vivant par l’Université comme un écrivain qui compte ?

PM : - Ca me fait plaisir, mais ça me fait peur. Un album de la collection Pléiade a été réalisée sur Apollinaire, il y a, vingt ou vingt-cinq ans. André Billy, que tout le monde a oublié aujourd’hui, et qui fut membre de l’Académie Française, a préfacé ce volume. Il écrivait qu’Apollinaire avait rencontré Jarry en 1905. Tous deux s’étaient croisés, car tous deux voulaient rencontrer Jean Moréas qu’ils admiraient inconsidérément. D’ailleurs, je cite, " en 1905, tout le monde admirait Moréas ". Alors, être aujourd’hui accepté par l’Université peut m’inquiéter. Il faut attendre ce qui sortira de la donne littéraire dans dix, vingt, trente ou quarante ans, voire dans plusieurs siècles

A propos de Pierre Michon

Pierre Michon est né le 28 mars 1945, aux Cards, dans la Creuse où ses parents étaient instituteurs.
Lycéen à Guéret, il étudie ensuite les lettres à l’université de Clermont-Ferrand (maîtrise sur le théâtre d’Artaud). Son premier texte paraît lorsqu’il a trente-sept ans, après quelques années consacrées aux études littéraires et au théâtre

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