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Question de Temps

Sollers, Heidegger, Bataille

D 26 février 2008     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Question de Temps. [...]
Comme par hasard, le grand livre de pensée, au vingtième siècle, s’appelle Être et Temps. Son développement ultime aura été un retournement, Temps et Être.
« L’ampleur embrassante de l’être, écrit Heidegger, n’est qu’une seule et même chose avec l’isolement offensif du temps. » »

Ph. Sollers, Les passions de Francis Bacon.

La question du Temps hante tous les écrits de Philippe Sollers depuis près de cinquante ans. J’en ai donné un aperçu à travers ce qui m’est apparu comme des « Illuminations » — Sollers utilise lui-même le terme — en citant de nombreux extraits de ses romans (Voir article ). Cet insistance sur le Temps n’est pas propre aux romans : elle est présente dans ses autres écrits, qu’ils soient "théoriques", "critiques" ou consacrés à la vie de Mozart ou de Casanova.
Exemple : « Le siècle des Lumières, c’est à la fois Bach, Mozart, Sade, Casa. Ces gens ont un temps fou, une durée à n’en plus finir. Ils se répètent, ils fuguent, ils varient, ils accumulent, ils sautent, ils sont dans ce que Heidegger, dans une magnifique formule, appelle « l’inépuisable au-delà de tout effort ». Comme les fleuves, comme la nature, à l’instant. »

(Casanova, Plon, 1998, p.159).

*


Lectures croisées

Depuis une quinzaine d’années — ça n’a pas toujours été le cas — cette pensée du Temps rencontre de plus en plus fréquemment, et explicitement, celle d’un autre penseur, Heidegger, dont la méditation a connu, nous dit Sollers, "un retournement" après qu’elle a été ouverte, il y a quatre-vingt ans, en 1927, par un livre qui a fait date, mais est resté inachevé, — Sein und Zeit, Être et temps. Ce "retournement" — ou ce "tournant" — est exposé par Heidegger en janvier 1962 dans sa conférence Zeit und Sein (Temps et Être).
Dans cette conférence, Heidegger écrit :

« Être — une question, et présumons le : la question de la pensée.
Temps — une question, et présumons le : la question de la pensée, si tant est que dans l’être comme "parousia" PARLE (je souligne) quelque chose de tel que le temps.
Être — une question, mais rien d’étant.
Temps — une question, mais rien de temporel.
De l’étant, nous disons : il est. Portant le regard sur la question "être" et sur la question "temps", nous restons prévoyants. Nous ne disons pas : l’être est, le temps est — mais Il y a être, et il y a temps. Au premier abord, nous n’avons pas, par ce détour, que changé de tournure. Au lieu de "il est", nous disons "il y a". »

Heidegger, Questions IV, (Tel, Gallimard, p.197)

*
« Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
Il y a une horloge qui ne sonne pas.
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
Il y a une troupe de comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. » écrit Rimbaud dans Enfance, III [1].
*

« Il y a » : on trouve la "formule" également chez Sollers — avec cette étrange "contraction" : "Ilya" — :

« Il y a un soir, il y a un matin. Une racine d’obscurité, une autre de clarté. Ilya . Les étoiles filantes sont comme des lys d’or. On est dans l’anticyclone sec, ami des poumons, des contours. La lutte pour l’espace et le temps ne s’arrête pas une seconde. » (Le lys d’or)

*

Encore ?

« Est-ce que l’aède est plus que tous ceux qui sont là ? Bien sûr, c’est lui qui fait qu’il y a de l’être là, en convoquant tous les temps dans celui de son chant. Ce qui est haï, c’est cette mise à disposition du temps par lui-même. L’esprit de vengeance n’est rien d’autre. »

Philippe Sollers, Guerres secrètes, carnetsnord, 2007.

« Ce qui a été ne passe pas. On demeure ce qu’on est si on a connu un grand été. "Je suis été" : le Français permet cette clarté d’orage. »

« Le "être été" nous précède. Un temps vertical passe à travers nous, on se pardonne de voyager dans le temps horizontal fatal. »

Un amour américain, 1999.

Je lis La logique comme question en quête de la pleine essence du langage de Heidegger (Cours de 1934, traduit en 2008, Gallimard). Que nous dit Heidegger ?

« Tout cela peut faire naître l’apparence qu’il s’agit en fin de compte seulement d’une autre théorie du temps. Si ce n’était que cela, alors nous n’aurions pas à en débattre longuement. Seulement il s’agit bien plutôt de ceci qu’est en train d’advenir un évènement [2], que nous n’avons pas inventé nous-mêmes ; il ne s’agit de rien de moins que de l’émergence d’une mutation de notre être entier dans son rapport à la puissance du temps, étant donné que cette mutation dépend de la manière dont nous entendons nous-mêmes la puissance du temps, de la manière dont nous assumons la charge de l’être-été, de la manière dont nous-mêmes faisons venir à maturité le temps. » (p.144)

ou encore :

« Pour incorporer dans notre être-le-là ce concept transformé du temps, il est nécessaire de faire subir à notre manière d’éprouver et d’entendre le temps un changement fondamental, ainsi que d’effectuer une expérience fondamentale et de la faire prévaloir.
Nous ne faisons pas l’expérience du temps originalement en regardant une montre, et en constatant ce qu’il en est quant au temps pris comme un déroulement mesurable au moyen de cette montre, déroulement qui passe vite ou lentement ; ni non plus en mettant chaque fait qui se produit, et en présence duquel nous sommes mis, en rapport avec son moment dans le temps, de façon à pouvoir le dater d’après ce moment. Nous faisons l’expérience du temps seulement, et de manière véritablement propre, lorsque c’est de nous dans notre détermination que nous parvenons à faire l’expérience. » (p.151. C’est moi qui souligne. A.G.)

Je cite à nouveau Un amour américain :

« Ne rien faire, être là, laisser être là. En allemand : Gelassenheit. »

L’aède — entendons : le poète, le musicien —, l’être-été, le Temps, l’être là, la Gelassenheit [3], etc... Si je me livre à ce "collage" de citations, ce n’est pas pour montrer que Sollers aurait en quelque sorte "traduit" Heidegger (parfois avant l’heure), c’est pour indiquer que, chez le penseur et l’écrivain, quelles que soient les dates, se joue, dans le langage même — dans le Français et dans l’Allemand — une expérience du temps tout autre que celle à laquelle la tradition nous a habitués et qu’il s’agit de les faire "dialoguer". Que ce rapprochement ait, à ma connaissance, rarement été fait, montre qu’on n’a pas encore vraiment lu les livres. Question de temps ?

*


Prologue à Temps et Être

Sein und Zeit fut publié en 1927. La conférence de Heidegger, Zeit und Sein, a été prononcée trente cinq ans après, le 31 janvier 1962 au Studium Generale de l’Université de Fribourg en Brisgau. Elle a été traduite par François Fédier et publiée la première fois en 1968 chez Plon dans L’endurance de la pensée, livre conçu en hommage à Jean Beaufret. Elle a ensuite été reprise en 1976 dans Martin Heidegger, « Questions IV » dans une nouvelle traduction de Jean Lauxerois et Claude Roëls (Gallimard [4]).

Nous publions ci-dessous le Prologue — texte original et traduction — que Heidegger lut avant de débuter la conférence. A la fin de ce prologue, un avertissement : « Savoir si pourtant quelques-uns, maintenant ou plus tard, par cette conférence, parviennent à continuer la pensée, cela ne se laisse pas fixer » dit Heidegger.
Il en va de l’exercice de la pensée comme de la littérature : il s’agit « d’accompagner le pas de la démarche qui montre. »

Mais laissons d’abord, puisque nous avons la chance d’avoir l’enregistrement, la parole à Heidegger.

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Paul Klee, Sainte dans un vitrail (1940)

Prologue

La conférence qui suit demande un court prologue. Si l’on nous montrait maintenant les deux oeuvres que Paul Klee a peintes l’année de sa mort, l’aquarelle Heilige aus einem Fenster et la gouache sur jute Tod und Feuer [5] — nous pourrions longtemps rester devant elles et... abandonner toute prétention à l’entente immédiate.
Si maintenant pouvait nous être dit, et par le poète Georg Trakl lui-même, le poème Siebengesang des Todes, c’est volontiers que nous l’écouterions répété et que nous abandonnerions toute prétention à l’intelligibilité immédiate.
Si Werner Heisenberg voulait maintenant nous exposer un extrait de ses réflexions physico-théoriques sur le chemin de la formule absolue du monde dont il est en quête, peut-être, si tout allait bien, deux ou trois auditeurs seraient en état de le suivre — mais nous, les autres, nous abandonnerions sans conteste toute prétention à comprendre immédiatement.
Il n’en est pas ainsi lorsqu’il s’agit de la pensée qui s’appelle philosophie. Car elle doit fournir une "sagesse de vie", si ce n’est même des directives "pour une vie bienheureuse". Or il se pourrait qu’une telle pensée se trouve aujourd’hui placée dans une situation qui exige des méditations fort éloignées d’une sagesse utilisable. Il se pourrait que soit devenue nécessaire une pensée qui ait à méditer cela d’où même la peinture et la poésie, et la théorie physico-mathématique reçoivent leur détermination. Alors, il nous faudrait là aussi abandonner la prétention de comprendre immédiatement ; il nous faudrait cependant prêter l’oreille, parce que voici le moment de penser ce qu’il n’est pas possible de contourner — bien que cela ne soit qu’avant-coureur.
C’est pourquoi il ne faut pas que cela surprenne ni étonne, si la plupart des auditeurs se scandalisent à cette conférence. Savoir si pourtant quelques-uns, maintenant ou plus tard, par cette conférence, parviennent à continuer la pensée, cela ne se laisse pas fixer.
Il s’agit de dire quelque chose de la tentative qui pense l’être sans égard pour une fondation de l’être à partir de l’étant. La tentative de penser l’être sans l’étant devient une nécessité, parce que sans cela, à ce qu’il me paraît, il n’y a plus aucune possibilité de porter en propre au regard de l’être de ce qui est aujourd’hui tout autour du globe terrestre — sans parler de déterminer suffisamment le rapport qui tient et porte l’homme jusqu’à ce qui jusqu’ici se nommait "être".
Voici une petite indication pour l’écoute : il s’agit, non de prêter l’oreille à une série de propositions et à ce qu’elles énoncent — mais de suivre, d’accompagner le pas de la démarche qui montre.

Vorwort

Der folgende Vortrag verlangt ein kurzes Vorwort. Würden uns jetzt im Original zwei Bilder von Paul Klee gezeigt, die er in seinem Todesjahr geschaffen hat : das Aquarell "Heilige aus einem Fenster" und, in Tempera auf Rupfen, "Tod und Feuer", dann müßten wir lange davor verweilen und... jeden Anspruch auf unmittelbare Verständlichkeit preisgeben.
Könnte uns jetzt, und gar durch den Dichter Georg Trakl selbst, sein Gedicht "Siebengesang des Todes" vorgesagt werden, dann möchten wir es oft hören und jeden Anspruch auf unmittelbare Verständlichkeit preisgeben.
Wollte uns jetzt Werner Heisenberg einen Ausschnitt seiner theoretisch-physikalischen Gedanken auf dem Weg zu der von ihm gesuchten Weltformel darstellen, dann möchten vielleicht, wenn es hochkommt, zwei oder drei der Zuhörer ihm folgen können, wir übrigen aber ohne Widerrede jeden Anspruch auf unmittelbare Verständlichkeit preisgeben.
Nicht so gegenüber dem Denken, das Philosophie heißt. Denn es soll "Weltweisheit" bieten, wenn nicht gar eine "Anweisung zum seligen Leben". Nun könnte aber ein solches Denken heute in eine Lage versetzt sein, die Besinnungen verlangt, die weit abliegen von einer nutzbaren Lebensweisheit. Ein Denken könnte nötig geworden sein, das solches zu bedenken hat, woraus sogar die genannte Malerei und Dichtung und die mathematisch-physikalische Theorie ihre Bestimmung empfangen. Wir müßten dann auch hier den Anspruch auf unmittelbare Verständlichkeit preisgeben. Wir müßten indes gleichwohl zuhören, weil es gilt, Unumgängliches, aber Vorläufiges zu denken.

Darum darf es weder überraschen noch verwundern, wenn die meisten der Hörer sich an dem Vortrag stoßen. Ob jedoch einige durch den Vortrag jetzt oder später in ein weiteres Nachdenken gelangen, lässt sich nicht ausmachen.

Es gilt, einiges von dem Versuch zu sagen, der das Sein ohne die Rücksicht auf eine Begründung des Sein aus dem Seienden denkt. Der Versuch, Sein ohne das Seiende zu denken, wird notwendig, weil anders sonst, wie mir scheint, keine Möglichkeit mehr besteht, das Sein dessen, was heute rund um den Erdball ist, eigens in den Blick zu bringen, gesschweige denn das Verhältnis des Menschen zu dem, was bislang "Sein" hiess, hinreichend zu bestimmen.

Ein kleiner Wink für das Hören sei gegeben. Es gilt, nicht eine Reihe von Aussagesätzen an zuhören, sondern dem Gang des Zeigens zu folgen.

oOo


La conférence : Zeit und Sein

Conférence prononcée le 31 janvier 1962 au Studium Generale de l’Université de Fribourg en Brisgau (73’41, VO).

Martin Heidegger Gesamtausgabe 14

***


Le temps de Bataille

Être et Temps. Temps et Être. Peut-on ici rapprocher Heidegger de... Georges Bataille ? Entre 1935 et 1945 l’un et l’autre entreprennent de lire Nietzsche. Ces deux lectures sont les plus fondamentales qu’on ait faites de Nietzsche au XXe siècle.
Dans son Sur Nietzsche, rédigé de février à août 1944, Bataille consacre tout un chapitre au Temps. On y lit :

« Très aléatoire (écrit au hasard et comme en jouant) :
Que le temps soit la même chose que l’être, l’être la même chose que la chance... que le temps.
Signifie que :
S’il y a l’être-temps, le temps enferme l’être dans la chute de la chance, individuellement. Les possibilités se répartissent et s’opposent.
Sans individus, c’est-à-dire sans répartition des possibles, il ne pourrait y avoir de temps.
Le temps est la même chose que le désir.
Le désir a pour objet : que le temps ne soit pas.
Le temps est le désir que le temps ne soit pas.
Le désir a pour objet : une suppression des individus (des autres) ; pour chaque individu, chaque sujet du désir, cela veut dire une réduction des autres à soi (être le tout).
Vouloir être le tout — ou Dieu — c’est vouloir supprimer le temps, supprimer la chance (l’aléa).
Ne pas le vouloir, c’est vouloir le temps, vouloir la chance.
Vouloir la chance est l’amor fati.
Amor fati signifie vouloir la chance, différer ce qui était.
Gagner l’inconnu et jouer.
Jouer, pour l’un, c’est risquer de perdre ou de gagner. Pour l’ensemble, c’est dépasser le donné, aller au-delà.
Jouer est en définitive amener à l’être ce qui n’était pas (en cela le temps est histoire). »

Georges Bataille, Sur Nietzsche (O.C., Tome VI, p.140).

Bataille ne pouvait connaître les cours sur Nietzsche mais il avait lu certains textes de Heidegger, par exemple "Was ist Metaphysik ?" (dans des traductions qui n’en facilitaient pas la compréhension. Exemple : la traduction de Dasein par "réalité-humaine".).
Dans une Note de Méthode de méditation (publié en 1947), il écrit que « malgré la réserve que [lui] inspire Heidegger », « malgré la différence des voies suivies », « plus encore que le texte du tome I de Sein und Zeit (selon l’apparence du moins) l’impuissance où il s’est trouvé d’en écrire le tome II [le] rapproche de Heidegger [6]. » Mais il trouve son « travail trop professoral ». Lui, Bataille, n’est « pas un philosophe », mais « un saint, peut-être un fou. » Dans une seconde rédaction où il parle cette fois de « l’aversion que lui inspire Heidegger » (mais sans s’en expliquer), il n’en conclura pas moins, s’agissant de la proximité de leur « pensée souveraine » : « Une telle coïncidence, rare dans l’histoire de la connaissance, est à mes yeux pleine d’intérêt. » (Georges Bataille, O.C., tome V, p.217 et 470).

Qu’avait lu Heidegger de Bataille ? Il serait intéressant de le savoir.

oOo

[1Cet extrait des Illuminations est cité par Heidegger dans Questions IV, Gallimard, p.247-248. Heidegger laisse « en suspens » « le rapport entre le « Il est » ( Es ist  : traduction en allemand du « Il y a » rimbaldien) de la poésie et le « Il y a » ( Es gibt ) de la pensée. »

[2Un Evènement : c’est sous ce titre que Sollers a publié ce qui sera le début de Passion fixe dans le numéro 61 de L’Infini au printemps 1998.

[3Même si Heidegger dit dans La lettre sur l’humanisme que l’on ne peut traduire sans confusion le Dasein par l’être-là mais « dans un français peut-être impossible : être-le-là. », il est difficile de ne pas faire le rapprochement. Quant à Gelassenheit, c’est un mot essentiel chez Heidegger. François Fédier l’explique longuement dans Hannah Arendt à propos de Heidegger (L’Infini n°67, été 1999). Gérard Guest également. Voir à nouveau : Illuminations.

[4les « Questions III et IV » sont désormais publiées dans la collection Tel (Gallimard, 1990).

[5Paul Klee :

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Mort et feu (1940)

[6En fait — Bataille l’ignorait — Heidegger a bien écrit la seconde partie de Sein und Zeit mais ne l’a jamais publiée, cf. Frédéric de Towarnicki, A la rencontre de Heidegger, Arcades-Gallimard, 1993, p.64.

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2 Messages

  • Albert Gauvin | 12 juin 2018 - 11:14 1

    Le temps, en chinois


    shijian, le caractère temps en chinois.
    Zoom : cliquez l’image.

    Le temps, en chinois, est exprimé par le caractère shi (prononcé au 2e ton) . Il signifie le temps, l’heure, le moment, l’occasion. Il peut aussi être employé pour dire souvent, de temps en temps, tantôt-tantôt. L’idéogramme est formé de ri, soleil, jour, et de zhi, pied, sans oublier l’écho discret de cun, pouce. Le soleil brille, le temps est là, je suis planté sur mes pieds, mon pouce est un soleil sonore, je respire avec les talons.
    Les deux mots les plus courants, en chinois moderne, pour désigner le temps, sont shi jian ( 时间 ), temps-intervalle, être dans le temps. Ou encore shi guang, temps-lumière, lumière du temps (le premier sens de guang est brillant, lumineux, clair, d’où : éclat, gloire).

    On peut aussi dire guang yin, lumière-ombre, sui yue pour les mois, les années, liu nian, l’écoulement des années, nian hua, splendeur des années. À la recherche du temps perdu, de Proust, est traduit par zhui yi shi shui nian hua, rechercher-se-remémorer-disparaître-eau-années-splendeur. À la recherche du temps perdu de l’eau disparue.

    Je vous passe toutes les autres manières de dire le temps, toujours en situation : printemps-automne, froid-chaleur, passé-présent, soleil-lune, jour-nuit, matin-soir, de tout temps, de temps immémoriaux, le cours saisonnier du ciel, les quatre saisons (« les paysages des quatre saisons sont différents, mon plaisir est donc sans fin », Ou Yang Xiu, Pavillon du vieil homme ivre, dynastie Song).
    Avec son détachement coutumier, qui lui a valu une très mauvaise réputation, Li Bai dit : « Je ne me fixe pas aux choses, j’évolue et je me transforme avec les saisons. »

    Vous avez aussi l’époque, la dynastie, l’âge, l’âge d’or, la situation présente (« Celui qui saisit la situation présente est un homme supérieur. Parmi ceux-là, il y a évidemment des dragons au repos et de jeunes phénix ») , et aussi les conditions météo (tian shi).
    On change encore de composition, toujours avec shi, pour dire une fois, un jour, un moment donné, occasion, chance, saisir à temps, le moment favorable, instant, moment, opportu­nité (« L’homme véritable dissimule l’arme sur lui, attend le moment opportun et frappe. Com­ment ne pas être infaillible ? », Yi King).
    Zhuangzi : « La vie de l’homme entre le ciel et la terre est comme le passage d’un cheval blanc au galop qui franchit une faille, ce n’est qu’un éclair. »

    La bonne traduction pour Être et Temps est shi yu shi. Le premier shi (4e ton) signifie oui, juste, vrai, être. Certains pensent que, étymologique­ment, ce premier shi et le deuxième (caractère différent, 2e ton) sont de la même racine, et qu’ainsi le premier (être) est né du deuxième (temps) . Dans les textes les plus anciens, comme le Classique des documents et le Classique des vers, on emploie souvent shi, le temps, pour dire l’être. Le caractère temps est ainsi plus ancien que le caractère être dans l’écriture chinoise. Conclu­sion : au commencement, il y a le Temps, et du Temps provient l’Être.
    Temps et Être.
    Les voyageurs du Temps sont les voyageurs de l’Être.
    (Les Voyageurs du Temps, 2009, folio p. 147-149)

    LIRE AUSSI : Le temps chinois et le temps français.

    *

    Le temps existe-t-il ?

    Entretien avec le physicien Carlo Rovelli, en direct et en public de Livre Paris samedi 17 mars.


    Cadran solaire sur une façade du village de Viens (Vaucluse).
    Crédits : Michel Cavalier / Hemis - AFP. Zoom : cliquez l’image.

    Les physiciens théoriciens imaginent désormais toutes sortes d’hypothèses à propos de l’espace-temps, et leurs calculs bouleversent à la fois sa structure et ses propriétés : l’espace-temps pourrait avoir plus de quatre dimensions, être déductible d’un « inframonde » plus fondamental que lui, ou bien encore être discontinu… La question qui se pose à eux est donc celle-ci : quelles sont les propriétés caractéristiques du temps, celles qu’il faut lui accorder a priori, qui permettent ensuite de le reconnaître sous la forme de telle ou telle variable ou construction mathématique ? Pour reconnaître le temps dans un jeu d’équations, ou bien pour y détecter son absence, ne faut-il pas déjà le connaître ? Mais comment le connaître d’emblée, c’est-à-dire avant de disposer de la théorie physique qui permettrait d’identifier sa nature et ses propriétés ?

    Invité : Carlo Rovelli, physicien, professeur à l’Université de la Méditerranée à Marseille. Carlo Rovelli a développé avec l’américain Lee Smolin la théorie de la gravitation quantique à boucles visant, en quelque sorte, à unifier la relativité générale et la physique quantique. Son dernier livre, L’Ordre du temps, vient de paraître aux éditions Flammarion.

    *


  • Albert Gauvin | 10 juin 2018 - 11:42 2

    « La meilleure amie de Nora, Florence, est astrophysi­cienne. On déjeune de temps en temps avec elle. C’est une jolie blonde passionnante de 46 ans qui vit dans le cosmos en cartographiant des amas de galaxies. Elle est née, comme vous et moi, il y a 15 milliards d’années, avec le Big-Bang et l’Univers dont l’expansion s’accélère. Vous voulez savoir quel temps avait lieu à ce moment-là ? Essayez donc d’imaginer ce que représente (respirez à fond) un milliardième de milliardième de milliardième de milliardième de seconde. Ça va ? Pas trop essoufflé ? Voilà : avec Florence vous vous situez d’emblée dans des régions extra-galactiques, pour étudier "le grand Attracteur" qui déplace la Voie lactée et Andromède à la vitesse de 630 km par seconde. Ne pas oublier le Répulseur qui module l’ensemble. J’attendais votre question idiote : qu’y avait-il avant le Big-Bang ? Le sou­rire désolé de Florence vous répond : je peux vous dire ce qui s’est passé une seconde après (protons et neu­trons), mais pas avant l’explosion. Il n’y a pas d ’avant dans la naissance simultanée de l’espace et du temps. Tout cela, n’est-ce pas, est fait pour être oublié très vite. » (Philippe Sollers, Centre, Gallimard, 2018, p. 90-91)

    "Le temps, ça n’existe pas" : le physicien Carlo Rovelli nous explique pourquoi


    "L’idée qu’il existe un « présent » défini à travers l’Univers est une extrapolation illégitime de notre expérience."
    (Ludwick Hernandez pour "L’Obs") Zoom : cliquez l’image.

    Dans son dernier livre, le physicien nous entraîne sur les rives vertigineuses des secondes s’étirant ou se contractant selon le lieu, du présent qui n’est qu’une illusion, des molécules hors de l’avant et l’après. ENTRETIEN pdf

    VOIR AUSSI : Sollers et la science