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Sortie de "Guerre", un inédit de Céline

Parution : 05-05-2022

D 5 mai 2022     A par Albert Gauvin - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« J’ai attrapé la guerre dans ma tête » écrit Céline en 1934. « Ça brille pas fort l’espérance, une mince bobèche au fin bout d’un corridor parfaitement hostile. » Pileface a déjà longuement évoqué les milliers de pages manuscrites de Céline retrouvés et, plus récemment, La Grande « Guerre » de Céline. Guerre, donc, un premier inédit de 130 pages édité par Pascal Fouché, sort ce 5 mai chez Gallimard avec une préface de François Gibault. Avec Céline, c’est toujours la guerre — de logique certes bien imprévue, mais aussi simple qu’une phrase musicale. On n’a pas fini d’en parler.

RAPPELS

Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l’«  abattoir international en folie  ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, «  toujours saoul d’oubli  », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’œuvre de Céline.

Feuilleter le livre

Extrait

À tant d’années passées le souvenir des choses, bien précisément, c’est un effort. Ce que les gens ont dit c’est presque tourné des mensonges. Faut se méfier. C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie. Il prend des petites mélodies en route qu’on lui demandait pas. Il vous revient tout maquillé de pleurs et de repentirs en vadrouillant. C’est pas sérieux. Faut demander alors du vif secours à la bite, tout de suite, pour s’y retrouver. Seul moyen, du moyen d’homme. Bander un coup féroce mais ne pas céder à la branlette. Non. Toute la force remonte au cerveau, comme on dit. Un coup de puritain, mais vite. Il est baisé le passé, il se rend, un instant, avec toutes ses couleurs, ses noirs, ses clairs, les gestes mêmes précis des gens, du souvenir tout surpris. C’est un saligaud, toujours saoul d’oubli le passé, un vrai sournois qu’a vomi sur toutes vos vieilles affaires, rangées déjà, empilées c’est-à-dire, dégueulasses, tout au bout râleux des jours, dans votre cercueil à vous­ même, mort hypocrite. Mais après tout c’est mon affaire, me direz-vous. Voilà dans la réalité comment les choses se sont arrangées, ou plutôt défaites, une fois qu’on m’a ranimé, que j’ai rejoint l’hôpital. (p. 117).

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"Guerre" de Louis-Ferdinand Céline, le chaînon manquant

La Grande Table culture par Olivia Gesbert, 10 mai 2022.

A l’occasion de la parution du manuscrit retrouvé de "Guerre" de Louis-Ferdinand Céline, rendez-vous avec Antoine Gallimard, éditeur et président des éditions Gallimard, et Yves Pagès, écrivain et directeur littéraire des Editions Verticales, auteur de "Céline, fictions du politique"(Gallimard).

Suite à la redécouverte à l’été 2021 de manuscrits inédits de Louis-Ferdinand Céline, les éditions Gallimard publient ce mois-ci le roman Guerre, texte qu’aurait écrit Céline en 1934, une édition établie par Pascal Fouché avec un avant-propos de François Gibault. Cette publication sera suivie en 2022 de Londres et de La Volonté du roi ­Krogold. Une refonte du tome III des romans de Louis-Ferdinand Céline dans "La Pléiade" est aussi prévue pour l’année 2023. Pour Antoine Gallimard, il est alors «  important de resituer Céline dans cette mouvance du roman, cette mouvance de l’écriture et pas uniquement dans l’horreur de ses pamphlets  ».

Tiré à 80 000 exemplaires, Guerre est un événement littéraire. A la fois parce qu’il est extrêmement rare de retrouver un manuscrit comme celui-là plus de soixante ans après la mort de son auteur mais aussi pour sa qualité. Texte court, vif, cruel et halluciné, Guerre nous fait entrer dans la tête de Ferdinand alors qu’il reprend connaissance sur le champ de bataille. Projeté par un obus, lourdement blessé au bras et à la tête, le personnage affirme qu’il a "attrapé la guerre dans la tête". La phrase est programmatique, le roman est le récit fiévreux de la convalescence du soldat entre l’hiver 1914 et l’été 1915. La mort hante le récit, les soldats sont nombreux à périr de leur blessure et, dès qu’ils souffrent un peu moins, le sexe ne quitte pas leurs pensées. Les personnages féminins ont donc une place fondamentale : l’infirmière en chef L’Espinasse qui apporte du réconfort aux soldats en les masturbant ou bien Angèle, la prostituée, le symbole "d’un peu de bonheur". Pour Yves Pagès, « dans les différentes séquences du livre, il y a la bravoure et la lâcheté extrémisées, la frénésie masculine dans la sexualité », « il y a des pulsions de vie, des instincts de mort, de la tendresse et des pulsions de mégalomanie manique. C’est toujours de la contradiction interne ».

Céline a toujours fait de sa vie un matériau littéraire. Dans Guerre, il utilise sa propre blessure et son convalescence dans un hôpital de campagne pour raconter les pérégrinations de Ferdinand et de son compagnon d’infortune Bébert. Le manuscrit retrouvé est un premier jet, très retravaillé par l’auteur, avec des phrases raturées, des mots rayés. Il y a dans cette version toute l’énergie et le talent de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. On y retrouve aussi ses thèmes de prédilection : sa haine de la guerre, sa défiance envers les riches, la peur de la mort et le goût pour les plaisirs charnels. « Un roman qui est l’entrée pour comprendre Céline, nous explique Antoine Gallimard : un roman qui touche à la guerre et à la mort qui ont toujours hantées Céline. Des écrits quasiment aboutis, une pierre brute ».

Ce roman court (il fait 130 pages environ) raconte l’épisode de la guerre, ce que Céline n’avait jamais réellement décrit dans l’œuvre qui nous était jusqu’ici parvenue. L’occasion, donc, de s’interroger sur la manière dont ces manuscrits retrouvés pourraient apporter un nouvel éclairage sur l’édifice célinien : « il va plus loin et rien ne le retient. Il danse devant la mort et il a absolument besoin de laisser quelque chose qui lui montre sa solitude, son désespoir. L’écriture pour lui c’est une façon de garder un lien anti-social avec le monde ! » conclut Antoine Gallimard.

En milieu d’émission, l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021 pour La plus secrète mémoire des hommes (Editions Philippe Rey), donne ses impressions de lecture.

Crédit : France Culture

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« Le contact avec ces manuscrits était très émouvant »

Manuscrit de Guerre, premier feuillet.


« J’ai attrapé la guerre dans ma tête. »
Manuscrit de Guerre, premier feuillet.

ZOOM : cliquer sur l’image.

À l’occasion de la sortie de "Guerre", un roman inédit de Louis-Ferdinand Céline, François Gibault, le légataire universel de la femme de Céline, et Pascal Fouché, historien, sont les invités du Grand entretien de France Inter. Ce roman paraît le 5 mai chez Gallimard, dans une édition établie par Pascal Fouché, avec un avant-propos de François Gibault.

Les manuscrits inédits de Louis-Ferdinand Céline ont été retrouvés en 2021. "Ce n’était pas gagné, ce n’était pas évident, ce sont des textes après lesquels on court depuis 60 ans, peut-être plus", indique François Gibault, qui parle de "miracle". "C’est aussi la découverte d’un écrivain qui nous surprend, nous étonne toujours, se renouvelle. C’est une époque de sa vie qui n’avait pas été racontée", la Première Guerre mondiale, souligne Pascal Fouché.

Inédits de Céline : qu’est-ce qu’un événement littéraire ?

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Page manuscrite.

Le Temps du débat par Emmanuel Laurentin, 4 mai 2022.

La publication d’un ouvrage inédit de Louis-Ferdinand Céline, "Guerre", par Gallimard le 5 mai, continue de nourrir la rocambolesque histoire des manuscrits retrouvés quelques mois plus tôt. Ce nouveau pan de l’œuvre, qui annonce un nouveau "moment Céline", risque de susciter de nombreux débats.

Depuis un an et le surgissement au grand jour de plus de 6000 feuillets de Céline par l’entremise de Jean-Pierre Thibaudat, le milieu littéraire se passionne pour le contenu de ces œuvres dont la première publiée le sera demain chez Gallimard sous le titre de Guerre. Céline y romance la façon dont il est tombé au combat en 1914 mais aussi sa convalescence et son départ de l’arrière pour l’Angleterre. Avant même sa parution, ce roman, qui sera suivi de Londres à l’automne, est apparu comme un phénomène aux yeux des céliniennes et céliniens.

Que peuvent signifier pour nous lecteurs ces "capsules temporelles" qui nous restituent une époque et nous donnent à lire, comme dans une coupe stratigraphique, le style d’un écrivain alors qu’il n’était pas devenu, en 1934, l’antisémite de Bagatelles pour un massacre et le collaborateur des nazis de la Seconde Guerre mondiale ?

Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit David Alliot, éditeur et écrivain, spécialiste de Louis-Ferdinand Céline, Pascal Fouché, historien spécialiste de l’édition et de la littérature du XXème siècle, éditeur de Guerre de Louis-Ferdinand Céline et Philippe Roussin, directeur de recherche au CNRS, professeur de littérature à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

David Alliot souligne la sidération provoquée par la découverte de ces nombreux manuscrits : "On reconnaît immédiatement l’écriture de Céline, les premiers mots, le style, les ratures. C’est une sidération, 6000 feuillets c’est 1000 pages, c’est du jamais vu dans la littérature. (...) Le juge le plus terrible pour un écrivain, c’est le temps. Céline n’a jamais connu ça, il a toujours été lu. (...) C’est écrit vingt ans après, mais on a l’impression que c’est écrit le soir même de sa blessure. (...) Céline est l’écrivain de la désillusion. (...) Céline, c’est la révolte contre l’ordre établi qui emmène le monde à la boucherie."

Pascal Fouché met en lumière la dimension événementielle de cette publication, et la possible (re)découverte de l’œuvre grâce à celle-ci : "C’est un événement. Un certain nombre de manuscrits avait disparus de chez Céline quand il est parti pour l’Allemagne. (...) On a la chance de pouvoir reparler de littérature et de pouvoir penser qu’avec ces publications, de nouveaux lecteurs vont découvrir Céline. (...) La guerre était tellement présente, que même vingt ans après il en est totalement imprégné. Il a été marqué dans sa chair par cette guerre."

Philippe Roussin note la dimension sociale et historique que peut prendre un tel événement : "Un vrai événement littéraire dépasse la littérature, c’est toujours un fait social. Avec la découverte des manuscrits, on voit dans le rétroviseur l’histoire de l’été 1944, entre le débarquement le 6 juin et la libération de Paris le 25 août. (...) Céline se rétablit, devient à nouveau le grand écrivain des années 32-36. Il faut se réjouir de ce que l’on a aujourd’hui. (...) Une autre phase de l’événement littéraire est qu’il peut devenir un événement historique. (...) Il me semble que ce serait le moment idéal pour refermer les vieux démons, que Céline rentre vraiment dans les fonds patrimoniaux de l’État à la Bibliothèque nationale. Un don des manuscrits permettrait de solder le contentieux entre l’écrivain et la République."

Bibliographie

Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Gallimard, édition 2022
David Alliot, Madame Céline, Tallandier, "Texto", 2022
Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire : Céline et la littérature contemporaine, Gallimard, 2005

“Guerre”, un roman inédit de Céline à la langue inouïe

par Nelly Kaprièlian

Publié le 2 mai 2022 à 15h01


Des posters et des photos de Louis-Ferdinand Céline
lors d’une vente aux enchères Drouot, à Paris, en 2011.

(Photo by LIONEL BONAVENTURE / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

Le 16 juillet 1934, Louis-Ferdinand Céline écrit à l’éditeur de son Voyage au bout de la nuit, Robert Denoël : “J’ai résolu d’éditer Mort à crédit, 1er livre, l’année prochaine Enfance, Guerre, Londres.” La publication cette semaine, quatre-vingt dix ans après cette lettre, de Guerre, roman inédit de Louis-Ferdinand Céline, est un événement historique – et l’histoire rocambolesque de sa disparition puis de sa réapparition, tout un roman.

Écrit en 1934, dérobé avec d’autres manuscrits à la libération en 1944 chez l’écrivain à Montmartre — alors que celui-ci fuit la France pour rejoindre le gouvernement de Pétain et d’autres collabos à Sigmaringen —, le manuscrit de Guerre a miraculeusement refait surface en 2020 avec les autres textes disparus. En tout, 6 000 feuillets. Le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat les avait en sa possession depuis quinze ans (lire son propre texte expliquant l’histoire de ces inédits sur Mediapart), après qu’un mystérieux individu les lui a confiés à condition qu’il n’en dévoile pas l’existence avant la mort de la veuve de l’écrivain, Lucette Destouches. Celle-ci morte en 2019, les manuscrits ont été transmis aux ayant-droits de Louis-Ferdinand Céline, l’avocat François Gibault et Véronique Robert-Chovin, qui ont décidé de les publier au plus vite. Guerre, donc, paraît le 5 mai, et les autres inédits retrouvés, dont Londres et La Légende du roi Krogold (mentionné par Céline dans d’autres de ses livres, notamment Mort à crédit) dès l’automne prochain, ainsi que les pages supplémentaires de Casse-pipe, qui reparaîtra dans sa version intégrale en 2023.

Oxygène à dose exaltante que procure la vraie littérature

Roman autobiographique, mélange de vécu et de fiction comme les autres textes de Céline, Guerre nous plonge dans l’enfer de la guerre en même temps que dans la beauté de la littérature dès son ouverture : “J’ai bien dû rester là encore toute la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l’eau. J’ai remué un bras vers son corps. J’ai touché. L’autre je ne pouvais plus. Je ne savais pas où il était l’autre bras. Il était monté en l’air très haut, il tourbillonnait dans l’espace et puis il redescendait me tirer sur l’épaule, dans le cru de la viande.”

Horreur d’un épisode réellement vécu durant la Première Guerre mondiale par le jeune soldat Louis Destouches, qui, blessé au bras et à la tête, se réveilla sur le champ de bataille entouré de cadavres – il se plaindra de terribles maux de tête toute sa vie – puis sera transporté à l’hôpital par des Anglais ; et, dès ces premières phrases, oxygène à dose exaltante que procure la vraie littérature. Dès la première page, on est dans l’univers d’un très grand écrivain, et on n’en bougera plus sur plus de 150 pages, entraîné au rythme furieux des battements de ses mots.

Crudité et poésie, oralité furieuse

D’après François Gibault (dans l’avant-propos) et Pascal Fouché (qui a établi l’édition présente), il s’agirait d’un premier jet – Céline aurait probablement, s’il avait pu, retravaillé le texte pour publication. N’empêche qu’un premier jet comme ça, on aimerait en lire tous les jours : “De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent, je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. Passons.”

Morceaux d’humour noir aussi, morceaux de dérision et d’autodérision, crudité et poésie, oralité furieuse mais sans cesse maîtrisée, comme la rage, la sienne, qu’il tournera contre la littérature elle-même pour mieux la malmener, l’agresser, en somme la sortir de la bienséance qui a laissé faire la guerre, et la renouveler. Guerre s’écrit dans une langue totalement singulière, celle d’un homme qui fera de la guerre le centre, l’enjeu de toute son œuvre.

Langue violemment affranchie

À l’hôpital où il est transporté, le narrateur se retrouve entouré de bien des personnages grotesques, dont l’infirmière lubrique L’Espinasse, qui le masturbe de temps à autre, et Bébert (nom du chat de l’écrivain), rebaptisé Cascade au fil du texte, qui lui parle de sa femme, Angèle, une prostituée, avant de se suicider. La suite relève d’un rêve ou d’un cauchemar pornographique, tant le texte prend une tonalité onirique, cocktail de descriptions sexuelles très crues et de détails burlesques, presque jusqu’au délire verbal. À la fin du roman, il va suivre Angèle, emmenée par un aristocrate anglais, à Londres – la suite sera donc Londres, inédit lui aussi, à paraître à l’automne.

À la toute fin du livre, trois pages de “lexique de la langue populaire, argotique, militaire et médicale” ont été ajoutées pour comprendre la langue violemment affranchie et entièrement personnelle de Céline, qui les mélange toutes. Car la guerre n’est pas qu’un motif, un sujet ou un objet dans Guerre – et dans toute l’œuvre célinienne -, elle est l’enjeu ou le moteur de l’écriture même, car elle est aussi guerre menée contre le beau style, la belle langue, la jolie phrase, contre toutes les convenances et autres conventions littéraires de son temps, un acte anarchique comme s’il lui fallait coûte que coûte percer l’hypocrisie des hommes – servie par leur langage – qui se sont montrés capables de commettre une telle boucherie.

Céline était en même temps un immense écrivain et un antisémite dégueulasse

C’est pour tenter d’éviter le retour de semblables horreurs que Céline a écrit Voyage au bout de la nuit, mais ce ne sont malheureusement pas les écrivains, si talentueux soient-ils, qui changeront le monde”, écrit Gibault dans sa préface, en oubliant étrangement de mentionner que seulement trois ans après Guerre, Céline écrira le premier de ces trois pamphlets violemment antisémites, Bagatelles pour un massacre (1937), qui sera suivi de L’École des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941). Trois textes de propagande écoeurante, appels à la haine et au meurtre des Juifs, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale à venir ou déclarée.

Étrangement encore, aucun de ces textes n’est pas davantage mentionné dans la “note sur l’édition” ou le texte de fin “Guerre dans la vie et l’œuvre de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline”. Or, le risque à ne pas rappeler l’existence de ces textes est de faire de Céline une victime, et de participer à l’opération d’auto-blanchiment orchestrée par Céline lui-même, avec son épouse, après-guerre, interdisant la réédition des pamphlets pour mieux les faire oublier. Comme s’il était si difficile d’admettre le paradoxe : Louis-Ferdinand Céline était en même temps un immense écrivain et un antisémite dégueulasse, qui détestait la guerre, mais appelait à en mener une contre les Juifs d’Europe.

Les inrocks

"Guerre" de Céline : le manuscrit retrouvé de manière providentielle sort chez Gallimard, après un long travail d’orfèvre

Les manuscrits perdus de Louis-Ferdinand Céline, réapparus dans des circonstances mystérieuses, sont exposés à Paris et donnent lieu à la publication jeudi 5 mai d’un inédit, "Guerre", qui enthousiasme la critique littéraire.

Article rédigé par
franceinfo Culture avec agences
France Télévisions Rédaction Culture
Publié le 04/05/2022 11:07 Mis à jour le 04/05/2022 12:04


Cette photographie prise le 10 août 2021 montre des manuscrits de l’auteur français
Louis-Ferdinand Céline récemment découverts dans un cabinet d’avocats à Paris.

(NICOLAS BOVE / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

La prestigieuse maison d’édition Gallimard publie ce jeudi 5 mai 2022 dans sa classique collection Blanche le roman "Guerre" de Louis-Ferdinand Céline. Une oeuvre perdue puis réapparue de manière énigmatique. Le livre de quelque 150 pages comprend illustrations et annexes. La galerie Gallimard consacre également une exposition à ces Manuscrits retrouvés avec Alban Cerisier en commissaire. À voir du 6 mai au 16 juillet 2022.


Une photo prise le 3 mai 2022 montre des extraits encadrés de la correspondance
de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline (portrait)
exposés à la galerie Gallimard lors de l’exposition intitulée "Céline, manuscrits retrouvés" à Paris.

(CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

L’histoire du manuscrit

Ce livre, écrit probablement en 1934, est resté dix ans dans les archives du romancier, dans son appartement du quartier de Montmartre. En juin 1944, sentant le vent tourner, ce collaborationniste quitte Paris dans la précipitation. Direction l’Allemagne, où il n’a pas la possibilité d’emporter ses inédits. Des résistants s’emparent de ces 6 000 feuillets. Leur sort reste inconnu pendant une soixantaine d’années, jusqu’à ce qu’ils soient donnés à un ancien journaliste, Jean-Pierre Thibaudat, qui contacte les ayants droit.

Ceux-ci, l’avocat François Gibault et une autre proche de l’épouse de Céline, Véronique Robert-Chovin, n’ont pas voulu travailler avec lui. Et Jean-Pierre Thibaudat n’a pas eu d’autre choix que de remettre les manuscrits à la police, comme le racontait à Europe 1 mardi son avocat, Emmanuel Pierrat. Gallimard se montre immédiatement déterminé à publier ces inédits avant que toute l’oeuvre de Céline ne tombe dans le domaine public, en 2032. "Le travail doit être mené de façon très scrupuleuse", dit alors le PDG de la maison d’édition, Antoine Gallimard.


Une femme tient un exemplaire du roman "Guerre" de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline,
deux jours avant sa sortie, à la galerie Gallimard lors de l’exposition intitulée "Céline, manuscrits retrouvés", le 3 mai 2022 à Paris.

(CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

Un travail d’orfèvre

Le roman "a été transcrit d’après un manuscrit de premier jet, le seul connu. (...) Le texte présenté ici en restitue le dernier état de rédaction", écrit dans une "note sur l’édition" l’historien Pascal Fouché. "Céline écrit beaucoup en abrégé. Avec l’habitude, on arrive à déchiffrer, mais il rature, réécrit entre les lignes, et ce sont souvent des petits ajouts qui sont très difficiles voire impossibles à lire", explique-t-il à l’AFP. Certains mots ou passages sont donc entre crochets.

"C’est écrit très vite, au fil de la plume. Il laisse des blancs, il y a des répétitions, il y a des maladresses qu’il aurait forcément corrigées à la relecture. Il n’y a pas de ponctuation ou très peu. Il n’y a pas de paragraphes", ajoute-t-il. Gallimard en a ajouté, conformément aux habitudes de l’écrivain, plutôt que de retranscrire ad litteram le flot continu du premier jet. Dans le contenu, le romancier tenait une ébauche très réussie. Pourquoi ne l’a-t-il jamais publiée lui-même ? "On ne peut faire que des hypothèses", d’après Pascal Fouché.

La presse salue unanimement l’événement. "La fin d’un mystère, la découverte d’un grand texte", selon Le Point. "Un texte bref, vif, tragique et lubrique, à ranger à côté des chefs-d’oeuvre de l’écrivain" et "un miracle", d’après Le Monde. "A couper le souffle", estime Le Journal du dimanche. Dans la plus pure tradition du roman célinien, sombre, nerveux et cru, Guerre s’ouvre avec le réveil du brigadier Ferdinand, 20 ans, miraculeusement en vie sur le champ de bataille à Poelkappelle (Belgique), une nuit de 1915.


Cette photographie prise le 10 août 2021 montre des manuscrits de l’auteur français
Louis-Ferdinand Céline récemment découverts dans un cabinet d’avocats à Paris.

(NICOLAS BOVE / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

L’écrivain de "1932-1936"

L’écrivain raconte comment un soldat anglais le sauve, puis sa convalescence non loin du front à Peurdu-sur-la-Lys (dans la réalité Hazebrouck, en France), et enfin un départ précipité pour l’Angleterre. Le séjour outre-Manche sera le sujet d’un autre inédit, plus long, Londres, à paraître à l’automne. Guerre a été écrit vraisemblablement en 1934, peu après le scandale du premier roman de Céline, Voyage au bout de la nuit (1932).

Le tournant antisémite, dont l’écrivain ne se repentira jamais, date de 1937, avec la publication du pamphlet Bagatelles pour un massacre. Fin 2017, Gallimard annonçait la publication de ce pamphlet et ses semblables, avec appareil critique. Le projet a fait long feu, faute des "conditions méthodologiques et mémorielles (...) pour l’envisager sereinement", selon le PDG Antoine Gallimard.

Maintenant que cette polémique s’est tassée, la réapparition de Guerre et Londres permet de célébrer une oeuvre capitale de la littérature française du XXe siècle. "Ces manuscrits arrivent à point nommé ou par une divine surprise, comme vous voulez, pour que Céline redevienne un écrivain : celui qui importe, de 1932-1936", estime Philippe Roussin, chercheur spécialiste de Céline interrogé par l’AFP.


Une photo prise le 3 mai 2022 montre un feuillet encadré d’un manuscrit original du roman "Guerre" de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline présenté à la galerie Gallimard lors de l’exposition intitulée "Céline, manuscrits retrouvés" à Paris.
(CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP). ZOOM : cliquer sur l’image.

"J’ai attrapé la guerre dans ma tête"

Le pamphlétaire fait l’unanimité contre lui. Mais le romancier, qu’on aime ou non sa verve populaire, occupe une place de choix dans l’histoire du genre, pour avoir fait voler en éclats la littérature bourgeoise, la narration et le style conventionnels, en traduisant l’angoisse de l’entre-deux-guerres. Montrer son traumatisme de "poilu", grièvement blessé, et sa frénésie créative des années 30 est le parti pris de l’exposition qui s’ouvre jeudi à la Galerie Gallimard, Céline, les manuscrits retrouvés.

Dans la galerie Gallimard, des feuillets sont sous cadre, dont le premier de Guerre, qui se termine par ce qui devrait devenir une citation culte de Céline, emblématique du martèlement obsessionnel du canon dans le récit : "J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête." "Il y a des scènes d’anthologie, et cette présence constante de la mort, de l’horreur des combats que nous rappelle aujourd’hui la guerre en Ukraine, mais aussi du sexe... Pour un premier jet, le texte est extrêmement fort", affirme à l’AFP l’historien Pascal Fouché, qui a établi l’édition.

Autre citation, gravée sur un mur : "Ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs !" Celle-là, d’un Céline qui enrageait d’avoir perdu le fruit de son travail, déforme la réalité. Le bon état de conservation des manuscrits au siècle suivant le prouve.

*

Parution de "Guerre", un inédit de Céline : "C’est en partie autobiographique", explique Pascal Fouché, l’historien chargé de retranscrire le manuscrit

"Il a une écriture de médecin, très rageuse. Il écrit très vite, il rature, c’est un manuscrit de premier jet", décrit Pascal Fouché qui a retranscrit le manuscrit inédit.

Soixante ans après la mort de Louis-Ferdinand Céline, un livre inédit de l’écrivain connu pour ses positions antisémites, va paraître jeudi 5 mai chez Gallimard. Ce court roman intitulé Guerre fait partie des quelques 6 000 feuillets inédits de l’écrivain qui ont réapparu dans des circonstances rocambolesques. D’autres manuscrits comme Londres, suite directe de Guerre doit paraître à l’automne. Plus personne n’espérait retrouver ces textes. "Au départ, on ne savait pas quelle [en] était la qualité", explique mercredi 4 mai sur franceinfo Pascal Fouché, historien, auteur de plusieurs ouvrages concernant Louis-Ferdinand Céline.

franceinfo : Quelle est l’histoire de ces manuscrits ?

Pascal Fouché : Ces manuscrits ont disparu quand Louis-Ferdinand Céline est parti en Allemagne à la fin de l’Occupation. Il a laissé dans son appartement [du quartier de Montmartre] un certain nombre de manuscrits, soit ceux de livres publiés, soit des manuscrits sur lesquels il travaillait encore. On a longtemps pensé qu’ils avaient disparu. Beaucoup de gens ont enquêté pour savoir ce qu’ils étaient devenus. On savait que l’appartement avait été visité, voire pillé par plusieurs personnes, notamment des résistants. Il y avait des témoignages qui disaient que la concierge d’à côté avait vu voler des pages dans les airs. Donc on aurait pu penser que certains manuscrits avaient terminé à la benne. Mais on a eu la surprise au mois d’août d’apprendre que quelqu’un les avaient récupérés et les avaient conservés pendant tout ce temps. Cette personne les avait remis à un ancien journaliste de Libération qui les a lui-même rendus aux ayants droit l’été dernier.

Comment avez-vous travaillé pour ce livre ?

Il y avait tout un ensemble de manuscrits dont plusieurs textes inédits. Un tri a été fait et le manuscrit de Guerre, comptant 250 feuillets, était le moins gros. Une fois que les ayants droit se sont mis d’accord avec Gallimard pour en faire la publication on m’a sollicité pour retranscrire. Gallimard a fait numériser toutes les pages du manuscrit. Je les ai quand même eues en main et c’est très émouvant. Il a une écriture de médecin, très rageuse. Il écrit très vite, il rature, c’est un manuscrit de premier jet. Au départ, on ne savait pas quelle était la qualité de ce manuscrit.

Avez-vous dû faire des choix, imaginer ce qu’il a voulu dire ?

Le moins possible. Avec un peu d’habitude, on arrive à lire ce qu’il dit. Il utilise beaucoup d’abréviations, rature de temps en temps, réécrit entre les lignes et c’est là que c’est un peu délicat. Quelques fois on devine plus ce qu’il a voulu dire qu’on le lit réellement. Le travail c’est justement de rendre ce qu’il a fait sans dénaturer, sans inventer les mots.

Ce livre raconte sa convalescence en 1914 dans un hôpital de campagne du Nord. C’est un livre cru. Mais particulièrement violent. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

C’est en partie autobiographique. Le livre commence quand Ferdinand, le personnage de Céline, est blessé et se réveille sur le champ de bataille au milieu de ses camarades morts. Il se traîne dans la campagne pour rejoindre son unité, il est récupéré par des soldats et emmené à l’hôpital où il va être soigné. Dans ce roman, ce qui est très présent, c’est la mort, la guerre. Il entend les bombardements au loin, il a été blessé à la tête et il ressent un bourdonnement dans la tête qu’il ressentira toute sa vie. Céline l’a dit, il y a une grande part de réalité. "

Il écrit : « j’ai attrapé la guerre dans ma tête ». Cette phrase résume bien l’œuvre telle qu’elle est.
Pascal Fouché, historien

Il est très profondément marqué par cet épisode. On pense qu’il l’a écrit vers 1934, donc 20 après, et on sent qu’il est encore profondément marqué. On sait qu’il a craint l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale.

Franceinfo

Céline, avec Ferdinand ça repart comme en 14

« Guerre », roman très inachevé, date d’après le « Voyage » et se passe pendant le premier conflit mondial. Une grande partie semble inspirée du vécu de l’auteur, blessé aussi près d’Ypres et soigné dans un hôpital par une infirmière aux petits soins.

Le futur Céline portant ses deux décorations militaires (Paris ou Londres,1915).
(Collection François Gibault). ZOOM : cliquer sur l’image.

par Mathieu Lindon
publié le 4 mai 2022 à 19h48

Pour commencer, il n’y a pas de commencement. Car Guerre n’est pas un roman achevé. C’est le premier jet d’un texte qui part de l’autobiographie et que l’imagination contamine rapidement. « Il n’y a jamais eu de concordance exacte entre les événements vécus par Céline et leur évocation dans ses romans », écrit François Gibault dans son avant-propos. Guerre daterait de 1934 (Céline est né en 1894, Voyage au bout de la nuit est paru en 1932) et Pascal Fouché précise d’emblée que la première page conservée porte le numéro 10, ce qui signifie que les neuf précédentes ont été perdues (sans doute pas pour tout le monde) et que les mots « Pas tout à fait » qui débutent cette première page conservée ont été « volontairement omis », sans quoi on n’y comprendrait rien. De la même manière originale quant à la fameuse volonté de l’auteur, il est précisé à quelques pages de la fin : « Céline avait rayé ces cinq derniers mots que nous rétablissons pour une meilleure compréhension. » Un feuillet « qui n’est manifestement pas à sa place » est donné en note.

Ça se passe durant la guerre de 1914. Le narrateur s’appelle Ferdinand et une fois Loulou. Il a été blessé près d’Ypres comme le fut Louis-Ferdinand Céline et se retrouve à l’hôpital où une infirmière a une main baladeuse alors que lui est d’abord plutôt du côté de la douleur. « Question de souffrir, je dégustais aussi en plein à l’épaule et au genou. » Cette construction syntaxique se retrouve deux fois dans les vingt premières pages (« question de savoir », « question d’être sonné on pouvait pas faire mieux »), avant de disparaître dans le reste du texte. Question sexe, il y a aussi la veuve, « bandatoire de naissance », de Bébert-Cascade (il change de nom en cours de récit) le camarade souteneur, auprès de qui le narrateur doit prétendre être le mari en surgissant quand elle est en pleine activité et avide d’un petit supplément financier. Ces scènes qui jouent sur le miteux ne devraient pas exciter sexuellement grand monde mais sont réussies. Ses parents viennent aussi le voir à l’hôpital. « Et puis ma mère a recommencé à me parler. C’était son privilège de tendresse. J’ai pas répondu. Elle me dégoûtait plus que ça encore. Je l’aurais bien dérouillée elle, à la fin des fins. J’avais mille et cent raisons, pas toutes bien claires mais bien haineuses quand même. J’en avais plein le bide des raisons. » Qui est allergique aux mots « nègre » et « bicot » (dont l’aspect raciste semble moindre à l’époque) aura tout intérêt à ne pas lire Guerre.

« Laisse-toi pousser, croye plus à rien »

Le texte est fidèle à l’invention verbale, grammaticale de Céline. Au début, le narrateur est perdu, il ne sait pas où il est et croise un officier anglais qui lui demande : « Where do you come from ? / Ça j’y avais plus pensé d’où que je comais from. » (L’édition fait suivre cette phrase de « sic », il y en aurait beaucoup d’autres à placer s’il fallait ramener le texte à la syntaxe ordinaire.) Il est décoré à sa grande surprise et prend de bon cœur. « Top, que j’ai dit, le vent souffle Ferdinand, pare ta galère, laisse les cons dans la merde, laisse-toi pousser, croye plus à rien. » Et c’est parti pour des promenades, déserter l’hôpital. Les parents y reviennent quand même et il ressent « l’ignominie dans leur comportement à mes vieux et à tous les espoirs, mais je sentais ça sur moi à chaque geste, chaque fois que je vais mal, comme une pieuvre bien gluante et lourde comme la merde, leur énorme optimiste, niaise, pourrie connerie, qu’ils rafistolaient envers et contre toutes les évidences à travers les hontes et les supplices intenses » vu « qu’ils ne voulaient désespérer de rien envers et contre tout ». Tel n’est pas l’état d’esprit de Louis-Ferdinand. « Je ne devais plus rien à l’humanité, du moins celle qu’on croit quand on a vingt ans avec des scrupules gros comme des cafards qui rôdent entre tous les esprits et les choses. » Le sujet du livre, c’est aussi « la vie ». « Elle est tout con à partir d’un certain moment, faut pas me bluffer, je la connais bien. Je l’ai vue. On se retrouvera. On a un compte ensemble. Je l’emmerde. » Et les derniers mots du texte : « C’est énorme la vie quand même. On se perd partout. » Qui font écho aux derniers de l’avertissement ouvrant Voyage au bout de la nuit : « C’est de l’autre côté de la vie. »

On a aussi volé en 1944 le manuscrit de Casse-pipe dont Céline comptait manifestement faire usage et dont on attend la publication l’an prochain avec impatience. Mais, entre 1934 et 1944, il a eu dix ans, dont cinq de paix, pour publier Guerre s’il l’avait souhaité. Depuis l’annonce de la découverte de ces feuillets l’été dernier, on nous les vend comme du meilleur Céline. A la lecture, malgré la qualité du texte, ça paraît quand même exagéré. Comme document, c’est du lourd. Mais comme chef-d’œuvre impérissable, c’est un peu léger.

Libération.

« Guerre », l’inédit de Céline, sort enfin après une incroyable histoire. Et c’est un choc


Fin 1914, parmi les convalescents du Val-de-Grâce,
le brigadier Destouches, blessé à Poelcappelle (Belgique).

(COLL. VÉRONIQUE CHOVIN). ZOOM : cliquer sur l’image.
Soixante ans après la mort de l’auteur de « Voyage au bout de la nuit », le premier de ses fameux manuscrits inédits sort de l’ombre. Tiré à 80 000 exemplaires, « Guerre » est un diamant noir à l’état brut.

Par Grégoire Leménager, Elisabeth Philippe et Vincent Monnier

L’OBS. Publié le 4 mai 2022 à 17h00

Ça débute comme ça. Au milieu d’un cauchemar obsédant fait de bruit et de fureur.

« J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de la pluie bien serrée. Kersuzon à côté était tout lourd tendu sous l’eau. J’ai remué un bras vers son corps. J’ai touché. L’autre je pouvais plus. Je ne savais pas où il était l’autre bras. Il était monté en l’air très haut, il tourbillonnait dans l’espace et puis il redescendait me tirer sur l’épaule, dans le cru de la viande. […] Ça ne servait à rien de se révolter. C’est la première fois dans cette mélasse pleine d’obus qui passaient en sifflant que j’ai dormi, dans tout le bruit qu’on a voulu, sans tout à fait perdre conscience, c’est-à-dire dans l’horreur en somme. […] J’ai toujours dormi ainsi dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête, elle est enfermée dans ma tête. »

Ça débute comme ça, parce que les toutes premières pages du manuscrit de « Guerre » n’ont pas été retrouvées. Mais les mots sont si forts que la guerre est là d’emblée, absolument là, dans toute son atrocité et son absurdité. C’est celle de 1914-1918, évidemment, où le brigadier Louis Destouches a lui-même été blessé au bras avant de devenir l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Mais ce qu’il raconte ici pourrait aussi bien se passer au Vietnam dans les années 1960, dans la Syrie des années 2010 ou dans l’Ukraine martyrisée des années 2020. Et il est assez sidérant de découvrir ces mots qui fusent comme des balles, lestés de sang et de douleur, au moment précis où la guerre resurgit en Europe sous sa forme la plus brutale. La littérature, quand elle est pratiquée à ce niveau d’intensité, est bien autre chose que du témoignage. De la poésie, peut-être ?


Louis Destouches au 12e régiment de cuirassiers,
au quartier de cavalerie de Rambouillet, avant la guerre.

(COLL. VÉRONIQUE CHOVIN). ZOOM : cliquer sur l’image.

Coup de tonnerre au cœur de l’été

« Guerre » est l’un des fameux manuscrits qui avaient disparu, en 1944, lorsque l’auteur de « Voyage au bout de la nuit », mais aussi, hélas, d’exécrables pamphlets antisémites comme « Bagatelles pour un massacre », avait fui son appartement parisien de la rue Girardon, avant de se retrouver à Sigmaringen avec le gotha de la collaboration. Lui qui ne détestait pas jouer les victimes s’est beaucoup plaint, après-guerre, d’avoir été volé par des pseudo-résistants. Le fait est que l’Histoire semblait avoir avalé son « trésor » pour de bon.

Sa réapparition, en août 2021, a fait l’effet d’un coup de tonnerre au cœur de l’été : « le Monde » révélait que Jean-Pierre Thibaudat, autrefois journaliste à « Libération », détenait depuis une quinzaine d’années des milliers de feuillets rédigés par Céline, et les déchiffrait méthodiquement à l’abri des regards, pour les transcrire avec la ferveur d’un moine copiste. Comment ce critique dramatique s’était-il trouvé en possession d’un tel mètre cube de paperasses ?

Toutes sortes d’hypothèses ont été avancées, des céliniens ayant notamment des raisons de penser que le trésor avait un temps séjourné dans le maquis corse chez la fille d’un certain Oscar Rosembly – personnage assez ambigu qui se servait volontiers dans les appartements qu’il perquisitionnait en 1944. Thibaudat, lui, ne voulait, ne pouvait rien dire. Il se bornait à invoquer le « secret des sources », laissait entendre que l’histoire secrète de ces manuscrits croisait celle de la Résistance, affirmait avoir juré de ne les restituer aux ayants droit de l’écrivain qu’après la mort de sa femme, Lucette Destouches.

Incroyable histoire. Les héritiers de Lucette Destouches, son amie Véronique Chovin et son avocat François Gibault, n’ont pas trouvé ces explications très convaincantes. Ils ont porté plainte pour « recel de vol » contre Thibaudat. Une enquête a été ouverte, les fadettes de l’ex-journaliste épluchées par la police, la géolocalisation de son téléphone exploitée. Ça n’a rien donné. Lors de ses auditions à l’office central de lutte contre le trafic de biens culturels, le détenteur provisoire du trésor est resté très vague. Il dit avoir reçu le coup de fil de la personne qui lui a ensuite remis les manuscrits « entre 1982 et 1996 » – ce qui est à la fois bizarrement précis et très flou. Il affirme aussi ne jamais avoir entendu parler de Rosembly.

Incroyable histoire, oui. Une de plus concernant Céline, chez qui tout prend décidément des proportions extraordinaires : son génie littéraire, son destin en forme de montagnes russes, ses personnages hauts en couleur, son atomisation de la langue française, son antisémitisme forcené. Cet homme-là ne faisait rien à moitié, ni dans la beauté ni dans la saloperie. L’hyperbole était son métier, l’oxymore, son violon d’Ingres. Même sa femme a fini par mourir en novembre 2019 à l’âge homérique de 107 ans, c’est dire. Une longévité inattendue qui expliquerait, selon Thibaudat, la réapparition si tardive du trésor qu’on lui avait confié quinze ans auparavant – ou vingt-cinq ans, cela varie au gré de ses déclarations. L’affaire judiciaire, en tout cas, est désormais close. La justice l’a classée sans suite, au motif qu’il est bien compliqué de prouver qu’il y a eu un vol dans le désordre de la libération de Paris soixante-dix-sept ans plus tôt.

Mais ce n’est sans doute pas le dernier épisode du rocambolesque feuilleton des « manuscrits perdus ». Jean-Pierre Thibaudat nous dit préparer un livre « pour raconter son point de vue sur toute cette histoire » et « mettre fin au flot de mensonges et d’élucubrations déversé ». Finira-t-il par révéler l’identité de la personne qui lui a remis les fameuses liasses ? Possible. « La piste Rosembly est loin d’être confirmée », dit son avocat, Emmanuel Pierrat. En attendant, les relations entre les héritiers légitimes de Céline et le « dépositaire accidentel » des manuscrits semblent avoir atteint un point de non-retour. Alors qu’il avait été vaguement question, lors de leur première rencontre, que Thibaudat soit associé à l’édition des feuillets retrouvés, il en a été exclu. Son nom n’est même pas mentionné dans les textes de présentation de « Guerre ». Oblitération totale.
Manuscrits volés de Céline : et si le passé familial de Thibaudat était une des clés de l’énigme ?

Rattraper le temps perdu

«  Jean-Pierre Thibaudat a accompli un travail de transcription remarquable, reprenant toutes les œuvres de Céline, étudiant les moindres variantes, estime Me Pierrat. Se rapprocher de lui aurait fait gagner beaucoup de temps pour l’édition des manuscrits. » L’avocat des ayants droit, Jérémie Assous, n’est évidemment pas de cet avis : « Thibaudat a fait croire que, sans lui et son travail de décryptage, la publication des manuscrits ne serait pas possible avant plusieurs années. Gallimard vient de démontrer le contraire. C’est bien la preuve qu’à cause de lui nous avons perdu de nombreuses années. »

Chez Gallimard, un vaste chantier piloté par Alban Cerisier a en effet été confié à des spécialistes reconnus de l’écrivain comme Henri Godard, Pascal Fouché et Régis Tettamanzi. Ils travaillent d’arrache-pied depuis l’automne sur ces milliers de feuillets pour en dresser un inventaire précis, et les éditer sans traîner. Il est vrai que les droits de Céline tomberont dans le domaine public le 1er janvier 2032. Il faut bien rattraper le temps perdu.

Quand Céline a-t-il écrit « Guerre », premier de ces manuscrits à sortir de l’ombre ? Ce texte imprimé à 80 000 exemplaires est-il composé de passages retirés de « Voyage au bout de la nuit », comme l’avance son biographe Emile Brami ? Ou est-ce la première version, rédigée ensuite, d’un autre roman qui devait s’intégrer dans un vaste triptyque contenant « Mort à crédit » ? C’est ce que pensent les chercheurs qui travaillent pour Gallimard. Les deux hypothèses sont-elles vraiment incompatibles ?


Un des manuscrits perdus de Céline, « la Volonté du roi Krogold »,
photographié chez l’ayant droit François Gibault.

(YANNICK STÉPHANT POUR « L’OBS »). ZOOM : cliquer sur l’image.

Mais qu’importe, dans l’immédiat. L’important est que ce manuscrit-là, comme un diamant noir à l’état brut, offre le récit complet, très lisible et formidablement puissant, d’une expérience fondamentale pour son auteur comme pour une bonne partie de l’humanité : le traumatisme de la Première Guerre mondiale. Encore, diront certains ? Certains auront tort. On s’imagine que Céline a beaucoup écrit sur ce sujet, peut-être parce qu’il a tout dit dans les premiers chapitres de « Voyage au bout de la nuit » sur son horreur, la bêtise, la boue et la peur. En réalité, il s’en est tenu là, en dépit du programme qu’il y annonçait :

« Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière. »

Si « Guerre » fait un livre passionnant, c’est parce qu’on y trouve, au boulot, le meilleur Céline. Son anti-héros, Ferdinand, qui est naturellement son double, sait raconter son errance de soldat perdu au milieu du chaos, mais aussi, bientôt, son arrivée dans un hôpital militaire où une infirmière aux dents verdâtres « branle » les blessés parmi les agonisants ; la traque bouleversante des déserteurs, qui finissent fusillés, «  au petit jour  », «  derrière le grand séminaire dans un enclos » ; la confrontation avec des parents qui, parce qu’ils ne « voulaient désespérer de rien », s’appuient sur «  leur énorme optimiste, niaise, pourrie connerie, qu’ils rafistolaient envers et contre toutes les évidences à travers les supplices intenses, extrêmes, saignants, hurlants sous les fenêtres même de la pièce où nous bouffions ».

Ferdinand sait même être lyrique, dans des phrases presque bucoliques sur la campagne qu’on n’avait jamais lues sous la plume de Céline. Et enfin, surtout peut-être, il se montre extrêmement drôle quand il met en scène une prostituée très en verve, Angèle, dans des situations d’une pornographie que la pudeur et le manque de place nous retiennent hélas de détailler ici. A l’arrivée, « Guerre », qui sera prolongé par « Londres » à l’automne, est un roman d’éducation, mais d’éducation au pire, où « ça brille pas fort l’espérance, une mince bobèche au fin bout d’un corridor parfaitement hostile ». Un livre viscéral, explosif, outré, qui ne cherche jamais à transformer la boue en or, mais qui n’en constitue pas moins un vrai trésor.

Guerre, par Louis-Ferdinand Céline. Edition de Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, Gallimard, 192 p., 19 euros.

Bio express

Né en 1894 à Courbevoie, Louis Destouches devient Louis-Ferdinand Céline lorsqu’il publie « Voyage au bout de la nuit » (1932). Ce médecin est aussi l’auteur de « Mort à crédit » (1936) ou « Guignol’s Band » (1944) et de pamphlets antisémites parus entre 1937 et 1941. Proche des milieux collaborationnistes, il fuit la France en 1944. Rentré d’exil en 1951, il écrit la trilogie « D’un château l’autre » (1957), Nord (1960) et « Rigodon » (publié en 1969). Il meurt en 1961 à Meudon.

Paru dans « L’OBS » du 5 mai 2022.

Niquer la guerre

Olivier Rachet

Alors, un premier jet ? La querelle fait rage chez les admirateurs de Céline dont l’auteur de ces lignes fait partie. Tranchons ! Oui, un premier jet, sans doute, mais spermatique, sauvage, instinctif, grâce auquel on perçoit comment, avec toute la grâce et la virtuosité d’une ballerine, l’auteur de Guerre s’attache à déglinguer la langue, en s’attaquant d’abord à la syntaxe. On mesure, à découvrir non sans fébrilité les premières pages de ce roman que l’on croyait perdu, combien ce tripatouillage – qu’on peut aussi appeler style, si celui-ci consiste à dégommer et tripoter dans un même geste rageur et jouissif la langue –, est à la mesure de la déflagration produite par l’expérience de la guerre de 14. Ou comment les tirs de mitraille ont sans doute décidé d’une vocation d’écrivain. L’expérience de la guerre commence par foudroyer la tête, l’ouïe et ce qui reste d’âme au personnage de Ferdinand : « J’ai attrapé la guerre dans ma tête, écrit-il d’emblée. Elle est enfermée dans ma tête ». Après sa blessure et avoir perdu connaissance, voilà notre héros réfugié dans une église : « Quand j’ai repris mon espèce d’esprit c’était dans une église, sur un vrai lit. Je me suis réveillé au bruit de mes oreilles encore, et d’un chien que je croyais qui me mangeait le bras gauche ». Nous voici dès l’incipit « dans le cru de la viande » : le personnage se découvre cadavre, à l’image de toutes les gueules cassées victimes de la Première Guerre mondiale. Le roman oppose à la vanité du devoir de mémoire, qui n’est que la perpétuation de la guerre par d’autres moyens, la conscience d’une énorme escroquerie : « À tant d’années passées le souvenir des choses, bien précisément, c’est un effort. Ce que les gens ont dit c’est presque tourné des mensonges. Faut se méfier. C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie ».

C’est alors que s’écroulent tour à tour l’idéalisme foireux et l’humanisme auquel on pense encore parfois se raccrocher, comme on se raccrocherait à une branche morte : « Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités ». Aux oubliettes aussi la veulerie petite-bourgeoise incarnée par les parents du narrateur qui, dans l’une des scènes les plus haineuses du roman, en prennent pour leur grade. Un honneur d’être blessé à la guerre, vraiment ? Peu importe de savoir la destinée que Céline attribuait à ces pages, l’essentiel est là dans cet instinct de survie qui l’anime, dans et par la langue, c’est-à-dire dans la chair et par le sexe. En lointain écho au Voyage au bout de la nuit où le narrateur prétend que l’ « on est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté », les parents sont taxés de « puceaux » et participent, par leur conformisme et leur cupidité, à la laideur du monde : « C’est l’instinct qui trompe pas contre la mocherie des hommes, écrit en contrepoint le narrateur. Fini de rigoler. On compte ses balles ». Si la guerre est un dépucelage, alors il ne reste qu’à la niquer ! Beaucoup feignent de s’étonner du caractère pornographique de ce roman, mais c’est qu’ils ne voient pas qu’un même instinct bestial anime ceux qui envoient les soldats à l’abattoir et ceux qui ne peuvent résister à l’appel de la chair. Similarité qui ne vaut évidemment pas équivalence. Pour s’en convaincre, il faudrait passer en revue les différents portraits féminins du livre : de l’infirmière L’Espinasse qui répond au doux prénom d’Aline et dont le patronyme se prête sans doute à de nombreuses équivoques (j’y vois pour ma part un lointain souvenir du personnage de Julie de Lespinasse dans Le Rêve de d’Alembert de Diderot), à la femme de Bébert / Cascade, Angèle, prostituée sublime qui ne s’en laisse pas conter : « La voilà donc ici débarquée son Angèle sans avertir un matin dans la salle Saint-Gonzef. Il m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste ».

Le miracle de ce livre est qu’il porte en germes d’autres romans à venir : La Volonté du roi Krogold auquel il est fait allusion dans les délires de Ferdinand qui ponctuent Guerre. Londres aussi, dont la publication est annoncée pour l’automne comme une autre promesse de bonheur : « Y a des sentiments qu’on a tort de pas insister, ils rénoveraient le monde je le dis. On est victime des préjugés. On n’ose pas, on n’ose pas dire Embrasse-la ! Ça dit tout pourtant, ça dit le bonheur du monde », écrit le narrateur à propos d’Angèle et du major Cecil B. Purcell K.B.B que l’on retrouvera dans de prochaines aventures. Qu’un auteur tel que Céline puisse continuer à publier des romans posthumes devrait inciter tout un chacun à réfléchir un peu plus sérieusement aux pouvoirs de la littérature...

olrach.overblog, 15 mai 2022.

Guerre sans dentelle

Philippe Lançon

Si Céline était un rockeur, Guerre, le premier de ses inédits, publié par Gallimard à l’occasion d’une campagne éditoriale digne de Bonaparte, serait ce qu’on appelle une maquette : les essais en studio d’une chanson ébauchée, inachevée, flottante, sans arrangement ni finition, qui sera retenue ou non. En l’occurrence, non : le texte de Céline, sans doute écrit en 1934, après Voyage au bout de la nuit et pendant Mort à crédit, a tout du premier jet abandonné. Un écrivain, c’est souvent comme ça : il écrit parallèlement plusieurs textes, comme un pêcheur met plusieurs lignes à l’eau. Avec les uns, ça mord  ; avec les autres, non. Avec Guerre, ça n’a pas dû mordre et on le sent.

Par leur qualité, dans la première partie surtout, certains passages possèdent bien sûr toute l’inventivité, la violence, le génie de Céline  ; mais l’ensemble est affaibli par des répétitions, un moralisme noir et rabâcheur, de multiples chevilles pour « faire peuple », des noms et des situations qui ne sont pas encore fixés. Tout ce qui, à la relecture, aurait subi son gant de crin et ses retouches de dentellière, car écrire, Céline l’a assez dit, est ce boulot de Sisyphe-là. Il suffit en effet d’un couac pour casser la plus belle des chansons. Ce que le studio d’enregistrement de Guerre aurait mérité, c’est l’équivalent d’un Godard filmant dans One + One les Rolling Stones tandis qu’ils inventent Sympathy for the Devil.

De musique, il en est question, et dès le début. « Ferdinand » est sur le champ de bataille, à peu près là où on l’avait laissé intact dans la première partie du Voyage, mais maintenant blessé au bras et à la tête. Il va et vient entre les morts, hommes et bêtes, tracassé en ­dedans par un « bruit de tempête que je promenais ». Il hallucine, dans un extraordinaire passage, la ronde de ses compagnons morts. Le bruit intérieur se confond avec celui du canon, tous sens perturbés : « De penser, même un bout, fallait que je m’y ­reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. » Le maréchal des logis ­Destouches a été blessé en octobre 1914. L’écrivain continue : « J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. Passons. » Ou ­plutôt, ne passons pas.

Cette perméabilité souffrante et furieuse, née d’une blessure entre les trous d’obus, est la matrice d’un art poétique ici bien défini. Cet art, il va le développer pour le meilleur et pour le pire, de ­romans en pamphlets, de lettres en lettres, par le souvenir que métamorphose le délire, jusqu’au posthume Rigodon. «  Rigodon », le mot apparaît d’ailleurs quand, une fois à l’hôpital près du front, il joue à touche-pipi avec l’infirmière nécrophile Alice dont son sort médical et administratif dépend. Elle le branle comme elle branlera le cadavre d’un «  bicot  » fantassin. Il raconte : « J’y embrassais les bras pour changer. Je lui mettais ses deux doigts dans ma bouche, je lui mettais moi-même l’autre main sur mon zozo. Je voulais qu’elle tienne à moi la garce. Je lui resuçais toute la bouche encore. J’y aurais entré la langue dans le trou du cul, j’y aurais fait n’importe quoi, bouffé ses règles pour que le mec du conseil de guerre y soye baisé. Mais elle était pas dupe la mignonne. » Par sa crudité, le passage fait écho à une fameuse scène de cul dans Mort à crédit. Continuons : « Elle s’agitait contre mon plume. Elle avait un puissant foiron de Flamande. C’est comme si elle m’avait fait rentrer dedans tout entier tellement elle jouissait à fond, à genoux. C’était la prière.  » Puis, après avoir exigé qu’il aille le lendemain à la messe : « C’était fini elle avait joui, elle était partie. Les autres boiteux ils se fendaient la gueule. Comme sensation tout ça c’était du bilboquet. Douze balles. Deux balles. Zéro balle… Rigodon… » Et Céline, quittant le champ de bataille du souvenir, accompagné par cette femme et par un maquereau, bercé par un mépris fangeux pour l’humanité, rejoint le train imaginaire avec ses points de suspension. L’inachèvement même du texte révèle alors la misère morale de son auteur, et à quel point ce grand écrivain fut un sale type.

Charlie Hebdo 1556 du 18 mai.

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4 Messages

  • Albert Gauvin | 15 mai 2022 - 14:24 1

    Guerre est le premier des manuscrits inédits retrouvés de Céline que publie Gallimard ce printemps. Après Proust, donc, et alors que l’Europe affronte de nouveau les fantômes de la guerre, c’est à son antithèse littéraire de faire aujourd’hui l’actualité.

    Signes des temps, 15 mai 2022.

    Marc Weitzmann s’entretient avec :

    Pierre Benetti, critique littéraire pour En attendant Nadeau. Auteur avec Tiphaine Samoyault de “Comment peut-on lire Céline aujourd’hui ?
    Odile Roynette, historienne, professeure à l’université de Bourgogne-Franche-Comté. Autrice d’Un long tourment : Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres publié aux Belles Lettres en 2015 et de l’article “Retour à la nuit - sur ’Guerre’ de Louis-Ferdinand Céline”, publié sur AOC.


  • Albert Gauvin | 10 mai 2022 - 13:36 2

    "Guerre" de Louis-Ferdinand Céline, le chaînon manquant

    La grande table, 10 mai 2022.

    A l’occasion de la parution du manuscrit retrouvé de "Guerre" de Louis-Ferdinand Céline, rendez-vous avec Antoine Gallimard, éditeur et président des éditions Gallimard, et Yves Pagès, écrivain et directeur littéraire des Editions Verticales, auteur de "Céline, fictions du politique" (Gallimard). VOIR ICI.


  • Albert Gauvin | 10 mai 2022 - 11:43 3

    Comment peut-on lire Céline aujourd’hui ?

    par Pierre Benetti et Tiphaine Samoyault, 5 mai 2022.

    L’édition de Guerre, l’un des « manuscrits retrouvés de Céline » publié aujourd’hui, semble nous indiquer qu’il n’est pas simple de lire Céline de nos jours. Une préface, une note sur l’édition, un index des personnages, un glossaire de six pages et de nombreux appendices caparaçonnent le roman proprement dit et font du livre un étrange objet. Qu’est-ce qui rend Céline si difficile à proposer au public ? Qu’est-ce qui fait qu’il se lit très bien quand même mais qu’il aurait dû malgré tout être accompagné d’autres mots que ceux qui ici l’encadrent ? LIRE ICI.


  • Albert Gauvin | 9 mai 2022 - 10:55 4

    1933. Moins de deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit qui lui procura un grand succès, Louis-Ferdinand Céline écrit les deux-cent cinquante feuillets du premier jet de Guerre, le seul connu à ce jour. Son destin jusqu’en 2022 fut aussi chaotique que mystérieux : volé à la Libération puis objet de tractations et de rétentions aux contours sombres durant des décennies, il finit par être enfin restitué aux ayant droits de l’écrivain. Il est aujourd’hui à la disposition des lecteurs, aux éditions Gallimard. Céline y revient sur son expérience durant le premier conflit mondial sur le front des Flandres où il est gravement blessé. En célinien éclairé, l’écrivain et essayiste Thomas A. Ravier évoque dans un grand entretien la question d’un « grand Céline ». LIRE ICI.