4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Deux livres à venir de Yannick Haenel
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Deux livres à venir de Yannick Haenel

A paraître

D 23 juillet 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Deux livres de Yannick Haenel sont annoncés Notre solitude (Les Echappés, 7 octobre 2021) et Le Trésorier-payeur (Gallimard, collection L’infini).

Du premier livre, un récit, on peut lire qu’il sera « une analyse du procès des attentats de janvier 2015 dans laquelle l’auteur interroge le mal, la survie et la douleur face à de tels actes. Il aborde également l’évolution de la société française depuis ces événements qui ont bouleversé le pays. » Yannick Haenel en parle dans sa dernière chronique de Charlie Hebdo. Quant au second livre, un roman toujours en cours de rédaction [1], de larges extraits ont paru dans le numéro 147 de la revue L’Infini après que le média en ligne AOC en a publié un extrait sous forme de nouvelle en mars 2018 et Le chemin en avril 2020 sous le titre Les deux pavillons.

Merci aux lecteurs

Par Yannick Haenel

J’ai passé la semaine à regarder la pluie tomber. Les jours où il pleut, où il ne fait que pleuvoir, sans répit – sans rien d’autre qu’elle, la pluie, incessante, lourde, obstinée, monotone, totalitaire –, on s’approche de ce point où le réel s’égare  ; le monde prend la forme d’un ruissellement qui nous évacue, les humains sont relégués, comme des anomalies, de pauvres choses inadaptées, comme s’ils n’étaient pas prévus au programme.

À part regarder la pluie, je n’ai rien fait. J’aurais bien aimé devenir pluie, mais ma sagesse ne va pas si loin. Je venais de terminer d’écrire un livre qui s’appelle Notre solitude. Quand on finit un livre, on tombe dans le vide. C’est à chaque fois le même trébuchement opaque, émerveillé, somnambulique  ; on se met à errer dans un espace qui ressemble aux dunes, aux draps, à la paume des mains. On suit le cheminement d’un œil inconnu qui guide notre épuisement, on habite avec facilité cette lézarde, là-haut, qui sinue au plafond.

Cette fois-ci, ça a été plus dur que d’habitude, car le livre raconte ce qui s’est passé dans ma vie durant le procès des attentats de janvier 2015. J’en avais écrit la chronique quotidienne, et nous avions rassemblé, Boucq et moi, mes textes et ses dessins, en un volume que nous avions dédié à la mémoire de Samuel Paty  ; mais il me fallait approfondir encore ce qui a eu lieu, non pas ce qui s’est passé mais plutôt ce qui ne passe pas, ce qui doit être raconté pour toujours : les ténèbres, la lumière, la douleur, l’intimité partagée, la passion d’être là et de témoigner.

Le livre sortira à l’automne, mais je vous en parle déjà parce que je veux vous remercier, chers lecteurs, pour vos constants encouragements. Pendant les trois mois du procès, mais aussi après, lorsque le livre des chroniques a été publié, vous n’avez cessé d’envoyer à Charlie des mails qui m’ont aidé à tenir et m’ont donné du cœur. Je n’ai pas pu vous répondre individuellement, je n’en pouvais plus, et puis quoi dire lorsqu’on cherche avant tout à ne pas craquer  ?

En écrivant ce nouveau livre, vous étiez là, c’est étrange, dans la nuit des phrases  ; et votre présence m’a accompagné jusqu’au point final, il y a quelques jours, jusqu’à mon coup de blues, jusqu’à la pluie. Ne trouvez-vous pas que les pluies d’été sont les plus belles  ? Une clarté nouvelle vient des ciels qui se sont déversés. Ainsi de cette année qui, depuis septembre jusqu’à ce début d’été, nous aura menés vers nous-mêmes.

Alors merci. La grande et fière solitude de Charlie, cette solitude politique qui nous anime – cette belle solitude qui est à la fois une tragédie et un éclat de rire, une forme de lucidité et un bras d’honneur aux convenances –, est la vôtre : la communauté de nos solitudes farouches, irréductibles dans une époque de cinglés. Notre solitude. Nous. Un bel été à vous tous.

Charlie Hebdo 1513 du 21 juillet

*

Le Trésorier-payeur

Par Yannick Haenel

Récent lauréat du prix Médicis pour son roman « Tiens ferme ta couronne », Yannick Haenel bâtit, depuis une vingtaine d’années, l’une des œuvres importantes de la littérature française contemporaine. Il donne aujourd’hui à AOC une nouvelle inédite où il est question, à Béthune, d’un (drôle) de banquier et d’un souterrain…

Lors d’un séjour à Béthune, il y a quelques années, j’ai visité l’ancienne Banque de France. Elle était en chantier car on la transformait en centre d’art. Je pris plaisir, ce jour-là, à déambuler sous la conduite de son futur directeur à travers la grande salle des Guichets, celle des Coffres, celle aussi des Archives aux immenses classeurs muraux ; nous traversâmes la serre des monnaies, avec sa coursive, ses pupitres à roulettes et son monte-charge ; et je fus convié à admirer cette chambre froide où l’on stockait naguère les billets usagés.

En gravissant les deux étages de ce somptueux édifice, où de larges espaces en enfilade donnaient aux lieux un air de château bourgeois, je rêvassais à la vie des employés, que je me figurais aussi obscure que romanesque, quand mon guide approcha d’une fenêtre et attira mon attention sur une maison de briques rouges à deux étages, qui semblait abandonnée.

Il m’apprit qu’elle avait appartenu à quelqu’un qu’il appelait le « Trésorier-payeur » ; il ajouta que cette maison était reliée à la banque par un sous-terrain aujourd’hui bouché.

Au moment où il me révéla ce détail, il se tourna brusquement vers moi, un éclat ironique passa sur son visage ; je compris que son objectif était atteint : il avait déclenché ma curiosité, un roman scintillait, j’étais pris.

Cet éclat sur le visage du directeur m’avait semblé louche, autant que cette histoire de tunnel, trop belle pour être vraie ; pourtant, elle me fascina. Tout le reste de la journée, je ne pensais qu’à ça, au tunnel, aux trous, à l’obsession qui nous les fait creuser. Non seulement je pensais à cet invraisemblable trou creusé sous la Banque de France, mais déjà moi-même, en y pensant, je ne cessais de creuser. Le tunnel, je le voyais, je m’y engouffrais, et déjà je le continuais.

En rentrant à Paris, l’obsession se mit à grandir : je ne pensais qu’au tunnel du Trésorier-payeur. J’en rêvais, même. Je ne cessais la nuit d’arpenter ce long trou qui reliait dans mon imagination la salle des coffres à la chambre à coucher du Trésorier. Je le voyais, je me voyais descendre dans les arcanes humides de la Banque de France, et à travers les couches d’argile et de craie qui composent la terre des bassins miniers, je passais sans cesse de la vie à la mort. Chaque matin, en me réveillant, j’avais la sensation non seulement d’avoir fait le casse du siècle, mais aussi de revenir du pays des morts.

Il y a des tunnels d’évasion et des tunnels d’obsession ; celui du Trésorier-payeur relevait du deuxième cas de figure : ce genre de tunnel, on passe sa vie à le creuser. Celui qui s’est mis dans la tête de creuser un tunnel n’en finit plus de se creuser la tête, il n’en finit pas d’explorer les galeries qui font des trous dans sa tête, il cherche inlassablement une grotte. Sans doute le Trésorier-payeur n’avait-il cherché qu’à établir dans sa vie (dans sa tête), la grotte où loger son désir perdu.

Mais, honnêtement, je le voyais mal creusant la nuit en bleu de travail à coups de piolet dans la roche de Béthune : le tunnel, forcément, existait avant lui. C’est précisément parce qu’il avait découvert l’existence de ce tunnel qu’il avait commencé à en être obsédé, et à vouloir le rouvrir.

Un soir, pris de fièvre, je griffonnai à la diable l’esquisse d’un récit où un très sérieux banquier entretenait avec la salle des coffres de sa banque un rapport insensé : tout en gardant le feu, à la manière d’une vestale, il était entièrement travaillé par l’idée de profaner l’objet de son culte.

Le sacré commence lorsque l’objet de ce qu’on aime coïncide avec la possibilité de sa négation. Dieu et la mort de Dieu sont une même chose. Je ne peux « croire » en Dieu que si je le tue — que si je peux le tuer. Croire en la banque, c’est être toujours au bord de la remplacer par le geste qui, en la faisant disparaître, prend sa place.

Six mois plus tard, je revins à Béthune. Les travaux dans la banque étaient terminés, je visitai le nouveau centre d’art, qui ouvrirait bientôt.

La figure du Trésorier-payeur ne m’avait pas quitté. Le paradoxe qui l’animait avait pris à mes yeux une consistance presque mythique : il était un homme ordinaire, nécessairement ordinaire, comme on l’est quand on se voue à une tâche rigoureuse, et en même temps un fou furieux qui hurle la nuit dans son souterrain.

Je devais à présent étayer cette intuition, lui donner forme, construire l’histoire grâce à laquelle cet homme se mettrait à revivre.

En me documentant sur cette étrange institution qu’est la Banque de France, je compris que le personnage qui avait travaillé à Béthune ne pouvait, contrairement à ce que le directeur du centre d’art s’était plu à affirmer, avoir été « Trésorier-payeur » : un tel titre est en France d’une importance capitale, presque aussi cruciale que celle d’un ministre ; ainsi est-il dévolu, par l’entremise de l’Inspection des Impôts, à quelqu’un qui administre non pas les banques, mais la comptabilité publique.

L’homme du tunnel pouvait avoir été trésorier de la banque de France de Béthune, mais pas trésorier-payeur.

Je décidai pourtant de continuer à l’appeler le Trésorier-payeur, avec cette épithète presque énigmatique, parce que d’une part c’est ainsi qu’on me l’avait présenté, et d’autre part parce qu’il prenait sous cette dénomination figure de personnage. Un simple « trésorier », même si le mot qui le désigne éclate comme un soleil, n’est jamais qu’un employé, alors qu’on peut très bien imaginer, sous l’étrange dénomination de « trésorier-payeur », des compétences occultes : les rayons du soleil sont ici plus abondants et touchent à l’inconnu.

En février 2016, presque un an après ma première visite, je passai trois jours à Béthune. C’est là que je compris qui était vraiment le Trésorier-payeur ; c’est là que j’entrevis les rouages de son esprit, et comment le capitalisme était devenue chez lui une passion.

Je pris une chambre au Vieux Beffroi, sur la Grand-Place. Le premier matin, au moment de taper sur mon portable le numéro du centre d’art, je me ravisai : au fond, pour enquêter sur un tel homme, je n’avais besoin de personne ; être seul dans cette ville serait préférable, j’allais déambuler dans les rues de Béthune, penser au Trésorier-payeur, trouver sa voix, ses vêtements, ses manies, son grand projet.

J’aime assez les habitudes : j’allais dîner tous les soirs dans le même restaurant, dont le nom me plaisait. Le Trou du nord était une de ces auberges à l’ancienne où l’on trouve au mur une tête de chevreuil ou de cerf empaillée. On ne chassait pas vraiment dans la région, mais il y avait bel et bien, au-dessus de la cheminée, à côté des inévitables peintures de genre — en l’occurrence, des Retours de la mine et des Dimanches de marché sur la Grand-Place —, un cerf dont l’œil éternellement brillant me fixait avec dédain.

C’est là que trois soirs de suite, je pus observer une femme d’une soixantaine d’années qui dînait seule. Une table lui était réservée chaque soir. On ne lui apportait aucun menu : elle prenait toujours le même plat, une soupe au vermicelle avec un verre de vin rouge.

J’ai promis à cette femme de ne pas communiquer son nom ; ni même de préciser en quoi elle fut proche du Trésorier-payeur. Ceux qui liront ou entendront ce récit la reconnaîtront peut-être parmi les femmes qui y sont évoquées ; ils la devineront forcément : elle est au premier plan. Je ne peux en dire plus, même si c’est d’elle que je tiens la trame à peu près complète de la vie du Trésorier-payeur. C’est aussi grâce à elle que j’ai rencontré, durant ces trois jours à Béthune, les autres personnes qui m’ont conduites au plus près de la folie du Trésorier-payeur. Là aussi, j’ai promis. Je dois maquiller mes sources. Je raconterai ce que je sais de cet homme comme si je l’avais connu moi-même, comme si je lui étais proche, infiniment proche, comme si, en quelque sorte, il était moi.

Cet homme qui avait fait creuser un tunnel entre sa maison et la banque, qui avait la rigueur classique des banquiers, mais aussi l’excès du pyromane et l’extravagance dissimulée de l’obsédé sexuel, cet homme veilla pendant vingt ans avec professionnalisme sur les intérêts de ses clients, tout en projetant en secret d’incendier les locaux de la banque et d’escamoter ses réserves de liquidités. Même si ce projet a été contrarié, il est impossible de le contester : le Trésorier-payeur lui-même n’aura fait que le signer par l’étrangeté de sa conduite. Est-il possible de détruire l’argent ? Seul un banquier, sans doute, peut résoudre une telle énigme.

Il avait établi chez lui, dans une petite pièce attenante au salon, un bureau qui était l’exacte réplique de celui qu’il occupait dans la banque. Mêmes proportions, même fenêtre, même ameublement. Les murs étaient décorés de la même façon : à côté d’une vue du Pavillon d’Or — un banal encadrement d’une reproduction imprimée dans le supplément Les Cent Merveilles du monde de Télé 7 Jours —, figurait la photographie en noir et blanc d’un hibou. Ou plutôt d’une chouette : une dame blanche, pour être précis ; elle fixait l’objectif avec cette splendide indifférence des animaux qui vous efface.

Et si l’on fixe à notre tour cette étrange tête qui, en s’absentant, semble s’adresser précisément à notre absence, comme si elle nous inoculait la sienne, et nous ouvrait à une transparence effacée semblable à la pluie et au vent, on remarque des traits féminins, aussi discrets qu’une estampe, qui font signe vers le Japon, vers le visage enfoui en eux-mêmes des femmes japonaises.

Les yeux se protègent, mi-clos, la bouche ne s’ouvre pas, et pourtant cette tête vous regarde droit dans les yeux, comme si en elle un rapport de force ambigu se jouait de vos dispositions à dominer ou à être dominé : vous proposait — sans même le vouloir — de brouiller les rapports ; de n’être qu’une surface blanche aux yeux mi-clos tandis que vous la fouettez ou la ligotez avec du cuir.

Donc, le Trésorier-payeur avait reproduit avec exactitude, chez lui, dans sa maison, le bureau qu’il occupait au rez-de-chaussée de la banque, afin de poursuivre ses activités financières — mais à l’envers. Ce bureau — ou plutôt sa duplication — m’a toujours intrigué. On me l’a décrit comme l’antre d’un fou, la tanière d’un monomaniaque, mais ces descriptions, pour exaltées qu’elles fussent, étaient décevantes. Le désordre fait toujours impression sur les âmes simples ; mais je crois qu’autre chose était en jeu dans ce bureau démentiel que la puissance équivoque de l’entassement. S’il y a un monstre, il ne réside pas dans ces tas de dossiers qui s’agglutinaient, paraît-il, autour du bureau, et venaient en lécher les pieds comme des flammes infernales.

Il nous est tous arrivé, un jour que nous étions invités dans une maison de campagne ou que nous dînions chez quelque ami, de découvrir, au hasard d’un couloir où l’on s’égare en revenant de la salle de bain, une chambre où d’un coup s’offre, avec la violence d’un à-pic, un somptueux désordre. L’encombrement absolu nous saisit comme une image de la déflagration que le savoir produit en nous. Les parois disparaissent derrière des alignements, le sol sous des entassements, les meubles eux-mêmes subissent le poids des piles qui s’affaissent.

Comme une végétation sauvage envahit la jungle, les archives s’étaient emparées de l’espace tout entier du bureau du Trésorier-payeur, lui conférant un caractère sacré. On ne pouvait occuper ce bureau, il avait été soustrait méthodiquement au monde de l’utile, on ne pouvait qu’essayer de s’y glisser, dans l’espoir d’un chemin, d’une lumière hésitante qui saurait serpenter entre les couches, les massifs, les alluvions de papiers. J’ai pensé que le Trésorier-payeur se tenait là, la nuit, les yeux fermés. Il priait, si je puis dire. Il brûlait. Pour penser, il faut être ardent.

On touche ici à des points que la raison ne connaît pas. Les mains se joignent pour étrangler ou pour prier. Mais qui serait capable de les joindre pour dénouer les liens qui vous enserrent le cou ? Pour dégager de l’espace au lieu d’occuper de l’espace, comme font tous les hommes. Là où les brides sont dénouées, le feu va libre.

L’impression que provoque un tel amoncellement dans le bureau du Trésorier-payeur relève de la rupture d’un barrage hydraulique ou de l’arrivée sur la lune ; en même temps, il vous semble connaître ce pays qui s’ouvre. Peut-être y êtes-vous né. Il saute aux yeux que ce monde saturé est aussi un monde de tunnels. Le Trésorier-payeur s’était entouré d’une masse de documents qui autour de lui élevaient leur muraille, établissaient une forteresse ; et lorsqu’il se levait de son fauteuil il lui fallait, contournant les piles, les tas, les pyramides, emprunter des couloirs à l’intérieur de son propre bureau qui lui donnaient déjà la sensation, grisante, sensuelle, de pénétrer à l’intérieur d’un tunnel.

L’approche d’un tel désordre, sa révélation plausible, est bouleversante. On côtoie alors réellement ce que l’on redoutait, et qu’on avait le plus souvent relégué dans le domaine de la fiction. Je le sais : j’y habite.

Pourquoi ces deux bureaux ? Je crois que cette duplication obéissait dans l’esprit du Trésorier-payeur à ce double régime qui fait sans cesse se regarder, comme en miroir, le profane et le sacré : veiller sur les finances est une activité occulte (personne ne saurait la réduire à la comptabilité). La réplique du bureau du Trésorier-payeur était un temple. Dans celui qu’il occupait à la banque, il comptait ; dans celui qu’il s’était inventé chez lui, il faisait le contraire. Quel est le contraire de compter ? Faire disparaître ? Effacer ? Escamoter ?

L’idée d’inversion peut-elle s’appliquer à quelque chose d’aussi volatil que la finance ? La tentation de profaner l’argent peut sembler complètement illusoire. D’ailleurs, est-ce possible ? Le Capital est-il destructible ? Suffit-il de brûler des billets de banque pour dépasser l’économie ?

Ces questions ne sont nullement théoriques. La réversibilité, seule, accomplit l’amour (dans le sacré, la destruction renforce l’adoration). Les liens économiques détiennent le monopole de tous les rapports. Il n’en existe pas un qui soit susceptible d’échapper longtemps à leur empire. Seul le mystique, ou disons le saint, résiste ; mais ils ne courent pas les rues.

La solution du Trésorier-payeur, aussi lumineuse qu’ardue, aussi ardue que singulière, aura donc été de briser cette puissance qu’est l’économie depuis l’intérieur même de l’économie — depuis son intérieur extrême ; dans son cœur atomique. Certains clients de la banque ne comparaient-ils pas la salle des coffres à un réacteur nucléaire ?

Pour le dire en d’autres termes : on ne peut se tenir à l’écart de la banque, si bien que le Trésorier-payeur chercha l’écart au cœur même de la banque. Dans l’œil du cyclone.

Il y en a qui sentent combien la vie en eux se dépense ; ils sont capables de ressentir cette étrange gloire : la nature gaspille bien ses fleurs une à une. Je ne sais si le Trésorier-payeur en est un jour arrivé là ; un dieu seul pourrait jouir avec exactitude de ce qu’il perd — de ce qu’il sacrifie. Mais personne n’est mieux placé que les banquiers pour évaluer ce qu’il en est de la ruine : l’argent qui part en fumée vous ôte une part si intense que seule la mort s’avère capable de vous offrir le même attrait. Entre ce qu’on vous retire brutalement et ce qui vous tombe dessus — entre la ruine et le cadeau —, des affinités se créent qui racontent une histoire où l’esprit manœuvre. Car personne jamais n’a été capable de n’avoir rien : même le Christ tenait à ses pensées.

Ainsi, celui dont la vie est ordonnée au soin d’un objet doit un jour en souiller la valeur, ne serait-ce qu’à ses propres yeux ; c’est la loi du pervers — et c’est une loi plus générale, aussi obscure que l’adoration dont elle est l’envers trouble. Peut-être même est-ce la vérité enfouie de tout amour : il est impossible de vénérer un dieu sans le mettre à mort.

Je le répète : il fallait donc qu’un jour le Trésorier-payeur brûlât de l’argent. Car détourner l’échange suffit sans doute aux esprits tordus, mais le Trésorier-payeur n’était pas qu’un simple pervers : en lui, la contre-nature avait pris figure de royaume. Dilapider, détourner, corrompre, souiller ne pouvaient en aucune façon le satisfaire : de telles opérations ne sont jamais que des manières, certes tortueuses, de faire encore des bénéfices, et il y a bien longtemps qu’un tel homme avait abandonné une idée aussi ordinaire : ses ambitions étaient autres, il ne cherchait ni à s’enrichir ni à dominer. Il voulait soulever le voile, se retrouver seul face à ce qui est seul. Peut-on appeler ça la ruine ? Je ne crois pas. Le dénuement qui nous occupe ne possède pas de nom : il est ce qui adviendrait si l’on parvenait à sortir du calcul. Réfléchissez bien, soyez honnête : ça ne vous arrive jamais.

On manque d’imagination lorsqu’on réfléchit sur l’expérience intérieure des autres. Je peux bien imaginer qu’à sa manière le Trésorier-payeur de Béthune avait une expérience intérieure. Mais j’utilise le verbe « avoir » alors qu’une telle expérience glisse entre les doigts : la vivre, c’est essentiellement lui faire défaut. L’expérience intérieure est avant tout ce qui se dérobe à la prise. Georges Bataille a écrit plusieurs livres sur le réel de l’extase, c’est-à-dire le foyer indomptable, ce feu où se défont les mots. Il les a réunis sous un titre ambigu : la Somme athéologique, qui laisse entendre combien Dieu et la mort de Dieu sont une même chose. Car celui ou celle qui parvient à tuer en lui (en elle) l’idée même de Dieu (ou disons du Cogito absolu), s’ouvre au râle de l’absence de limite, et ce râle est une jouissance déchirée qui se rencontre — se rattrape — dans les actes sexuels (ceux qui lient deux personnes).

(Personne n’est capable d’effacer Dieu car en l’effaçant, on affirme encore cet effacement, et l’affirmation prend la place de Dieu.)

Dieu, l’Argent, le Cogito : je tourne autour de ces grands mots. Le Trésorier-payeur était un cartésien, comme tous les banquiers ; il aimait le pli que prennent les raisonnements. Mais le livre de comptes est une bible dont l’horizon est l’arraisonnement de chaque étant à sa valeur chiffrée. C’est le dieu du Tout. Chaque chiffre est final. Ainsi le Trésorier-payeur était-il un familier de la fin de toute chose ; peut-être même, en un sens, vivait-il après la fin, dans ce territoire de l’esprit où l’apocalypse a déjà eu lieu.

Les crises mondiales ont accrédité l’idée que nous sommes là, que peut-être la psychose qui affecte depuis une vingtaine d’années l’économie et qui a rendu l’argent fou se transcrit, se comprend, s’interprète en termes démoniaques. Je dois réfléchir à cette idée : quel monde surgit-il de la spéculation financière devenue planétaire ? Le Trésorier-payeur savait qu’une telle perversion de l’économie entraînait automatiquement la déshumanisation. Il n’y a plus personne aux manettes, plus aucun décideur. La finance régit le monde toute seule, comme un ordinateur devenu fou. Ainsi vivons-nous — et le Trésorier-payeur le savait, lui qui arpentait le couloir de son tunnel avec la concentration fiévreuse du prêtre sacré —, oui, ainsi vivons-nous comme des bêtes à sacrifier.

Voilà : les humains sont tous en état de sacrifice, ils sont sacrifiables à merci. Ils ont remplacé les billets de banque, ils ont pris la place de l’argent qu’on dilapide. L’immense dilapidation qui enveloppe la Terre n’a plus seulement la couleur de l’argent qu’on jetterait par la fenêtre, comme le capitalisme, en une extase noire, en a pris l’habitude, mais, d’une manière plus terrible, plus criminelle, la couleur des vies humaines qui sont aujourd’hui en permanence l’objet d’un krach. Le krach est la vérité de notre époque, celle que le Trésorier-payeur, en la mimant la nuit, dans le sous-sol de la banque, avait prévue.

S’il y a bien quelqu’un qui a pensé jusqu’au bout l’idée du monde offert à sa propre spéculation, c’est lui ; il a vu, seul, dans son sous-sol, que la Terre, la planète, puis l’univers un jour, seraient mis en bourse.

L’expérience dont je parle est avant tout une économie sacrée ; et le Trésorier-payeur, on l’a compris, l’équivalent, en costume-cravate, du sacrificateur.

Il serait bien sûr excessif de prêter à un banquier anonyme le désir intellectuel d’immoler l’existence, de contester Dieu en consumant son image en lui ; non pas qu’il n’en soit pas capable, mais un homme qui travaille huit heures par jour sous l’astreinte (et qui, en dormant, continue à diriger d’une manière occulte la banque) ne cherche à sortir de lui-même que pour penser à autre chose (et je crois que le destin de la banque et la mort de Dieu ont à voir ensemble).

La passion de l’inutile s’aggrave en destruction masquée. Le camouflage auquel s’est astreint le Trésorier-payeur ne s’ordonne peut-être à aucun but. Être un banquier, et compromettre en même temps l’argent sur lequel on veille prodigue un approfondissement de la jouissance dont les perspectives ne sont pas mesurables, et c’est précisément cela dont il s’agit dans la mélancolie d’un tel homme : la possibilité de sortir du mesurable.

À la fin, le banquier ne compte plus ; il appelle sur lui non la ruine, mais l’infini. Il aime le gratuit, qui est l’autre nom de la source.

À quoi le Trésorier-payeur passait-il son temps ? Les horaires de la banque étaient stricts : à huit heures, il était à son bureau du premier étage ; mais je l’ai dit : son étrangeté consistait à ne faire que travailler — à ridiculiser l’idée même d’horaire par l’excès de sa passion pour la Banque. Rentré chez lui à dix-sept heures, il pensait encore à la salle des coffres. Il revenait.

Sans doute accédait-il enfin à sa propre intimité à partir du tunnel, à partir de l’instant où il dépassait la notion de travail quantifié, où il se dépensait dans le rien effarant d’une adoration.

VOIR AUSSI

Qu’un fonctionnaire d’État fût en secret un héros de la déraison digne de Louis II de Bavière, cela étonne : on imagine mal un mystique en costume-cravate. C’est pourtant un tel contraste qui régit la vie d’un homme comme le Trésorier-payeur : sortir de chez soi vers vingt et une heure et accéder à la salle des coffres par le tunnel relève de l’itinéraire sacré.

AOC media


[1Précision de l’auteur.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)