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Yannick Haenel : « Je ne suis pas le porte-parole des gens de “Charlie Hebdo”, mais je les aime »

D 8 septembre 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cette nuit, dans l’insomnie, j’ai ouvert le Journal de Kafka : « Dans cette zone-frontière entre la solitude et la communauté, écrit-il, […] je me suis établi davantage que dans la solitude elle-même. » Voilà : solitude et communauté. La solitude de Charlie Hebdo est absolue. Leur communauté est la nôtre.

Yannick Haenel, Écrire pour « Charlie »

Yannick Haenel : « Je ne suis pas le porte-parole des gens de “Charlie Hebdo”, mais je les aime »

L’écrivain, prix Médicis avec « Tiens ferme ta couronne », couvre le procès des attentats de janvier 2015, pour « Charlie Hebdo ». Il nous raconte cette expérience intense et délicate.

Par Elisabeth Philippe

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Yannick Haenel en 2018. (Leemage via AFP)

Des journées très longues et des nuits trop courtes. Depuis que le procès des attentats de janvier 2015 s’est ouvert, mercredi 2 septembre, devant la Cour d’assises spéciale de Paris, le romancier Yannick Haenel se rend tous les jours au tribunal, assis sur un banc à prendre des notes, de 9h30 à 21h. A peine sorti, souvent « au bord de la rupture », il doit écrire sa chronique. Il a une heure et demie devant lui. C’est peu et pourtant, à chaque fois, l’écrivain remet sa copie : un long texte où il rend compte des événements, de ce qui s’est dit, mais aussi des silences, des non-dits et de ses impressions.

S’il dort peu, c’est surtout parce qu’il a conscience de la responsabilité qui est la sienne. Ce procès, il le couvre pour « Charlie Hebdo », où il est chroniqueur depuis cinq ans. Le 7 janvier 2015, le journal satirique perdait huit des siens : Cabu, Charb, Tignous, Honoré, Wolinski, Bernard Maris, Mustapha Ourrad et Elsa Cayat. Quatre membres de la rédaction étaient blessés : Philippe Lançon, Fabrice Nicolino, Simon Fieschi et Riss. Et quatre autres personnes étaient tuées : Frédéric Boisseau, agent d’entretien de l’immeuble, Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont-Ferrand, invité par la rédaction ce jour-là, Franck Brinsolaro, un des deux policiers qui assurait la sécurité de Charb et Ahmed Merabet, un gardien de la paix assassiné dans la rue.

Yannick Haenel sait donc que sa tâche est immense, sa mission impossible : écrire pour rendre justice aux disparus, à leurs proches. Ecrire dans « Charlie Hebdo » sur les morts de « Charlie Hebdo », sans appartenir totalement à « Charlie Hebdo ». Il a décidé de ne faire que ça pendant deux mois et demi, d’être intégralement requis par ce procès, lui qui n’avait jamais mis les pieds dans un tribunal. Nous avons parlé avec Yannick Haenel de cette immersion totale, abyssale dans la violence, les paroles et le silence. Entretien.

Dans le texte que vous avez publié juste avant l’ouverture du procès, vous dites que vous avez tout de suite accepté la proposition de Riss (directeur de la publication de « Charlie Hebdo »), mais que vous n’avez pas dormi de la nuit. Quelle était votre plus grande angoisse ?

Yannick Haenel. Il s’agissait d’une double angoisse. Il y avait le fait de devoir perturber ma vie d’écriture. Couvrir ce procès allait me contraindre à arrêter l’écriture d’un roman compliqué sur l’économie et les banques. Mais cela, c’est vraiment mineur. Ma réelle crainte était de décevoir les quelques personnes que je connais à « Charlie Hebdo ». Je n’ai jamais écrit de chronique judiciaire, je n’ai même jamais mis les pieds dans un tribunal. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. Les enjeux sont tels. En pensant aux attentes des familles des victimes, j’étais tétanisé, j’ai ressenti une masse sur mes épaules. J’avais l’impression que trop de gens regardaient derrière moi : les morts, les fantômes, leurs proches.

Et puis une amie m’a dit que si la rédaction de « Charlie » m’avait choisi, c’est parce que j’étais écrivain, que je serais capable, par l’écriture, de me débarrasser de cette pression imaginaire, de ce surmoi immense qui est aussi un tribunal - un tribunal de lecteurs -, que j’allais trouver une voix, des voix, qui ne conviendraient pas forcément à tous mais qui, je l’espère, deviendraient de plus en plus universelles. Ses mots ont légitimé mon énonciation un peu spéciale et ma position complexe. Je ne veux pas endosser la responsabilité de la parole collective, je ne suis pas le porte-parole de « Charlie Hebdo ». Il s’agit pour moi moins de couvrir le procès que de comprendre ce qui s’y passe, de déchiffrer, résumer la masse d’informations, les contradictions…

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Comment vous-êtes vous préparé ? Vous êtes-vous replongé dans le dossier des attentats ? Avez-vous lu ou relu les textes d’autres écrivains ayant couvert des procès ?

Oui, j’ai relu certains textes, ceux de Kessel, d’Arendt et celui de l’écrivain Harry Mulisch sur le procès Eichmann (« L’Affaire 40-61 », NDLR) qui me plaît beaucoup car il relève autant de la méditation sur les enjeux du procès que d’un making-of, un journal de bord. C’est aussi ma manière d’être au procès. Je ne me contente pas de ce que j’entends, j’y projette aussi mon savoir philosophique, mes perceptions. C’est comme cela que le deuxième jour, j’ai pu écrire qu’on pouvait comprendre, pas excuser, chacun des accusés, qu’ils pouvaient être innocents. Et le lendemain, j’ai écrit pratiquement l’inverse, dit à quel point tout cela me dégoûte.

Je ne crois pas à l’objectivité. Le réel est partial, fragmenté, terrible et même drôle par moments. Ce procès est une expérience de vérité collective et c’est ce que j’espère retranscrire.

« Rendre justice, ça passe par la justesse »

Dans votre chronique du deuxième jour, vous dites qu’il faudrait écrire un livre pour pouvoir retranscrire tout ce qui se dit et se raconte dans ce procès. Avez-vous l’intention de l’écrire ?

Il y aura en fait deux livres. Le premier sera un recueil de mes chroniques et des dessins de François Boucq, le dessinateur qui couvre le procès avec moi. Mais j’ai aussi le désir de raconter cette expérience dont je suis à la fois le sujet et l’objet, de raconter le procès sous la forme d’un récit. En quelques jours seulement, j’ai pu voir à quelles profondeurs on était amené et les seules chroniques ne peuvent pas rendre compte de tout, de cet enchevêtrement de récits. Face à ce déferlement d’humanité et d’inhumanité, je sais que quelque chose m’appelle à écrire un livre dont seul Emmanuel Carrère, peut-être, serait capable.

Toujours dans votre premier texte, qui est comme la note d’intention de vos chroniques, vous écrivez : « Je voudrais que les mots qui sortiront de là rendent justice aux gens de ‘Charlie Hebdo’ ». Comment rendre justice par l’écriture ?

Cette idée existe, quoi qu’on écrive, pour peu qu’on ait le sens de la responsabilité de la parole. On cherche toujours une forme de justesse. Là, cette recherche est redoublée, mais c’est aussi pour cela que je le fais. Rendre justice, ça passe par la justesse. Par une très grande simplicité, une sensibilité linguistique. J’essaie de trouver la place où je serais légitime - ce n’est pas évident - et où je pourrais apporter un langage dont l’ambition folle et minimale serait d’apporter une lumière en plus.

La douleur des familles des victimes possèdent une part d’inconnu. Qu’attendent-elles vraiment de ce procès ? Les morts ne ressusciteront pas. Elles n’attendent pas seulement qu’on reconnaisse leur statut de victime. D’autant qu’il y a une sorte de comédie de la reconnaissance. Quand chaque accusé dit « je pense aux familles », ça sonne comme une parole sans âme. Ce n’est pas une reconnaissance de leur douleur à travers des hommages qu’elles attendent, mais une recherche plus ténébreuse d’une vérité, peut-être aussi irreprésentable que le crime lui-même.

Dans vos chroniques, il est beaucoup question du silence, de tout ce qui ne peut pas se dire. Comment écrire cet indicible ?

Pendant les longues journées du procès, je suis très attentif aux choses qui débordent la parole : les corps, les lapsus - il y en a beaucoup. Par exemple, l’une des avocates de la défense, Maître Isabelle Coutant-Peyre parle toujours des « frères Chouaki » et non des frères Kouachi. Je sais que c’est là que ça va se dire, à travers ce silence monstrueux qui semble venir de l’endroit terrible où les choses ont eu lieu. Ce silence témoigne de la scène originelle.

1 minute 48 secondes d’effroi : au procès, l’horreur des images de l’attentat contre « Charlie Hebdo »

« Les accusés se racontent comme dans une télé-réalité »

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé depuis le début du procès ?

Ce qui me frappe le plus, c’est cette chose banale, cette étrange communauté qui met à égalité toutes les paroles et qui s’appelle la justice. On prend un temps énorme à se pencher sur la parole intime des accusés qui se racontent comme dans une télé-réalité. Comme ils parlent devant un public, tout devient spectaculaire. Ils se racontent, voire se la racontent. Mais c’est leur survie qui est en jeu. Chacun de leurs mots doit nous séduire et nous faire douter de leur responsabilité. Je suis frappé aussi par la parole très technique et théâtrale des avocats. En fait, tout le monde parle beaucoup. Dès le début a plané l’ombre du silence sur ce procès et au contraire, les langues se délient.

Dans vos chroniques, votre écriture est différente de celle qui caractérise vos romans. Elle est plus sobre. Par choix ?

Ce qui m’intéresse habituellement dans l’écriture, c’est la poétisation de l’existence, l’amour ruisselant, sensuel, qu’il y a dans le langage. Pour couvrir ce procès, c’était absolument hors de question. On a affaire à une autre forme de complexité qui ne relève pas de la poésie. Il s’agit moins pour moi d’une simplification que d’une tentative de transcrire le bouillonnement, la façon dont la vie grouille à travers les paroles dans ce lieu clos. Mais comme tout dire relève de l’impossible, je privilégie des focales.

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Le premier soir, je n’avais qu’une peur : la page blanche. La performance nerveuse d’écrire en une heure et demie, c’est nouveau pour moi. Mais je vois que je peux quand même accomplir un geste littéraire qui relève toujours d’une forme et celle-ci se révèle jour après jour. En ce sens, que je le veuille ou non, ce que j’écris relève de la littérature et non du journalisme littéraire. Je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien. Mais je ne suis pas limité par la volonté d’être objectif. Mes projections, mes humeurs, mes angoisses affleurent aussi dans ces textes.

« J’ai appris à aimer “Charlie Hebdo” »

Vous évoquez aussi la « solitude absolue » de « Charlie Hebdo ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est Marie Darrieussecq qui m’a proposé d’écrire pour ce journal, très peu de temps après les attentats. Je ne connaissais pas du tout. Ce n’est pas ma culture. La caricature, ce n’est pas trop mon truc. Et leur humour n’est pas spécialement le mien. Mais ça me semblait le geste à faire. Je suis resté là, dans cette position problématique. Je n’étais pas tout à fait avec eux et pourtant je publiais dans le journal. Au fil des années, sans être tout à fait d’accord avec leurs positions, je me suis mis à être avec eux, à m’afficher publiquement à leurs côtés. J’ai appris à les aimer.

Depuis un an ou deux, j’écris chaque semaine une chronique dans laquelle je parle de ce que je veux, de premiers romans chez POL, d’opéra. J’aime bien mentionner les Evangiles pour les provoquer. Ça fait contraste. Mais pour toute cette liberté, j’ai apprécié de plus en plus de pouvoir écrire dans « Charlie Hebdo ».

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C’est précisément le côté irréductible de « Charlie », leur aventure, leur solitude, que j’aime. Ils divisent, par leur rejet des communautarismes et de l’hystérisation de toutes les identités et par leur façon de les combattre. C’est un miroir grimaçant de la société française. Il y a une dimension déconnante que je ne partage pas forcément, une façon de faire la radioscopie de la connerie. Je ne suis pas le porte-parole des « Charlie », mais je les aime. J’aimerais faire en sorte que ce nom, qui vient de Charlie Brown, l’ami de Snoopy, trouve une dignité.

Quelles sont les réactions à vos chroniques chez « Charlie Hebdo » ?

Elles sont enthousiastes pour l’instant. A « Charlie », ils ne s’attendaient pas à ce que j’écrive autant. Ils ont même peur que je ne tienne pas le coup ! Le massacre a eu lieu chez eux. Je sens que leur attente est infinie et je fais ce que je peux. J’ai aussi reçu des messages des familles des victimes. J’en suis honoré.

Elisabeth Philippe, L’OBS du 7 septembre 2020

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Procès des attentats 2015 : quatrième jour
François Boucq · Yannick Haenel. Mis en ligne le 8 septembre 2020
La projection d’images de la scène de crime contre Charlie Hebdo a ouvert aujourd’hui un abîme dans le procès.

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François Boucq, 4e jour du procès.
ZOOM : cliquer sur l’image.

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