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Situation : « Politique » par Marcelin Pleynet

Martin Heidegger, Louis-Ferdinand Céline et Guy Debord

D 9 novembre 2017     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Picasso, Mousquetaire assis, Mougins, 19 janvier 1972.
146 x 114 cm. Collection privée. Zoom : cliquez l’image [1].
« Je ne connais pas d’obstacle qui passe les forces de l’esprit humain, sauf la vérité. »

Isidore Ducasse, Poésies II.


Avec la publication de Céline, la race, le Juif de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, l’année 2017 a commencé par la grave question « Céline était-il nazi ? » [2] ; elle s’achève provisoirement sur une polémique entre les philosophes Sidonie Kellerer et Jean-Luc Nancy (cf. Libération, Heidegger et l’échec de l’Occident) sur le « nazisme » et « l’antisémitisme » de Heidegger, et même un antisémitisme exterminateur , polémique à laquelle vient de prendre part Guillaume Payen, auteur d’une biographie récente de Heidegger (cf. Le Monde). Nul doute que cette polémique, alimentée de manière cyclique, dans une presse plutôt classée à gauche, par des universitaires et des journalistes (dans le jargon journalistique on appelle ça un « marronnier »), reprendra de plus belle à l’occasion de la publication de Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs, qui devrait paraître en février 2018 chez Gallimard dans la collection L’infini... en attendant l’édition critique des pamphlets de Céline qui pourrait voir le jour, également chez Gallimard, comme l’annonce Sollers dans un scoop récent...

S’interroger sur l’histoire du nazisme est toujours bienvenu. Cela vaut parfois un prix littéraire. Le Goncourt ne vient-il pas d’être attribué à Eric Vuillard pour son (beau) récit L’Ordre du jour qui traite de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, et le Renaudot à La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez ? Le Huffington Post s’interroge : « La seconde guerre, et plus particulièrement le nazisme, sont-ils le sujet de prédilection des prix littéraires ? » et remarque que « si l’on regarde les chiffres des livres traitant de la guerre, en général, récompensés [par les quatre prix littéraires les plus vendeurs] lors des vingts dernières années, on observe que 17 ouvrages ont été primés sur les 80 ayant reçu un prix, soit près d’un quart [3]. » Il y a là, sans doute, un symptôme... un symptôme d’un passé qui ne passe pas, mais... fait vendre. S’agit-il de littérature ? de politique ? Sans doute. Mais de quelle littérature et de quelle politique ?

« Littérature », « politique » : tout le monde croit savoir ce que ces mots recouvrent. Et, précisément, ils recouvrent, là où il faudrait dé-couvrir, c’est-à-dire penser.

Dans Marcelin Pleynet en son royaume, je rappelle ce qu’écrit Heidegger :
« Que signifie politique ? En son premier sens précisément, ce qui est lié à la πόλις (polis), ce qui se donne comme une qualité particulière de la πόλις [4]. »
« La πόλις est le λόγος (logos), c’est-à-dire le pôle, le tourbillon au sein duquel et autour duquel tourne tout. [5] »

πόλις et λόγος. Littérature et Politique : la question, c’est donc un poète, Marcelin Pleynet, qui la posait en 1971 à propos de... Lautréamont. Lautréamont, ou, plus exactement, Isidore Ducasse qui écrivait dans Poésies II : « cette publication permanente n’a pas de prix » (je souscris). J’ai eu l’occasion d’y revenir dans plusieurs articles il y a quelques années (cf. Lautréamont politique aujourd’hui comme jamais (2 octobre 2009) et Lautréamont manifeste (18 octobre 2009)). Dans le premier article, je citais « Situation : "Politique" », un texte de Pleynet paru dans la revue L’infini (n° 108, automne 2009). Florence D. Lambert et Augustin de Butler l’ont rappelé tout récemment à ma mémoire. Le contexte actuel incite à le lire dans son intégralité. Il y est question de Martin Heidegger, de Louis-Ferdinand Céline et de... Guy Debord. Mais d’abord, et ce n’est pas un hasard, de Lautréamont.

SITUATION : « Politique »

Les Chinois vivent appuyés sur cette rambarde qui consiste à écouter attentive­ment le vouloir-ne-pas- vouloir-savoir ».

Sollers, Guerres secrètes (à paraître prochainement en Folio n° 4994)

En 1971
Littérature et Politique... J’ai déjà traité la question lors d’un « Groupe d’Études Théoriques », en janvier 1971, sous le titre : « Lautréamont politique ». J’écrivais alors : « Marquer pour nous ici Lautréamont/Ducasse, politique, c’est marquer, dans son champ même, l’activité d’un texte littéraire. » (Voir Tel quel n° 45.)

Il s’agissait en fait de me démarquer, et de démarquer le petit livre sur Lautréa­mont, que j’avais publié quelques années plus tôt, dans la collection « Écrivains de toujours » ... de l’exploitation universitaire qui commençait alors à se fixer dange­reusement sur l’auteur des Chants de Maldoror et des Poésies.
A l’époque, Lautréamont se trouvait, dans la collection de la Pléiade, en quelque sorte marié avec Germain Nouveau. Ce qui semble s’être arrangé depuis... puisque la dernière édition des Œuvres de Lautréamont dans cette collection ne comporte plus que les textes de Lautréamont-Ducasse (Chants de Maldoror et Poésies) accompagnés cette fois des principaux essais et commentaires qui ont célébré le génie de I’écrivain.

Lautréamont politique donc aujourd’hui comme jamais.

1999
Je reviens, sans beaucoup plus de succès, sur ce problème, lors d’une conférence à Nantes, en 1999. Elle paraîtra sous le titre « Poésie et "Révolution" », et sans autre écho, aux éditions Pleins Feux, au début de l’année 2000... Je m’appuyais et développais alors historiquement les conséquences d’une phrase de Baudelaire, mise en évidence par Sollers : « La révolution a été faite par des voluptueux. [6] »

Il semble que la réalité proprement politique et révolutionnaire des arts en géné­ral et de la littérature en particulier, soit une des choses les plus difficiles, pour ne pas écrire les plus impossibles, à faire entendre...

MARTIN HEIDEGGER

C’est aussi en méditant cette situation que je crois devoir y revenir aujourd’hui en prenant en compte trois sortes de malentendus, sur trois écrivains appartenant à des domaines apparemment différents les uns des autres et pourtant très voisins par bien des aspects : Martin Heidegger, Louis-Ferdinand Céline et Guy Debord.

Je commencerai par remarquer que, dans cette délicate affaire « politique », la plupart des auteurs et des commentaires, qui accompagnent les complexes questions qu’elle soulève, en restent le plus souvent à une stricte et conventionnelle définition du « politique ».

En cela l’ensemble des interprétations se tiennent dans l’ordre de ce qu’il faut entendre par « Politiquement Correct ». Et ce n’est pas sans arrière-pensée que je mets une fois de plus une majuscule à Politiquement et à Correct... J’y reviendrai.

Le seul qui fasse exception dans cette disposition c’est François Fédier qui, à propos de Heidegger, insiste en effet sur la définition du mot « politique » dans la pen­sée complexe de l’auteur de Être et Temps.

Faut-il rappeler la fameuse déclaration de Heidegger dans « L’origine de l’œuvre d’art » (in Chemins qui ne mènent nulle part, coll. Tel, édition Gallimard) : « Ce qui nous paraît naturel n’est vraisemblablement que l’habituel d’une longue habitude qui a oublié l’inhabituel dont elle a jailli. Cet inhabituel a pourtant un jour surpris l’homme en étrangeté et engagé la pensée dans son premier étonnement.  »

Traducteur des œuvres de Heidegger, François Fédier sait mieux que personne les difficultés que présente le passage en français du vocabulaire de Heidegger. Aussi a-t-il très efficacement recours à l’histoire de la langue et à l’étymologie du mot « politique », pour éclairer ce que Heidegger entend lorsqu’il déclare : « Les Grecs sont le peuple impolitique par excellence. » (Cours de Heidegger, semestre d’hiver 1942-1943).

Ou encore lorsque, dans la lettre à Jean Beaufret, (dite « Lettre sur l’humanisme » Aubier/Montaigne, 1964), Heidegger note (à propos d’une déclaration de Sartre) : « — Tout est politique (indépendamment des intentions idéologiques de ceux qui martelaient ce slogan) implique que la réalité toute entière est ramenée à la mesure de l’homme, à celle de ses combats, de ses aspirations et de ses évaluations. Ce que nous entendons aujourd’hui par "politique" est circonscrit à ce plan dont parle Sartre, et où il y a seulement des hommes ». Telle est l’acception dans laquelle s’entend couramment, aujourd’hui encore (que dis-je, aujourd’hui surtout !) le mot de « politique ».

Fédier insiste notamment sur la différence qu’il convient de faire entre la « poli­tique » et ce que Heidegger nomme la « politologie » ...
De ce point de vue la lecture et les interprétations de François Fédier sont irréprochables.

Ce qui n’est plus tout à fait le cas lorsque, emporté bien naturellement par son désir de convaincre, il croit devoir traduire en français les lectures et les choix litté­raires de Heidegger... et qui apparaissent dans le cours du raisonnement de Fédier, avec des auteurs comme Péguy, Léon Bloy ou Simone Weil...

Plus douteux encore les arguments historiques du philosophe français lorsqu’il cherche à la fois à convaincre et à dédouaner Heidegger de son engagement dans l’Université hitlérienne. Et lorsqu’il s’emploie à justifier les discours (Allocutions et articles) que Heidegger écrit ou prononce, en 1933, au cours de son année de Rectorat ... Notamment ceux que Heidegger termine en rendant hommage : « Pour notre grand dirigeant Adolf Hitler un Sieg Heil allemand. » (Allocution prononcée le mer­credi 17 mai 1933...) et l’Appel aux étudiants du 3 novembre 1933 — pour ne pas citer l’Appel aux Allemands à voter, publié dans le Journal des étudiants de Fribourg, le vendredi 10 novembre 1933 : « Le peuple allemand est appelé par le Führer à voter... » Le 12 novembre : « le peuple allemand tout entier va choisir son avenir. Cet avenir est lié au Führer.... il n’y a pas d’un côté la politique extérieure et de l’autre la politique intérieure. Il n’y a qu’une seule volonté, celle de l’existence (Dasein) pleine et entière de l’État. Cette volonté, le Führer l’a portée à son plein éveil dans le peuple tout entier ; c’est elle qu’il a fondue en une unique décision ; Nul ne peut s’abstenir le jour où doit se déclarer cette volonté. »

Pour qui lit ou a lu, les écrits de Heidegger... il, ou elle, se trouve dans un certain embarras de découvrir en François Fédier un heideggérien plus radical que Heidegger lui-même.

De ce point de vue les textes à partir desquels Heidegger, lorsqu’il revient sur cette fâcheuse aventure du Rectorat, semblent nettement plus objectifs que le plaidoyer historique dans lequel François Fédier croit devoir s’engager, dans sa « Préface » de 96 pages (« Revenir à plus de décence ») aux « Écrits politiques » (1933-1966), Editions Gallimard, « Bibliothèque de philosophie » (1995) [7].

Décence ou non, le plaidoyer de François Fédier me semble poser plus de problèmes qu’il n’en résout réellement. Notamment sur un point qui n’a qu’une très faible vraisemblance.

Peut-on en même temps créditer Heidegger d’une singularité de pensée et des lectures qui à la fois le distingueraient de l’ensemble connu, à travers les siècles, des autres professeurs de philosophie... et ne pas même imaginer qu’avant de s’engager si spectaculairement il n’ait pas eu la curiosité de feuilleter le seul livre que Hitler ait écrit et publié, Mein Kampf (1925-1926), et qui connut quasi immédiatement un succès international. Quand on sait entre autre que Heidegger ira jusqu’à lire René Char, ancien résistant il est vrai... et qui plus est le « poète » que l’on sait !

François Fédier n’hésite pas à écrire : « Qu’aucun intellectuel d’alors ne lisait Mein Kampf, sinon pour s’en moquer » !

Heidegger est-il en quoi que ce soit comparable à un autre « intellectuel de l’époque » ? Ce qui ne semble pas concorder avec ce que Fédier affirme par ailleurs, à savoir que si Heidegger méjuge de la situation... (comme l’appréciation qu’il porte sur Hitler), cela se résume en une formule : avoir donné trop d’importance au lan­gage que tenait le Chancelier...

Ce qui aurait alors logiquement supposé un plus d’informations et, entre autres, la lecture de la presse, comme celle du livre écrit et publié par le « Chance­lier ». Livre il est vrai que Heidegger ne cite jamais. Mais... même l’ayant lu pourquoi prendrait-il la peine de le citer ? Si son engagement et sa carrière suppo­saient cette sorte de lecture, elle ne pouvait en aucun cas participer de son œuvre... Même si désormais fâcheusement les discours qu’il tient, en cette année 1933, y participent.

Sur ce point précis il faut sans doute aussi faire confiance à Hannah Arendt :
« ... l’important est que Heidegger, comme tant d’autres intellectuels nazis et anti nazis, de sa génération, n’a jamais lu Mein Kampf. Cette erreur est sans importance comparée à l’errement beaucoup plus décisif qui consista à esquiver la réalité des caves de la Gestapo, et des enfers de tortures des camps de concentration qui naquirent immédiatement après l’incendie du Reichstag, en se réfugiant dans des régions prétendument plus significatives. Ce qui se produisit effectivement dans ce prin­temps 1933, le poète populaire allemand Robert Gilbert l’a dit inoubliablement en quatre vers : — Plus personne n’a besoin d’enfoncer / À la hache chaque porte / La nation a crevé / Comme un abcès pestilentiel... Cette « erreur », Heidegger s’en est à la vérité rendu compte après un court moment et ensuite il a pris beaucoup plus de risques qu’il ne fut alors courant dans l’Université allemande. »

Où je remarque que Hannah Arendt considère le fait de n’avoir pas lu Mein Kampf, comme une « erreur ».

Ceci en note à ce que Hannah Arendt établit à la fin de son livre Vies politiques (édit. Gallimard, coll. Tel, 1974), dans le corps du texte où elle rend hommage et célèbre Heidegger, à l’occasion de ses quatre-vingts ans : « Nous savons tous que Heidegger aussi a une fois cédé à la tentation de changer son "séjour" et de s’insérer », comme on disait alors, dans le monde des affaires humaines. Et, en ce qui concerne le monde, cela a tourné pour Heidegger un peu plus mal encore que pour Platon, parce que le tyran et ses victimes ne se trouvaient pas outre-mer, mais dans son propre pays. »

Le reste de l’essai consiste à mettre en évidence l’importance qu’il convient d’ac­corder à la pensée et à l’œuvre du philosophe, auxquelles, comme l’on sait, la juive Hannah Arendt consacra une importante partie de sa vie, à établir et à surveiller l’édition et la traduction anglaise, américaine...

En conclusion. François Fédier reste tout à fait lisible et mesuré dans l’article qu’il écrit, et qui paraîtra, d’abord en espagnol dans la revue Silène (vol. XI décembre 2001), pour être repris en français dans la revue Commentaire (n° 114, été 2006) : La politique et Heidegger ? Parlons-en...

Je retiens :
« La polis ne se laisse pas déterminer politiquement... les Grecs sont un peuple impolitique par excellence »... en commentant : « Ce que Heidegger propose à la réflexion c’est l’idée bien autrement dérangeante selon laquelle toute conception actuelle du politique est, relativement à l’entente grecque, une conception déviée, si non dévoyée (...) J’ai longtemps hésité à donner au présent livre le titre d’Écrits politiques. De fait cette hésitation provient d’un scrupule qui peut se formuler comme suit : est-il licite de ne pas tenir compte de l’avertissement pourtant clair que consti­tue la phrase ; « la polis ne se laisse pas déterminer "politiquement" ? Si la pôlitiké grecque, celle de Platon et d’Aristote, dépend incontestablement encore de l’expérience primordiale de la polis, tout ce que l’Occident appelle "politique" n’a plus avec la polis et la politiké » grecque qu’un rapport d’homonymie. « Dès lors cher­cher à comprendre la polis à l’aide de déterminations "politiques" n’est plus semble-il qu’une grossière pétition de principe. »

Lorsque, à la suite d’un nouvel et misérable ouvrage sur le pseudo-nazisme de Heidegger, la polémique se trouve relancée, et trouve dans la presse des échos plus que complaisants, François Fédier décide d’en finir une fois pour toutes avec cette méchante histoire, et il se lance dans une analyse historique. Il veut tant en faire qu’à la fin il en rajoute dans la justification... et s’éloigne de fait dangereusement, et non sans byzantinisme, de son sujet.

Ce qui m’intéresse ici ce n’est pas seulement la façon dont pour l’essentiel les jugements sur Heidegger profitent des malentendus, propres à son aveuglement et à son engagement universitaires, pour discréditer ce qui de très loin surdétermine cet engagement... tendant ainsi à décourager ceux qui pourraient, comme moi, se trou­ver, par le plus heureux des hasards, entraînés à étudier et à mieux comprendre leur époque... et dans cette époque les œuvres décisives du philosophe allemand.

Ce qui m’arrête c’est plus généralement les conséquences qu’un semblable emploi de la « politique » a pour fonction de créditer, ou de discréditer, ce que la littéra­ture, romanesque et poétique, compte de plus vivant. Notamment l’œuvre de Céline.

CÉLINE, LES ROMANS, LA CORRESPONDANCE ET LES PAMPHLETS

Céline me semble l’exemple même de ceux qui, par excellence, font le plus manifestement les frais d’une semblable situation. Sans doute il s’y est prêté. Mais peut­-on objectivement considérer l’écriture et la publication de ses pamphlets autrement que, comme à la fois, un très malheureux et heureux malentendu ?

Trois de ses pamphlets (Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps) en tout cas, embarrassent tout autant ses éditeurs, que ses biographes et ses lecteurs. Faut-il rappeler que ce sont là les seuls ouvrages littéraires dont la publica­tion reste encore impossible en français... et dans de nombreux pays européens ?

Que l’on puisse être aussi « suicidé de la société », Céline en savait quelque chose... Et plus encore. Implicitement en tout cas il avait retenu l’essentiel... dès le Voyage au bout de la nuit, et plus manifestement avec Mort à crédit...

En 1959, le premier volume de ses Œuvres, dans la bibliothèque de la Pléiade, est en cours de fabrication, lorsque, rédigeant Rigodon, qu’il dédie « aux animaux » (!), Céline poursuit la mise à nu de son épopée et de ses plaintes : « ... partout où nous montrâmes nos tronches depuis bientôt trente ans, que ce soit dans les brasiers des villes, on en a fait des douzaines mi-consumés ou plus que cendres, bribes de décombres... de Constance presqu’en Suisse à Flemburg là-haut ou en France, met­ tons de Courbevoie ou passage Choiseul ou rue Lepic, toujours bien eu le sentiment que j’aurais jamais dû exister... ni même ici à Meudon, pourtant infiniment discret , on ne peut plus courtois, bien élevé, serviable, si on m’a fait voir ce qu’on pensait... d’abord par pétition, tambour, et puis disque et haut-parleur, tout ce que j’étais, tous les détails... dix fois Petiot, hyper-Landru, super-Bougrat ». (« Le docteur Bou­grat, accusé de meurtre en 1925, après qu’un cadavre eut été trouvé dans son armoire, fut, malgré ses protestations d’innocence, condamné aux travaux forcés à perpétuité. Déporté en Guyane il s’évada presque immédiatement, gagna le Vene­zuela où il soigna avec le plus grand dévouement une clientèle pauvre, jusqu’à sa mort en 1961. On voit pourquoi, dans les romans de la trilogie, Céline se réfère si souvent à lui quand il évoque les accusations dont lui-même est l’objet » — Note de Henri Godard).

Même déclaré et reconnu très grand écrivain, Céline ne sera, cela va de soi, jamais reconnu « trésor national ». Et pourtant s’il est un « trésor » à qui la langue fran­çaise, et l’histoire de l’Europe, doivent l’essentiel de leurs mémoires, c’est bien à l’œuvre de Céline qu’on le doit.

On s’est beaucoup attardé sur les pamphlets, déclarativement antisémites, mais sans jamais se demander si Céline n’avait pas ses « raisons » de préférer Hitler à Staline (« C’est grâce à Hitler que vous existez encore, que vous déconnez encore. Vous lui devez la vie... » L’École des cadavres, Denoël, 1938)... Ce qui est alors le choix que, disons­ le clairement, partagent, à une certaine époque, aussi bien l’Europe que le monde.

Pour en avoir une claire vision, il suffit de considérer la photographie qui, en février 1945 (Conférence de Yalta), réunit à une même table Staline, Roosevelt et Churchill, en train de se partager l’Europe et notamment l’Allemagne [8]. (Voir ce qu’en écrit Yannick Haenel dans le troisième chapitre de son roman Jan Karski).

Or dans cette suite plus ou moins fameuse de pamphlets, on oublie volontiers celui que rédige et publie Céline, à son retour d’URSS : Mea culpa.

L’affaire est d’importance. Mea culpa (Denoël et Steel 1936), le premier des pamphlets de Céline, s’ouvre sur cette épigraphe : « Il me manque encore quelques haines. je suis certain qu’elles existent ». Et Céline écrit et publie un mince volume sur son retour d’URSS, Mea culpa, qui, avec humour, fait état de sa visite dans un pays où l’on vient de traduire et de publier, dans une version tronquée (1934), la traduction d’Elsa Triolet du Voyage au bout de la nuit.

Mais, dès l’automne 1933, Céline, qui a déjà fait paraître, chez Denoël, L’Église (où il utilise sans scrupules le célèbre, fabriqué et tout à fait faux, Protocole des Sages de Sion), est déjà plus que méfiant et réservé vis-à-vis du communisme. Ne le serait­-il pas que l’accueil des Soviétiques sur son œuvre et sur lui-même dans les lzvestia en 1947 (« nullité littéraire et criminel fasciste ») suffirait à le justifier. Sur toute cette affaire voir l’édition de Mea culpa, et les documents qui l’accompagnent, publiés dans L’infini n° 43 (Automne 1993).

L’anarchiste Céline poursuit sa guerre des tranchées (« Je suis anarchiste depuis toujours, je n’ai jamais voté, je ne voterai jamais pour rien, ni pour personne. Je ne crois pas aux hommes (...) Tout est permis sauf de douter de l’Homme. Alors fini de rire. J’ai fait la preuve. Mais je les emmerde aussi, tous. » — (Lettre à Élie Faure, printemps 1934).

Ainsi s’ouvre et se manifeste, en ouverture, la période des pamphlets, de L’Église (1934) à Mea culpa (1936), jusqu’à Les Beaux Draps (1941). Sept années au cours des­quelles il ne veut pas travailler d’autre « fiction » que la fiction politique. Souvent aujourd’hui considérablement vieillie dans le vocabulaire et les termes qu’elle met ainsi en scène, notamment dans les trois grands pamphlets, Youtres, aryens... et tout ce qu’il établit en s’appuyant sur la fausse « science » linguistique (indo-européenne) du XIXe siècle.

C’est même là, beaucoup plus que sur tout autre point, que les trois pamphlets désormais se révèlent datés.

Reste que, sans les pamphlets et sans la crainte justifiée, de se voir livré aux mains des communistes (qui dans l’immédiate après-guerre étaient tout-puissants... et qui n’auraient pas manqué de lui faire la peau), nous ne disposerions pas des grands, très grands romans de la dernière partie de l’œuvre... des chroniques de Céline : Féerie pour une autre fois, D’un château l’autre, de Nord à Rigodon... Ni le français de la magnifique, unique, moderne et musicale prose de Céline.

Veut-on, oui ou non, savoir ce qu’il en est objectivement de cette interdiction des pamphlets ? Il faut avant tout se débarrasser d’un préjugé à priori (une superstition, Politiquement Correcte) conscient, ou non, d’être objectivement favorable au com­munisme — et engagé à faire parti .

Il en va désormais de cette « foi » , plus ou moins consciente, ce qu’il en va du
« spectaculaire intégré » .

C’est si vrai que, sur ce point précis, Céline ne s’est jamais dédit. Et que dans sa correspondance tout entière (récemment entre autres, dans la réédition des Lettres à Albert Paraz, 1947-1957, Gallimard édit. coll. "Les Cahiers de la NRF’’, 2009) son antisémitisme n’a d’égal que sa hargne de se savoir en butte aux persécutions qui l’immobilisent au Danemark.

Ce qui détermine le style de Céline (sa musique interne) doit tout à la sorte d’ex­cès, ou à ses colères, feintes, ou très réelles, qui l’entraînent... jusqu ’à la caricature... jusqu’au pamphlet.

Il ne désarme jamais et c’est là ce qui constitue l’essentiel de ses qualités litté­raires et militaires... On peut relire dans ce contexte ses lettres à Gaston Gallimard, dans Les lettres à la NRF... (Préface de Sollers)... Gaston Gallimard ne se formalise nullement des insultes de Céline. Et c’est avec un état d’esprit voisin, qu’il lui répond « Votre humour n’est que de la rhétorique. Vous n’arrivez pas à me faire croire à votre violence. Vous mêlez tout — Exprès — Et nous faisons joujou »... Et lorsque Céline cesse de lui écrire, Gaston Gallimard lui fait dire qu’il s’ennuie et que ses lettres lui manquent.

Il ne faut tenir compte de la violence des pamphlets que comme des réactions de
l’écrivain à de fâcheux incidents de parcours... de même les chansons et les ballets.

Il faut convenir que notre spontanément mauvaise définition de « la politique »... est liée au fait de ne savoir comment accepter, sinon approuver, les diverses fictions que Céline propose ...

Et d’abord que, sans sa hantise de la persécution, il n’y aurait pas de romans, ni de lettres de Céline, ni de biographie. Pas de Céline écrivain ... Les uns et les autres doivent tout à ce qu’il inscrit en épigraphe à Mea culpa : « II me manque encore quelques haines. Je suis certain qu’elles existent »...

À nous de nous dégager de notre spontané accord avec le Politiquement Correct.

Faute de quoi notre lecture, quelle qu’elle soit, restera forcément limitée à un esprit critique qui n’a que peu à faire avec la disposition en son fond poétique de la pensée... Et c’est une fois de plus par un détour, ou par un autre, que la société finira par s’approprier ce qui ne lui est, par principe, en aucune façon destiné.

En conclusion, il est sans doute grand temps de prévoir un nouveau volume, cri­tique, dans la bibliothèque de la Pléiade, et de le consacrer à la correspondance et aux pamphlets.

DEBORD « TRÉSOR NATIONAL »

Non moins significative, mais encore plus complexe, la récente décision, du Ministère de la Culture, de déclarer Trésor national les archives de Guy Debord... De les « préempter » et de les soustraire ainsi en riposte à une université américaine (Yale) qui avait le projet de les acheter pour les verser à un fond d’études des avant-gardes contemporaines ...

Les manuscrits du situationniste, dont, entre autres, celui de La Société du spectacle, se trouvent ainsi acquis, pour une somme considérable, et entrent à la Grande Bibliothèque Nationale, avec l’aval de l’ancien ministre de la Culture Madame Christine Albanel.

S’il est une œuvre que, a priori, on penserait peu susceptible de se trouver un jour ou l’autre reconnue et qualifiée, par le spectacle lui-même, de « trésor national », c’était bien celle de Guy Debord.

Faut-il rappeler l’exergue du livre, en quelque sorte fétiche, de Debord : La Société du spectacle (1967) ? C’est une citation de Feuerbach, extraite de la « Préface à la deuxième édition de L’Essence du Christianisme » :

« Et sans doute notre temps préfère à la chose, la copie à l’original, la représenta­tion à la réalité, l’apparence à l’être... Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

On se demandera si, en déclarant l’œuvre de Debord « Trésor national », l’État n’a pas, à sa façon, voulu politiquement justifier l’épigraphe de Feuerbach en « sacralisant » l’œuvre de l’écrivain... Mais, comme Debord le dit lui-même dans Potlach (la revue de l’Internationale lettriste, puis de l’Internationale situationniste — voir l’édition de cette revue dans « Folio » , Gallimard n° 2906) à propos du refus du Prix Goncourt par Julien Gracq : « refuser le prix ce n’est rien, encore fallait-il ne pas le mériter ».

Ne devrait-on pas aujourd’hui se poser la même question en ce qui concerne le très inattendu, et tout à fait manifeste, honneur rendu par l’État français, au plus célèbre des situationnistes ?

Faut-il penser que le gouvernement s’offre les manuscrits de Guy Debord... comme il tend à employer des ministres dont les opinions furent à un moment liées au Parti Socialiste, dont certains mêmes semblent être encore restés membres inactifs ?

Il est difficile de ne pas se poser la question. Ne serait-ce que dans la mesure où l’on voit mal un gouvernement français déclarer par exemple l’œuvre de Louis­ Ferdinand Céline « Trésor national » ?

Debord et Céline il est vrai se distinguent par bien des points. Si l’un et l’autre sont déclarativement, et avec virulence, sans la moindre ambiguïté, anarchistes et anticommunistes... on ne peut en aucune façon soupçonner Guy Debord d’être antisémite. Debord a une solide réputation d’homme d’extrême gauche... là où l’on considérera Céline associé à la droite raciste la plus archaïque, la plus radicale. Comme on sait, il n’abandonnera ses récriminations contre les juifs que pour prendre pour cible le « danger » chinois.

Il n’empêche, cet honneur (Trésor national)... ce trop d’honneur est troublant... et sans doute d’abord pour les héritiers de Debord, qui se sont prêtés à cette affaire... comme pour ceux qui admirent la pensée et l’œuvre.

Cet honneur, ce trop d’honneur, entraîne à s’interroger et à relire les Œuvres complètes du situationniste publiées, avec un copyright d’Alice Debord, dans le gros in­ Quarto illustré des éditions Gallimard, en 2006.

On y découvre un écrivain de génie qui a une vision très singulière, et propose une analyse très nouvelle, et très lucide, de la société dans laquelle il vit. On ne peut pas ne pas être d’accord avec ses analyses hégéliennes et marxistes. C’est avec un légitime enthousiasme que l’on suit ce qu’il écrit de la société du spectacle, et des divers modes de ses activités : « spectaculaire concentré », des pays totalitaires — « spectaculaire diffus », des pays capitalistes — « finalement spectaculaire intégré » (associant le concentré et le diffus), de l’actuelle société mondialisée.

Un esprit vigilant comprend très vite qu’il ne peut pas faire l’économie d’une semblable conception du monde contemporain. Et moins encore si c’est un écrivain susceptible de lire, c’est-à-dire de faire l’expérience de ce que Guy Debord réalise avec une culture sans grand exemple dans son époque.

Sollers n’a jamais caché la très forte impression que lui avait faite la lecture de Debord. Dans une suite d’articles, « La guerre selon Guy Debord », dans La Guerre du Goût... et avec pas moins de 30 entrées dans Éloge de l’infini (Gallimard, folio, 3806)... jusqu’au très beau film qu’il consacrera à Guy Debord... sans oublier que, en 2004, Sollers publie plus de 8 pages sur Guy Debord dans le Dictionnaire amou­reux de Venise (Plon, éditeur) [9].

C’est dire si les œuvres de l’auteur de La Société du spectacle (1967), des Commentaires sur la Société du spectacle (1988) et de Panégyrique I (1989), entre autres, font événement, et se révèlent d’une certaine façon incontournables.

On ne peut dénier à Guy Debord ses facultés de clarté, d’intelligence et d’analyse. Pourtant l’initiative de l’Institution, dans son caractère de « sacralisation nationale », fait curieusement événement et implique une relecture déterminée par une suspi­cion quant à son caractère absolument inédit, « révolutionnaire ».

Il y a peu de chances pour que !’Institution se trompe sur ses intérêts réels. C’est même un élément qui en aucun cas, ne peut être mis en doute. Surtout lorsque, à peine 15 ans après le suicide d’un écrivain, elle croit devoir qualifier son œuvre de « trésor national » .

Il faudra, comme Guy Debord lui-même l’écrit à propos du Goncourt attribué à Julien Gracq, se demander si d’une certaine façon l’œuvre ne l’a pas « mérité » ?

Que dire aujourd’hui, et que retenir à partir d’un semblable angle de lecture ?

Ce qui frappe et convainc, dans l’œuvre et les analyses de Guy Debord, c’est la finesse conceptuelle de leur négativité, d’une logique nihiliste incontestablement plus cultivée et plus singulière que très généralement.

En préface au volume (« Quarto » Gallimard) des Œuvres de Debord, le préfacier, Vincent Kaufmann, écrit : « Qui était Guy Debord ? Un révolutionnaire du XXe siècle, et un des seuls parmi ceux qui ont pensé et écrit au cours des décennies passées à avoir refusé passionnément la société de son temps, et en connaissance de cause. Il l’a décrite telle qu’elle était, plutôt laide, et il l’a vue ainsi parce qu’il refu­sait en impitoyable moraliste d’un temps auquel il aura fait perdre de son innocence, de sa bonne conscience et de ses illusions. Tributaires de Hegel, du jeune Marx et de quelques-uns de ses commentateurs les plus aigus, ses analyses de la "société du spectacle" (...) se sont imposées. Elles ont quelque chose d’irréfutable et rétrospectivement même de prophétique. »

Ce qui est une interprétation, tendancieuse sans doute, mais qui soulève des problèmes qu’il convient de ne pas négliger aujourd’hui. Même si, en dernière instance, Guy Debord, pour défendre sa liberté, s’isole dans une maigre campagne en compa­gnie d’une société extrêmement réduite, à laquelle, d’une certaine façon, il s’en remet de sa notoriété... Et sans doute d’abord à sa femme, Alice Debord, qui suit le mouvement et les initiatives mises en place par l’écrivain : contrats pour les Œuvres avec les éditions Gallimard... Ce qu’elle va s’employer à poursuivre par un contrat pour la Correspondance complète avec les éditions Fayard... et diverses autres initiatives médiatiques.

On doit également retenir (ce qui ne manque jamais d’allécher le social, et les Institutions) que finalement Guy Debord, atteint d’une polynévrite alcoolique, se suicide (est suicidé) en 1994.

Polynévrite alcoolique : conséquence d’un alcoolisme quasi chronique... « Entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s’est complètement perdue, en buvant quelques verres [10], on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux. » (1989) Panégyrique (édit. Gallimard, 1993).

Nous avons donc à lire l’ensemble d’un auteur, qui devient « trésor national » pour être passé d’une analyse de « La Société du spectacle » (1967) et de ses « Commentaires... » (1988) et avoir initié et traduit en français le livre de l’italien Gianfranco Sanguinetti Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie qui, sous le pseudonyme de Censor, plaide le faux pour mieux établir la disposition en situation de vrai. (Voir, à ce propos entre autres, l’échange de correspon­dance entre Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, dans la suite de lettres des éditions Champ Libre. Deux volumes, publiés par Guy Debord en 1978, et repris en 1996, aux éditions Ivrea.)

L’échange, vingt-six pages à la fin du tome 2, laisse apparaître, à travers accord et
déssaccord, notamment sur l’enlèvement de Moro, et sur les « Brigades Rouges », un début de fissure dans la sorte d’alliance qui unissait encore les deux hommes en 1972... lorsque Debord soumet à Gianfranco Sanguinetti les thèses sur l’Internationale Situationniste, sous le titre La Véritable Scission dans l’Internationale (Œuvres,
Quarto, Gallimard, 2006).

A suivre cet échange il apparaît que, en 1976, Guy Debord reste occupé et préoc­cupé par la possibilité... l’éventualité d’une insurrection, et des « grèves sauvages que n’apaise aucune concession particulière, leur lucide refus du travail, leur mépris de la loi et de tous les partis étatistes » (Préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle, 1979).

Bref « l’optimisme », pour ne pas écrire le nihilisme, naturel de Guy Debord se déploie à partir d’une théorie qui n’en continue pas moins à entretenir un certain nombre d’illusions quant à la possibilité, dans le réel, d’une action éventuelle des situations dont elle établit la rigoureuse ordonnance et les règles. Et c’est avec un minimum d’illusions qu’elle prend en compte les mouvements d’une partie de la classe ouvrière... et, pour le cas, d’un certain lumpen-prolétariat anarchiste, ou assimilé, avec lequel Debord aime... trinquer.

C’est sans aucun doute cette sorte de croyance, dans une éventuelle réalisation politique de ses théories, qui va progressivement l’isoler.

Comme ses exceptionnelles capacités de travail et sa très vaste et très lucide culture justifieront finalement cet isolement revendiqué, et plus ou moins agressif vis-à-vis de tout autre écrivain susceptible de le lire et de le comprendre. Voire plus simplement de l’approuver.

Je retiens également, comme susceptible de soutenir cette reconnaissance des Institutions culturelles et républicaines, le violent et très conventionnel anticlérica­lisme de Debord .

Un des exemples entre autres de cette attitude se remarque dans les propos que Debord tiendra, avec entêtement... notamment, à plusieurs reprises, sur Sollers.

Serait-ce cette attitude qui justifie l’exceptionnel honneur que la République française lui fait en qualifiant son œuvre de « Trésor national » ?

En tout cas, et sans aucun doute, le geste est « Politiquement Correct » (P.C.) au sens le plus conventionnel et le plus convenu du terme.

Comment échapper à cette sorte de reconnaissance institutionnellement reli­gieuse ?

Sans doute l’intelligence ne suffit pas. Il y faut un goût en quelque sorte naturel (et qui ne s’acquiert pas) pour l’essence de la liberté... c’est-à-dire pour la vérité « dans une âme et un corps », telle qu’elle fait style... et que ce style se révèle savamment poétique... musical et dégagé de toute contingence sociale convenue... marquant explicitement et sans ambiguïté l’activité propre de la vérité.

(À suivre.)

Marcelin Pleynet, L’Infini 108, Automne 2009, p. 51-64.


L’Infini 108.
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Une page de lecture (sur Lautréamont)


[1Pourquoi ce mousquetaire de Picasso ? Regardez ici.

[4M. Heidegger, Cours sur Hegel.

[5M. Heidegger, Les Hymnes de Hölderlin. Le Rhin.

[6Les phrases soulignées dans le texte le sont par Pleynet.

[10Sur ce point, voir Ralph Rumney, Le Consul, p. 69, édit. Allia, 1999.

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