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Marcelin Pleynet en son temps

L’expatrié, roman

D 23 septembre 2017     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’Infini 140. Bizarreries (Eté 2017).
MARCELIN PLEYNET
Marcelin Pleynet, Biographie
Projet de scénario pour Vita Nova
Le Balzac de Rodin et la comédie humaine
Andrea Schellino, Traduire Marcelin Pleynet

Marcelin Pleynet. Les grands entretiens d’artpress. Septembre 2017.
L’expatrié, roman. Gallimard, coll. L’infini. Parution prévisionnelle : 19 octobre 2017.

Quelques publications, cet automne, permettent un nouveau regard, une seconde vue, sur l’oeuvre multiforme de Marcelin Pleynet dont peu de monde, très peu de monde, a encore pris la juste mesure. Pleynet poète, romancier, critique d’art, "scénariste" ? Eh oui. Pleynet pleinement politique aussi. Mais dans un sens très précis.
« Que signifie politique ? En son premier sens précisément, ce qui est lié à la πόλις (polis), ce qui se donne comme une qualité particulière de la πόλις [1]. »
« La πόλις est le λόγος (logos), c’est-à-dire le pôle, le tourbillon au sein duquel et autour duquel tourne tout. [2] »
« πόλις désigne [...] le site, le là, au sein duquel et en vertu duquel être-le-là [Da-sein] est historial. La πόλις est le site de l’histoire, le là, au sein duquel, à partir duquel et pour lequel l’histoire advient. A ce site de l’histoire ressortissent les dieux, les temples, les prêtres, les fêtes, les jeux, les poètes, les penseurs, le roi, le conseil des anciens, l’assemblée du peuple, les armées et la marine.
[...] Éminents dans le site de l’histoire, ils deviennent en même temps άπόλις (apolis), des hommes sans ville ni site, solitaires, in-quiétants, sans issue au milieu de l’étant dans son ensemble, ils deviennent en même temps des hommes sans institutions ni frontières, sans architecture ni ordre, parce que, comme créateurs, ils doivent toujours d’abord fonder tout cela [3]. »


Marcelin Pleynet et sa mère. 1936.
Photogramme du film Vita Nova [4]

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

1. Il y a d’abord le dernier numéro de L’Infini, consacré uniquement et à part égale aux deux piliers de la revue : Sollers, son directeur, et Pleynet qui en est le secrétaire de rédaction. L’histoire d’une longue amitié littéraire sans équivalent dans l’histoire de la littérature. Biographie est un entretien de Marcelin Pleynet avec Florence D. Lambert qui eut lieu à Paris, chez Marcelin Pleynet, le 1er mai 2007. Pleynet y livre, pour la première fois à ma connaissance (en tout cas de manière aussi précise), ses souvenirs de ce que fut son enfance (il est né en 1933, ce n’est pas n’importe quel date), la guerre (la mort du père), le fascisme sous sa forme tristement française : le pétainisme, la mère, un livre offert « à la suite de je ne sais quelle bizarrerie » (Sans famille d’Hector Malot [5]), les pensions, la découverte et l’apprentissage de l’étrangeté et de l’étrangèreté, son adolescence très singulière (importance déjà de la bibliothèque, celle d’un beau-père anarchiste de droite pro-allemand, sur laquelle il s’appuiera, dans « un rapport d’urgence existentielle », pour trouver sa liberté propre), puis, dans la France des années 50, Paris (la porte Saint-Denis), les petits boulots, l’isolement, la solitude, la découverte du Louvre (« un univers de jouissance tout à fait fou »), ses premiers pas dans le domaine de la littérature et de l’écriture (rencontre éphémère avec Sartre, rencontre déterminante avec Jean Cayrol [6], puis avec Philippe Sollers). Importance évidente de la marche, de la nature et des voyages. Et « dévoilement » (aléthéia) des « placards » de l’histoire, des Lumières (et de leur part d’ombre) et du Baroque de la « révolution catholique ».
Extrait :

[...] dans l’immédiat après-guerre, le roman dominant c’est le roman naturaliste, qui est en effet le roman d’avant-guerre. Et ça n’a pas changé, c’est-à­ dire qu’en effet, le premier placard à ouvrir a sans doute été le placard pétainiste et le placard fasciste, mais en s’apercevant que ce placard-là donnait sur d’autres pla­cards ; que le goulag précède les camps de concentration, et qu’il faut en effet ouvrir le placard stalinien, etc. etc. etc. il y a encore d’autres placards à ouvrir, là j’en suis au placard peut-être pas encore tout à fait bien ouvert du XVIIIe siècle. C’est-à-dire l’Ancien Régime et la Révolution. C’est le XIXe, c’est Tocqueville mais...
Est-ce qu’il n’y aurait pas deux révolutions au XVIIIe siècle. Donc c’est aussi un placard qu’on peut ouvrir. On peut ouvrir le placard qui fait quand même que la IIIe République, qui finalement donne les pleins pouvoirs à Pétain, est quand même une alliance du radical-socialisme et du protestantisme. Qu’est-ce que c’est que ce placard protestant, on peut aussi aller regarder là un petit peu voir ce qui s’y passe. C’est ce que je fais pour moi tout seul d’ailleurs ces jours-ci. Sans doute, on constate immédiatement qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Mais comment est-ce que ça se produit, est-ce que ça se produit en une seule fois, il y a Hitler et les méchants nazis, on les stigmatise et puis c’est fini ? Ou est-ce que, comme dit Brecht, qui lui était stalinien, cette montée-là est résistible, est-ce qu’on aurait pu y résister ? Et pourquoi est-ce qu’on n’y a pas résisté ?
Alors là aussi, parce que bien sûr Brecht, qui est communiste et qui va le rester jusqu’au bout, même dans la période stalinienne, dit qu’on peut y résister, mais, ben, est-ce qu’il n’y a pas eu une alliance entre Hitler et Staline ? Donc il faut aussi ouvrir l’autre, et puis quand on a ouvert celui-là on tombe sur, qu’est-ce qui inspire 1917, qui est un événement considérable ? Qu’est-ce qui inspire 1917, c’est 1793. 1917 se réclame explicitement de 1793. Donc il y a encore un autre placard à ouvrir.
Je pense que l’esprit libre est un esprit de dévoilement. Il ne peut que dévoiler, c’est-à-dire enlever le voile qui couvre... L’esprit libre est un esprit de dévoilement, et c’est dans ce geste de dévoilement qu’il gagne aussi sa liberté. Donc vous voyez ce qui se noue, pour moi en tout cas, dans la rencontre avec Sollers, c’est en effet la possibilité de travailler dans cette direction. De maintenir autonomie et liberté dans cette perspective.

F. D.-L. : L’autre révolution serait celle des Lumières ?


Fragonard, L’Inspiration. Vers 1769 [7].
Le Louvre. Photo A.G., 25-01-17.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

M. P. : L’autre révolution, les Lumières y jouent un rôle considérable, mais les Lumières jouent un rôle dans les deux. Les Lumières sont doubles. Les Lumières ont logiquement une part d’ombre, d’obscurité. L’autre révolution, c’est ce qui peut donner une dimension tout à fait irréductible à cette jouissance dont je parlais initialement. À mon avis c’est le Baroque qu’il faut percevoir, et là aussi c’est une énorme enquête à mener, qu’il faut percevoir comme une révolution catholique. Ce qu’il est très très difficile d’entendre et de faire apprécier en tant que telle.
C’est si vous voulez, face à la rationalité de Luther et de Calvin, porteurs en effet du monde moderne, avec tout ce que ça comporte lorsque l’on parle du monde moderne, c’est-à-dire jusqu’à Hiroshima, peut-être même un tout petit peu après, jusqu’à ce qu’un candidat à la présidence de la République [Nicolas Sarkozy], aujourd’hui, déclare que les particularités sexuelles sont données de naissance, elles sont dans les gènes, face à cela, le scandale d’une pensée théologique, si l’on veut, et disons si vous voulez trinitaire, mais non pas comme croyance, mais comme mode de pensée, qui ouvre un surcroît quasi infini de virtualité, quasi sans fin de virtualité.
Donc il se produit dans l’histoire de la pensée ces deux événements. L’un qui est constitutif du monde moderne, c’est-à-dire si vous voulez, la pensée calviniste et l’interprétation calviniste de la Renaissance, le bouleversement que cette pensée produit à l’intérieur d’une aventure qui a plus de 2 000 ans, et les aléas de ces deux éléments à travers l’histoire. L’autre, une pensée qui ouvre sur des virtualités qui n’ont pas de fin, autorise une liberté, qu’une pensée dont la finalité est rationnelle et comptable, exclut. Voilà l’enjeu.


Hubert Robert
La Bastille dans les premiers temps de sa démolition, 1789.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’avais déjà préparé ça pour l’École des Beaux-Arts, je voulais faire quelque chose sur le Louvre et donc je ne pouvais pas ne pas aborder le Louvre sans aborder Hubert Robert. Ce qui me fait penser à cette histoire de lumière et d’obscurité, c’est en effet deux artistes contemporains et très proches l’un de l’autre d’ailleurs, c’est Hubert Robert et Fragonard. La formule n’est pas de moi mais elle est très évidente, très éclairante me semble-t-il, je crois que c’est un critique qui a dit « Fragonard est dans l’instant, Hubert Robert est dans le temps ». Et en effet voilà ce qui habite les Lumières comme ombre et comme lumière, l’instant et le temps. Et ce débat entre pensée finie et infinité des virtualités de la pensée, c’est-à-dire entre contraintes rationnelles et libertés, ouvertures, se joue à l’intérieur des Lumières mêmes.

Biographie est un entretien enregistré pour le film Vita Nova, réalisé en 2008 par Florence D. Lambert et Marcelin Pleynet. Pileface a rendu compte de ce film que la critique journalistique, trop occupée par « les aventures futiles que conte le cinéma », a ignoré. L’Infini nous permet aussi de découvrir le Projet de scénario écrit par Pleynet, extrêmement précis, comportant d’innombrables citations, qui devrait permettre de revoir le film Vita Nova de manière plus informé et d’en reprendre « la magique étude ».


Extrait de Vita Nova de Marcelin Pleynet et Florence D. Lambert.

Le dernier texte de Pleynet publié par L’Infini, Le Balzac de Rodin et la comédie humaine, est une conférence prononcée en juillet 1979, en Italie, dans le cadre d’un colloque consacré à la « Sculpture monumentale, hier et aujourd’hui ». Pourquoi le republier en 2017 ? C’est l’année du centenaire de la mort de Rodin, bien sûr. Mais l’intérêt est que Pleynet y interroge les différents types de discours sur l’art, l’importance de la sculpture de Michel-Ange pour Rodin et pour... Freud (Pleynet parle de « fixation commune ») et la prodigieuse sculpture qu’est le Balzac (cf. Balzac honoré par Rodin) [8].
Extrait :

« [...] aujourd’hui encore, la critique d’art fait très générale­ment l’économie d’une découverte déterminant toute approche des formes et systèmes symboliques, j’entends la découverte de l’inconscient et, par voie de consé­quence, la mise au jour de la théorie freudienne du langage.
Comme vous le savez, cette théorie freudienne, cette découverte freudienne est liée à la notion — la libre association — qui, à travers le surréalisme entre autres, a eu une influence importante sur l’art et la littérature.


Rodin, Balzac. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Choisissant aujourd’hui de justifier, en l’actualisant, la réputation de la critique littéraire, c’est donc tout naturellement à partir de cette notion, de cette pratique de la libre association que j’ai décidé de prendre en considération la question qu’à travers son Balzac nous pose l’œuvre de Rodin .
Il se trouve, en effet, que Rodin et Freud ont été tour à tour arrêtés par un même sculpteur, et qu’ils en ont l’un et l’autre tiré d’importantes conséquences pour leur œuvre.
Dans les premières années qui suivent la découverte de la théorie appelée à révolutionner toute approche des formes et des systèmes symboliques (et par voie de conséquence, me semble-t-il, l’histoire et la critique d’art), Freud se fixe sur l’œuvre d’un sculpteur, Michel-Ange, qui a, quelque trente cinq ans plus tôt, révélé à Rodin la voie de la sculpture moderne.
Rodin, qui est en partie contemporain de Freud, et que l’on considère générale­ment comme un des premiers sculpteurs modernes, a reconnu explicitement l’in­fluence de Michel-Ange sur son œuvre. Il dit lui-même que sa découverte de Michel-Ange a été pour lui non seulement déterminante mais qu’elle a entièrement transformé sa façon d’appréhender la sculpture. Il écrira plus tard à Bourdelle : « Ma libération de l’académisme a été par Michel-Ange. »
Or, il se trouve que les Michel-Ange qui ont intéressé et impressionné Rodin sont les Michel-Ange de Florence, les Michel-Ange du Tombeau de Jules II, ceux-là mêmes qui, à travers la représentation de Moïse, fixent l’attention de Freud. Il n’y a en fait qu’un seul sculpteur auquel Freud consacre une étude, et c’est Michel-Ange.
Ce que je voudrais essayer, ici, d’établir, c’est la façon dont la sculpture en tant que telle (en tant que système symbolique) fonctionnerait dans l’ordre de ce qu’il faut bien appeler une fixation commune à Freud et à Rodin. »

On doit le dernier texte, Traduire Marcelin Pleynet, à Andrea Schellino, son excellent traducteur italien (cf. Marcelin Pleynet vu d’Italie). Schellino revient longuement, entre autres, sur la traduction récente de La Dogana (les différentes versions du texte y sont analysées), d’Une route en Italie et de La Rive de tous les saints, s’appuyant, notamment, sur les entretiens radiophoniques que Pleynet a donnés à Alain Veinstein (cf. mon article Le retour et la Dogana).

2. Hasard ou non, artpress reprend, en ce mois de septembre, plusieurs entretiens avec Marcelin Pleynet que la revue a publiés au fil des ans (depuis 1972). La (belle) préface du livre est de Catherine Francblin. Pascal Boulanger, Jacques Henric, Catherine Millet en sont les vigilants passeurs (Les grands entretiens d’art press). Comme il est justement rappelé, Pleynet « a accompagné artpress dès le premier numéro qui ouvrait sur sa relecture critique, toujours actuelle, du mythe Marcel Duchamp. » J’ai moi-même republié ce premier entretien, Le fétiche Duchamp (1972), dans le dossier que j’ai consacré à l’« anartiste », à l’occasion de l’exposition du centre Pompidou, en 2015.
Les autres entretiens sont :
Incipit Vita Nova (entretien avec Jacques Henric, 1973)
In progress (avec Jacques Henric et Catherine Millet, 1977)
Cézanne contre les historiens et les professeurs (avec Catherine Millet, 1978)
L’inquiétant étrangeté de l’art en France (avec Catherine Millet, 1983)
Les États-Unis de la peinture (avec Catherine Millet, 1986)
Le propre du temps (avec Jacques Henric, 1995)
Le Pόntos (avec Jacques Henric, 2002)
Rimbaud en son temps (avec Pascal Boulanger, 2005)

3. Enfin, la collection L’infini éditera en octobre un roman de Pleynet, L’expatrié. Des extraits en avaient déjà été publiés en décembre 1988 dans le numéro 24 de L’Infini (p. 29-36), extraits que j’avais repris, en avril 2016, sur la suggestion d’Augustin de Butler. Un texte ancien, donc, dont j’ignore à ce jour si, trente ans après, il a été remanié. Un roman. Pleynet appelle « roman » (ou « romans ») la plupart de ses livres (Chronique vénitienne, L’étendue musicale, Le retour...), ce qui ne manque pas de jeter le trouble chez les lecteurs et critiques pour qui cette appellation renvoie le plus souvent aux inénarrables variantes du « roman familial » ou de l’autofiction contemporaines qui croupissent aux étalages. Rien de tel chez Pleynet qui d’ailleurs tourne le genre en dérision dans Le retour. L’expatrié ne ressemble pas non plus aux livres récents que je viens de citer. Écrit entre Prise d’otage (Denoël, coll. L’infini, 1986) et La vie à deux ou trois (Gallimard, 1992 [9]), le roman est d’apparence plus classique. D’apparence seulement. Rimbaud qui ironisait sur la « poésie subjective », « horriblement fadasse », rêvait d’une « poésie objective ». Pleynet, poète, grand lecteur de Rimbaud (dans Biographie, il rappelle ce que son premier recueil de poésies, Provisoires amants des nègres, doit au poète d’Une Saison en enfer) parlerait-il de poésie objective, à propos de ses propres poésies ? Je ne sais pas. Lisant le roman L’expatrié, nous sommes loin, là aussi, de toute subjectivité « fadasse » — l’écriture est sèche, neutre, sans pathos [10] — et je serais tenté de dire qu’il s’agit là d’un « roman objectif ». Et, hier comme aujourd’hui, objectivement contemporain. Le personnage principal, Roman Borowski, dit Rom, est Polonais [11]. Il s’évade. Il fait l’expérience physique de la liberté. Extraits.

« Depuis qu’il était arrivé dans ce misérable hôtel de plage, il se répétait cela : il était libre, physiquement libre. Il était entièrement et physiquement libre… Il était entier. »

L’EXPATRIÉ

Extraits

À l’extrémité de la plage, l’hôtel présentait un grand parallélépipède blanc tout en longueur, dans le désert des dunes.
De la fenêtre de sa chambre, Rom pouvait voir le rideau bleu du ciel tomber d’aplomb sur la surface éblouissante des eaux.
Dans la chaleur qui montait, la trop forte lumière aveuglait tout l’horizon.

Malgré la saison, le plein été, l’hôtel semblait vide... Trop éloigné de toute agglomération, ou encore en cette partie du littoral dont la torride, l’immobile chaleur faisait fuir les touristes.

Le parc à voitures se trouvait sous le bâtiment. La route en mauvais état aboutissait à ce sous-sol où Rom s’était garé et qui n’abritait qu’une vieille camionnette et un vélo.
Il avait pris sa valise avant de sortir à nouveau dans l’air brûlant et traversant un patio que le sable recouvrait en partie, il avait gagné le hall de l’hôtel.
Dans la pénombre un vieillard somnolait. Rom avait demandé une chambre. Sans un mot l’homme lui avait fait signer une fiche comme on en trouve partout et d’un mouvement de tête il lui avait désigné l’escalier.
Le hall avec ses vieux fauteuils éculés, l’escalier, les couloirs, la chambre même, tout paraissait très sommairement entretenu, à moitié abandonné.

Rom avait posé sa valise et poussé les volets... Le ciel, la mer, la lumière blanche comme le sable pénétrèrent brusquement dans la pièce. Le sable blanc, le drap bleu de la mer transparente, et le haut ciel fixe droit devant lui, tout immobile.
Il était enfin arrivé.
Il était... libre.

Il fit quelques pas et se pencha au balcon qui dominait une terrasse cédant progressivement à la poussée de la plage. Quelques chaises bancales et trois tables peintes en blanc étaient abandonnées là.
Au rez-de-chaussée du bâtiment, portes et fenêtres, tout était clos.

En se tournant vers la droite, Rom pouvait suivre à l’infini le moutonnement des dunes qu’occupait une maigre végétation. À gauche, à perte de vue, la plage déserte et lisse. Et devant lui le vide de l’horizon.
Il recommença deux ou trois fois ce manège... les dunes, le sable, la plage, la mer, l’horizon... les dunes, la mer, la plage, le sable... Avec à chaque fois une plus évidente satisfaction à découvrir cet univers éclatant, vide et désert, dans l’air brûlant.
Il se retourna sur la chambre.
Rien.
Des murs mal crépis.
Un lit usé.
Sa valise encore fermée sur une chaise.
Rien dans la lumière la plus vive, la plus brutale, dans la chaleur sèche.
Rien comme jamais.
Un cube d’air.
Le bruit des vagues et le silence.
Le silence dans le roulement continu et clair des vagues. Et tout l’environnement immobile, brûlant, sans ombre. Tout dans la plus forte, la plus frappante luminosité.
Aucune vie.
Le ciment des murs blanchis à la chaux.
Le ciel éclatant, invisible.
La mer étincelante.

Il était libre.

Il fit quelques pas et s’allongea sur le lit les bras repliés derrière la tête. Son corps s’enfonçait dans le matelas déformé ; mais il s’adapta finalement à la position que chacun des anciens occupants de la chambre avait dû adopter avant lui.
Il se sentait divisé entre la présence, l’éveil, la contraction de chacun de ses muscles réagissant à ce climat auquel il n’était pas habitué, et une fatigue qui l’étourdissait.

Le plafond de la pièce s’illuminait des reflets de la lumière et de l’eau.
Sous les yeux de Rom les paysages qu’il venait de traverser défilaient à nouveau comme projetés sur l’écran mouvant. Les champs de riz, puis la plaine sauvage et vide, fuyant infiniment devant lui. Le bruit continu du moteur. Les yeux brûlés par la lumière...
Un voyage qui n’en finissait pas et qui maintenant recommençait, quand tout était trop loin, achevé.
Maintenant qu’il était libre... presque libre... tout se mêlait à nouveau... Le voyage…
La fuite... Le visage de son père... vite, effacé.

Il résistait. Il résistait à la chaleur, au sommeil, à l’élan, à la crispation physique de l’effort passé, à la lassitude nerveuse qui l’éblouissait, qui le tirait en arrière.
Ombres et lumières, ombres et reflets, se précipitaient, dansaient devant ses yeux.
Il résistait à l’étourdissement ; à l’étourdissant manège qui emportait à la même vitesse les ombres du voyage et... à nouveau le visage de son père... Puis la présence des jumeaux... Ses deux fils nus venant vers lui en trébuchant sur la moquette, tombant, se relevant en riant... Comme il les vit tant de fois dans les semaines qui précédèrent son départ, alors qu’il restait enfermé dans l’appartement. Les deux garçons tour à tour sérieux et rieurs, faisant l’expérience d’un équilibre encore à conquérir, et se roulant en venant vers lui. Tous deux tellement semblables qu’il les confondait. Et tellement semblables à lui. Les yeux bleus, les fins cheveux blonds... Et déjà très solides sur leurs petites jambes... Deux fois, trois fois la même image et le même corps...
Et maintenant, en les évoquant, l’image se troublait. C’était encore ses fils mais ils s’éloignaient. Venant vers lui ils s’éloignaient. Ils s’éloignaient comme lui-même... Il ne les reverrait plus. Il savait qu’il ne les reverrait plus. Et en ce moment cette certitude avait quelque chose de tangible, presque concret, physique. Ce qui l’attachait à ses enfants et ce qui l’en séparait... Maintenant... Ce qui l’avait attaché à ses fils, qu’en restait-il ? La séparation n’était pas une séparation, c’était une opération... Une opération physique et mentale au terme de laquelle, il le savait déjà, il se sentirait tout autre... lui-même plus que lui-même... Lui-même par lui-même plus que lui-même… Un jour les deux garçons marcheraient... Ils étaient encore là près de lui, mais il ne souhaitait plus les voir. Toutes ces semaines, enfermé dans l’appartement, il les avait vus pour la première fois. Il les avait bien vus apprendre à marcher. Il avait passé tout ce temps à se détacher d’eux. Il comprenait cela maintenant... dans cette sorte d’engourdissement tendu et soyeux comme la lumière qui irisait le plafond de la chambre.

Il voulut se détendre en changeant de position mais l’usure, la forme imprimée au centre du matelas le maintenait toujours dans le même creux ; et sa fatigue au demeurant s’accommodait bien de cette contrainte. La fatigue tenait nerveusement le corps et les pensées de Rom dans les plis d’une toute nouvelle accoutumance forcée par le martèlement des kilomètres qu’il venait de parcourir et par l’élan, brusquement interrompu, des précipitations de la vitesse, de la séparation, de la fuite, du voyage.

L’image de ses deux fils avançant maladroitement vers lui s’imposait puis s’estompait, aussi indécise que la marche des enfants... comme s’il les évoquait alors qu’ils se séparaient de lui.
Brusquement il fut très tendu. Son cœur se mit à battre précipitamment. Il le sentait frapper sourdement dans sa poitrine... Puis, progressivement il retrouva son calme, et la tranquille plénitude qui confusément l’habitait depuis qu’il avait pris la décision de quitter son pays.

C’est le visage d’Halina qui maintenant s’imposait à lui. Le visage de sa femme... Non pas telle qu’il l’avait laissée il y a deux mois. Mais telle qu’il l’avait vue la première fois un an avant leur mariage.
Elle ne ressemblait à nulle autre avec ce mélange de sensualité, de pudeur et de détermination juvénile qui avait immédiatement séduit Rom. Dans leur groupe d’étudiants elle était la seule fille à porter les cheveux très longs et dénoués sur les épaules. Elle devait les faire couper peu de temps avant d’accoucher. Le visage, le corps lui-même, généreux et svelte, semblait lié au libre mouvement de la chevelure.
Lorsqu’il la vit, lorsqu’il la remarqua pour la première fois, elle écoutait attentivement un de leurs voisins pérorer sur la philosophie de l’histoire. Le visage, très dessiné, aux pommettes saillantes et roses, d’Halina, marquait un intérêt grave... et malgré cela tout en elle souriait déjà avec une gracieuse indulgence.
Rom la connut tout de suite. Un an après ils étaient mariés. Elle attendait les jumeaux.

Rom fit un effort pour fixer son attention sur l’image juvénile d’Halina.
La fatigue, les décisions du sommeil et de la fatigue l’emportaient sur les rêveries passées... Le premier week-end à la campagne... La pièce sombre et fraîche à l’intérieur... Halina dans l’encadrement de la porte apparaissant nue sous sa robe... Et comment ils s’étaient découverts l’un l’autre... dans quel emportement physique ! Halina passant les bras autours de son cou... Ses lèvres fraîches... Ce qu’il avait vécu comme une complicité joyeuse dans l’amour... Comme s’ils avaient douze ans…
Jusqu’à la naissance des jumeaux... Rien de nostalgique pourtant.
Mais déjà la marque objective d’une époque révolue. Le passé.

Malgré la torpeur qui l’envahissait, recouvrait toute conscience en vagues successives, continues, Rom se savait par expérience maître de son sommeil. Pour lui la partie était gagnée, définitivement gagnée ; même s’il devait en passer par ce ressassement. Le retour confus de ce qu’il avait définitivement abandonné et qui était encore avec lui, en lui, la trop proche rupture... tout ce qu’il avait abandonné s’estompait dans sa rêverie.

Lorsqu’il décida de fuir son pays, de quitter les siens, il découvrit comme un abîme, et comme un trésor en abîme, la violence de ce désir de liberté qui ne serait qu’à lui. La violence d’un désir qui recommence, efface et recommence...
Pas un moment Rom n’avait pensé qu’il s’exilait. Bien au contraire... il quittait un monde, une patrie, qu’il ne pouvait plus reconnaître, qui n’avaient jamais été les siens ; pour se retrouver lui-même, rien que lui-même, ailleurs, loin, encore plus loin.
Et cette pensée éveilla en lui à la fois un sentiment d’horreur et de familière jouissance... Toutes les chaînes tombaient !

Il était livré à lui-même comme le ressassement et l’obsession de son départ le livraient aux vagues de la fatigue et du sommeil.

Dans la cale du cargo où durant plus d’une semaine il était resté caché, rien d’autre ne le préoccupait que cette pensée de se retrouver seul et libre. Et non point d’une solitude et d’une liberté abstraite, intellectuelle, mais d’une liberté physique. Physique.
Enfermé en attendant le départ du navire, puis pendant tout le voyage, cette liberté du corps détaché de tout lien, il l’avait vécue et ressentie à chaque moment.
Sa décision s’était ainsi progressivement, fermement et vitalement mise en place. Comme chaque muscle se trouve à sa place dans le libre mouvement du corps et de la pensée.
Les souvenirs, les réminiscences, les vagues de rêves, et toute l’ancienne, forte et affective proximité joueraient leurs rôles, en revenant et en s’effaçant... s’effaceraient en revenant... les jumeaux... Halina... le visage de son père...

Lors de son interrogatoire il fut d’abord essentiellement question de son père et de ses responsabilités.
Ils étaient venus le chercher très tôt le matin. Un matin d’hiver. Le jour n’était pas encore tout à fait levé. La neige tombait épaisse dans l’aube pâle et grise. Halina était déjà partie travailler. Les garçons dormaient.
Ils lui avaient tout de suite demandé ses papiers et sans les lui rendre ils l’avaient prié de les suivre.

Il comprit immédiatement que ses protections désormais n’agiraient plus. Sans savoir encore pourquoi, il comprit qu’il ne pourrait plus compter ni sur son père, ni sur ses amis. Pourtant il lui sembla que les hommes qui l’interrogeaient, dans ce sous-sol froid et mal éclairé, prenaient encore quelques précautions. Que savaient-ils ? Que voulaient-ils savoir ?
Il décida de ne répondre à aucune de leurs questions.

– Vous vous appelez Roman Borowski.
– ...
– Vous êtes le fils unique du Commissaire Felixe Borowski et de Maria Tadeuz.
– ...
– Vous avez fait partie des jeunesses communistes. Vous êtes membre du parti.
– ...
– Votre femme Halina est secrétaire générale de sa cellule.
– ...
– Vous êtes né à Sopot le 23 décembre 1950. Vous avez fait vos études à l’université de Lodz. Vous êtes urbaniste et vous avez collaboré à d’importants projets d’aménagement de notre territoire.
– ...
– Vous avez deux garçons, Witold et Kazimierz, des jumeaux.
– ...
– Nous désirons vous faire savoir que quelles que soient vos protections nous ne prenons aucun risque en vous arrêtant.
– ...

Rom entendait les voitures qui passaient dans la rue voisine ; et ce bruit particulier, étouffé, qu’elles font en roulant dans la neige.
Rom pensait que s’ils disaient ne prendre aucun risque c’est qu’ils n’étaient pas sûrs d’eux.

– Sachez que nos services vous font suivre depuis plus d’un an.
– ...

Ils prenaient incontestablement beaucoup de précautions. Rom en conclut que son père n’avait pas encore été informé de cette enquête.

– Vos activités avec l’Étranger nous sont connues.
– ...
– Que faisiez-vous dans la soirée du 12 novembre ?

Devait-il répondre ? Il hésita un moment.

– J’étais chez moi.

Ce 12 novembre il était effectivement chez lui.
Et Rom comprit qu’il avait été suivi et que ses activités politiques étaient connues de leurs services. Pourtant ils n’en parlèrent pas. Ils posèrent d’autres questions apparemment toutes aussi anodines. Puis ils le laissèrent repartir mais sans lui rendre ses papiers.

– Vous reviendrez bientôt.

En un mois il fut convoqué quatre fois. Il avait prévenu son père qui lui conseilla de ne pas sortir de chez lui puisqu’il n’avait plus de papiers.
La veille du cinquième interrogatoire son père lui téléphona pour lui dire qu’il ne pourrait plus rien faire et qu’il ne voulait plus, en aucune façon, entendre parler de lui. Et sans attendre de réponse, sans même dire au revoir, il raccrocha.

Ce fut au cours de ce cinquième interrogatoire qu’ils questionnèrent Rom sur son homosexualité. Lui citant les lieux où il draguait. Les garçons qu’il avait rencontrés.
Maintenant ils le tutoyaient.

– Est-ce que ta femme est au courant ?
– Qui est le père des jumeaux ?
Pourtant cette fois encore ils le laissèrent repartir.

Rom avait compris qu’il n’en sortirait pas. L’accusation d’homosexualité était imparable. Elle arrangerait tout le monde. Tout passerait sous cette rubrique. Son père était d’accord avec eux. Halina les suivrait.
Il se voyait difficilement en train de se justifier : je n’en suis pas moins un bon père, un bon mari, un bon fils. Et quand bien même...
Son père était un personnage beaucoup trop important pour que l’on rende officielle la trahison politique du fils. On publierait une regrettable et douloureuse affaire de mœurs, avec un couplet sur la jeunesse pervertie.
Il devait fuir.

Il n’avait jusqu’alors jamais même songé qu’il pourrait vivre ailleurs. Mais là, les pieds dans la neige, soudainement il fut frappé par cette certitude qu’il ne comprenait pas bien : c’est fini. Il était libre. En un instant ce sentiment profond, irraisonné, emportait toute résistance... sans qu’il puisse comprendre pourquoi... Il était heureux.
Il fut presque immédiatement après très angoissé. Il partirait. Il quitterait ce pays. Cette famille. Ce monde qui avait peut-être été le sien.

*

Rom s’éveilla.
Le soleil était toujours aussi haut dans le ciel ; la chambre irradiée de lumière.
Il s’était brièvement assoupi.
L’étourdissante fatigue du voyage le maintenait comme ankylosé dans la position qu’il avait prise au creux du lit... Entre le sommeil et l’éveil.
Il eut un moment d’hésitation avant de reconnaître la chambre. Toute cette lumière aveuglante sur la sombre et confuse évocation du passé... si proche.

Il se leva.
La chaleur lui collait les vêtements à la peau. Sans que pourtant il en souffrit. Elle formait à l’extérieur et à l’intérieur comme un volume d’air épais et solide. Comme un nouvel élément. Comme une protection autour de lui.

Rom pensa que s’il prenait une douche...
Mais dans le petit cabinet de toilette seul un mince filet d’eau s’échappait des robinets.
En se détournant, pour rentrer dans la chambre, il surprit son image dans le miroir. Il ne s’était pas rasé depuis qu’il avait débarqué. Une barbe de trois jours lui couvrait les joues. Elle lui allongeait le visage et soulignait fortement le dessin anguleux et la fermeté des traits... la bouche charnue, le nez droit, les yeux plus creusés. La barbe, qu’il avait châtain foncé, presque brune, contrastait avec les cheveux blonds, courts et frisés qui donnaient au regard bleu un insolite accent de surprise juvénile.
Ce n’était plus tout à fait lui.
Il était méconnaissable.

Il s’approcha du miroir, passa sa main sur ses joues en relevant le menton, avec une réelle satisfaction.
Il était heureux.
Il était libre.

Depuis qu’il était arrivé dans ce misérable hôtel de plage, il se répétait cela : il était physiquement libre. Il était entièrement et physiquement libre. Il était entier.

Il s’étira. Il occupait complètement le maigre réduit. En levant les bras ses mains touchaient le plafond.
Dans la glace il pouvait voir son buste comme une colonne droite et ferme.
Il se sentait tout entier dans son corps. Tout entier lui-même. Heureux dans chacun des muscles qui soutenaient son effort : rien ne manque.

Il s’approcha à nouveau du miroir. Les cernes s’accusaient autour des yeux. La barbe naissante dissimulait le menton, trop prononcé. Elle arrondissait le bas du visage qu’elle assombrissait.
L’image que lui renvoyait le miroir, ce n’était plus tout à fait celle qu’il se faisait de lui-même.
Il s’attardait.
Ce n’était certainement pas l’image que les autres se faisaient de lui. La barbe le vieillissait.
Désormais il aurait cette tête. À le constater il en ressentait une incontestable satisfaction. C’était gagné.
C’était gagné. Il serait lui-même, seul. Il était lui-même tout entier seul.

Il quitta le cabinet de toilette, et le maigre néon qui l’éclairait d’une lumière bleuâtre ; pour retrouver le ciel plein et le soleil brûlant qui chauffait la chambre comme un four.
Dehors le même torride éblouissement blanc écrasait les dunes et la plage à perte de vue.
Il décida d’aller nager.

Marcelin Pleynet
L’Infini, n°24, hiver 1988-1989.

Reprenons.

« Si tout cela appartient à la πόλις, est politique, ce n’est pas parce que tout cela commence par entrer en rapport avec un homme d’État, un stratège, et les affaires de l’État. Au contraire tout cela est politique, c’est-à­ dire dans le site de l’histoire, en tant que par exemple les poètes sont seulement des poètes, mais vraiment des poètes, les penseurs seulement des penseurs, mais vraiment des pen­seurs, en tant que les prêtres sont seulement des prêtres, mais vraiment des prêtres, les rois seulement des rois, mais vraiment des rois. Or sont veut dire : emploient la violence en tant qu’ils sont situés activement dans la violence, et deviennent éminents dans l’être historial comme des créa­teurs, des hommes d’action. Éminents dans le site de l’histoire, ils [les poètes, les penseurs, etc.] deviennent en même temps άπόλις (apolis), des hommes sans ville ni site, solitaires, in-quiétants, sans issue au milieu de l’étant dans son ensemble, ils deviennent en même temps des hommes sans institutions ni frontières, sans architecture ni ordre, parce que, comme créateurs, ils doivent toujours d’abord fonder tout cela [12]. »

______________



Titien, Le Passage de la mer Rouge.
Vers 1516, gravure sur bois, 121 x 219 cm. Zoom : cliquez l’image.
______________
Ironie Ironie Ironie
Interrogation Critique et Ludique n°180 – Mars/Avril 2016
http://ironie.free.fr – ISSN 1285-8544
IRONIE : 51, rue Boussingault – 75013 Paris
Blog Ironie : http://interrogationcritiqueludique.blogspot.fr


Ironie n°180 pdf
Mes remerciements à Augustin de Butler. A.G.


[1M. Heidegger, Cours sur Hegel

[2M. Heidegger, Les Hymnes de Hölderlin. Le Rhin.

[3M. Heidegger, Introduction à la métaphysique, Gallimard, 1967. A propos de l’Antigone de Sophocle. Je souligne.

[41936 ou 1939 ? La photo est reproduite dans L’Infini 140 avec comme légende : « Marcelin Pleynet à 6 ans et sa mère ».

[5On me l’a offert aussi quand j’étais jeune. Cela devait être la mode.

[7Figure de fantaisie. Portrait présumé de Louis François Prault (1734-1807), dit autrefois L’Inspiration.

[8De Freud, il est aussi beaucoup question dans le futur roman dont Sollers publie des extraits dans la première partie de la revue sous le titre de Bizarreries.

[9

Situation (1980-1990)

Pleynet écrit dans les Notes qui sont à la fin de Le Pόntos (Gallimard, coll. L’infini, 2002, p. 115-116) :

« au cours de cette même période [celle des années mitterrandiennes. A.G.], c’est sans aucun doute la rédaction d’un premier roman, Prise d’otage (1986), consacré aux postures et aux impostures de la société soixante-huitarde, qui témoigne selon moi, symptomatiquement, le mieux d’une époque qui aura pour fonction de "prendre en otage", c’est­ à-dire de falsifier ce qui s’est joué en mai 1968.
Mon second roman, La Vie à deux ou trois, fait suite à Prise d’otage et traite des conséquences propres aux refoulements de la période historique qui va de la fin des années soixante à la fin des années quatre-vingt : refus de tenir compte des nouvelles formes de libre arbitre (qui implicitement déterminèrent le mouvement de Mai 68) dans un contexte où le sentiment du tout possible semble absolument s’opposer au possible.
Cette époque (1980-1990) est pour moi marquée par ce que je dirais l’"occupation" de Paris. La ville, quantificateur existentiel, indissociablement liée au cœur, à la dynamique de tout ce que je ressens, de tout ce que j’écris et pense, s’est, au cours de ces années, comme refermée sur la grisaille d’une histoire "dixneuviémiste" qui ne sera jamais que très épisodiquement la sienne. »

Prise d’otage

« Dès le début de ce roman, le lecteur est pris dans une atmo­sphère de violence et d’énigme. Qu’est-ce qui fait courir Albert Rhone, aventurier douteux, écrivain occasionnel de publications clandestines pornographiques ? Pourquoi est-il lié à des extrémistes révolutionnaires dont les ombres s’agi­tent sans but réel ? Pourquoi commence-t-il une dérive vers l’Italie où il est de plus en plus "pris" par une mécanique ou un réseau d’influences qui le dépassent jusque dans sa vie la plus physique, sexuelle ? Qu’espère-t-il obtenir sinon l’oubli ? Pourquoi boitillant, et de plus en plus, au point de parvenir à une sorte d’hallucination constante ? Réponse haletante dans ce récit, mené à toute allure, avec une volonté de jouissance de chaque détail concret. Marcelin Pleynet romancier ? Oui et très grand, dans la mesure où un grand romancier vous impose d’emblée sa vision, son rythme, ses obsessions, son mystère. On ne peut pas "lâcher" ce livre, on en est la proie. L’otage. Jusqu’au bout. »

« En 1986, il raconte sa vie dans un roman, Prise d’otage, que la société parisienne, qui croit s’y reconnaître, prend pour un roman policier. CQFD. » (M. Pleynet, Notice rédigée en 1988 et revue en 2003.
Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes).

VIDEO. Marcelin Pleynet lit Prise d’otage (éditions Denoël) est le n°8 de la série cinématographique "Lire".
Réalisé par Gérard Courant le 4 novembre 1986 à Paris (France).

La vie à deux ou trois

« Qu’est-ce qui fait voyager les trois personnages de ce roman ? Le narrateur et Hélène, qui devien­dra sa femme, Carl, le frère d’Hélène, décident de prolonger les jeux troubles, apparemment libres et heureux, de leur adolescence. Pour eux, tout est permis et tout paraît possible. D’Istanbul à Capri, Naples, Paris, New York, le monde leur appartient et semble pouvoir leur offrir tout ce qu’ils souhaitent. Mais que souhaitent-ils ? Vivre ensemble ? S’aimer ? Se faire aimer ? Jouir de la vie et des avantages que la société leur offre ? Pourquoi cela leur semble-t-il si difficile, puisque tout leur est possible ?
Ce parcours, d’une aventure qui traverse la Méditerranée et l’Atlantique, se présente en fait comme une très contemporaine, et très actuelle, éducation sentimentale au terme de laquelle le narrateur s’emploie à répondre à la question qui ne cesse de l’occuper : Comment vivre aujour­d’hui lorsque "le tout permis s’oppose absolu­ment au possible" ? »

[10Mais L’expatrié n’est pas l’Etranger de Camus.

[11Pologne 1988 : crise du régime communiste, reconnaissance de Solidarność.

[12M. Heidegger, op. cit.

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1 Messages

  • A.G. | 23 octobre 2017 - 18:44 1

    Aimer, tout était là

    par Olivier Rachet

    À quoi tient parfois la décision qui engage toute une vie, qui la dégage des « humains suffrages » dont parle Rimbaud ? Tout quitter, abandonner une famille et ce que les salariés du Temps appellent une situation. Partir, fuir. Le motif de l’exil et de l’expatriation, qui donne son titre au dernier roman de Marcelin Pleynet, permet de dessiner le destin d’un protagoniste qui s’affranchit, dès les premières pages, d’un quotidien englué dans la monotonie et le mensonge. Rom est urbaniste, originaire de la ville de Sopot, en Pologne, dont le nom provient d’un mot slave désignant la « source ». De son vrai nom, Roman Borowski. Il a épousé une jeune femme prénommée Halina avec laquelle il eut deux enfants jumeaux, deux fils dont l’avenir nous restera inconnu. La police le traque pour les sympathies communistes qui sont les siennes, le pousse à fuir en raison de ses penchants homosexuels. S’expatrier, n’est-ce pas déjà fuir ces assignations identitaires qui vous enferment dans ces cases que sont la nation, l’idéologie, le sexe ? C’est à ce prix, seulement que l’amour pourra être réinventé.

    Avec un art tout en délicatesse de l’ellipse, le narrateur relate les étapes vagabondes d’une vie, qui conduiront Rom à rencontrer une nouvelle femme, de quinze ans son aînée, claveciniste. Son prénom, Odette, est un parfum proustien, une réminiscence sensible. Une partition où les sons mélodieux du clavecin résonnent avec les couleurs des jardins et des cieux que le narrateur décrit avec la justesse d’un peintre. Si le roman est un genre promis encore à un bel avenir, ce n’est sans doute pas dans sa capacité à détailler les péripéties qui font perdre le(s) sens de la vie, mais dans l’art subtil qui est le sien de creuser l’opulente richesse des sensations. Marcelin Pleynet a été, avec Sollers, Henric ou Guyotat, un telquélien pur et dur, pour lequel l’aventure de l’écriture avait réussi à supplanter l’écriture de l’aventure, pour reprendre les termes de Jean Ricardou. Son art romanesque atteint ici sa plus belle perfection en devenant une expérience sensible ouverte au dérèglement de tous les sens : « Toutes les fois qu’un souffle d’air passe, Rom respire le parfum délicieux des fleurs, comme dans la nuit niçoise le mélange des pins et des orangers. »

    Dans un dernier chapitre intitulé « Le Royaume », en référence aux Illuminations épiphaniques de Rimbaud citées en épigraphe, nous retrouvons Rom, au jardin du Luxembourg, contemplatif. L’aventure pourrait, une nouvelle fois, être relancée. Les dés jetés pour abolir le hasard. Le désir de sortir de soi et de s’échapper du Temps semble toujours plus fort. Mais un jardin édénique s’offre toujours à celui qui, patiemment, sait y ressourcer son âme. Entre chaque ligne de couleur, sur la partition colorée de l’existence, on entend comme en écho cette phrase de Heidegger vers laquelle semble converger chaque phrase de ce récit magnifique :

    « Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence. »

    Le corps acquiesce. La pensée touche ici le cœur des sensations. Un paradis terrestre vous ouvre ses portes. Pariez donc, vous êtes innocents.


    Cézanne, Sept baigneurs.
    Zoom : cliquez l’image.

    http://olrach.overblog.com/2017/10/...