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Marcelin Pleynet, Proche et difficile à saisir

et Jean-Louis Houdebine, PLEYNET MARCELIN (né à Lyon le 23 décembre 1933)

D 16 mars 2017     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Marcelin Pleynet devant la bibliothèque d’Éphèse (Turquie), 1990.
Zoom : cliquez l’image.

Marcelin PLEYNET

PROCHE ET DIFFICILE À SAISIR

« Être le héros qui, au lever du jour de bataille, salue l’aurore et sa chance, pour autant qu’il a devant et derrière soi un horizon de millénaires, en tant que l’héritier de toute la noblesse d’esprit du passé, mais héritier chargé d’obligations, en tant que le plus noble de tous les anciens nobles, mais le premier­ né d’une aristocratie nouvelle, comme nulle époque n’en vit jamais de semblable : assumer tout ceci en son âme, assumer ce qu’il y a de plus ancien, de plus nouveau, les pertes, les espérance, les conquêtes, les victoires de l’humanité : avoir enfin tout cela en une seule âme, le condenser en un seul sentiment : voilà qui devrait pourtant constituer une félicité que l’homme n’avait point connue jusqu’alors — félicité d’un dieu, plein de puissance et d’amour... »

Nietzsche, Le Gai Savoir

LA LUMIÈRE GRECQUE

Ciel d’un diamant bleu (avec le croissant de lune et son étoile)
couvrant l’Érechthéion

Et Dionysos revient dans l’azur noir

si tu l’oublies,

plus loin,
la lumière, violente, incarnée,

t’arrache les yeux

*

ADORATION PERPÉTUELLE

le livre résonne comme une cathédrale
la voix
la parole dorée
et toute la carcasse tremble

les murs sont sommés de se dire édifice au cœur du monde

*

TEMPLE

au même instant

montagnes et rivières

le lointain et le proche concordent
là-bas l’oeil exile un pur mouchoir d’ombre
une branche de prunier traverse le miroir :
fleurs d’or blanc sur le sol —
la librairie, la rivière, la phrase coupent le volume

le temple
lumière impatiente saisie dans un instant rose comme un parfum

le lointain et le proche concordent avec la pensée, à la source, dans l’eau courante

il est quatre heures du matin

*

LE TEMPLE — L’ÂME DE L’ÉTÉ

il fait jour
il fait nuit
il fait pleuvoir
il fait rire

*

LA FORCE GRACIEUSE

déclin

plus sombre encore au creux du pays qui décline

la pierre ne doit rien qu’à elle-même
elle a quatre côtés
sa masse

dispose la parole sur le champ

la roche inspire les proportions du temple
au plus secret le gong est semblable à l’esprit du temps qui couvre les collines

le marbre chante dans le vent

afflux infatigué de ce qui est là,
déclin sans déclin

la force gracieuse, je la mange —

à l’instant je fais du vide avec le néant

*

UNIQUE

la multitude des dieux occupent la multitude des destins
ce sont en vérité des fleuves avec des centaines de sources

et lui

comme le Christ ressuscité
toujours vivant
*

SOUVENIRS

Nous passons par le monde
la lumière n’est pas la même —
de cette hauteur ce que je vois me regarde dans son ciel ouvert

la baie

la découverte de Salamine, le Péloponnèse, l’ancienne Corinthe
Égine, le cap Sounion
la frappante lumière lilas qui m’entoure dans l’éclosion fleurie
le cavalier, le chasseur
la protectrice Athéna
nous aimons la belle beauté qui nous aime
la grande, avec ses yeux pers et son ventre dorée
et toutes les îles de l’univers
leur chant
l’inflexion éternelle où nous passons
*

L’AIR QUE JE RESPIRE

Que j’accomplisse ce qui se retrouve dans l’éternité
la mer le soleil les îles

Venise

l’enveloppe rose

le dieu qui fait tout pour les mortels est aussi celui qui donne la grâce —
que la grâce me soit donnée

il n’y a rien à changer, rien à blâmer de tout ce que produit la terre
la pensée traverse, saine et sauve, le gouffre marin sur son vaisseau

je m’y retrouve

de Paris à Rome

Venise Athènes le golfe de Corinthe

la pensée qui m’accompagne

dans l’air transparent comme le cristal

l’air que je respire
l’horizontalité la verticalité :

le jeu de dés de notre incarnation

*

MÉDITERRANÉE

J’étais là où je suis dans la levée
le soleil bien avant —
un soleil dans un cœur irradiant au fond des mers
et, sur les rives, l’esprit multiple, infini, qui accueille

nous sommes au bord, nous tournons avec l’esprit
dans la gloire du monde habité

des animaux viennent à la source
et déjà sur le brillant, le ciel

ils passent, le ciel passe
les phénomènes passent
et toute ma vie dans l’intrigue de ce désir :
l’harmonie, le temps, la musique, la déesse avec ses oreilles de vache

ou, sur la plage, cet autre, moitié, homme et cheval
et toutes les figures de la terre
riantes enchaînées dans l’indispensable, heureux et inutile déploiement
qui fait du vide avec l’accord

doux désir polymorphe de la fiction méditerranéenne,
dans le bleu flamboyant, le Christ marchant sur les eaux,
et les apôtres

il est vrai que, sur ces bords,
venant du monde, qui prédit encore de nombreuses illuminations,
le ciel... c’est la mer mêlée avec le soleil

*

L’ORAGE, À CINQUANTE KILOMÈTRES DE BORDEAUX
le 31 mai 2007

Ciel jaune
l’orage est pour nous

il n’y a plus de l’homme
le Voyant règne sur lui-même
et maintenant, jusqu’à l’horizon le terrain décline
le grand drap vert et jaune, déployé sous la menace
le ciel bas
la nuit orange de la tempête,
l’éclair d’or,
la foudre qui coupe la forêt

sombre, dans le vert sombre, et bleue,
pliée, elle lutte contre le vent qui traverse le pays et lui impose sa formule

tout le train de la végétation est saisi, fertilisé, par une nuit humide,
jusque dans ses racines

*

LE SECRET

Midi juste, la lumière architecturale d’aplomb.
Nous nous attardons, l’un et l’autre attachés
Des enfants traversent la rivière à la nage
Jamais deux fois dans la même eau
Ce qui descend du ciel se fixe au grand soleil

Sur les collines un troupeau de centaures se précipite dans la forêt de chênes verts comme un
peuple en son bourdonnement
Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux derrière les chalets
Le courant emporte aussi des bois morts
L’eau s’arrache aux galets en éclats étincelants, agitée
Mille dauphins d’argent brillent et ruissellent dans ce jeu Silence

La mosquée n’appelle plus à la prière
Où sommes-nous ?
Les sentiments ne sont pas morts
Le coeur brûle d’un embrasement ludique
Repos et vertige
Il n’y a pas photo —
et à des kilomètres de là, avec l’air que nous respirons, rien ne manque vraiment
depuis tant d’années où nous avons vécu de ce secret :

Qui pense le plus profond aime le plus vivant
*

LA MESSAGÈRE

Pour voir cette fleur tu dois te recueillir dans ta danse
dans ton rythme
et ton souffle comme une pensée aimante aimantée

Lorsqu’elle s’ouvre l’iris n’aspire qu’à connaître l’activité parfaite qui agit sans laisser de trace

Ainsi maintenant
divisée dans la partie de ton oeil

Et l’homme a des yeux pour voir —
Elle apparaît iris perlée renversée dans son rire... ses rivages
Elle jouit de sa présence
comme chante en moi son allégresse.

*

A DÉCHlFFRER

Et je m’enfonçais dans mon histoire
à des années lumière de ce qui peut être entendu
j’habitais la plus sublime solitude

Cette jouissance n’a pas de nom
le corps en royauté dans son ciel
une impatience et une patience parfaites

à Paris, plus loin encore
plus loin dans la chambre à côté
en Égypte, en Chine
à Venise dans la Grèce ancienne

Dans le combat et la joie de l’action,
le corps de la déesse est sans crainte
aimant la plus virile passion
le tout possible d’une pensée phallique
tel que le temple dans son ordre
ou le ciel brûlant
tel le crime là-bas sur l’océan en déferlement immense
privé de rive

Mais l’efféminé qui n’est pas une femme
le féminin dans le combat et la joie de l’action
ne troublent pas moins le désordre absolu avec ses rencontres mutantes
comme l’habitant des bas-fonds d’où je reviens, pour déchiffrer le chaos

*

ASTRONAUTES

Nous sommes de drôle de bêtes
Nous avons trop d’amour, c’est certain
Le soleil le vent la pluie sculptent cette montagne
où le dieu des fêtes une fois de plus nous accueille en chantant

Enfin je ne le connais pas
le ciel lui, vient vers moi avec un rire en pleurs
le patrie n’est plus la même et désormais dans l’étendue s’offre et fleurit
mille fleurs
un tableau féerique
nous sommes des animaux

Que sais-je ?
Il n’y a plus de l’homme

Manqueraient-elles d’esprit ces bêtes ou singes perchés là-haut ?

Que sont les bêtes amoureuses que nous sommes avec ces yeux d’or
cette vocation cachée
sans attache
homme et cheval reconstitués sauvages
plus étrangers encore ?

*

SUR LA TERRASSE

Des palmiers, des orangers, des lilas mauves
Un couple de rossignols chaque soir dans les branches de l’arbre à pain
Sur la terrasse je suis plus proche du ciel
Le soleil frappe l’étendue bleue
Faut-il être attendu ?
Seul m’occupe ce souffle parfumé qui vient des montagnes
comme l’orange de l’oranger

Sa pensée ne me quitte jamais.

*

LA PORTE À DEUX BATTANTS

Au retour le voile orange de la terre
Il n’y a pas d’achèvement
Sans doute j’ai passé les bornes
Je suis sans crainte et sans pensée
La nature même semble inachevée
C’est un paysage idyllique
avec ses vallons ses forêts
un cours d’eau vive, où
il n’y a rien à prédire
Les traces de l’écriture s’affirment ou s’effacent
C’est un grand bonheur d’être né à cette disposition du ciel
à tous les sens sans limite
Même à ce moment la lumière me vient du dieu incarné qui parle
(je suis sans religion)

Passe le vieil Occident sans peine, et l’Asie,
comme près de cette rivière secrètement
l’harmonie d’une mutation musicale
inattendue
où rien ne s’impose du monde ancien
malgré tout actif dans son éclat
Ici au bord de l’eau et sous les arbres

l’air sacré que nous respirons
*

CETTE BONTÉ

Difficile à vivre cette bonté d’os
entre les deux rives
où, ce qui attendait, secrètement fleuri
semblable à l’amour

Rien d’humain
la tête entre le ciel et la terre...

Le désert fleurit dans cette envolée
comme les amandiers du printemps sous le haut soleil

Éloignés nous sommes proches, bien que séparés
À chaque fois l’herbe renaît parmi les sables
et de très grands écarts

J’ai sous les yeux son règne et ces bâtisses,
le marbre doré qui célèbre le relief vivant des choses.

Nous rêvons
nous arrivons à la rive déjà dépassée

Personne ne veut savoir ce qu’est un arbre
Pourtant sous les ombrages le dialogue se poursuit
et la brise est fraîche au bord de l’eau
et bien que divisés nous sommes uniques

Il est temps de le dire
nous sommes un rythme

Rien ne se perd de cette bonté.

Publiées dans la revue Faire part au printemps 2012,
certaines de ces poésies l’avaient aussi été,
sous une forme différente, dans L’Infini n°100 (automne 2007).

*

Jean-Louis HOUDEBINE

PLEYNET MARCELIN
(né à Lyon le 23 décembre 1933)

« ce battement du sens qui touche le coeur »

Dès le départ totalement partie prenante de l’histoire du siècle et dans le même temps violemment à l’écart, se maintenant de part en part dans la distance attentive, et tout aussi bien polémique, dans l’ouverture aventureuse d’un chant de langue, d’une pensée délibérément contraire, y compris face aux impostures d’un genre (la « poésie ») qui semble le plus souvent condamné aujourd’hui à une misère sans précédent : telle se présente l’oeuvre très singulière de Marcelin Pleynet, poète — et du même geste, romancier, historien de l’art, essayiste. « La poésie non l’écriture comme genre mais comme essence » : cette exigence n’a cessé de constituer le « principe d’énergie » d’une écriture dont le moins qu’on puisse dire est qu’à travers ses métamorphoses elle ne s’est jamais embarrassée de concessions aux relâchements de l’époque, à ses effondrements mous, à son nihilisme de fond.

* *
*

I. Éléments biographiques

D’une biographie au demeurant lisible dans le texte, chiffrée qu’elle y est aux détours d’une parole autant amoureuse que politique, méditative que lyrique, quelques moments forts. L’année de la naissance dit tout : 1933, et, déjà, un peu partout, le fascisme « creuse son nid / dans les yeux et dans les oreilles ». (Mort du père en 1939 ? Années de pension ?)
Au cours d’une adolescence viscéralement rebelle à toute emprise normative (sexuelle, scolaire, sociale), retenons de multiples lectures, menées parallèlement dans les années 1950 aux premiers essais d’écriture (poèmes et récits) : Rimbaud, Hölderlin (les poèmes dits « de la folie », dans la traduction de Jouve), Lucrèce, Artaud, Char ; mais également Nietzsche, Sartre et Les Temps Modernes, Heidegger. De nombreux voyages à travers la France et l’Europe ; à partir des années 1960, concrétisant un intérêt de longue date pour la poésie et peinture américaines, ce seront des séjours plus ou moins longs aux États-Unis (notamment en 1966-67) ; puis un voyage décisif en Chine (1974), etc.

A Paris, deux rencontres vont s’avérer déterminantes : en 1954, celle de Jean Cayrol, auteur des Poèmes de la nuit et du brouillard et lui-même ancien déporté, qui publie en revue (Écrire, 1957) les premiers poèmes de M. Pleynet ; quand celui-ci, revenant dans un écrit récent (1997) sur sa trajectoire d’écrivain, la définit en termes de « résistance » et de « clandestinité », c’est aussi à Cayrol qu’il pense et qu’il rend hommage [1]. Puis, en 1961, c’est la rencontre avec Philippe Sollers, qui vient alors de fonder la revue Tel Quel. En 1962, en même temps qu’il publie son premier recueil de poésies, Provisoires amants des nègres, M. Pleynet entre au comité de la revue ; en 1963, il en devient le secrétaire de rédaction, et il va en être l’un des principaux animateurs jusqu’en 1982, date à laquelle, Tel Quel cessant de paraître, il devient secrétaire de rédaction de la nouvelle revue dirigée par Ph. Sollers, L’Infini. On ne saurait trop souligner l’importance de cette longue collaboration (près de quarante années à ce jour) à une publication trimestrielle inscrite au coeur de la modernité littéraire et artistique, avec ce que cela implique de confrontations polémiques et de travail à long terme, de prises de parti, d’ordre aussi bien politique qu’esthétique, et de recherches de fond, toutes interventions au principe desquelles, précise l’auteur (1997), s’est toujours imposée, en ce qui le concerne, « l’expérience pratique, existentielle, du langage poétique tel qu’il occupe et rythme en corps la parole, la musique, le cinéma, la peinture, la sculpture, la danse — séparément et tous en un ».

Il. Ce que parler veut dire (les années 1957-65)

La reprise en 1984 des trois premiers recueils (1962,1963,1965) de M. Pleynet en un seul volume, Les Trois livres, est révélatrice de l’unité dynamique qui les anime, de l’effervescence créative qui a marqué leur élaboration. Dans sa préface de 1984, l’auteur en résume rétrospectivement le projet :« l’objectif fut de jouer le "délire" (aussi bien individuel que collectif) et son analyse, la possibilité et les impossibilités de la poésie comme contenu du poème ». L’expérience de langage et de pensée ainsi conduite frappe par la radicalité de son double engagement : la prise en charge (prioritaire) d’un fond irrationnel (biographique et historique — « la cave natale ») implique toujours chez Pleynet l’intervention d’une autre violence, celle de l’analyse, de la « critique », le poème devenant le lieu de cet affrontement par où, comme le disait Bataille, la poésie ne peut se pratiquer que dans la dimension de l’impossible qu’elle est et qu’elle se doit d’être, sauf à sombrer dans l’imposture de la « belle poésie ». Autant dire que nous sommes ici à l’opposé, tout à la fois, d’un formalisme voué à l’abstraction métaphysique et à sa « rétention psychologique » (forclusion du sujet), et des platitudes sentimentales habituelles (« toute cette foutue poésie subjective ») : il s’agit au contraire d’élaborer une écriture où vienne jouer, chiffrée qu’elle est alors aux aléas d’une parole singulière, l’essence fictionnelle du langage en tant que tel, que l’adverbe Comme, placé en tête du troisième recueil (1965), annonce on ne peut plus clairement.
D’où une dualité centrale, déjà nommément marquée dans le recueil précédent (Paysages en deux, suivi de Les Lignes de la prose, 1963), et qui se démultiplie à tous les niveaux du texte : à la limite (et dans le franchissement de cette limite réside l’enjeu), chaque émission de signe, chaque inscription d’une notation (descriptive ou narrative, énoncé de telle sensation, de tel souvenir), a pour vocation de renvoyer (d’ouvrir) à son autre en écho qui la nie, la réfléchit, la détourne, en prolonge la relance pour de nouvelles altérations. On le voit, si comme est le signe même de la métaphore, c’est tout autant la charge négative de l’opération qui est sollicitée, sa face d’ombre, nocturne, sans laquelle l’éclair du sens ne saurait advenir : « deux pourtant quand bien même le nombre n’importe plus qui renvoie à l’unité ». Présence/absence, apparition/disparition : délibérément, l’accent est mis sur un rythme d’ensemble, une assonance généralisée — « ce battement du sens qui touche le coeur ».
Soulignons plus particulièrement deux aspects de cette dualité. Pratiqué dès les deux premiers recueils (1962, 1963), le double jeu prose/poésie trouve à se déployer pleinement dans le troisième : à la discontinuité de l’énonciation dans la première partie de Comme (« fragmentation est la source », lisait-on déjà dans Provisoires amants des nègres), qui se marque sur la page en marques inégales, répond (comme en un miroir qui réfléchirait non pas le même, mais l’autre du même qu’il reflète) l’étrange continuité prosaïque de la seconde partie ; l’ensemble composant, en une unité impossible (« le Livre »), « deux états qui peuvent se comprendre et qui s’éloignent, se rapprochent, échangent des idées, des anecdotes. Et tout change ».

Cette bipartition prose/poésie se redouble elle-même dans un trait d’écriture qui constitue peut-être l’aspect le plus singulier (le plus déconcertant, aussi, pour une lecture naïve) de la poétique de M. Pleynet : le sujet de l’écriture s’y pratique en effet simultanément comme sujet de la lecture de ce qui est en train de s’écrire sur la page ; on a donc affaire à une structure textuelle intrinsèquement dialoguée (c’est l’essence même du langage), dont les places, notées comme des pronoms Je/vous, il/elle, etc.), s’inscrivent dans un jeu de permutations auquel le lecteur est appelé à prendre part, écrit qu’il y est par sa propre lecture : « Et ce qui parle ici cesse et demeure avec vous sans vous lisant dans ce qui s’écrit ce que parler veut dire ».

Une expérience du Temps s’annonce ici, qui est à situer dans le prolongement direct de la formule de Heidegger placée en épigraphe dès 1962 : « Garder la mémoire signifie méditer l’oubli », l’exigence de pensée qui s’y exprime vaut pour toute l’oeuvre de M. Pleynet : retenons pour l’instant que dans la poétique des Trois Livres sa mise en jeu est consubstantielle à l’acte d’écrire dans son présent paradoxal (« je recommence pour la première fois »), dont cet autre passage résume les modalités : « Aussi bien dans ce livre, ce qu’il cherche : parler soudainement, puis parler dans l’ignorance, et ne jamais parler ailleurs qu’à ce moment avec ce souvenir : revenir sur ce qui est écrit ».

III. Stanze (les années 1965-80)

Une dizaine d’années séparent la publication des quatre premiers chants de Stanze (1973) de celles des premiers recueils, dont les parutions s’étaient échelonnées sur trois ans seulement. Ce changement de rythme dans la production de l’auteur est significatif : correspondant à la période qui voit Tel Quel affirmer de plus en plus ses positions politiques révolutionnaires, ce sont des années durant lesquelles l’activité théorique de M. Pleynet connaît un développement considérable. En témoigne la publication, en 1967, d’un Lautréamont qui renouvelle de manière décisive l’interprétation des Chants de Maldoror et des Poésies, et dont les analyses, notamment sur les rapports écriture/lecture, avaient déjà profondément marqué la rédaction de Comme. De même, en 1977, Art et Littérature, volumineux recueil rassemblant des études publiées en revue, et qui ont accompagné durant ces années la réalisation d’un vaste projet, d’une ambition exceptionnelle, aboutissant donc en 1973 à la parution des quatre premiers chants de Stanze.

On ne peut qu’être saisi par l’énorme extension du registre poétique et l’extrême singularité du processus narratif qui y est engagé. Il s’agit en effet d’une épopée, qui met en scène une « histoire monumentale » (Nietzsche) des formes symboliques depuis leurs origines mythiques, dont un sujet actuel (l’auteur, dans le contexte politique qui est le sien) retraverse imaginairement, dans l’exercice même de son écriture, l’évolution historique, expérimentant sur lui-même (sur ses propres fantasmes inconscients) les innombrables restes archaïques, refoulés, que continue obscurément de véhiculer la culture occidentale. Sujet épique bien particulier que celui-là, d’une audace toute freudienne, dont le voyage intérieur à notre civilisation sollicite également l’Autre de l’Europe que constitue la Chine — et donc une tradition millénaire fondamentalement étrangère à toute métaphysique, qui a fait au XXe siècle le retour que l’on sait sur la scène historique mondiale. Les différentes cultures retraversées, dans leurs modes de production économique et symbolique, sont traitées comme autant de traces mnésiques affectant le corps et la mémoire (l’oubli) des langues, et qui coexistent contradictoirement dans l’inconscient des sujets modernes, dans leur univers mental comme dans leur vie sexuelle et leurs choix politiques.

La masse (énorme !) des informations historiques mobilisées est littéralement passée au crible d’une écriture qui use de tous les registres (jeux de mots, rêves, lapsus, balbutiements enfantins, argot sexuel, coupures de presse d’actualité, prélèvements citationnels, etc.) avec une liberté, une jubilation dans la création verbale des plus réjouissantes. Il est révélateur qu’à côté d’Homère et de Dante, M. Pleynet se réclame ici du Joyce de Finnegans Wake : poème de long souffle, Stanze constitue jusque dans son inachèvement un moment exceptionnel dans la poésie française du XXe siècle.

IV. Les signatures du Temps (les années 1980-90)

Les recueils publiés par M. Pleynet depuis le début des années 1980 témoignent du retentissement de l’expérience de Stanze dans le développement de l’oeuvre : comme si s’était produit là un débridement de fond libérant une énergie créatrice multipliée. Parallèlement à deux romans (1986, 1992), aux publications partielles du Journal, à de nombreux essais d’histoire de l’art, les poèmes d’amour de Rime (1981) et de Plaisir à la tempête (1987) font apparaître une évidente pluralisation des thématiques et des tonalités abordées, qui jouent de manière beaucoup plus directe des investissements subjectifs et biographiques. Cette évolution est elle­ même fonction d’un enrichissement considérable de la palette langagière, d’une poétique fondée sur un lyrisme que l’on pourrait qualifier de « trans-subjectif ». Rien ne le montre mieux que ces germinations phonétiques et graphiques du sens, par lesquelles le poète reprend en compte les données factuelles, « aberrantes », de son histoire individuelle, pour les réinscrire dans les débordements d’un rythme qui fait en quelque sorte signature (« hiéroglyphe », dit aussi l’auteur) de son « être sonore » dans le Temps : ainsi du « Lyon » de la naissance, qui donne lieu dans Rime a une petite tétralogie particulièrement brillante dédiée à la mère (« A L ») ; et tout aussi bien du nom propre (ce « nom sans pair/dans le père né du père ») dans Fragments du choeur (1984). « Mon expérience, de ce que je dis "poésie", m’entraîne à tout moment en moi-même et avec moi-même au-delà du moi », écrit le poète dans ce recueil à la composition très révélatrice. Sous-titré « Vers et proses », Fragments du choeur présente du même mouvement d’émotion et de pensée des poèmes (comme ceux inspirés conjointement par une lecture des Psaumes et les événements de Pologne de 1981-82), des passages d’un journal intime, des textes sur Dante, Shakespeare, Hölderlin, Bossuet, Racine et Baudelaire, des remarques sur ce qu’il en est d’être poète aujourd’hui. C’est ce que j’appellerais volontiers la « Méthode-Pleynet » : une façon bien à lui de penser et vivre en poésie — la poésie comme essence du langage, de l’infinité (de l’infinie diversité) de son déploiement d’être, dans la vérité de l’époque dévoilée et regardée en face, calmement. Parmi les derniers recueils en date, Le Propre du temps (1995) évoque de manière particulièrement forte l’horreur ordinaire de la société où nous vivons, le vide terrifiant du « spectaculaire intégré » (Debord) qui la tient de toutes parts : tel est bien le « Théâtre des opérations ». À la fois dedans et dehors (« j’y suis de ne pas y être/parmi les autres esprits/et d’y être je n’y suis pas »), le poète garde la mémoire, médite l’oubli. Si le « pays gelé » évoqué au tout début des Trois livres n’a guère bougé, sinon en pire, sa tâche à lui n’a pas varié, dont on peut simplement dire qu’elle lui est plus évidente que jamais : « cette nuit, la main qui écrit est pensée comme le sang qui baigne le coeur et irrigue la main ». Et donc :

« Il recommence. Il engage la partie : Être là. Être présent avec l’expérience renouvelée, l’instance de la lettre, le rire nécessaire et suffisant ».

Des extraits de ce texte ont été publiés
dans le
Dictionnaire de poésie, de Baudelaire à nos jours,
sous la direction de Michel Jarrety - PUF 2001.

A propos de Jean-Louis Houdebine, décédé en 2015, Pleynet écrit dans « Importance et discrétion de Jean-Louis Houdebine » (L’Infini 135, printemps 2016) :
« Son grand intérêt pour les oeuvres de Philippe Sollers ne fait aucun doute. Je lui dois moi-même les meilleurs essais qui aient été publiés sur mes poésies (voir entre autres l’essai qu’il publie dans le Dictionnaire de poésie, de Baudelaire à nos jours, au PUF en 2007, texte que Jean-Louis Houdebine m’a consacré en 2012 — repris dans le numéro spécial que la revue Faire part entièrement consacré à mes écrits). »

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