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De Montaigne à Julia Kristeva L’écriture est-elle une psychanalyse ?

Montaigne, Dostoïevski, Zweig...

D 17 novembre 2022     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Des liens essentiels, antérieurs à la théorie critique et à la clinique, se sont tissés entre la pratique de l’écriture et l’exploration de l’intime, voire de l’inconscient. De Montaigne à Julia Kristeva, retour sur les signes d’une alliance en mouvement, souvent féconde. Sixième épisode de notre série consacrée à la psychologie des écrivains.


Portrait de Fédor Dostoïevski par Vassili Perov (1872). |
TRETYAKOV GALLERY/MOSCOUVoir en plein écran

Ouest-France, Sophie Viguier-Vinson pour Lire Magazine Littéraire. 16/11/2022

Sonder la vie intérieure et la face cachée de la conscience pour mieux se connaître, apprendre à (mieux) vivre et à mourir : une démarche au cœur de bien des œuvres littéraires. Montaigne pourrait l’avoir inaugurée dès le XVIe siècle dans ses Essais, se prenant lui-même pour la matière de son livre, en précurseur de l’écriture du moi. « Il n’est plus seul, il devient double. Et il découvre que cet amusement est sans fin, que son moi évolue constamment. […] Il devient le psychologue de lui-même », affirme, sans craindre l’anachronisme, Stefan Zweig, auteur d’une biographie.

Et, ce faisant, il marque le passage à l’individualité et à la subjectivité dans la littérature. À l’âge classique, Mme de La Fayette fait un pas de plus en consacrant le roman psychologique avec sa Princesse de Clèves (1678), avant que Rousseau n’invente l’autobiographie moderne dans ses Confessions (1765). En écrivant comme on s’épanche sur un divan ? Presque… Tout se met en place pour que les liens se resserrent irrésistiblement entre littérature et psychologie.

De l’autre côté du miroir

Alors que l’individu et le moi, avec leurs sentiments et rêves de grandeur, s’imposent chez les romantiques dans le sillage de Chateaubriand, Stendhal marque une pause et définit le roman « comme un miroir que l’on promène le long d’un chemin », explique-t-il à la parution du Rouge et le Noir en 1830. Il introduit ainsi le réalisme, investi par Balzac, Flaubert, Maupassant… et annonce le naturalisme de Zola proposant une construction déterministe des personnages renvoyés à un certain vide intérieur. Mais, de nouveau, il s’agira vite de passer de l’autre côté de ce « miroir » pour plonger dans l’intériorité et la donner à voir.

Être ou ne pas être un auteur psychologue devient un enjeu littéraire pour le critique et romancier Paul Bourget, auteur d’Essais de psychologie contemporaine (1883), qui reproche aux réalistes et surtout aux naturalistes de rester à la surface des choses. Mauvais procès, selon Maupassant, défendant Flaubert comme un auteur faisant apparaître la psychologie des personnages « par les actes », sans inutiles « dissertations explicatives ». Au-delà de la polémique, il devient difficile d’échapper au prisme de la psychologie, comme l’avait déjà laissé penser le philosophe et historien Hippolyte Taine : « Mon principe est qu’un écrivain est un psychologue. » Des autres ou de lui-même…

Déjà, certains n’avaient pas hésité à puiser leur inspiration dans les profondeurs inquiétantes de leur psyché, comme Gérard de Nerval aux frontières de la folie, notamment dans le recueil Les Filles du feu (1854) publié durant son internement à la clinique du Dr Blanche, lequel l’incite à écrire pour purger ses passions. Ou Fédor Dostoïevski dans L’Idiot (1868) prêtant au prince Mychkine ses propres crises d’épilepsie.

« S’il en donne une interprétation mystique plus que psychologique, sa description de la perte du corps et de la parole, avant la récupération du langage, en fait un précurseur des neurosciences », d’après l’analyste, critique et romancière Julia Kristeva, auteur du récent essai Dostoïevski face à la mort, ou le Sexe hanté du langage (Fayard, 2021).

Elle voit aussi dans l’écrivain un annonciateur de la psychanalyse, en particulier dans Les Carnets du sous-sol (1864), qui s’ouvrent sur ces lignes emblématiques : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j’ai une maladie de foie. D’ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et je ne sais même pas au juste où j’ai mal. » Une fine analyse du mal intérieur.


Les Frères Karamazov, adaptés en 1958 par l’Américain Richard Brooks, avec Yul Brynner.| AVON PRODUCTIONS/COLLECTION CHRISTOPHEL

« C’est un texte pionnier sur les états limites que Freud ne parviendra à théoriser qu’à la fin de sa vie », ajoute Julia Kristeva, rappelant que le complexe d’Œdipe se trouve de même en germe dans Les Frères Karamazov (1880). « Qui ne veut pas la mort du père ? », demande Ivan, l’un des frères, en s’élevant au niveau universel. De quoi inspirer le psychanalyste viennois, à la fois auteur d’un article sur le parricide chez Dostoïevski et théoricien du complexe bien connu. « Un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle », écrit-il dans Totem et tabou (1913).

Stream of consciousness

Déjà se dessine un lien d’interdépendance entre littérature, psychologie… et psychanalyse. Si Freud doit tant aux récits littéraires, jusqu’aux textes de Sophocle hérités de l’Antiquité, beaucoup d’écrivains l’ont aussi reconnu comme un maître. Passionné par le monde aliéniste, Paul Bourget s’y intéresse naturellement et se révèle le premier auteur français à mettre en scène une cure analytique dans son roman Némésis, en 1918. Romain Rolland et Stefan Zweig sont de même des admirateurs et amis de Freud.

Et si l’on doit à Zweig des textes d’analyses très riches sur Freud et la « guérison par l’esprit », sa nouvelle Vingt-quatre heures de la vie d’une femme(1925) est commentée par le psychanalyste… dans son essai sur Dostoïevski. Influence circulaire. À défaut d’être aussi réciproque, elle n’en est pas moins forte chez les surréalistes, après la découverte de la psychanalyse par André Breton, en 1916. Les deux Manifestes du surréalisme en portent la trace, tandis que les membres du mouvement se lancent dans des expériences de sommeils provoqués et de libre expression des rêves en public, de déambulations dans la ville, ou d’écriture automatique pour mieux capter l’inconscient. Mais Freud n’y voit que des « fous intégraux à 100 % (disons à 95 %, comme l’alcool absolu ) ».

Freud ne fait pas lui-même l’unanimité. « Imbécile de génie ! », ose dire de lui André Gide, après une mauvaise expérience personnelle de la cure. Cela ne l’empêche pas de le décrire aussi comme « le grand prospecteur [qui] a délogé de l’ombre où ils restaient tapis nombre de hideux fantômes », et de faire une place à l’analyse dans Les Faux-monnayeurs (1925). L’ambivalence se traduit parfois par un silence assourdissant, comme chez Marcel Proust, qui n’y fait jamais allusion, malgré tant d’intérêts communs pour le rêve, la conscience, la mémoire bien sûr… L’auteur de La Recherche les a explorés autrement, bien avant les découvertes sur les mécanismes cognitifs.

Cette absence est aussi sensible dans l’œuvre de Virginia Woolf, alors même que l’autrice britannique avait édité Freud en anglais. Les longs monologues intérieurs, dans ses textes, porteraient plutôt la trace de la pensée du philosophe et psychologue américain William James, et témoignent d’une quête des réalités fuyantes de soi :« Car c’est cela, la vérité en ce qui concerne notre âme, notre moi qui, tel un poisson, habite les fonds marins et navigue dans les régions obscures, se frayant un chemin entre les algues géantes, passant au-dessus d’espaces tachetés de soleil et avançant, avançant toujours, jusqu’à plonger dans le noir profond, glacé, insondable ; soudain l’âme file à la surface et joue sur les vagues ridées par le vent. » Belle illustration du stream of consciousness (courant ou flux de consicence) dans cet extrait de Mrs Dalloway (1925).


Sigmund Freud fut commenté par Stefan Zweig, et réciproquement. |
SCIENCE PHOTO LIBRARY/AKG IMAGES – DR. | AVON PRODUCTIONS/COLLECTION CHRISTOPHEL

« Une sentinelle du présent ou un témoin de la mémoire »

À chacun sa psychologie. Sa thérapie ? L’exploration des « régions obscures » n’aura pas sauvé Virginia Woolf, qui se suicide en 1941, rattrapée par ses hallucinations. Même fin tragique pour Zweig un an plus tard, désespéré au plus fort du conflit. Indépassable, indicible blessure. Tout un pan de la littérature d’après guerre, chez les représentants du Nouveau Roman, se sera aussi détourné de la dimension psychologique. Lien de cause à effet, ou choix esthétique ? L’association entre écriture et accompagnement thérapeutique en aide d’autres, personnellement et artistiquement.

Tant d’auteurs se prêtent ainsi à l’analyse, pour comprendre, survivre, écrire : Georges Perec notamment en laisse la trace de manière ambivalente et cryptée dans La Vie mode d’emploi (1978), tandis que Marie Cardinal s’y réfère explicitement et positivement dans Les Mots pour le dire (1975). Plus récemment, la romancière Marie Darrieussecq s’en est aussi expliquée : « Parce que j’étais désespérée, je suis allée voir un psychanalyste comme on sauve sa peau. […] Je me suis rendu compte que j’avais commencé Truismes l’après-midi de ma première séance. » Elle souligne que ce cheminement a libéré son travail de ses névroses et n’expose pas à la stérilisation littéraire, contrairement à une idée trop répandue. De livre en livre, le long détachement de la figure maternelle se poursuit, par exemple, tandis que l’écrivaine est aussi devenue analyste. Comme Julia Kristeva, pour laquelle « la psychanalyse et l’écriture se nourrissent mutuellement d’une même créativité linguistique ».

La cote de la psychanalyse a pourtant faibli ces dernières années, au profit d’approches plus comportementalistes et cognitivistes ou du simple développement personnel. Comme celle des cadres religieux et politiques, laissant l’individu bien isolé et confronté à une injonction de réalisation de soi, analyse Alexandre Gefen, chercheur au Centre d’étude de la langue et des littératures françaises du CNRS.

Mais c’est alors que la littérature se fait elle-même thérapie : « Autrefois voleur de feu, l’écrivain est désormais une sentinelle du présent ou un témoin de la mémoire, un psychiatre ou un juge, un couturier, un travailleur social, un prêtre ou un enquêteur, un psychologue, un avocat ou encore un garagiste de l’âme : recoudre, aller mieux, aider, guérir, sauver par les lettres, tels sont les mots d’ordre de la littérature du XXIe siècle », observe-t-il, dans son essaiRéparer le monde(José Corti, 2017). En ayant peut-être incorporé une culture du soin de soi, nourrie des discours sur le deuil, la maladie, le trauma, la résilience, la bipolarité, etc., que la référence soit manifeste ou souterraine.

Sur la thématique des migrants, Marie Darrieussecq fait ainsi le récit d’une mère de famille, « psychologue bizarre », courageuse mais pas toujours, qui tisse des liens avec un jeune naufragé dans La Mer à l’envers (P.O.L, 2019), tandis qu’Éric Fottorino met en scène un dialogue entre un trafiquant de corps repêchés en Méditerranée et un observateur qui pourrait être un profiteur, un journaliste, un psy, ou nous-mêmes, horrifiés mais lâches, dans La Pêche du jour (Philippe Rey, 2022).

Pour dire nos failles et nous situer, travailler sur notre impuissance et nos ressources. Et se faire du bien, réparer le moi ? Pas en termes de simple bien-être, les récits pouvant creuser les plaies, comme ici celle de la culpabilité. Mais existentiellement, en permettant de se sentir davantage au monde, ensemble, par l’expérience que la littérature donne à vivre et à partager.

Cet article a été initialement publié dans Lire Magazine littéraire en octobre 2022. Retrouvez le numéro complet sur la boutique de Lire Magazine littéraire.

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1 Messages

  • marc solitaire | 18 novembre 2022 - 18:25 1

    Pour être plus que circonspect, pas tant sur la Psychanalyse que, sur l’Analyse, le divan, etc.
    Sans doute faut-il dire -sans même parler des "autobiographies"- que l’activité littéraire est par nature la quête d’une (impossible) mémoire. Et donc, que tout écrivain poursuit ainsi la mythique tentative d’une ’auto-analyse". Après Rousseau et Les Confessions, Proust en est bien sûr un grand exemple sans qu’il n’ait eu besoin de se référer à Freud. Outre le décalage (le premier meurt en 1922, et le traduction française de l’ouvrage majeur du second n’arrivera qu’en 1926... ) la raison profonde c’est que le kantisme sorbonnard proustien s’avérait bien suffisant pour lui donner le sentiment (l’Anschauung) de pouvoir accéder à tout un passé par la "réminiscence". Kant & Platon, voilà une première ambiguïté sur laquelle G. Deleuze dans son très grand livre "Proust et les signes" a fait plus que... passer ! (c’est le cas de le dire) ; car évidemment "l’art" fût-il littéraire n’a pas sa place chez Platon, et on doit quelque peu bricoler (Kant) pour s’en accommoder. Ceci dit, Proust a-t-il pu un instant "retrouvé(r)" ce "Temps perdu" ? Absolument pas (lui pas plus qu’un autre) ! Le fond de l’affaire n’étant nullement Combray et la biscotte, mais le fait que Proust ait été conduit impérativement à se focaliser sur les "signes" en effet, en une sorte régression (impensée) de l’écriture vers les hiéroglyphes comme il le dira (mouvement qui depuis les mêmes causes est très voisin de celui opéré par LF. Céline dans Féerie pour une autre fois, de l’écrit comme on parle, au comme on aurait très bien pu ne parler jamais... ; soit d’onomatopées en "gesticulations" de Jules...). Hélas, c’est là où les limites de Deleuze sous l’ambiguïté précitée, apparaissaient, et ne laissaient aucun espoir. Pour accéder un jour au mystère, et c’est celui constitutif de la Littérature, c’est vers Rousseau seul, vers lequel il faudrait se retourner, pour entendre ce qu’il disait de très précis, au début de ses "confessions" justement : "J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans (sic) : je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même." (LI, § 1&2 ; Oec I, Paris 1969). Car cela ne voulait pas du tout dire comme le croira Starobinski en bon "critique" sans aucune dimension intellectuelle, que la conscience du petit Jean-Jacques se serait "éveillée" grâce à la Littérature, mais bien que Rousseau nous désignait en (grand) philosophe, l’incontournable "amnésie infantile" ayant frappé ses toutes premières années ! Oui, comment avait-il appris à lire ?! Comment Proust (ou Céline) a-t-il appris à lire ?? Comment nous-mêmes avons... (il n’y aurait qu’A. Compagnon qui s’en souviendrait nettement, comme il put le déclarer assez récemment dans un magazine). Or cette question de l’amnésie infantile (l’inconscient) si Freud en a parlé clairement, n’était-elle pas, là, présente dans le mythe platonicien des "Idées" (qu’Aristote,... Kant ou Heidegger s’empresseront "d’oublier" si l’on ose dire en ce cas). Et quitte à "matérialiser" ce mythe trop souvent discrédité dans son ultra idéalisme, nous serions renvoyés qu’on le veuille ou non, à la "formation", à "l’apprentissage"... (nonobstant dons et génie pourquoi pas). Ce qui dans le cas de Proust ne serait en rien celui ou celle, des cours à la Sorbonne ou au lycée Condorcet... (où l’on s’est toujours arrêtés) mais bien avant, très avant puisque depuis longtemps en France existait des "salles d’asile" où sans attendre jules Ferry, les Congrégations apprenaient aux tout-petits à très bien lire et écrire selon des "Méthodes" (pour penser à Descartes). Il ne faut donc pas s’y tromper, et feindre de ne pas comprendre, puisqu’il est très révélateur que si la Critique ne s’intéresse nullement à cela (les milliers de pages de JY. Tadié sont là pour le prouver), reste qu’à l’opposé (prétendument) notre héraut national du système scolaire n’aura pas davantage, eu le moindre mot pour ce degré éducatif et pédagogique dans ses interminables fuites en avant (les règles de l’art) quant à l’habitus et autres "sens pratique" (et Baudelot/Establet eurent le ridicule en voulant le dépasser, de s’arrêter pile au niveau de l’école primaire).
    Seul un ami d’enfance de l’écrivain a pu évoquer, l’école enfantine (ou pas) de Pape-Carpantier.
    (à suivre...)

    MS. ("Un caveau pour une autre fois..." ; le Bulletin célinien)