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Les sept parties de la nuit, par Giorgio Agamben

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D 28 novembre 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le texte Les sept parties de la nuit a été repris dans le numéro 505 d’art press (décembre 2022) précédé de cette présentation de Jacques Henric.

Première mise en ligne le 24 septembre 2022.

Au moment où l’Italie va peut-être faire basculer l’Europe — dont elle fut l’un des pays fondateurs — dans la nuit et l’inconnu, voici quelques nouvelles considérations intempestives de Giorgio Agamben librement traduites de son blog sur Quodlibet.

Bonne nouvelle

Dans la situation morose dans laquelle nous nous trouvons, il y a parfois de bonnes nouvelles. L’une d’entre elles est pour moi la décision de la presse dite mainstream ("grand public") de ne pas chroniquer mes livres et de ne mentionner mon nom en aucune façon. Que mon nom apparaisse sur ces pages qui ont montré leur servilité au cours des deux dernières années serait une cause de malaise pour moi et je ne peux qu’être reconnaissant aux journalistes pour leur décision. En effet, l’attitude des médias au cours de ces deux années restera comme l’une des pages les plus honteuses de l’histoire de notre pays. Lorsqu’un jour les historiens enquêteront sur ce qui s’est passé, les médias figureront en bonne place parmi les complices de crimes politiques dont on ne pourra peut-être mesurer toute l’ampleur qu’alors. La responsabilité des journalistes apparaîtra alors sans excuses possibles, qui, comme ce fut le cas pendant les vingt ans de la période fasciste, savaient et pourtant obéissaient sans discuter aux ordres de leurs rédacteurs en chef. Pourquoi ont-ils gardé le silence ? Pourquoi ont-ils obéi ?

12 septembre 2022
Giorgio Agamben

Les sept parties de la nuit

Il y a sept parties de la nuit : les Vêpres, le crépuscule, la contrition,
l’intempestif, le chant du coq, les matines et le dilucule.

Isidore, Étymologies

I. Vêpres.

"Les vêpres sont ainsi appelées de l’étoile occidentale, qui suit
immédiatement le coucher du soleil et précède l’obscurité qui suit".

Les vêpres sont le coucher de soleil de l’Occident, qui est annoncé depuis plus d’un siècle et qui est donc maintenant définitivement accompli. Nous sommes donc dans l’obscurité qui suit le coucher du soleil, dont le crépuscule est la première figure. Il est remarquable que depuis que Spengler a établi son diagnostic irréfragable, pas un seul lecteur intelligent n’en ait contesté la validité. Le sentiment que l’Occident était mûr pour le coucher du soleil était alors comme aujourd’hui un sentiment répandu, même si, alors comme aujourd’hui, nous prétendons que tout continue comme avant. Penser la fin, et même être capable de la représenter, est en effet une tâche difficile, pour laquelle nous manquons de termes adéquats. Les anciens et les chrétiens des premiers siècles, qui s’attendaient à une fin du monde imminente, bien qu’incalculable, ont imaginé une catastrophe sans précédent, après laquelle un monde nouveau — un nouveau ciel et une nouvelle terre — commencerait. Le fait est que penser la fin comme un événement ponctuel, après lequel tout — même le temps — cesserait, offre si peu à la pensée, que nous préférons imaginer sans nous en rendre compte une sorte de temps supplémentaire, dans lequel nous — qui nous le représentons — ne sommes pas là. Spengler, quant à lui, envisageait une morphologie de l’histoire, dans laquelle les civilisations et, dans le cas exemplaire, l’Occident, dont la disparition coïnciderait "avec une phase de l’histoire s’étendant sur plusieurs siècles et dont nous vivons actuellement le début". L’hypothèse que je voudrais suggérer est que l’Occident inclut le coucher du soleil non seulement dans son nom, mais aussi dans sa structure même — qu’il est, c’est-à-dire, du début à la fin, une civilisation vespérale.
Les vêpres, l’étoile de l’Occident, continuent de briller tout au long de la nuit que nous croyons traverser et dans laquelle nous vivons plutôt ; le coucher du soleil — être à la fin à tout moment — est la condition normale de l’homme occidental. C’est pourquoi sa nuit n’attend ni le dilucule ni l’aube. Mais le coucher de soleil, cette crise sans fin qu’il poursuit et utilise comme une arme fatale qu’il tente par tous les moyens de dominer, lui échappe et finira par se retourner, comme elle le fait déjà, contre lui. La sécurité est devenue son mot d’ordre car l’Occident ne se sent plus en sécurité depuis longtemps.

II. Le crépuscule.

"Le crépuscule est une lumière douteuse. Creperum signifie en fait
"être dans le doute, c’est-à-dire entre la lumière et les ténèbres".

Isidore copie un passage du traité de Varro sur la langue latine, où l’on peut lire que "les choses que l’on dit être des creperae sont douteuses, tout comme au crépuscule on ne sait pas si c’est encore le jour ou déjà la nuit". Nous sommes depuis longtemps dans le crépuscule, nous sommes depuis longtemps incapables de faire la différence entre la lumière et les ténèbres, c’est-à-dire entre la vérité et le mensonge. Car ceux qui ne savent plus où ils en sont, ceux qui sont dans le doute entre le jour et la nuit ne savent même plus ce qui est vrai et ce qui est faux, et c’est ce doute qu’il faut entretenir à tout prix dans les esprits et les âmes. En ce sens, le crépuscule est devenu un paradigme de gouvernement, peut-être le plus efficace, qui mobilise l’appareil des médias et de l’industrie culturelle à son service. Ainsi, une société entière vit dans le crépuscule, dans le doute sur la lumière et l’obscurité, sur le vrai et le faux — jusqu’à ce que le doute lui-même se consume et disparaisse et qu’un mensonge répété à tel point qu’on ne peut plus le distinguer de la vérité établisse sa domination désespérée dans tous les domaines et dans tous les ordres. Mais une vie qui s’obscurcit dans le mensonge et se ment constamment à elle-même détruit ses propres conditions de survie, n’est plus capable de percevoir la lumière, pas même la "faible lueur" d’une allumette frottée dans la nuit. Même ceux qui pensaient régner sur le crépuscule ne savent plus ce qui est vrai et ce qui est faux, où sont les ténèbres et où est la lumière ; et même si quelqu’un persiste à témoigner de la lumière, de cette lumière qui est la vie même des hommes, ils ne peuvent l’écouter. Et si le mensonge devenu absolu est cette condition dans laquelle l’espoir n’est plus possible, notre temps vespéraux et crépusculaire est à tous égards désespéré.

III. Contrition.

"Conticinium", c’est quand tout le monde est silencieux.
Conticiscere signifie en fait "se taire".

Pourquoi avez-vous gardé le silence ? Que les temps étaient sombres, que le crépuscule régnait partout, ne suffit pas à vous justifier. Pourquoi avez-vous gardé le silence ? Même si vous ne pouviez plus distinguer la lumière de l’obscurité, vous auriez dû au moins le dire, vous auriez dû au moins crier dans le crépuscule, à l’heure incertaine entre le chien et le loup. Le vôtre n’était pas le silence de celui qui sait qu’il ne peut pas être entendu, de celui qui, dans le mensonge universel, a quelque chose à dire et qui, par conséquent, s’avance et se tait. Le vôtre était le silence complice de ceux qui se taisent dans la nuit parce que c’est ce que tout le monde fait. "C’est vrai", direz-vous, "c’était injuste, mais je me suis tu parce que tout le monde se taisait". Pourtant le mensonge a parlé et tu l’as écouté. Et votre silence a également couvert la voix de ceux qui ont pourtant essayé de parler, de sortir la troisième partie de la nuit de son mutisme.

IV. Intempestif.

"L’intempestif est un moment de la nuit qui se tient au milieu et qui est inopérant, quand aucune action n’est possible et que toutes choses sont assoupies dans le sommeil. Car le temps n’est pas intelligible en lui-même, mais seulement à travers les actions des hommes. Le milieu de la nuit manque d’action. Intemporelle est la nuit inactive, presque intemporelle, c’est-à-dire sans l’action par laquelle le temps est connu ; c’est pourquoi on dit : "tu es venu à contretemps".

Le temps que nous mesurons si soigneusement n’existe pas en soi, il devient connaissable, il devient quelque chose que nous ne pouvons avoir que par nos actions. Si toute action est suspendue, si plus rien ne doit se passer, alors nous n’avons plus de temps, consignés dans la fausse immobilité d’un sommeil sans rêves ni gestes. Nous n’avons plus le temps, car dans la nuit dans laquelle nous sommes plongés, le temps nous est devenu inconnaissable, et les puissances du monde nous maintiennent par tous les moyens dans cette nuit intempestive, "presque sans temps, c’est-à-dire sans l’action par laquelle le temps est connu". "Presque" intemporel, car le temps linéaire abstrait — le temps chronologique qui se dévore lui-même — est effectivement présent, mais par définition nous ne pouvons pas l’avoir. C’est pourquoi nous devons construire des musées dans lesquels nous pouvons mettre le passé et, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui, même le présent.
Ce qui manque, c’est le kairos, que les anciens représentaient comme un jeune ailé courant en équilibre sur une sphère, sa nuque chauve ne laissant aucune prise à ceux qui tentent de l’attraper sur son passage. Il a une épaisse de mèche sur le front et tient un rasoir dans sa main. Saisir l’instant n’est possible que pour la personne qui se dresse soudain devant lui, qui, d’un geste décisif, le saisit par l’avant-bras et arrête sa course irréelle. Ce geste est une pensée, dont le but est de saisir dans la nuit le temps qui manque. Son geste est intempestif, car il arrête et interrompt à chaque fois le cours du temps. D’où la conclusion inattendue : "vous êtes venus de manière intempestive (intempestivum venisti)". En retournant l’intempestivité contre elle-même, la pensée arrête et surprend le temps dans la nuit "presque intemporelle". Et ce geste de la pensée, tranchant comme un rasoir, est l’action politique primordiale, qui ouvre la possibilité de toutes les actions au moment même où, au milieu de la nuit, toute action semblait impossible.

V. Gallicinium ou Chant du coq.

"Gallicinium" est appelé ainsi parce que les coqs annoncent la lumière.

Le chant du coq n’annonce pas l’aube. Le sien — si vous écoutez bien — est le cri douloureux de celui qui veille dans la nuit et qui, jusqu’au dernier moment, ne sait pas si le jour viendra. C’est pourquoi son chant — ou plutôt son cri — s’adresse précisément à nous, qui comme lui veillons dans l’obscurité et comme lui demandons : "où est la nuit ?". Le cri du coq n’est, comme le nôtre, qu’une sonde lancée dans l’obscurité, non pas pour en mesurer les profondeurs — ce serait impossible — mais pour soutenir et presque calibrer notre éveil, dont nous ignorons la durée. Et en cela, il y a quelque chose comme une petite lumière, une étincelle dans l’obscurité.

VI. Matines.

"Matines se situe entre la disparition de l’obscurité et la venue de l’aube.
On l’appelle matines parce que c’est l’heure du "matin naissant".

Entre l’obscurité et la lumière. Comme les vêpres étaient entre la lumière et l’obscurité. Inchoante mane, le matin naissant : mane est le neutre de l’adjectif manis, qui signifie "bon" et qui, appliqué au temps, signifie "tôt". Le matin est par excellence "la bonne heure", tout comme les Grecs appelaient la première lumière "bonne" (phos agathos). La maturité est ce qui se passe au bon moment et Matuta, la déesse du matin, était pour les Latins par excellence la bonne déesse. Matutino est la pensée dans sa naissance, avant qu’elle ne se fige dans la ronde des formules et des mots d’ordre. Il vaut mieux ne pas être pressé le matin, s’attarder à la bonne heure, lui donner tout le temps dont elle a besoin. C’est pourquoi tout dans notre monde conspire à raccourcir la bonne heure et à supprimer le temps du réveil. Parce que le réveil est le moment de la pensée, qui oscille entre l’obscurité et la lumière, entre le rêve et la raison. Et l’on essaie par tous les moyens d’éloigner le temps de la pensée — de l’éveil — de sorte qu’aujourd’hui beaucoup sont éveillés, mais pas réveillés, brillants, mais pas lucides. En un mot : prêts à servir.

VII. Dilucule.

"Dilucole", presque petite lumière du jour naissante. C’est l’aube, qui précède le jour".

Cette "petite lumière", nous ne pouvons que l’imaginer pour l’instant. Le diluculus, l’aurore, c’est l’imagination qui accompagne toujours la pensée et l’empêche de désespérer même dans les moments les plus barbares et les plus sombres. Non pas parce que "de nombreuses aurores doivent encore briller", mais parce que nous n’attendons plus aucune aurore. Complies, complètes est la dernière heure canonique, et pour nous chaque heure est complies, est la dernière heure. En elle, les sept parties de la nuit coïncident, elles sont en vérité une seule heure. Et celui pour qui chaque instant est le dernier ne peut pas être capturé dans les appareils du pouvoir, qui ont toujours besoin d’assumer un avenir. Le futur est le temps du pouvoir, compieta — la dernière heure, la bonne — est le temps de la pensée.

16 septembre 2022
Giorgio Agamben

Traduction A.G.

Le dernier quolibet de Giorgio Agamben en date du 28 novembre.

Le licite, l’obligatoire et l’interdit

Selon les juristes arabes, les actions humaines se répartissent en cinq catégories, qu’ils énumèrent comme suit : obligatoire, louable, licite, répréhensible et interdit. A l’obligatoire s’oppose l’interdit, à ce qui est louable ce qui est répréhensible. Mais la catégorie la plus importante est celle qui se trouve au milieu et constitue, pour ainsi dire, l’axe de la balance qui pèse les actions humaines et mesure leur responsabilité (la responsabilité est appelée "poids" dans le langage juridique arabe). Si est louable ce dont l’exécution est récompensée et dont l’omission n’est pas interdite, et répréhensible ce dont l’omission est récompensée et dont l’exécution n’est pas interdite, le licite est ce sur quoi la loi ne peut que se taire et qui n’est donc ni obligatoire ni interdit, ni louable ni répréhensible. Il correspond à l’état paradisiaque, dans lequel les actions humaines ne produisent aucune responsabilité, ne sont en aucun cas "pesées" par la loi. Mais — et c’est là le point décisif — selon les juristes arabes, il est bon que cette zone que la loi ne peut en aucun cas aborder soit la plus large possible, car la justice d’une cité se mesure précisément à l’espace qu’elle laisse libre de règles et de sanctions, de récompenses et de censures.
Dans la société dans laquelle nous vivons, c’est exactement le contraire qui se produit. La zone du licite se rétrécit chaque jour davantage et une hypertrophie réglementaire sans précédent tend à ne laisser aucune sphère de la vie humaine en dehors de l’obligation et de l’interdiction. Des gestes et des habitudes qui avaient toujours été considérés comme indifférents à la loi sont aujourd’hui méticuleusement réglementés et ponctuellement sanctionnés, au point qu’il n’existe pratiquement plus aucune sphère du comportement humain qui puisse être considérée comme simplement légale. D’abord des raisons de sécurité non identifiées, puis, de plus en plus, des raisons de santé ont rendu obligatoire l’obtention d’une autorisation pour accomplir les actes les plus habituels et les plus innocents, comme marcher dans la rue, entrer dans un lieu public ou se rendre au travail.
Une société qui restreint à ce point la sphère paradisiaque des comportements non soumis à la loi n’est pas seulement, comme le pensaient les juristes arabes, une société injuste, mais elle est proprement une société invivable, dans laquelle chaque action doit être autorisée bureaucratiquement et sanctionnée légalement, et où la facilité et la liberté des coutumes, la douceur des relations et des formes de vie sont réduites au point de disparaître. En outre, la quantité de lois, de décrets et de règlements est telle que non seulement il devient nécessaire de faire appel à des experts pour savoir si une certaine action est permise ou interdite, mais que même les fonctionnaires chargés de faire appliquer les règles deviennent confus et contradictoires.
Dans une telle société, l’art de vivre ne peut que consister à minimiser l’obligatoire et l’interdit et, à l’inverse, à maximiser le permis, seul domaine dans lequel sinon le bonheur, du moins la joie devient possible. Mais c’est précisément ce que les misérables qui nous gouvernent font tout pour empêcher et rendre difficile, en multipliant les règles et les règlements, les contrôles et les vérifications. Jusqu’à ce que la morne machine qu’ils ont construite se ruine, bloquée par les règles et les dispositifs qui étaient censés lui permettre de fonctionner.

Giorgio Agamben, 28 novembre 2022.

Quodlibet

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