4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Comment Dante et sa « Divine Comédie » ont modelé l’imaginaire de (...)
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Comment Dante et sa « Divine Comédie » ont modelé l’imaginaire de l’Occident

Le Monde des religions

D 5 octobre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Enfer, purgatoire, paradis :
comment Dante et sa « Divine Comédie » ont modelé
l’imaginaire de l’Occident

Mort en 1321, le poète florentin Dante Alighieri a produit une œuvre à l’influence monumentale qui a façonné l’imaginaire occidental de l’au-delà, en particulier notre vision de l’enfer et celle d’un purgatoire alors naissant.

Par Youness Bousenna


« La Barque de Dante » ou « Dante et Virgile aux enfers » (1822), par Eugène Delacroix.
Musée du Louvre, Paris. ZOOM : cliquer sur l’image.

Il existe un lien insolite entre le nom du groupe de musique électronique Nine Circles, le film Behemoth, du réalisateur chinois Zhao Liang (2015), et l’univers terrifiant du jeu vidéo Resident Evil : Revelations. Une convergence souterraine, qui remonte à un poème du XIVe siècle : La Divine Comédie, à laquelle Dante Alighieri (1265-1321) a consacré les deux dernières décennies de sa vie. Tous trois puisent leurs références dans cette œuvre qui expose, en trois cantiques que sont Enfer, Purgatoire et Paradis, une traversée de l’au-delà dont la colossale influence est documentée par l’étonnant projet Dante Today.

Depuis 2006, ce site tenu par des spécialistes américains archive toutes les références à Dante dans la culture populaire contemporaine. Ghana, Chili, Irak, Vietnam, Islande : les mentions, qui se comptent en milliers, dessinent une cartographie planétaire de l’aura du poète florentin. Comme si, sept siècles après sa mort, le 14 septembre 1321, toute représentation de l’au-delà demeurait inévitablement aimantée par la puissance d’évocation de ses 14 233 hendécasyllabes.

D’une ambition immense, cette œuvre, qui synthétise toute la culture européenne – antique et chrétienne – à travers le voyage de Dante dans les trois mondes de l’au-delà, a très vite rencontré le succès. « Il est extraordinaire de constater la popularité immédiate de La Divine Comédie : dès la mort de Dante et jusqu’aux célèbres illustrations de Sandro Botticelli, à partir de 1480, on dénombre plusieurs centaines de manuscrits, parfois enluminés, se référant à l’œuvre », relève Antonella Braida, maîtresse de conférences en études anglophones à l’université de Lorraine, qui anime justement un colloque international intitulé « La mondialisation de Dante », début octobre, à Nancy.

« Prophète d’espérance »

Si Sandro Botticelli ou Gustave Doré, au XIXe siècle, ont produit parmi les plus célèbres illustrations de l’œuvre, on ne compte plus les artistes qui ont été inspirés par Dante et sa Comédie – qui ne prendra l’épithète « divine » qu’en 1555. Parmi les plus célèbres, le romantique anglais William Blake, le sculpteur Auguste Rodin, Gérard Garouste ou encore Salvador Dali. « Cette œuvre a une capacité hors du commun à susciter de l’image et de la représentation, ce qui s’explique notamment par le fait que Dante est l’un des premiers à créer du paysage dans la littérature occidentale », souligne Philippe Guérin.

Ce professeur émérite de langue, littérature et culture du Moyen Age italien à l’université de La Sorbonne-Nouvelle coordonne d’ailleurs le projet Dante, d’hier à aujourd’hui en France, qui constitue la première recherche globale sur la réception hexagonale du poète.

Car la force de pénétration de son œuvre dépasse les seuls peintres, en particulier depuis la fin du XVIIIe siècle, lorsque le romantisme s’empare du terrifiant imaginaire infernal créé par le Florentin : alors que Balzac lui fait un clin d’œil en choisissant pour titre « La Comédie humaine », Chateaubriand, Hugo, Baudelaire et Nerval s’en inspirent aussi. En Allemagne, Goethe en fait, avec Homère et Shakespeare, un représentant de son idée de Weltliteratur (« littérature mondiale »).

« Nous pouvons presque entrevoir en lui un précurseur de notre culture multimédiale. » Le pape François

Quant à la réception de Dante dans le monde anglo-saxon, Antonella Braida évoque une « fascination » pour cette figure qui a marqué tant de grands noms du romantisme – Lord Byron, John Keats, Mary Shelley… Jusqu’au XXe siècle, où la « Dantemania » se poursuit chez les écrivains, de T. S. Eliot, l’évoquant comme le « plus universel » des poètes, et James Joyce (« J’aime Dante presque comme la Bible ») à Primo Levi, qui, dans Si c’est un homme (1947), actualisera la lecture de l’Enfer à l’aune des camps de la mort.

« Nous pouvons presque entrevoir en lui un précurseur de notre culture multimédiale, où paroles et images, symboles et sons, poésie et danse se fondent en un unique message. On comprend alors pourquoi son poème a inspiré la création d’innombrables œuvres d’art de toutes sortes.  » Ces mots ne sont pas ceux d’un sémiologue ou d’un historien, mais ceux du pape François, qui rendait hommage, dans une lettre apostolique en mars, à ce « prophète d’espérance et témoin du désir humain de bonheur  ».

LIRE AUSSI : A bonne distance de Dante, entre les silences

L’observation du pontife est judicieuse, tant Dante sait en effet s’adapter aux nouveaux supports. Codirigé par Antonella Braida, l’ouvrage collectif Dante on View (Routledge, 2007, non traduit) analyse justement la réception de Dante dans les arts visuels et ceux de la scène. « Ce livre soulignait que La Comédie est née pour être une performance, que ce soit par la lecture ou le jeu. De ce fait, le cinéma a rapidement adapté l’œuvre, ce qui était aussi un moyen de se légitimer en tant qu’art », explique l’universitaire. Le film muet L’Inferno (1911), de Francesco Bertolini, est la toute première adaptation de Dante, qui marquera les plus grands réalisateurs italiens, comme Roberto Rossellini, Federico Fellini et Pier Paolo Pasolini.

De l’enfer à l’anthropocène

Sept siècles de fascination ininterrompue dans tout l’Occident : le phénomène toucherait presque au domaine de l’inexplicable. « La Comédie est comme un diamant, une substance parfaite et inaccessible. Tout le monde tourne autour sans parvenir à épuiser la quintessence du texte », considère Bruno Pinchard, président de la Société dantesque de France. Le professeur de philosophie à l’université Lyon-III s’essaie quand même à une hypothèse : le monde déployé par Dante nous saisit par son mélange de sentiments humains puissants et de grande rationalité dans sa géographie de l’au-delà.

Cette structure, d’une sophistication inédite, touche autant à la construction formelle de ce poème composé de cent chants très exactement (un préambule puis trente-trois chants par cantique, dont chacun est long d’environ 4 750 vers) qu’à celle des mondes que Dante traverse. Le poète a façonné ces trois royaumes selon une conception synthétisant toutes les grandes traditions : sa vision « s’inspire du système aristotélicien et ptolémaïque, fondement de la cosmologie médiévale », ainsi que des « préceptes de la littérature biblique, patristique et scolastique », résume Enrico Malato, professeur à l’université de Naples, dans une étude de référence traduite en 2017, Dante (Les Belles Lettres).

« Ce lieu fait écho aux angoisses puissantes
de nos imaginaires. » Philippe Guérin, universitaire

De cette représentation complexe émane une construction très élaborée. L’enfer est constitué de neuf cercles divisés en trois grandes zones (anté-enfer, haut-enfer et bas-enfer), tout comme le purgatoire, où errent les âmes en pénitence, et le paradis. Ce dernier s’achève par l’empyrée, espace infini et immobile où séjournent les bienheureux, décrit par Dante comme un « ciel qui est pure lumière ».

De ces trois cantiques, c’est évidemment l’Enfer qui saisira le plus, comme en témoigne le sens de l’adjectif « dantesque », renvoyant à cet univers terrifiant. « Cette partie de La Comédie a toujours été la plus marquante : dans toutes les traductions partielles recensées, c’est à chaque fois l’Enfer qui est repris. Ce lieu fait écho aux angoisses puissantes de nos imaginaires, quand les deux autres parties sont moins spectaculaires », analyse Philippe Guérin.

Bruno Pinchard, lui, prédit cependant que l’ultime cantique est promis à un meilleur avenir. En portant dès son premier chant le néologisme « trasumanar » (« outrepasser l’humain »), dont le sens a fait gloser des générations de spécialistes, le Paradis s’ouvrirait ainsi sur « une métamorphose des corps qui résonne avec notre ère d’anthropocène », estime le « dantologue ». Quand XIXe et XXe siècles furent dominés par l’Enfer, le XXIe sera-t-il enfin celui du Paradis ?

Mystères trilogiques

Mais, par-delà la prégnance de l’imaginaire infernal et les prémonitions du Paradis, l’importance de Dante est peut-être encore plus dans la consécration d’un troisième lieu de l’au-delà : le purgatoire. Dans son célèbre ouvrage La Naissance du purgatoire (1981), l’historien Jacques Le Goff (1924-2014) attribue au poète florentin un rôle déterminant dans la fixation de cet espace permettant le rachat des âmes, présent dans certaines religions antiques mais n’existant pas dans la géographie biblique de l’au-delà.

LIRE AUSSI : Une « Divine Comédie » pour le XXIe siècle

Au fil des siècles, dans le monde chrétien va peu à peu émerger ce troisième lieu : « purgatorium » serait ainsi devenu un substantif au tournant du XIIIe siècle, quelques années avant la naissance de Dante. Sa Comédie lui donnera toute sa noblesse. Considérant le poète comme « le meilleur théologien de l’histoire du purgatoire », Jacques Le Goff écrit que son œuvre constitue « une conclusion sublime à la lente genèse » de cet espace mental. Et, au-delà, la «  plus haute expression » jamais proposée de l’au-delà chrétien.

« Dante a mis en forme le grand monument
de l’imaginaire chrétien. » Jean-Claude Schmitt, historien

Ce qui explique l’influence profonde de l’œuvre sur nos imaginaires pour l’historien Jean-Claude Schmitt, dont Jacques Le Goff fut le directeur de thèse : « Dante a mis en forme le grand monument de l’imaginaire chrétien, dont la matrice reste ultra-majoritaire dans la population jusqu’aux années 1960 et le concile Vatican II.  »

Cet aspect est inséparable d’un choix fondamental de Dante, expliquant aussi son succès, pointe Jean-Claude Schmitt : celui d’écrire La Comédie en langue vernaculaire, soit en florentin, avec des emprunts à d’autres dialectes – l’œuvre est ainsi considérée comme l’acte de naissance de la langue italienne. Le directeur d’études à l’EHESS, spécialiste des images et des représentations dans l’Occident médiéval, considère que Dante a ainsi « cristallisé notre vision des trois lieux de l’au-delà, dans une mise en forme inégalée qui consacre la trilogie enfer-purgatoire-paradis ».

Une dimension trilogique, donc symbolique, qui vaut une autre influence, plus étonnante, à La Comédie. Certains ont en effet perçu les mystères irréductibles de l’œuvre comme la preuve du quatrième niveau de lecture évoqué par Dante dans un autre texte, Le Banquet : le sens initiatique. Cette lecture ésotérique est inaugurée par le poète et révolutionnaire italien Gabriele Rossetti à travers une édition commentée de l’œuvre en 1826, puis sera reprise par Eugène Aroux, homme de lettres qui fut aussi député sous la monarchie de Juillet, dans un livre au titre saugrenu : Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste. Révélations d’un catholique sur le Moyen Age (1854).

« Un secret essentiel »

Le nom de ces deux personnalités serait voué à l’oubli s’ils n’avaient servi d’appui à la grande figure de l’ésotérisme français du XXe siècle, René Guénon (1886-1951). Toujours lue, son étude L’Esotérisme de Dante (1925) a encore été rééditée en 2015 par Gallimard dans la collection « Tradition » consacrée à cet auteur. Par une démonstration s’appuyant en particulier sur le symbolisme des nombres, il affirme que Dante exprimerait dans son œuvre, de façon cryptée, la doctrine ésotérique contenue dans toutes les grandes traditions spirituelles, évoquant même une influence directe de l’islam.

LIRE AUSSI : Dante est partout !

Des hypothèses que Philippe Guérin juge extravagantes, tout comme Jean-Pierre Laurant, l’un des meilleurs spécialistes français des courants ésotériques. « Sa construction est brillante, mais certains aspects sont totalement faux », tranche l’ancien professeur à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE).

Mais selon cet historien, l’importance de Dante dans les milieux ésotériques n’est pas anodine pour autant. Selon lui, il s’agirait d’un miroir de notre monde moderne : « L’approche ésotérique rejette l’opposition stricte entre esprit et matière. Lorsque, au XIXe siècle, le dualisme moderne devient hégémonique, ce courant verra dans le système ternaire de Dante un secours essentiel pour résister à cette opposition : cet auteur permet un système d’explication du monde complet. »

Selon René Guénon, Dante exprimerait dans son œuvre la doctrine ésotérique contenue dans toutes les grandes traditions spirituelles

Il était presque naturel pour René Guénon, dont l’ultime ouvrage s’intitule justement La Grande Triade, de s’éprendre de Dante. Car le nombre de la Trinité chrétienne gouverne toute l’œuvre du Florentin, des trois grands cantiques à la structure métrique constituée des célèbres « terzina  », ces tercets enchaînés « où chaque rime se répète trois fois dans chaque chant », détaille Enrico Malato.

Dante satisferait-il notre besoin de perfection géométrique ? Bruno Pinchard a du moins une certitude : « La Divine Comédie est travaillée par un secret essentiel, et c’est parce qu’on ne le saisit pas qu’on ne cesse de produire des images pour tenter de l’apprivoiser. » Un secret que sept siècles de fascination auraient donc seulement permis d’effleurer.


Parmi les publications à l’occasion des 700 ans de la mort de Dante, signalons la biographie d’Alessandro Barbero (Dante, Flammarion, 480 p., 28 €), celle d’Elisa Brilli et Giuliano Milani (Dante. Des vies nouvelles, Fayard, 400 p., 24 €), ainsi que la nouvelle traduction de La Divine Comédie par Danièle Robert (Actes Sud, 928 p., 13,50 €) et La Divine Comédie en « Bibliothèque de la Pléiade » (trad. Jacqueline Risset, à paraître le 14 octobre, Gallimard, 1 488 p., 62 €).

Le Monde des religions, 3 octobre 2021.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)