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La lettre ouverte de l’écrivain Jonathan Littell à Emmanuel Macron : « Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats »

suivi de Les larmes noires de la République, par Yannick Haenel

D 29 octobre 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La lettre ouverte de l’écrivain Jonathan Littell à Emmanuel Macron : « Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats »

Jonathan Littell
Ecrivain

Scandalisé par la répression policière qui s’exerce lors des manifestations et effrayé à l’idée d’un basculement politique de la France, l’auteur franco-américain des « Bienveillantes », prix Goncourt en 2006, demande, dans une tribune au « Monde », des explications au président de la République.

Samedi 24 octobre, mon fils de 25 ans, exerçant son droit constitutionnel à la libre expression et à la libre assemblée lors de la manifestation autorisée par la Préfecture de police de Paris, a été blessé à la main par un coup de matraque d’un fonctionnaire de la police. Les cortèges s’étaient déroulés de manière pacifique, bon enfant même ; lorsque les forces de l’ordre les ont bloqués au niveau de la porte de Vincennes, les manifestants ont obtempéré et sont restés stationnaires pendant plus d’une heure en chantant joyeusement des slogans et brandissant des pancartes. Mon fils et ses amis étaient remontés vers la tête de la manifestation, et ont donc été des témoins directs du déroulement des faits.

Vers 17 h 45, sans aucune provocation, sans qu’aucune action violente ait eu lieu, les forces de police ont soudainement tiré une série de projectiles lacrymogènes dans la foule ; et c’est seulement à la suite de ces gazages qu’une partie des jeunes, qui peut-être en effet n’attendaient qu’un prétexte, ont attaqué en réaction les policiers, déclenchant mécaniquement des charges d’une violence inouïe. C’est à ce moment que mon fils s’est rendu compte que tous les cortèges de tête avaient été discrètement nassés dans l’heure qui avait précédé les premiers jets de gaz par la police, et que ni lui ni les milliers d’autres manifestants non violents n’avaient moyen d’échapper au déferlement de brutalité qui s’en est suivi. Alors qu’il n’avait à aucun moment entrepris la moindre action violente ou illégale, mon fils a été matraqué par-derrière, alors qu’il tentait de fuir.

Monsieur le président, j’ai pris bonne note des affirmations de votre ministre de l’intérieur [Laurent Nuñez], qui a déclaré le soir même : « Comme nous l’avions anticipé, il y a eu plusieurs constitutions de groupes à risques (…) militants de l’extrême gauche radicale, de l’ultragauche (…) qui sont intervenus selon un schéma assez classique, c’est-à-dire que pendant les cortèges ils se sont détachés et ont cherché à commettre des exactions. » Cette déclaration malheureusement ne correspond pas à la réalité vécue par mon fils et les autres manifestants pacifiquement réunis dans les cortèges de Paris, pour qui les premiers actes de violence, non provoqués, sont venus de la part de la police.


L’écrivain Jonathan Littell, lors d’une session publique du « Congrès de la Russie libre », à Vilnius, le 1ᵉʳ septembre 2022.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Le peuple français vous adresse, depuis un mois déjà, des demandes parfaitement légitimes, pour une éducation correcte dans des conditions dignes, pour des moyens de transport, de logement et de vie abordables, pour une répartition de la richesse nationale qui ne profite pas qu’à une poignée d’hommes ; et vous, en cette fin de mandat crépusculaire, ayant perdu toute crédibilité et tout levier d’action effective sur une situation sociale des plus difficiles, vous restez obstinément sourd à ces demandes, vous n’avez aucune réponse à leur apporter si ce n’est la répression, les coups de gourdin et les grenades de vos policiers.

Les propositions aux lycéens mises sur la table lundi 26 octobre par votre gouvernement, trop peu, trop tard, ne changent rien au fond de l’affaire. Je voudrais donc, monsieur le président, vous adresser quelques questions.

Une longue histoire en France

Tout d’abord, pourquoi la police française utilise-t-elle, lors de grands mouvements sociaux comme les manifestations des lycéens, puis les manifestations plus larges qui ont lieu en ce moment, des tactiques de provocation indignes d’une démocratie, en lançant des actions violentes qui ont visiblement pour but de provoquer en retour la violence d’une partie des manifestants, d’office classés comme radicaux, alors que bon nombre d’entre eux ont justement été radicalisés par cette violence injustifiée des forces de police ? C’est ce qu’on appelle des provocations policières ; elles ont aussi une longue histoire, ici en France, et vous devez la connaître.

Pour ma part, j’en comprends parfaitement les mécanismes, et il se trouve que je viens de publier un roman qui les décrit [L’Héritage, Gallimard, 464 pages, 23 euros] ; certes, je songeais à un régime autoritaire fictif, et non pas à la France ; peut-être aurais-je dû. Mais vous, comment pouvez-vous tolérer de telles actions ? N’êtes-vous pas au courant ? Laissez-vous vos services vous cacher la vérité ? Ou bien ces provocations ont-elles lieu sous vos ordres, et si oui, dans quel but ?

Deuxième question, pourquoi la police française, si brutale lorsqu’il s’agit de lycéens ou de citoyens pacifiques, tolère-t-elle sans ciller et sans réagir les démonstrations de force de milices d’extrême droite et leurs actes d’une très grande violence contre des manifestants ? A Montpellier, le 24 octobre, des nervis d’ultradroite, se regroupant à la suite d’appels sur les réseaux sociaux, ont non seulement été filmés en train d’agresser des manifestants sans que le cordon de police situé un peu en amont intervienne, mais, lorsque les policiers ont enfin chargé, ils se sont directement rués sur les manifestants, dont certains, déjà blessés, ont été bastonnés au sol, laissant fuir les militants venus semer le chaos.

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A Nice, une autre milice d’ultradroite munie de gazeuses et de matraques a pu traverser une ville quadrillée par la police en scandant des chants nationalistes, puis ses membres ont été filmés en train de discuter tranquillement avec les forces de l’ordre avant de lancer leurs assauts contre les manifestants. Des scènes semblables se sont déroulées à Rouen et ailleurs. Le 19 octobre, déjà, une manifestation néonazie a eu lieu à Lyon en plein couvre-feu, encore une fois sans la moindre intervention de la police.

Tout cela est filmé, monsieur le président, documenté. Pourtant, vous et vos officiels vous obstinez à ne parler que de violence d’extrême gauche. Pourquoi cela ? Je constate que, devant le tollé provoqué par ces images, la police de Nice a fini par ouvrir une enquête et arrêter onze de ces militants (onze, sur plus d’un millier de personnes gardées à vue le 24 octobre), et que votre ministre de l’intérieur s’est senti obligé de nier que la police française protège les militants d’ultradroite en marge des manifestations. Comment peut-on le croire ? Ou bien est-il de bonne foi lorsqu’il affirme cela ? Ces provocations, cette tolérance pour les agissements de l’ultradroite seraient-elles alors des initiatives locales, menées dans son dos par des échelons inférieurs ayant échappé à son contrôle ? C’est une question grave, monsieur le président, et vous nous devez la vérité.

La violence policière, en France, c’est une vieille histoire. Certains de nos aînés se souviennent encore dans leur chair du déchaînement policier de mai 1968 ; d’autres auront au moins vu les images. Et ce n’est pas qu’une histoire de droite : un ami me rappelle que lorsque les forces de l’ordre, sous François Mitterrand, réprimaient avec leur brutalité coutumière une manifestation de droite, un des caciques socialistes ricanait : la droite a formé la police à la violence pendant des années, qu’ils ne viennent pas se plaindre maintenant ! Et depuis, même les gouvernements qui comprenaient à quel point cet usage systématique de la violence est inacceptable et profondément antirépublicain n’ont jamais eu le courage d’affronter frontalement à ce sujet la police et ses tout-puissants syndicats.

Une ultradroite bien réelle

Quant à vous, depuis au moins l’épisode des « gilets jaunes » qui a tant marqué le début de votre présidence, et auquel, comme aujourd’hui, vous n’avez été capable d’apporter aucune réponse qui ne fût sécuritaire, vos ministres de l’intérieur successifs, issus de la gauche comme de la droite, n’ont fait qu’encourager cette dérive violente et ces méthodes provocatrices. Ce à quoi nous avons tous assisté en direct ces dernières semaines – des personnes mineures, dans un pays où la fessée est interdite, bastonnées par les forces de l’ordre, leurs yeux et leurs mains parfois arrachés par des armes qui s’apparentent à des armes de guerre ; des scènes de chaos et de brutalité dont tout porte à croire qu’elles ont été au moins en partie provoquées par des actions policières – a évidemment ses racines dans cette époque.

Et aujourd’hui comme hier, votre réponse reste la même : la recherche de boucs émissaires au sein d’une « ultragauche » en grande partie fantasmée (alors que vous restez silencieux au sujet d’une ultradroite bien réelle, organisée et prête à en découdre, comme on l’a vu), le mutisme et la violence. Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats, à des demandes sociales pourtant plus que justifiées.

Vous rendez-vous compte, monsieur le président, avec quel effarement sont perçues les méthodes policières françaises depuis vos voisins européens, l’Espagne, où j’habite, l’Allemagne, les Pays-Bas, et même le Royaume-Uni ? Il y a longtemps qu’elles ont fait perdre à la France sa réputation de phare de la démocratie, et tourné en dérision le « Liberté, Egalité, Fraternité » qui forme la devise de notre République. « Liberté, égalité, brutalité » conviendrait bien mieux.

Un dernier point, le plus important. Je ne vais pas m’étendre sur le désastre politique que vous léguez à la France, d’autres l’ont fait avant moi ; sur le fait que vos deux mandats nous mènent droit à une « belle élection » dans laquelle, au second tour, la grande majorité des électeurs français, centristes par nature, que ce soit de droite ou de gauche, n’auront le choix qu’entre un radicalisme de droite ou un radicalisme de gauche. Il semble plus que probable que, dans ce cas de figure, le Rassemblement national gagnera l’élection et que Marine Le Pen prendra votre place à l’Elysée.

Au-delà du désaveu cinglant que cela représentera de vos dix ans au pouvoir, avez-vous songé au fait que vous léguerez ainsi à un régime d’extrême droite à tendance autoritaire une police, façonnée par vous et vos ministres successifs, brutalisée et brutale, une police qui n’hésitera pas, cela est clair pour tous, à se mettre sans états d’âme au service d’une éventuelle répression encore plus féroce que l’actuelle ?

La police française, sous le gouvernement démocratique et soi-disant centriste qui est le vôtre, a déjà des comportements plus que problématiques, et parfois dignes des régimes dits « illibéraux » ; comment donc se comporterait-elle sous les ordres d’un parti politique héritier du régime collaborationniste de Vichy et des tortionnaires de l’Algérie française ? Comment se comporterait-elle sous les ordres d’un gouvernement raciste prêt à entrer en guerre contre toute une partie de sa population ? Vous êtes-vous jamais posé cette question, monsieur le président, vous qui avez, au cours des dix dernières années, approuvé les pires dérives de cette fameuse doctrine de maintien de l’ordre, sans jamais y mettre le moindre frein ?

Monsieur le président, pouvez-vous, depuis votre isolement, me répondre ?

Jonathan Littell est l’auteur du roman « Les Bienveillantes » (Gallimard, 2006) pour lequel il avait reçu le prix Goncourt et, plus récemment, de « L’Héritage » (Gallimard, 464 pages, 23 euros). Il vit à Barcelone, en Espagne.

Jonathan Littell (Ecrivain), Le Monde du 28 octobre 2026

Les larmes noires de la République, par Yannick Haenel

Assis sous cette Marianne en deuil d’elle-même, place de la République à Paris, l’écrivain s’interroge sur ce pays où l’extrême droitisation des esprits se propage, où la démocratie sert non plus à défendre ceux qui l’aiment, mais à intégrer ses ennemis.

Le 17 octobre 2026, place de la République, à Paris. (Hugo Aymar /Haytham. Réa)
ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Yannick Haenel
écrivain

Libération. Publié le 29 octobre 2026.

Je suis assis, place de la République à Paris, sous la statue de Marianne. Je trouve qu’elle a changé : sans ce gilet jaune dont les manifestants l’avaient affublée le 17 octobre, et sur lequel on lisait : « 2026, la police mutile les lycéen·nes », elle me semble avoir perdu sa souveraineté. Comme on dit que le roi est nu quand on le découvre faible et sans pouvoir, la République est nue. On a effacé les graffitis qui ornaient sa margelle de granit, et qu’à mon avis elle adorait (la République n’est-elle pas originairement révolutionnaire ?). La voici désarmée : peut-elle encore nous protéger ? La solitude de la République est infinie. « Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire », écrit Lautréamont à la fin des Chants de Maldoror.

On devine encore, sous les yeux des trois figures féminines qui ornent le socle et forment l’allégorie de la devise « Liberté, égalité, fraternité », ces larmes noires que leur avaient ajoutées les lycéens le 17 octobre, larmes noires provoquées par la violence d’un gouvernement qui matraque, éborgne et mutile, mais où je lis aujourd’hui une réaction mélancolique à l’infamie qui se déploie en toute impunité dans le pays.

Assis sous cette Marianne en deuil d’elle-même, je me demande quel est ce pays où des gens d’extrême droite passent désormais à l’acte pour marquer leur territoire. L’assassinat de Pengo Bossio Wangi, le 23 octobre, à Trappes, par un raciste imprégné des idées du Rassemblement national, nous prévient : tuer un homme noir dans la rue, c’est faire entendre à l’ensemble du pays qui a le droit d’exister et qui n’en a pas le droit. La ségrégation est une idée qui flotte à nouveau dans l’air : elle s’accomplissait dans la sphère économique (où le niveau de richesse compartimente, sépare, exclut) ; elle fait maintenant retour dans nos vies concrètes en radicalisant toutes les oppositions.

Le nouveau pacte ténébreux

Je me demande quel est ce pays, devenu à ce point la proie d’une extrême droitisation des esprits que certains médias ne sont plus capables intellectuellement de reconnaître qu’ils en propagent les idées criminelles ? L’extrême droite fait partie de la famille : voilà le message que veut, à toute force, nous faire passer la société médiatique (ou plutôt « merdiatique », comme le dit avec sa belle ironie anarchiste, João César Monteiro, ce génial cinéaste). Et lorsque quelqu’un dénonce ce nouveau pacte ténébreux, lorsqu’on dit très simplement que le racisme n’est pas qu’un délit, mais un crime (la preuve, à Trappes), et que les idées d’extrême droite sont donc antirépublicaines, on lui oppose automatiquement le pluralisme et le droit à toutes les opinions. La démocratie sert donc aujourd’hui non plus à défendre ceux qui l’aiment, mais à intégrer ses ennemis.

Stendhal disait : « Le mauvais goût conduit au crime. » Eh bien : l’idée qu’il y aurait des indésirables en France conduit nécessairement à leur mise à mort. Le racisme a pour principe la mise à mort des sujets qu’il vise. Ce que veut un antisémite, au fond, c’est la mort des juifs ; de même, un raciste ne souhaite, en toute logique, que l’élimination du racisé qu’il hait.

Qu’on accepte, au nom de je ne sais quelle tortueuse et perverse « ouverture d’esprit », que le racisme comme volonté de tuer fasse partie de la famille, c’est-à-dire de la communauté politique qu’on nomme en France la République, relève de l’infamie. Celle-ci complète la série des penchants criminels de la France qui, ces derniers temps, semblent assouvir une jouissance noire qui est à l’œuvre au sommet du pouvoir.

Enfumage politique des décisions du gouvernement propres à satisfaire les directives d’oligarchies qui le maintiennent aux manettes ; déchaînement du « maintien de l’ordre » comme réponse systématique à la protestation ; ritournelle des « caisses vides de l’Etat » qui sert à masquer les cadeaux fiscaux aux grandes fortunes : nous vivons dans un pays où la division, organisée sciemment, nous prend en otage, où le chaos profite au pire, où les services publics ont été détruits par des décennies de néolibéralisme, où trouver un lit d’hôpital ou une place à la fac est devenu presque impossible.

Je lève la tête vers la statue de la République. Au point où nous en sommes, je peux bien lui adresser la parole, alors je lui demande : « La France est-elle encore disponible pour autre chose que l’infamie ? ». Cette question, c’est plutôt à nous que je la pose : par-delà le pourrissement de tous les discours et la tentation de la guerre civile qui, sous le chaos des prises de position actuelles, gronde comme une menace et comme un fantasme, reste-t-il en chacun de nous de l’indemne ?

« Indemne » veut dire non damné. Y a-t-il en nous une part qui échappe à l’enfer politique actuel ? Cette part est ce qui reste de la politique quand celle-ci n’arrive plus à s’exercer : c’est l’innocence, autrement dit ce qui peut vaincre l’infamie. Comment trouver en nous de l’innocence ? Ne me dites pas que la question vous fait sourire : elle est devenue notre seule véritable question politique.

Yannick Haenel, Libération, 29 octobre 2026.

Le samedi de la vie

Yannick Haenel
Écrivain

Charlie Hebdo. Publié le 28 octobre 2026

Il se passe tellement de choses en France, ces jours-ci, que ma chronique risque de ne plus être d’actualité lorsque vous la lirez. Vous savez que je me moque d’habitude du mot « actualité », mais lorsque des enfants et des adolescents manifestent pour l’école et se font frapper, gazer, mutiler, éborgner dans la rue par les forces de l’ordre, chaque jour compte, et tout peut d’un seul coup déraper vers le crime ou s’ouvrir salutairement. À l’heure où j’écris se prépare une journée de samedi terrible : ­Macron, avec l’assurance martiale du petit despote qui confond pouvoir et oppression, vient d’interdire les manifestations.

Sans doute est-ce le rêve inavoué de la bourgeoisie d’argent de ressentir ce qu’il en est de dominer : une telle jouissance est rarement accordée aux marchands et aux banquiers. Mais le pouvoir qui s’exprime en ce moment, à travers les ordres donnés à la police d’écraser la jeunesse, n’est lui-même que l’expression d’un servile consentement aux impératifs des oligarchies qui exigent de lui, et de quelque gouvernement qui y accède grâce à elles, de les servir. Les conseils d’administration ont leur priorité : elle s’appelle « dividendes ». Les actionnaires ne visent qu’à cela : recevoir leur part des bénéfices. Alors, l’état misérable des établissements scolaires ? La vie des adolescents ? Ce n’est pas leur problème : l’école n’est pas rentable.

À lire aussi « Printemps jeunes ». La pandémie de colère qui enflamme la Gen Z, 22 octobre 2026

Tant que la politique sera esclave, comme en France, du système néolibéral qui la rend dépendante des intérêts des oligarchies, il ne sera pas possible d’espérer autre chose qu’une réponse répressive aux demandes légitimes et nécessaires des lycéens, des « gilets jaunes » et de tous ceux qui végètent désormais dans l’invivable. Demandez donc aux caissières des supermarchés, aux éboueurs et à tous les acteurs des services publics, dont on avait tellement vanté le mérite lors des confinements en 2020, où ils en sont. Croyez-vous vraiment que leurs revendications soient si subversives qu’il faille les matraquer le samedi, comme s’ils constituaient une menace pour l’État ?

Ce qui saute aux yeux, et pas seulement depuis des semaines, c’est à quel point la menace, c’est l’État lui-même, devenu complètement hors de contrôle, l’État pourtant garant de la sécurité et du bien-être des citoyens, l’État qui non seulement dévisse dans la violence, mais démantèle depuis des années les services publics, le système de santé et l’école, dont l’administration a été consciencieusement détruite au fil des années, comme en témoigne le sort réservé aux professeurs, qui ont été prolétarisés, et que plus personne, désormais, ne veut remplacer. Le néolibéralisme, en triomphant de toute politique, a tué la politique, et nous a livrés au sadisme vénal d’oligarchies qui regardent notre monde comme un spectacle ennuyeux, qui, le samedi, leur paraît peut-être un peu irritant.

L’analyse froide d’Alain Bauer

TV Monde, 27 octobre 2026.

TRANSCRIPTION DE L’ENTRETIEN