Et Dieu dans tout ça ? Un texte qui traite des profondeurs et de la virtualité.

Devenir inhumain
C’est le même que Hadès et Dionysos.
Héraclite, Frag. 41

Le philosophe Schelling dans La Liberté humaine (1809) pose la question du fond causal et de Dieu en tant que mal, origine du mal, principe du mal et donc son paradoxal agent. Depuis Maître Eckhart contemporain de Dante, on n’avait plus écrit sur Dieu dans le rapport définitif au néant - excepté dans la Kabale (juive et provençale). Cette entité divine ne sauve pas mais fait vertige et sans rémission. Que Dieu soit mauvais, c’est ce que déclare en substance Lautréamont dans ses Chants de Maldoror. Sans parler de Melville et sa métaphore de Dieu en Moby Dick destructeur et vengeur. Si encore Dieu se plaçait par-delà bien et mal ! C’est-à-dire en ironie comme nombre des écrits fragmentaires de Nietzsche qui a avancé dans le Gai savoir que Dieu est mort - dans le rapport au sacré. Tout de go, Dieu serait le mal avancent les esprits les plus singuliers de leur temps.

Une fois la proposition posée, on a le point, le point d’effroi. Le reste s’en suit, en pacte faustien pour les plus téméraires. Il nous reste leur regard.


Cette proposition que Dieu soit le mal reste parfaitement inaudible au commun des humains auxquels les catastrophes font dire que Dieu se fiche d’eux et que paradoxalement il n’existe pas. Si Dieu est le mal fondamental que faire contre, sauf y perdre son latin et subir les événements ? Le tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755 aux cent mille victimes, relaté par Voltaire dans Candide, manifeste la quintessence du mal et traumatisa son époque. Absurde, imprévisible, dévastatrice est la catastrophe. Elle est aussi bien tellurique que désormais humainement planétaire. Et si le mal était en nous ? <>>Devil inside. Cela est diablement possible.

Pour Sade - au profil angélique sur son portrait -, nul doute que le mal est dans le cœur des hommes et des femmes. Qu’ils sécrètent le mal par leur dévotion imbécile, leur envie, la rétention de leur pulsion, leur frustration sexuelle. Sade s’exprime au nom du mal avec une joie non feinte - pratique de la joie devant la mort, dira Bataille -, et une maestria dans ses maléfiques trouvailles littéraires et romanesques créant des personnages (moralement) abjects. Ceci en une verve inégalable de provocation et de rigueur dramatiques sur le constat existentiel du refoulement humain. Mais Dieu ne refoule rien s’il est le mal !


Enfer, Purgatoire, Paradis, voilà le trajet depuis Dante. La culture Occidentale chrétienne procède ainsi, par degré, par état, par progression vers la rédemption, l’illumination et la sainteté. Qui oserait passer directement au stade paradisiaque et à sa musicalité splendide ? Le plus tabou des trois stades. L’homme possède trop de Culpabilité pour ça. Sur terre, le Purgatoire n’est que repentir et attente. Pour mériter de vivre, il faut s’émanciper du repentir et de l’attente. Selon Jacqueline Risset, traductrice de Dante, le Purgatoire est le plus difficile des trois car il s’en tient trop au sens. Elle remarque aussi qu’il y a le même nombre de fois le mot corps dans l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. L’écriture de la Divine Comédie serait une proportion du corps à la lettre près et de la mise en corps des humains avant l’advenue miraculeuse des corps glorieux composant la Comédie. Aller vers le ciel musical ou retomber dans les limbes de feu incinérateur serait le plus facile en oubli du sens et du devenir.

Imaginons une nouvelle Béatrice dirigeant Dante vers le Paradis. Envisageons-la adulte, magnétique, sculpturale de visage et de ligne de corps. Avec elle la comédie deviendrait visible, intacte en fraîcheur d’amour et de vie érotique. Certaines voudraient que l’on ne date plus notre ère à partir de la naissance du Christ (elles me l’on dit). Aujourd’hui, elles referaient vite l’histoire de la Terre depuis la mère archaïque jusqu’à Madonna en passant par Cléopâtre en vénération des mères et de la sainte Vulve. Demandez le programme de mère en fille ! Il remplit le roman moderne comme l’a relevé Philippe Sollers (le seul) bien avant moi.

C’est le rire de l’univers qui m’intéresse ; rire dont parle Dante à la fin du Paradis au chant 27. Un rire de l’univers, dit-il.
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J’ai longtemps joué avec l’astrologie, le Yi King [1]et les simulacres. Ça me détendait en lecture de journal ou consultations aléatoires des trigrammes. Ah, le destin et les questions divines ! Mythologie parfaite et perfection sur Terre en jour d’exercice ! Devins-divins, mystique, extase, vision en éclair, m’allait aussi. Conversions diverses avec l’incroyable à votre portée. Hormis la dérive sectaire… Attention à la psychose, pas d’affolement, de certitude rivée, de sortie des gonds. Lâcher prise, d’accord, mais sans délitement.

Au quotidien, le rire de filles fait croire au paradis. Ce rire est en cinq temps. Ah, ah… ah, ah, ah… Sade dit que tout est paradis dans cet enfer si l’on sait bien y regarder (entendre, ndr).

Divine comédie, donc. Langue choisie en vers et haute poésie infusée. Hors catéchisme, agenouillement, dévotion et autre négligente propreté du sacerdoce (dixit Nietzsche). Le qualificatif dantesque est complaisant avec l’Enfer. Il faut que ça râle, souffre, grince des dents et se repente en auto-torture. Exit Purgatoire ou Paradis. Jésus est un grand chamane qui parle à son père dans les cieux, s’exile au désert, résiste à la tentation, marche sur l’eau, guérit les malades, ressuscite un mort ; défie toute matérialité en somme. Il se laisse accuser, porte sa croix, est crucifié les bras ouverts sans résistance. La scène est à voir à l’envers. La résurrection devient immédiate par l’opération de l’esprit qui infuse de toute part. Monté au ciel ; il réapparait en ubiquité. Fallait le faire. A la fin des temps, il ressuscitera tout le monde. Vaste chantier. Vaste bordel.


Nietzsche a retourné le christianisme vers le dionysiaque jusqu’à s’y perdre, lui ; sa maladie étant, dit-il, un point de vue sur la santé.... Plus on est enfermé, plus l’esprit diffuse - Sade fera 27 ans de prison… L’écriture est une mise au clair de l’esprit, une recherche de l’au-delà de soi, un dégagement hors des murs. Cette visée d’un paradis sur Terre, totalement ratée par les contemporains qui ressassent plainte, complaisance, traumatisme, passé. La mort en obsession centrale et argument d’autorité, de terreur, d’interdit. Notre fin de vie est désormais programmée… avant d’avoir commencé à vivre.

S’il y a une magie dans le cosmos, c’est une vue de loin, de très loin, hallucinées et filtrée par les lentilles démesurées. Sur Terre, la tech’ cherche vainement à défier le vide sidéral et y retourne de fait. Comme les espaces infinis effraient les conquérants des sphères célestes, ils veulent flotter au-dessus de la planète bleue en voyage exorbitant ! Maitriser le vide. Peine perdue. Psychologie de cyclopes en lancement et retombée automatique.

Revenons à Dieu (le père), envers de la chair puisque impalpable et même inconcevable. Il peut apparaître à chacun, tout comme le fils, en dédoublement de personnalité. Ce dédoublement de l’humain, c’est ce que produit récemment l’IA (en envers du Logos). La virtualisation effective des informations en simulacre de connaissance devient la nouvelle divinité. L’unique issue en croyance à l’esprit calculateur du computer. Ce ravage cybernétique planétaire où la machine dominerait l’humanité (satan ex machina) n’est pas pour tout de suite. Par contre, la fascination de chacun, d’y aller vérifier ses connaissances et de fantasmer la supériorité de la machine sur lui-même, là est le danger. Cette soumission en désir inconscient de remplacer sa propre humanité désormais volontairement et entièrement dévaluée concrétise l’achèvement du nihilisme.

Le désert croît d’autant plus que les data centers utilisent les réserves d’eau ! Quelque individu qui s’adresse à une machine et savoure pieusement sa réponse instantanée signe et valide son aliénation définitive à la matrice numérique et le recul de sa propre capacité de langage. Pourra-t-on encore trouver quelqu’un d’extérieur à la matrice avec qui parler autrement que machinalement ? Ce sera de plus en plus improbable. Si la machine remplaçait l’humain y aurait-il autre choix que de devenir inhumain !
JHL, Octobre 2026
[1] Sollers s’est aussi intéressé au Yi King et plus généralement à la culture taoîste. Voir notamment « Analyse taoïste de « l’Ecole du Mystère » -de Sollers » (V.K.)
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