Martin Heidegger est mort le 26 mai 1976. Le cinquantenaire de sa mort n’a pas suscité beaucoup d’intérêt en France où son oeuvre eut pourtant un certain retentissement. Sollers avait inventé un néologisme pour cela, le verbe « oublire ». Heidegger « oublu » ? Réparons cet oubli. Lisons.


Heidegger, c’est aussi une voix. Dans l’entretien enregistré en 1966 et publié par Der Spiegel le 31 mai 1976, Heidegger ne rappelait-il pas : « Ma pensée se tient dans un rapport incontournable avec la poésie de Hölderlin. Hölderlin n’est pas pour moi un poète quelconque dont l’oeuvre serait comme celle de bien d’autres un sujet d’études pour les historiens de la littérature. Hölderlin est pour moi le poète qui fait signe en direction de l’avenir, le poète qui attend le dieu, et qui ne doit pas rester un simple objet d’études hölderlinniennes, prisonnier des représentations de l’histoire de la littérature. » Écoutons Heidegger lire un poème de Hölderlin.
Heimkunft (Retour au pays, 2ème version)
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Ce poème a été traduit par Michel Deguy et publié en ouverture du numéro 6 de Tel Quel (été 1961) [1] où il était suivi du commentaire de Heidegger, publié sous le titre « Eclaircissement », traduction littérale du titre allemand « Erläuterunge ». Le commentaire est le discours que Heidegger a prononcé en mémoire du poète pour la fête du centenaire de sa mort, à l’Université de Fribourg-en-Brigsbau, le 6 juin 1943. Poème et commentaire seront repris l’année suivante, en 1962, dans le recueil Approche de Hölderlin (Gallimard, coll. Tel), souvent commenté par Philippe Sollers (lire : Richesse de la nature).
Voir le texte et la traduction de Michel Deguy tel qu’elle fut publiée dans Tel Quel en note >> [2].


Dans son roman L’École du Mystère, Sollers publie un portrait contrasté du penseur [3].
Tombeau de Heidegger

- Le Thor, août-septembre 1966.
Photo François Fédier.
Martin Heidegger meurt le 26 mai 1976 à Fribourg. Le 28, il est enterré dans son lieu natal de Messkirch. Devant sa tombe ouverte, son fils Hermann lit des extraits de poèmes de Hölderlin choisis par son père [4]. Il est question de la Grèce antique, vaste salle de fêtes, dont la mer forme le sol, et les montagnes les tables. Le temple de Delphes sommeille. Les paroles qui atteignent leur but au loin scintillent peut-être quelque part, là où le grand destin résonne, mais il faudrait qu’un dieu apparaisse pour qu’une clarté renouvelle tout, le ciel, la terre, la mer. Cela dit, ne rêvons pas : le temps n’est pas venu, la puissance de dévastation fait rage, le divin n’atteint pas ceux qui n’en font pas partie, et pourtant, chacun suit son chemin, et parvient jusqu’où il peut aller.
Un témoin digne de foi a vu Heidegger mort :
« Qui a vu Heidegger étendu dans son cercueil sait quelle paix, quelle conscience en paix émanait de son visage. » On aime à le croire, et c’est une mauvaise nouvelle pour les calomniateurs affairés. Le mystère de la foi (mais laquelle ?) est là.
Le dossier politique de Heidegger a été étudié en long, en large, à l’envers, à l’endroit, à l’envers, puis, de nouveau, à l’envers, sans qu’on puisse vraiment expliquer comment Hitler, ce vulgaire possédé hystérique, cette folle tordue, a pu, ne fût-ce que dix secondes, séduire ce penseur avec ses gesticulations, ses appels au meurtre, et ses cris. Pourtant, c’est simple : ce penseur de premier ordre a été un petit catholique humilié, fils d’un tonnelier sacristain de sa paroisse. Cette mauvaise origine en pays protestant a pesé lourdement sur lui, sa carrière philosophique universitaire a toujours été marquée de ce point rouge, mal effacé par son mariage avec une luthérienne bon teint. Il est médiéval, ce garçon, humble, authentique, modeste, dissimulé, mais d’une prétention gigantesque. Comme il a du génie, il découvre que la vérité vient de beaucoup plus loin que ce qu’on a cru jusqu’à lui.
Il se faufile dans le grec, arrive à parler directement avec Parménide, Héraclite ou Anaximandre, radiographie Platon, connaît Aristote par cœur. Comme tous les Allemands, il est bouleversé et encore humilié par la Première Guerre mondiale. Un redressement est-il possible ? Peut-être, et voici un agité du bocal. L’Université va mal, on pourrait s’appuyer sur lui pour la réformer en profondeur. Il est vrai que ce futur criminel est profondément illettré, mais quoi, la situation est désespérante, la force pourrait y remédier. Le penseur est professeur (excellent), il croit à l’enseignement. Il prend ses responsabilités, devient Recteur pendant un an, et déchante vite. Ce n’est pas le renouveau, mais l’enfer.
À vrai dire, le penseur n’aime pas la splendeur catholique. L’Italie lui échappe, il la traverse les yeux fermés, sa femme est de mauvaise humeur. La Renaissance, le Baroque lui semblent des dépenses aristocratiques inutiles, ça ne pense pas, ça va dans tous les sens, l’explosion gratuite des corps le gêne. Il n’est pas allé à Bordeaux comme Hölderlin, Apollon et Dionysos ne lui parlent que par intermittence. Aphrodite ne l’attire pas. Il se sent solidaire d’un peuple imaginaire qui fonce vers sa destruction. Impossible de lui faire goûter Titien, il préfère un mauvais Van Gogh, et, tactique oblige, après la guerre, fait semblant d’aimer Cézanne, Braque, Char, Camus s’il le faut, mais sûrement pas Watteau, Fragonard, Manet, Picasso (Elfriede, devant ces rodomontades et ces fanfaronnades, fait la tronche). Il pense que « les femmes brunes sur le sol de soie » qu’évoque Hölderlin à Bordeaux sont de solides Allemandes blondes. Il se rend compte que Hitler travaille, au fond, pour Staline, donc, plus tard pour l’Amérique. Cela dit, il diagnostique comme personne le règne planétaire de la Technique et l’avènement de l’ersatz.
L’énorme quantité étant devenue qualité, l’ersatz (mot allemand) pullule. Un écrivain existe s’il a vendu 100 000 exemplaires (ou plus), sinon, c’est un marginal paresseux, un rêveur, un assisté, une créature de musée. Être, désormais, c’est être remplaçable, a justement pronostiqué le penseur, et les remplaçants, dans le Spectacle mondial, affluent de toute part, en peinture, en musique, en littérature. Entre deux matches de foot, regardés avec passion à la télévision, chez son voisin (le penseur avait une vive admiration anticipatrice pour l’équipe d’Allemagne), le penseur pouvait encore suivre du doigt une partition de Bach. De toute façon, il pensait, la plume à la main, du matin au soir, et même pendant son sommeil. Cela donne une œuvre considérable, en cours de traduction difficile.
Essayez de vous acclimater, en français, à « aître », « estre », « avenance », « allégie », et autres forgeries sourdes, et vous irez vite boire un verre de Voltaire. Tout se passe comme si les traducteurs n’avaient plus de corps pour penser. Le penseur essentiel devient une machine détraquée et obscure, la proie de descendants déprimés des tranchées de 1914 et de 1940, on dirait une ligne Maginot installée en pleine Forêt-Noire. Une telle contorsion révèle un désir de recouvrement et d’échec.
Et pourtant, vous avez l’impression de le comprendre facilement, le penseur, il vous encourage à toute heure. Vous trouvez, malgré lui, que le français est plus physiquement « grec » que l’allemand, et que Nietzsche avait raison sur ce point. Le « miracle français », dictature d’une minorité aristocratique (et puni comme tel), est supérieur au « miracle grec », mais ce point ne peut pas être saisi par le penseur, à cause de ses préjugés de classe. Tout ce qui est d’origine modeste déteste les miracles à commencer, depuis longtemps, par les Français eux-mêmes. J’aime que Voltaire ait écrit, à la fin d’une de ses lettres : « On a voulu m’enterrer, mais j’ai esquivé. Bonsoir. »
Vous aimez les penseurs, vous n’avez pas besoin de parler grec, latin, hébreu, allemand ou chinois. Vous êtes de l’avis de Spinoza pour qui tout ce qui est beau est difficile autant que rare, difficile pour lui, mais facile pour vous. Le vrai éclate dans la splendeur du beau. Si c’est laid, c’est faux. Vous admirez le courage de Spinoza dans son temps obscur, mais vous ne partagez pas la devise de son sceau « Caute », prudence. Vous n’avez plus besoin aujourd’hui, quand tout va à la dérive, d’être cauteleux. Au contraire, tout vous sourit, de l’audace, encore de l’audace. En revanche, vous approuvez la proposition suivante : « La fausseté consiste en une privation de connaissance qu’enveloppent des idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses. »
Vous percevez l’infini partout. Vous savez que « Dieu s’aime lui-même d’un amour intellectuel infini », et que « la Joie (Laetitia) est le passage de l’homme d’une moindre perfection à une perfection plus grande ». Joie, Tristesse, Amour, Haine, Connaissance, vous avez l’horloge enchantée qu’il faut [5]. La joie agit, la tristesse pâtit. Vous trouvez que Casanova, lecteur de Spinoza, a eu raison d’écrire à l’une de ses maîtresses : « Sois gaie, la tristesse me tue. »
Vous ratifiez la formule suivante, victoire sur vos tendances libidineuses : « La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même. » Vous sentez et vous éprouvez que vous êtes éternel, et c’est comme si vous aviez écrit :
« Quand l’Esprit se contemple lui-même, ainsi que sa puissance d’agir, il est joyeux, et d’autant plus qu’il s’imagine plus distinctement lui-même ainsi que sa puissance d’agir. »
Notez le mot distinctement.
Philippe Sollers, L’École du Mystère, p. 61 – 66
© Gallimard 2015
F.-W. von Herrmann [6] et M. Heidegger
dans la dernière résidence du philosophe à Fribourg, en 1974
(collection privée)
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Martin Heidegger, professeur de l’Être
Arnaud Jamin, 26 mai 2026

© Zollernalb - Wikipedia Commons.
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Il y a aujourd’hui exactement 50 ans que Martin Heidegger a disparu et force est de constater que le grand philosophe du XXème siècle, né en 1889, ne fait à cette occasion l’objet d’aucun hommage ou commémoration en France, sa réputation étant sans aucun doute lestée par le poids des régulières publications accusatrices. Pourtant : « Ceux dont on ne dit plus le moindre mot, ceux que l’on prétend avoir réfutés exercent leur effet avec le plus de force — ils jettent même dans une constante inquiétude ceux qui ne leur ‘’tiennent tête’’ qu’en les évitant. »
Tout est désormais explicité clairement sur, contre et pour le cas Heidegger : la terrible erreur documentée, assumée et méditée d’un engagement de quelques mois auprès des nazis en 1933-34 et une avancée philosophique massive. Bien qu’un long malentendu courre encore, une simple lecture – un peu appliquée et attentive, un peu abritée à l’écart du bruit – des vues majeures que lui doit
Martin Heidegger – 10 septembre 1966 à Vénasque
© François Fédier

l’histoire de la pensée, suffit à créer l’éblouissement d’une lucidité sans pareille sur notre propre temps décisivement inféodé à l’empire de la Technique qu’il fût le premier à diagnostiquer… au cœur même de la déferlante nazie, dans ces années 30. Si bien qu’avec ce qu’est devenu notre monde, l’œuvre de Heidegger se tient en totale contradiction ; mais une contradiction qui ne chercherait absolument pas le rapport de force, qui n’aurait pas soif d’ennemi. Parfois, le philosophe se révèle stratège chinois et ne s’engage pas car : « Tout discours-contre ne peut jamais avoir qu’un seul sens : aviver la nécessité de dire oui à ce qui vient comme adversité. »
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Sa lecture, qui peut paraître cryptique à tout un chacun — les œuvres complètes du philosophe, toujours en cours de publication, représentent plus de 100 ouvrages et son complexe vocabulaire-paravent en rebutent plus d’un —, rebondit pourtant incroyablement sur le présent le plus moyen, déployant, pour celui qui s’y adonne, une expérience intérieure déroutante. Je crois en effet que s’ouvre paradoxalement une simplicité lumineuse dans les livres de Heidegger, et qu’elle peut se goûter quotidiennement, partout, par petites touches. Ses Cahiers Noirs, dont toutes les citations de ce texte sont extraites, se tiennent à notre disposition, à la Fnac, ou sur Vinted. Écrits la nuit, précisant une pensée à l’œuvre dans les cours de philosophie donnés en parallèle diurne, fixant les vertiges aperçus dans les traités en train d’être rédigés, contrant l’insomnie abrasive du corps éveillé, ils se révèlent point de capiton d’un destin. Avec un exemplaire, vous vous rendez au café au petit matin, là où se surveillent les montres connectées entre elles, sur fond de chaîne info, à droite toute. Vous lisez tranquillement. « Tous les événements divulgués publiquement sur un mode technico-historisant en tant que "ce qui a lieu" se surpassent continuellement dans leur absence de signification, chacun poussant celui qui le précède dans l’oubli. » Bon, vous êtes déjà revigoré. Mais vous ouvrez vos emails et il y a fort à parier que — comme c’est le cas régulièrement — votre employeur, ou cet oncle pénible (peut-être est-ce la même personne !), vous suggère fortement d’enfin vous mettre à la formation-injonction concernant l’intelligence artificielle. Ensuite, vous jetez un œil sur Tik Tok et Instagram car peut-être avez-vous raté quelque chose depuis un quart d’heure. Vous assistez, hébété, au défilé réglé du rang des informations. « Ce qui est ouvert à la publicité comporte en soi la contrainte de viser le succès et l’accumulation des succès. Cette contrainte oblige à se lier à l’affairement provoqué par des exigences qui exercent directement leur puissance, et fait ainsi acquérir à ces exigences une force de confirmation inaperçue et du même coup efficace à l’extrême. » Et puis c’est le joli mois de mai, moment du mercato des médias. Alors, Nagui va-t-il quitter cette émission ? Mais que vont devenir les chroniqueurs ici ou là ? « À l’époque de la faisabilité inconditionnelle, le "spécialiste" est partout indispensable, plus il est aveugle à tout le reste et limité étroitement à son rayon, plus il peut avec sûreté et rapidité être mis à contribution et déplacé ailleurs. » Et enfin, il n’échappe à personne que nous sommes dans une décennie de guerre déchaînée, l’une entraînant l’autre par capillarité trumpienne. « À une époque où la dévastation invisible pèse d’un plus grand poids que les destructions visibles, les chemins qu’emprunte la réflexion quotidienne doivent nécessairement prendre la direction de l’invisible. »
L’invisible. Face au choix métaphysique déjà fait pour nous de la puissance engrangeant la puissance qui dicte implacablement les actes politiques majeurs (voilà bien le mode technico-historisant), tel un passage dans le négatif photographique de la réalité, Heidegger convoque, lui, à une signature pour l’invisible où règnent calme et sérénité. C’est le sens que développe Vincent Blanchet avec son ouvrage passionnant La mesure de l’être – Heidegger et le problème de la paix, paru il y a peu aux précieuses éditions Vrin. Il y indique un chemin de paix niché dans le coeur de l’ontologie. C’est aussi le chemin de traducteurs et philosophes français comme Alain Boutot et Pascal David, qui, dans le même mouvement que le regretté François Fédier, font régulièrement passer l’œuvre de Heidegger dans notre langue.
Plus les années passent, plus Heidegger se pare de judicieuse pertinence et même ses ennemis, de rage et par un hommage inversé si évident, en conviennent. On ne cesse de parler de ses erreurs (réelles, bassement humaines), je ne vois que ses lumières (irradiantes, décollées de l’animal raisonnable). Peu après sa démission du rectorat intervenue le 28 avril 1934, Heidegger note l’origine de ce qui vient de se tramer en lui, et que personne ne semble avoir lu : « Fallait-il faire ce saut aberrant au cœur du quotidien tapageur et des remous provoqués par ses intrigues, au cœur de son inconsistance habituelle et de son manque de poids dissimulé, pour que soit enfin compris jusqu’à ses plus lointains aboutissements ce qui est, seul, nécessaire : devenir tout à fait solitaire et être ainsi de taille à se mesurer à l’œuvre qu’il s’agit d’œuvrer ? » Erreur traversée, pensée affirmée. Place nette est faite à l’œuvre, qui va nécessairement se tenir dans une solitude absolue.
Durant les années 30, qui ressemblent tant aux nôtres, le philosophe vit ainsi son « tournant » (Die Kehre), qui place l’être au cœur du coeur de sa pensée et cette trajectoire décisive naît précisément au sortir de son expérience politico-sociale désastreuse. Dans les Cahiers Noirs, décidément si pertinents, il décrit comme personne la montée en vrille odieuse des nazis, il perçoit son essence dans les comportements : « À côté, il y a encore tous ceux qui – exhalant la moralité et ruisselant de prudhommerie — ne pensent qu’à platement ranimer le bon vieux temps, qui ont recouvré leurs esprits après que le trône et l’autel ont été mis à l’abri du communisme, lequel avait quand même mis en péril les biens et les situations. Il est de nouveau possible de tenir sa partie de gentleman, raffiné et supérieur, face aux individus grossiers ; mais on a aussi — pour ne pas trop détonner à présent — des "opinions sociales". Au demeurant, on pousse à l’extrême le "je-m’en-foutisme" spirituel et la barbarie, en arborant le masque de gardien de la "science". Telle est bien la plus grande inconscience relativement à ce qui se passe. » Les certitudes d’avoir affaire à un philosophe nazi sont bien naïves, vous êtes époustouflé. Heidegger insiste dans le silence de la vérité. « Là où un peuple se pose comme autothétique, l’égoïsme prend des dimensions gigantesques, mais rien n’est gagné quant au domaine de la vérité. La cécité à l’égard de l’estre cherche refuge dans un "biologisme" anémique et simpliste, grand stimulant de rodomontades verbales. » Je ne sais pas si on peut être plus clair que Heidegger sur son rejet des nazis. Direction l’invisible donc, celui qui accueille l’estre, dans une sécession totale et sans retour. L’homme Heidegger ne participera pas au dévalement de la pensée dans le pot pourri de son époque : « Une ‘’philosophie’’ qui cherche à se procurer validité politique et allure de ‘’vision du monde’’ – que ce soit ouvertement ou en cachette – ne fait que porter le nom de philosophie, et demeure à des années-lumière, séparée par des abîmes, de ce que ce nom abrite en retrait plutôt qu’il ne dévoile. » Retrait, voilement, silence qui ne l’empêchent pas de faire preuve d’une justesse inouïe lorsqu’on se rend compte que les Cahiers noirs opèrent toujours cent ans après, alors que nous vivons au moment où une pièce de théâtre inspirée par Molière et écrite par l’IA est applaudie par toutes les strates sociales et intellectuelles de public, et cela sans le moindre questionnement (Télérama dit qu’elle surprend et subjugue).
L’IA serait récente et son danger ou notre inéluctable adaptation, qui revient au Même, devant nous ? Heidegger a tout anticipé et tout écrit, il s’agit d’un ancien, terrifiant, gigantesque sacrifice qui prend son mouvement essentiel dans un oubli lointain et radical de l’être : « Aujourd’hui, qu’est-ce que l’homme ? Réponse : ce qu’il vaut. Et il vaut en tant que somme des réponses se trouvant dans les nombreux questionnaires portant sur lui. L’homme est ce qui résulte d’un gigantesque système de computation déployé à son sujet – livré en sacrifice aux fichiers. Pourra-t-il, cet homme, faire la dure rencontre d’un Dieu, ou bien pour poser plus lisiblement la question : un Dieu pourra-t-il encore vouloir aborder dans la sphère d’inanité d’un tel homme ? » Sans conscience de cette livraison active de l’homme en sacrifice aux fichiers, pensons-nous vraiment aujourd’hui ? Cinquante ans après sa disparition, le philosophe est singulièrement présent, malgré tout, et la question insigne de l’être, entièrement, lumineusement ouverte : « Lentement, cela finit par réussir : faire disparaître le nom de "Heidegger" de la sphère publique et entourer les essais qui ont ce nom pour auteur d’un oubli bienfaisant. Il est du reste à peine possible de savoir, à l’intérieur d’une époque, quand le temps est venu. Peut-être en l’an 2327 ? Ou est-ce là encore une erreur qu’alimentent l’historiographie et son décompte ? Cela se pourrait bien. — Mais l’estre est. »
Les œuvres de Martin Heidegger sont publiées aux éditions Gallimard dans la collection Bibliothèque de Philosophie.
Vincent Blanchet, La mesure de l’être – Heidegger et le problème de la paix, éditions Vrin, janvier 2026. 296 pages, 29€.


Hommage à Martin Heidegger
Vendredi 5 juin 2026. Première diffusion le 5 juin 1976.
France Culture
Par Albane Penaranda
Figure majeure et controversée de la philosophie du 20e siècle, Martin Heidegger a marqué la pensée moderne. Cet hommage diffusé en 1976 réunit ses proches et disciples pour revenir sur son œuvre, son parcours et son influence.
Avec
Kostas Axelos
Henry Corbin, philosophe, orientaliste, traducteur (1903-1978)
Roger Munier
Henri Birault et Henri Mongis.
Musique : Mozart (le musicien préféré de Heidegger [7]).
Présentation. Philippe Nemo.

Kostas Axelos

Chaque séquence est introduite par Philippe Nemo
Henry Corbin, la rencontre avec Heidegger et la première traduction

Michel Haar et Henri Birault (le « Il y a » et la différence ontologique)

Roger Munier rencontre Heidegger en 1949

Henri Birault, pensée et poésie, le sacré, le divin et les dieux
Philippe Nemo, Approche de Hölderlin

Henri Mongis, la question du temps et de la métaphysique
Philippe Nemo, la question de la technique

Échange entre les participants

Au delà des polémiques justifiées autour de son affiliation au régime nazi et à l’antisémitisme certain de passages de ses Cahiers noirs publiés en 2014, Martin Heidegger est tout du moins l’un des philosophes les plus influents du 20e siècle. Dans cet "Hommage à Martin Heidegger" de Philippe Némo, enregistré à l’occasion de sa mort en 1976, ce sont ses élèves, ses amis et ses disciples philosophiques qui évoquent la pensée de ce maître métaphysicien. Kostas Axelos, Henry Corbin, Michel Haar, Henri Birault, Roger Munier et Henri Mongis y esquissent ainsi les contours d’une pensée singulière, puissante et opaque.
Heidegger, la question de l’être et son sens
Étudiant auprès d’Edmund Husserl, le "père" en quelque sort de la phénoménologie, Martin Heidegger passera la plus grande partie de sa carrière à interroger l’être et son sens. Dense, complexe, l’œuvre de Heidegger n’est pas forcément des plus accessibles.
Parue en 1927, Être et Temps, son œuvre la plus lue, n’en demeure pas moins une lecture incontournable pour quiconque voudrait comprendre l’histoire de la pensée moderne. Le concept du "dasein" notamment de l’être constamment confronté à la possibilité de sa propre mort et son travail sur l’ontothéologie restent encore aujourd’hui des références en la matière.
À écouter sur Pileface :
Martin Heidegger (1889-1976), pensée du divin et poésie
Par Phillipe Némo
Avec les philosophe et traducteurs : Kostas Axelos, Henry Corbin et Michel Haar ; les philosophes : Henri Birault et Henri Mongis ; Roger Munier (écrivain, philosophe et critique)
Hommage à Martin Heidegger (1ère diffusion : 05/06/1976)
Archive INA/Radio France
Edition web : Documentation de Radio France
Deux brèves interventions de Sollers
Comment ne pas terminer sur un hommage à l’éditeur de « Martin Heidegger. La vérité sur ses Cahiers noirs » ?
Philippe Sollers, le 17 juin 2018

Philippe Sollers, le 1er mars 2019

[1]

[2] Le texte original :
Heimkunft
An die Verwandten
I
Drin in den Alpen ists noch helle Nacht und die Wolke,
Freudiges dichtend, sie deckt drinnen das gähnende Tal.
Dahin, dorthin toset und stürzt die scherzende Bergluft,
Schroff durch Tannen herab glänzet und schwindet ein Strahl.
Langsam eilt und kämpft das freudigschauernde Chaos,
Jung an Gestalt, doch stark, feiert es liebenden Streit
Unter den Felsen, es gärt und wankt in den ewigen Schranken,
Denn bacchantischer zieht drinnen der Morgen herauf
Denn es wächst unendlicher dort das Jahr und die heilgen
Stunden, die Tage, sie sind kühner geordnet, gemischt.
Dennoch merket die Zeit der Gewittervogel und zwischen
Bergen, hoch in der Luft weilt er und rufet den Tag.
Jetzt auch wachet und schaut in der Tiefe drinnen das Dörflein
Furchtlos, Hohem vertraut, unter den Gipfeln hinauf.
Wachstum ahnend, denn schon, wie Blitze, fallen die alten
Wasserquellen, der Grund unter den Stürzenden dampft,
Echo tönet umher, und die unermeßliche Werkstatt
Reget bei Tag und Nacht, Gaben versendend, den Arm.
II
Ruhig glänzen indes die silbernen Höhen darüber,
Voll mit Rosen ist schon droben der leuchtende Schnee.
Und noch höher hinauf wohnt über dem Lichte der reine
Selige Gott vom Spiel heiliger Strahlen erfreut.
Stille wohnt er allein und hell erscheinet sein Antlitz,
Der ätherische scheint Leben zu geben geneigt,
Freude zu schaffen, mit uns, wie oft, wenn, kundig des Maßes,
Kundig der Atmenden auch zögernd und schonend der Gott
Wohlgediegenes Glück den Städten und Häusern und milde
Regen, zu öffnen das Land, brütende Wolken, und euch,
Trauteste Lüfte dann, euch, sanfte Frühlinge, sendet,
Und mit langsamer Hand Traurige wieder erfreut,
Wenn er die Zeiten erneut, der Schöpferische, die stillen
Herzen der alternden Menschen erfrischt und ergreift,
Und hinab in die Tiefe wirkt, und öffnet und aufhellt,
Wie ers liebet, und jetzt wieder ein Leben beginnt,
Anmut blühet, wie einst, und gegenwärtiger Geist kömmt,
Und ein freudiger Mut wieder die Fittige schwellt.
III
Vieles sprach ich zu ihm, denn was auch Dichtende sinnen
Oder singen, es gilt meistens den Engeln und ihm ;
Vieles bat ich, zu lieb dem Vaterlande, damit nicht
Ungebeten uns einst plötzlich befiele der Geist ;
Vieles für euch auch, die im Vaterlande besorgt sind,
Denen der heilige Dank lächelnd die Flüchtlinge bringt,
Landesleute ! für euch, indessen wiegte der See mich,
Und der Ruderer saß ruhig und lobte die Fahrt.
Weit in des Sees Ebene wars Ein freudiges Wallen
Unter den Segeln und jetzt blühet und hellet die Stadt
Dort in der Frühe sich auf, wohl her von schattigen Alpen
Kommt geleitet und ruht nun in dem Hafen das Schiff.
Warm ist das Ufer hier und freundlich offene Tale,
Schön von Pfaden erhellt, grünen und schimmern mich an.
Gärten stehen gesellt und die glänzende Knospe beginnt schon,
Und des Vogels Gesang ladet den Wanderer ein.
Alles scheinet vertraut, der vorübereilende Gruß auch
Scheint von Freunden, es scheint jegliche Miene verwandt.
IV
Freilich wohl ! das Geburtsland ists, der Boden der Heimat,
Was du suchest, es ist nahe, begegnet dir schon.
Und umsonst nicht steht, wie ein Sohn, am wellenumrauschten
Tor und siehet und sucht liebende Namen für dich,
Mit Gesang, ein wandernder Mann, glückseliges Lindau !
Eine der gastlichen Pforten des Landes ist dies,
Reizend hinauszugehn in die vielversprechende Ferne,
Dort, wo die Wunder sind, dort, wo das göttliche Wild
Hoch in die Ebnen herab der Rhein die verwegene Bahn
Und aus Felsen hervor ziehet das jauchzende Tal,
Dort hinein, durchs helle Gebirg, nach Como zu wandern,
Oder hinab, wie der Tag wandelt, den offenen See ;
Aber reizender mir bist du, geweihete Pforte !
Heimzugehn, wo bekannt blühende Wege mir sind,
Dort zu besuchen das Land und die schönen Tale des Neckars,
Und die Wälder, das Grün heiliger Bäume, wo gern
Sich die Eiche gesellt mit stillen Birken und Buchen,
Und die Bergen ein Ort freundlich gefangen mich nimmt.
V
Dort empfangen sie mich. O Stimme der Stadt, der Mutter !
O du triffest, du regst Langegelerntes mir auf !
Dennoch sind sie es noch ! noch blühet die Sonn und die Freud euch,
O ihr Liebsten ! und fast heller im Auge, wie sonst.
Ja ! das Alte noch ists ! Es gedeihet und reifet, doch keines,
Was da lebet und liebt, lässet die Treue zurück.
Aber das Beste, der Fund, der unter des heiligen Frieden
s
Bogen lieget, er ist Jungen und Alten gespart.
Törig red ich. Es ist die Freude. Doch morgen und künftig,
Wenn wir gehen und schaun draußen das lebende Feld
Unter den Blüten des Baums, in den Feiertagen des Frühlings
Red und hoff ich mit euch vieles, ihr Lieben ! davon.
Vieles hab ich gehört vom großen Vater und habe
Lange geschwiegen von ihm, welcher die wandernde Zeit
Droben in Höhen erfrischt, und waltet über Gebirgen,
Der gewähret uns bald himmlische Gaben und ruft
Hellern Gesang und schickt viel gute Geister. O säumt nicht,
Kommt, Erhaltenden ihr ! Engel des Jahres ! und ihr,
VI
Engel des Hauses, kommt ! in die Adern alle des Lebens,
Alle freuend zugleich, teile das Himmlische sich !
Adle ! verjünge ! damit nichts Menschlichgutes, damit nicht
Eine Stunde des Tags ohne die Frohen und auch
Solche Freude, wie jetzt, wenn Liebende wieder sich finden,
Wie es gehört für sie, schicklich geheiliget sei.
Wenn wir segnen das Mahl, wen darf ich nennen, und wenn wir
Ruhn vom Leben des Tags, saget, wie bring ich den Dank ?
Nenn ich den Hohen dabei ? Unschickliches liebet ein Gott nicht,
Ihn zu fassen, ist fast unsere Freude zu klein.
Schweigen müssen wir oft ; es fehlen heilige Namen,
Herzen schlagen und doch bleibet die Rede zurück ?
Aber ein Saitenspiel leiht jeder Stunde die Töne,
Und erfreuet vielleicht Himmlische, welche sie nahn.
Das bereitet und so ist auch beinahe die Sorge
Schon befriediget, die unter das Freudige kam.
Sorgen, wie diese, muß, gern oder nicht, in der Seele
Tragen ein Sänger und oft, aber die anderen nicht.

[3] Première publication sur Pileface le 27 janvier 2015.
[4] Ce sont des extraits de Pain et vin. Cf. ma note ici A.G.
[5] « l’horloge enchantée » : c’est aussi le titre du roman de Julia Kristeva, L’Horloge enchantée, publié le 4 février 2015.
[6] Friedrich-Wilhelm von Herrmann, né le 8 octobre 1934 à Postdam, est décédé le 2 août 2022 à Fribourg des suites d’une crise cardiaque. Il a été l’assistant d’Eugen Fink jusqu’en 1970. De 1972 à 1976, il a travaillé avec Martin Heidegger qui lui confiera la direction de la publication de ses Oeuvres Complètes chez Klostermann.
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