
- Un des tout premiers plans du film de Galabov
Légende Agent secret, roman.
Certains lecteurs avisés — « qualifiés » ? —, peu nombreux, ont relevé les références de plus en plus insistantes et explicites à la pensée de René Guénon dans les derniers romans de Sollers. Je l’avais fait moi-même dans mon dossier du 28 février 2021, Philippe Sollers, Légende et Agent secret, repris en partie en 2024 dans Sollers, Mozart et l’ésotérisme, sans que cela soulevât plus de questions...
Exemples :
Dernière page de Beauté (2017, folio p. 222) :
INFINI Les principes du Calcul infinitésimal, de René Guénon, ont été publiés d’abord en 1946, et réédités en 2016. C’est un livre d’une clarté magistrale sur la confusion philosophique entre Infini métaphysique et indéfini mathématique. La différence entre quantité et qualité s’accomplit par un passage à la limite dans une intégration supérieure. Invisible et imperceptible, ce calcul se poursuit sous le règne de la Quantité, dans lequel la Qualité se fait de plus en plus rare. C’est, comme malgré moi, ce qui a voulu se chiffrer ici.
et dans Graal (2022), ce chapitre que je cite en entier :
ÉTERNITÉ L’éternité est sûrement retrouvée, puisque, comme toujours, la mer est mêlée au soleil. Le monde n’a pas disparu, mais on dirait qu’il a été retourné pour reprendre son cours céleste. Tout est maintenant immédiat, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. Plus de sept milliards d’humains genrés poursuivent leur existence somnambulique. Rien à voir avec un jugement dernier, la notion de jugement a été effacée en route. Tout est détruit, mais rien ne l’est.
Si je suis l’histoire du Graal, et son absurdité grandiose, je dois admettre qu’un seul homme est mort et ressuscité, mais que cet homme étant Dieu, il a eu un corps de chair et de sang qui a transformé le temps.
Je résume :
Lors du dernier banquet donné par le Christ à ses disciples, celui-ci leur propose de manger son corps sous forme de pain, et de boire son sang sous forme de vin. Cette coupe, ce calice, ou ce vase, va être l’objet de toutes les spéculations, et sa recherche active, sous le nom de Graal, commence dès le Moyen Âge. Je ne vais pas vous raconter les aventures des Chevaliers de la Table Ronde, il vous suffit d’imaginer que quelqu’un était là, au pied de la Croix, pour recueillir le sang et l’eau qui coulaient du corps du Crucifié capital. Vous connaissez la suite, le tombeau est vide, c’est une femme qui l’annonce à Pierre et à Jean, ils se précipitent, ils constatent. Le Saint Suaire de Turin, et sa photo toujours inexplicable, est encore un objet de débats passionnés. Beaucoup de légendes ont couru à propos de cet objet sacré, et l’ésotériste René Guénon a cru nécessaire d’écrire : « Il est dit que le Graal ne fut plus vu comme auparavant, mais il n’est pas dit que personne ne le vit plus. En principe, il est toujours présent pour ceux qui sont "qualifiés", mais, en fait, ceux-là sont devenus de plus en plus rares, au point de ne plus constituer qu’une infime exception. »Parmi les légendes, on peut relever que le Graal a été enlevé au Ciel, qu’il a été transporté au « Royaume du prêtre Jean », quand il s’est réfugié, avec les Rose-Croix, en Asie. Vague rêverie, qui n’approche même pas l’hypothèse la plus sérieuse, celle d’un continent disparu, il y a très longtemps, mais toujours actif atomiquement, et génétiquement, dans l’ombre.
Guénon aborde tous ses points dans un ouvrage dont je viens d’achever la lecture, Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, publié trois ans après sa mort aux Editions Traditionnelles et réédité en 2021 aux Editions Dervy (mon édition), puis, en 2025, chez JDH Éditions. On lira notamment les deux derniers chapitres : « Le Saint Graal » (février et mars 1934) et « Le Sacré-Coeur et la légende du Saint Graal » (1925).

Vers 1910-1912 (il a 25 ans), René Guénon dirige la revue La Gnose sous le nom initiatique de Palingénius, où il pose les jalons de ce qui deviendra le fond de sa pensée métaphysique. Faut-il s’étonner du fait que Philippe Sollers cite souvent le nom de Guénon ? Non, si on a été bien attentif à ce que Sollers, grand lecteur de Dante et, sans doute, du livre de Guénon sur L’ésotérisme de Dante, nous dit depuis des décennies à propos de la gnose en tant que « connaissance ». J’ai pointé cela dès 2007 dans Sollers et les gnostiques, extraits de Paradis, de Vision à New York et de divers entretiens à l’appui. Et encore, avec insistance, en 2009, dans Ligne de risque et la gnose avec plusieurs citations d’un entretien de Sollers (qui ne laissent aucun doute), explicitement appelé La Connaissance comme Salut. Pour en savoir plus, reportez-vous aussi au mot-clé GNOSE.
Afin que les lecteurs de Pileface ait une meilleure compréhension de la pensée de Guénon, je profite de la réédition de deux de ses livres majeurs, La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps aux éditions Lif pour laisser la parole à Rémi Soulié, auteur de la préface et, par ailleurs, invité de Stéphane Zagdanski en avril dernier. Et, puisque Rémi Soulié est également l’auteur d’une préface lumineuse à l’essai de Yannick Gomez, Sollers, le musicien de la vie, vous lirez également ses Notes sur un inconnu... en attendant le texte qu’il nous promet sur « Sollers, lecteur de Guénon »..



An Experiment on a Bird in an Air Pump by Joseph Wright of Derby 1768.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Rémi Soulié : « René Guénon œuvre pour nous tirer d’une spectaculaire entreprise de suggestion »

Aux éditions Lif paraissent dans un même volume les deux chefs d’œuvres antimodernes du métaphysicien René Guénon (1886-1951) : La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps, parus en 1927 et 1945. Dans une préface inédite, Rémi Soulié, docteur ès lettres, auteur de plusieurs essais pérennialistes et membre de la Société des félibres de Paris, revient sur le contexte et les enjeux de ces deux livres visionnaires où Guénon livrait une critique complète et intransigeante de l’Occident moderne oublieux de sa tradition.
PHILITT : Vous comparez La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps à une foule d’auteurs qui, d’une part, pour plusieurs d’entre eux, ont pensé du temps de Guénon la « crise » de la modernité, puis, après Guénon, la « catastrophe » de l’hypermodernité. En réunissant ces deux livres en un volume, souhaitez-vous montrer que Guénon excelle à la fois dans l’étude de la crise et dans celle de la catastrophe ?
Rémi Soulié : Il me paraissait indispensable de situer « temporellement » l’écriture puis la publication de ces deux essais de René Guénon, en particulier à destination d’un lectorat peut-être plus familier, de prime abord, avec l’histoire de la philosophie plutôt qu’avec la métaphysique telle que l’entend Guénon et telle qu’elle est, c’est-à-dire sans histoire. Après tout, d’un point de vue guénonien, l’ « ambiance » cosmique, pour dire le moins, n’est pas neutre et même si le propos de Guénon est foncièrement métaphysique, il n’en survient pas moins dans un « temps donné », celui des « derniers temps » en l’occurrence. Force est de constater, de ce point de vue, que les philosophes et les essayistes ont été nombreux, dans cette première moitié du vingtième siècle, en particulier après la Première Guerre mondiale, à prendre la mesure de l’étendue du « désastre » (qui est toujours, au sens littéral, une rupture avec l’astre). Guénon est néanmoins le seul à en mesurer la dimension abyssale, en allant jusqu’à ses racines essentielle et substantielle, pour reprendre les deux termes fondamentaux explicités dans les premiers chapitres du Règne de la quantité.
Étymologiquement, la « crise » est à la fois discrimination et jugement. Celle dans laquelle nous sommes entrés depuis le XIVe siècle, à l’origine du « monde moderne », a valeur exemplaire ou, plutôt, contre-exemplaire en ce que les possibilités les plus basses du cycle se manifestent et, avec elles, le chaos mental, social, politique et religieux. Sur un plan temporel traditionnel, donc cyclique, nous vivons dans le ténébreux Kali Yuga depuis des millénaires. Même si, en son sein, des périodes ponctuelles de redressement se produisent, à l’instar de notre Moyen Âge, il se caractérise par un éloignement – au demeurant tout à fait normal, lui – du Principe de la manifestation (sous « l’aspect » de l’Être ou du Logos), dont les conséquences délétères ont été décrites dans toutes les « révélations », notamment le Véda ou l’Évangile, mais aussi, pour ce qui concerne notre ère géographique et d’une manière tout aussi inspirée, par Hésiode ou par Platon. La « catastrophe » est toujours la fin d’une tragédie, un « jugement », en l’occurrence « dernier », en ce qu’il ponctue non pas tant la fin du monde – à quoi se limite la perspective biblique – mais la « fin d’un monde » qui, pour des raisons métaphysiques, n’est jamais que la « fin d’une illusion ».
Citant Oswald Spengler, Paul Valéry, Thierry Maulnier, Edmund Husserl, Paul Hazard et d’une certaine manière Malaise dans la civilisation de Freud, vous remarquez qu’au temps où Guénon publie La Crise du monde moderne, « les grands esprits européens sont shakespeariens : ils comprennent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark », c’est-à-dire dans le monde occidental. Qu’est-ce qui différencie René Guénon de toute cette littérature antimoderne ? Sa méthode aussi bien que son objet ?
Sans aucun doute. Il convient de distinguer ces grands esprits des « intellectuels », qui sont tout sauf intellectuels, lesquels raisonnent à partir de ce qu’ils appellent des « faits » (le plus souvent déformés par le prisme idéologique et dont ils ont la « superstition » empirique), quand ce n’est pas à partir de leurs « intuitions subjectives », ce qui revient à se montrer doublement grossier : leur histoire, pour une large part, n’est que celle de leurs égarements et de leurs errances. Guénon ne fait pas l’économie du raisonnement, bien entendu, mais il le situe à sa juste place. Dès lors que vous partez d’où il faut partir, c’est-à-dire de l’Absolu, puisque c’est de « là » que tout part (et revient) – contrairement aux Modernes, qui partent du relatif (ils inversent toujours tout) – vous disposez d’une amplitude de vue beaucoup moins limitée, et conséquemment beaucoup plus réaliste que celle des réalistes (sans parler de celle des sensualistes, des empiristes, des rationalistes, des matérialistes, etc.). Guénon déploie ce qu’il voit, déroule le volumen, conformément à la nature de ce qui est. Sa vision, qui n’est certes pas la sienne propre, celle de sa « subjectivité », est en un sens aussi grandiose que celle de Dante, avec enfer, purgatoire et paradis à la clé (c’est le cas de le dire). Ces deux livres de Guénon sont donc plutôt consacrés à l’enfer. Voilà en quoi sa méthode est incomparable avec celle des auteurs mentionnés.
Craignant que mon propos ne soit mal interprété, je précise toutefois qu’il ne s’agit pas de « poésie », au sens déchu que ce terme a semble-t-il pris ; je précise également que partir de l’Absolu, ce n’est pas un postulat ou un a priori de la « foi » mais la condition même de toute pensée, sans quoi le relatif est lui-même inintelligible, innommable, inexistant ; telle est d’ailleurs la manière la plus probante de comprendre « l’argument » anselmien ou, en termes heideggériens, que les étants apparaissent sur le fond de l’Être, qui n’est rien d’étant. À la différence de ce dernier, Guénon n’a pas eu à « détruire la métaphysique » occidentale, qu’il tenait en piètre estime, non plus qu’à se tourner vers le Zen, comme le « dernier » Heidegger, puisqu’il y était déjà métaphysiquement installé ; dans le même registre, j’ajoute que comme le disait Abellio, qui savait lui aussi de quoi il parlait puisqu’il était polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, « la maison se construit par le toit » : qui peut le plus peut le moins, mais pas l’inverse. En termes guénoniens, il est « impossi[ble] d’arriver à la synthèse par l’analyse : on aura beau ajouter successivement les uns aux autres un nombre indéfini d’éléments, on n’obtiendra jamais le Tout, parce que le Tout est infini, et non pas indéfini » (« Remarques sur la notation mathématique », La Gnose, avril-mai 1910).
En ce qui concerne son objet, je serai plus bref, puisqu’il s’agit en dernière « analyse » d’une illusion – néanmoins suffisamment prégnante pour que l’on s’identifie avec elle, ce qui justifie tous les coups de tonnerre, toutes les sonneries de trompette, afin de nous tirer de ce cauchemar auquel nous tenons tant, au point de penser que nous serions anéantis si nous nous éveillions (alors que c’est l’inverse et qu’il faudrait, donc inverser l’inversion pour être). Guénon œuvre pour nous tirer d’une spectaculaire et théâtrocratique entreprise de suggestion et d’hypnose, accrue par la technique. Philippe Sollers, dont j’aurai bientôt l’occasion de montrer à quel point il fut un lecteur de Guénon (autant que Drieu, Artaud, Daumal, Bosco, Queneau, etc.), parlait de « somnambulisme ».
Le philosophe de la « postmodernité »
Zygmunt Bauman (1925-2017)

La prescience de Guénon allait, en 1945, jusqu’à anticiper d’une manière à peine croyable la disparition de la monnaie dans sa dimension « même simplement “pratique” ou “matérielle” ». En quoi cette anticipation s’inscrit-elle dans une étude de la catastrophe plus complète encore que l’analyse du stade de « liquéfaction » étudié par Zygmunt Bauman (1925-2017) ?
La remarquable analyse de la « société liquide » menée par Zygmunt Bauman, dans ses grandes lignes, demeure sociologique ; celle de Guénon, bien évidemment, métaphysique, ce qui change tout. Le monde moderne se caractérise notamment par un double mouvement : d’abord, de solidification, de matérialisation (le béton, le matérialisme pratique, le pragmatisme, l’utilitarisme etc.), ensuite, de liquéfaction (les flux : « Avez-vous du liquide ? », « Êtes-vous fluid gender ? »). Ces deux phases d’une seule œuvre au noir correspondent à l’alchimique « Coagula et Solve », ce qui nous ramène au domaine cosmologique et psychique, indissociable du domaine métaphysique, quoique ce dernier soit aussi transcendant. La troisième étape ne peut qu’être la gazéification ou la pulvérisation, dans laquelle il est superflu d’« avoir ou non du liquide », lequel est encore trop solide, si j’ose dire (« les espèces sonnantes et trébuchantes » – on notera la référence parodique à l’espèce et au genre aristotéliciens). Nous sommes donc en voie d’anéantissement numérique, « hologrammatique », même si le néant est une impossibilité. Nous y tendrons jusqu’à l’ultime limite du basculement vers un nouveau cycle ; la descente est vertigineuse – d’où le « fait », comme en témoigne le langage ordinaire, que « tout s’accélère ». À cela s’ajoute, quoique plus anecdotiquement, que la disparition physique de la monnaie, comme toujours « au nom du bien », favorise un contrôle total par la Machine et ses desservants (ce que Guénon appelle le plus souvent « l’industrie »), qui peuvent « débrancher » socialement n’importe qui, pour n’importe quoi : la Banque contre la Barque, en quelque sorte (mais enfin, la Banque du Vatican, c’est aussi quelque chose…). Que le lien avec la métaphysique (l’esprit, l’intellect) soit rompu (au bénéfice de l’âme sentimentale et de la raison raisonnante), et le physique (la physis, la nature) s’évanouit (notamment au bénéfice du spectacle, de sa suggestion, de sa sujétion). L’erreur ou l’ignorance métaphysiques entraînent inévitablement une erreur ou une ignorance anthropologiques, dont le dualisme cartésien est sans doute l’une des meilleures illustrations (ce qui n’empêche pas que Descartes ait été un bon catholique, mais là n’est pas la question, hélas).
Parmi les auteurs antimodernes connus par Guénon, vous soulignez avec sévérité sa divergence avec Jacques Maritain (1882-1973), lequel pourrait, selon vous, « se flatter d’avoir contribué à l’accélération de la déliquescence romaine ». En quoi Guénon, pourtant initié à l’islam soufi dès 1910, vous paraît-il paradoxalement plus compatible avec la tradition catholique que Maritain ? En mélangeant modernisme liturgique et ouverture aux autres religions, le concile Vatican II aurait-il échoué par méconnaissance des principes traditionnels ?
D’une certaine manière, ce n’est pas difficile d’être plus catholique que Maritain : il suffit de prendre au sérieux la catholicité littérale et spirituelle, c’est-à-dire l’universalité métaphysique, plutôt que de raisonner depuis la crypte ou la sacristie la plus close, comme le font souvent les convertis, avec de surcroît un zèle déplorable et souvent hargneux, celui-là même dont fit preuve Maritain à l’endroit de Péguy, de Guénon et même, me suis-je laissé dire, de Thibon. Guénon, lui, ne s’est jamais converti à quoi que ce soit. Sa « réalisation métaphysique » était telle qu’il se situait en vérité au-delà des formes particulières – comme Ramakrishna (1836-1886), autre rare exemple de ce point de vue, ou Ibn Arabi (1165-1240). Son « installation » en islam s’explique par la possibilité d’un rattachement initiatique, en effet, ce qui n’est semble-t-il plus le cas dans ce qu’il reste de la chrétienté occidentale – je dis bien, occidentale, la situation étant sans doute différente dans la chrétienté orientale orthodoxe ; l’islam comprend donc, régulièrement, une dimension ésotérique, même si les juristes-légistes ne l’apprécient guère le plus souvent, en particulier depuis l’émergence des courants réformateurs modernistes, « protestants » et puritains, du wahhabisme et du salafisme, tant prisés par les États-Unis, et pour cause ; en outre, pour notre cycle d’humanité, l’islam clôt le cycle des révélations, dont la première fut celle des Védas, ce qui lui confère un positionnement particulier ; enfin, l’islam se pense lui-même comme « récapitulatif » sur le plan prophétique abrahamique.
L’exotérisme, quel qu’il soit, ne peut qu’échouer dès lors qu’il nie ses propres limitations, dont il n’a d’ailleurs pas toujours conscience : il ne peut se penser que comme « total », chaque exotérisme bénéficiant de la plénitude de la révélation divine, alors que chaque tradition particulière, comme dit Schuon, devrait se penser elle-même comme « relativement absolue », ce qu’autorise la perspective ésotérique.
La situation de l’Église catholique romaine est singulière. Dans l’Occident latin, elle représente la tradition, quoiqu’amputée de sa dimension gnostique. La Barque de Pierre est donc perméable – elle prend l’eau inférieure par ses fissures – et tangue jusqu’à risquer le chavirement et le naufrage, bien qu’ils soient exclus en raison de son caractère divin. Il suffit de songer à son instabilité, à son histoire mouvementée – « À tribord toute ! », « À bâbord toute ! » – qui se superpose fort bien avec celle de l’agitation occidentale, plus ou moins faustienne ; la manière dont elle a pensé l’Incarnation l’a peut-être prédisposée à se montrer par trop tributaire de l’« Histoire » et du temps (je dirais même, avec Mircea Eliade, de la « terreur de l’histoire »), mais avait-elle le choix dès lors qu’à l’issue de l’Antiquité, il fallait pontifier, c’est-à-dire construire des ponts, rebâtir ?
Vous remarquez que La Crise du monde moderne paraît la même année qu’Être et temps du célèbre philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976). Pourtant, si Heidegger fait de la temporalité l’horizon indépassable du Dasein, Guénon ne soutient-il pas au contraire que l’homme n’est qu’un état contingent de l’Être universel et éternel, capable, par participation, de dépasser sa condition temporelle par la réalisation métaphysique des états supérieurs de cet Être ?
VOIR SUR PILEFACE
Vous avez raison. J’ai ainsi simplement voulu pointer la parution de deux livres fondamentaux comme un « signe des temps ». Être et temps menait à une impasse, mais le « tournant » opéré par Heidegger lui a permis de s’ouvrir à une tout autre entente de l’Être. Il serait inepte d’associer le philosophe et le métaphysicien (tout « associationnisme » est exclu, avec Guénon !), quoique le « dernier » Heidegger ait donc perçu dans quelle direction il convenait de regarder (en l’occurrence, donc, le zen). Les lecteurs d’Heidegger ne sauraient être absolument « dépaysés » s’ils lisent Guénon : l’Être n’est rien d’étant, la Déité eckhartienne, l’arraisonnement technique du monde, le réductionnisme onto-théologique, la parole la plus matinale des Grecs, lorsque la poésie, la prophétie et la métaphysique n’étaient pas encore conçues séparément… Il y a là un certain nombre d’indices concordants en faveur d’une possible lecture parallèle, même si Heidegger, en toute rigueur, ne pénètre pas dans le domaine métaphysique tel que l’entend Guénon.
Avec le philosophe pérennialiste Georges Vallin (1921-1983), vous accusez la « révolte anti-platonicienne » d’Aristote d’être l’une des « premières accélérations de la chute occidentale ». Votre défense de Platon n’est-elle pas également contraire à la position de Heidegger, qui accusait le philosophe grec d’avoir évacué la question de l’être ?
Heidegger se livre en effet à une généalogie des mutations de l’essence de la vérité et pointe dans l’Idée platonicienne une désorientation, pourrait-on dire, en direction de l’étant, qui prépare et anticipe un oubli autrement plus radical de l’Être. Outre que cette analyse me semble assez discutable, il me semble de surcroît que l’on n’a jamais trouvé meilleur remède à l’oubli que la réminiscence, dont le « souvenir de Dieu » ou l’anamnèse, dans les traditions religieuses monothéistes, est l’une des modalités, analogiques ou non. Heidegger lui-même n’évoque-t-il pas, de plus, « la transcendance de l’Être » ? « Seul un dieu peut encore nous sauver » me paraît être une heureuse parole testamentaire, indépendamment de tout confessionalisme. Heidegger s’est approché autant qu’il le pouvait de la non-dualité, étant entendu que le trop fameux « dualisme » platonicien relève de la fiction scolaire. Il n’a jamais écrit le Platon qu’il avait promis à son épouse…parce qu’il l’a écrit. De ce point de vue, je partage les analyses de Jean-François Mattéi, lui-même platonicien et heideggérien sans contradiction. C’est la Métaphysique d’Aristote qui, pour une part, fonde l’Occident, y compris religieux, pas le chemin de campagne qui borde l’Illissós. Je ne suis pas loin de voir dans l’œuvre d’Heidegger le cheminement d’un esprit et d’une âme, comme le sont les Dialogues de Platon.
À propos de l’écriture de René Guénon, vous soulignez « la limpidité transparente d’un style ligérien, éminemment français voire – quel paradoxe ! – d’un classicisme cartésien ». Comment expliquez-vous l’excellence et la clarté stylistique d’un homme qui s’est toujours gardé de faire profession d’écrivain ?
Cela relève d’une forme de prodige, qui consiste à posséder à un très haut degré et l’esprit de géométrie, et l’esprit de finesse. D’évidence, Guénon était inspiré, dans tous les sens du terme, y compris littéraire. C’est un écrivain aussi, mais pas au sens « profane ». Je ne me risquerais pas à entrer sur le terrain glissant consistant à se demander s’il était « missionné », mais il n’en reste pas moins que son œuvre, littérairement, « coule de source ». Qu’il soit un Français de Blois, malgré ses propres réserves à ce propos, me paraît être significatif du mystère français, profondément sacerdotal et royal depuis l’origine, dont la nature est lumineuse mais dont l’inversion démocratico-républicaine ne peut qu’être ténébreuse, comme cela devrait sauter aux yeux de n’importe qui. Guénon est parti en Égypte comme les derniers néo-platoniciens, après la fermeture de l’École d’Athènes par Justinien, sont partis vers l’empire sassanide, à [L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident6>https://www.fnac.com/a2353386/Bruno-de-Cessole-L-heure-de-la-fermeture-dans-les-jardins-d-Occident], pour reprendre le titre d’un roman de Bruno de Cessole. Il n’en reste pas moins que son écriture continue de manifester ce que l’on pourrait appeler l’esprit de la lettre française, en son universalité rivarolienne, qui fut donc aussi européenne. Sa prose – appelons-là ainsi – demeure une invitation à retrouver notre propre tradition et à renouer avec elle. Elle est orphique, pythagorique, mystérique, celtique, chrétienne, exemplairement dans le Graal que Guénon nous invite à retrouver sans que nous l’ayons pour autant perdu.
PHILILITT, Paul Ducay, 30 mars 2026


Génie de René Guénon
Entretien avec Rémi Soulié autour de la pensée et de l’œuvre de René Guénon
19 avril 2026

Pour commander le livre : https://www.librairiesindependantes.c...
00:00:00 René Guénon, écrivain français né à Blois
00:07:47 Fréquentation des milieux occultistes
00:13:13 Rapprochement avec les intellectuels catholiques
00:23:11 Initiation à l’hindouisme non-dualiste
00:33:14 Rupture avec les milieux catholiques
00:41:00 La contemplation hors de l’action politique
00:43:30 Cohérence de la pensée de Guénon
00:46:45 Les cycles cosmologiques selon les Védas
00:53:10 Fracture du Moyen Âge occidental
00:58:50 Critique du progrès et de l’égalitarisme
01:13:35 Déménagement en Égypte
01:17:10 Installation de Guénon dans l’islam
01:28:20 Correspondance avec l’intelligentsia européenne
01:32:46 "La crise du monde moderne"
02:36:35 "Le règne de la quantité et les signes des temps"


Notes sur un inconnu
Préface
Sollers : Sollus Ars-en-Ré majeur. Nous avons, là donné, musicalement donc, .la vie (littéraire) entière, depuis l’alpha pseudonyrnique jusqu’à l’oméga sépulcral. Le leitmotiv ; éternel comme les regrets, est hégélien, s’il faut en croire l’épitaphe : « La rose de la raison dans la croix du présent ». Le libertin voltairien, avec vents et marées insulaires, y persiste à proclamer la validité de la raison encyclopédique des Lumières — qu’il lui fut loisible d’opposer aux obscurantismes de tous les clergés, y compris contemporains —, mais, en ironiste subtil, naturellement roué (pour tout), y proclame aussi, d’une même voix, le revers illuministe de celles-ci, le long désir martiniste et maistrien de la Rose-Croix (le revers illuministe ou ésotérique, non occultiste, qui sera l’affaire du « stupide XIX siècle »). Que faut-il comprendre, sinon l’axiale liberté d’un dix-huitième siècle de l’esprit, en tension, irréductible à ses caricatures ? Si l’on y vit en permanence, il est possible de faire fi du principe aristotélicien de non-contradiction, donc d’affirmer et de nier en même temps la même chose sous le même rapport. La preuve hégélienne par la rose. Dans Fleurs (2006), Sollers commente le fameux distique chérubinique d’Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit/ N’a souci d’elle-même, ne désire être vue » : « Gratuité absolue du Néant, de Dieu, de la Rose : il faudrait vivre selon cette foi, mais ne rêvons pas. (...)
Quelques. peintres ont atteint le « sans pourquoi ». Et puis, de temps en temps (mais c’est peut-être toujours le même), un poète » — l’unique poète en question, qui n’est pas nommé, est d’évidence l’archétypigue Rimbaud. Plus communément : « La rose a son pourquoi, elle attend d’être vue. Elle fleurit, là, devant moi, au-dessus de la haie très verte » (Les Voyageurs du temps, 2009) ; réaffirmation de la négation en 2020 (Désir) : « La rose n’est pas sans pourquoi, elle veut être vue, entendue, caressée du regard, respirée, contemplée, rêvée, imaginée, transposée, offerte ». Certitude absolue, néanmoins, dans le mêmee roman : « La vie philosophique inconnue est une rose sans pourquoi ». Et si Sollers était aussi inconnu que le Philosophe Inconnu, Louis-Claude de Saint-Martin, auquel Désir est consacré ? Nous verrons bien. Quoi qu’il en soit, il ne renonce ni à la raison suffisante, ni au tiers inclus. C’est ce qu’il a très tôt appelé « l’expérience des limites » ; dès 1968, Logiques s’écrivait au pluriel. [1]
Nous pourrions évoquer, en latin, où il excellait, la « coïncidentia oppositorum » ; en allemand hégélien, l’« Aufhebung », mais à condition d’y entendre celui, plus ancien, du Philosophus Teutonicus (Jacob Bohme), où résonne, plus ancien encore, celui de Maître Eckhart — dont Sollers lut un sermon sur une autre tombe, celle de son père (on pourrait dire qu’il a, lui aussi, ses œuvres latines et allemandes, quoique sous logo grec et chinois). En français, la meilleure traduction serait « réconciliation » : « Cette rose est un motif de réconciliation, motif (lui traverse d’ailleurs toute l’œuvre de Hegel » (Agent secret, 2021). D’aucuns, pourtant, préfèrent toujours traduire par « ludion », lequel suppose un objet creux et rempli d’air. Puis, ils s’estiment quittes mais, me semble-t-il, face à leur propre dépassement, psychologique et intellectuel celui-ci. Ils n’auraient toutefois pas tort si, dans le ludion, ils entendaient le ludus, le jeu (Portrait du ludion [sic], 1985), non au sens du divertissement — quoique Sollers ait joué, rejoué et surjoué le jeu du spectacle —, mais de l’espace interstitiel, de plus en plus réduit, qui permet à la liberté — d’une certaine façon, le principal enjeu métaphysique et politique hégélien - de jouer, précisément. Je dis « d’une certaine façon », parce que la raison moderne, celle de Hegel et celle de Spinoza notamment — celle-ci, aussi chère à Sollers que celle-là — s’accommode fort bien de la nécessité ; liberté versus nécessité : ne faut-il pas s’élever jusqu’au sommer d’Une Vie divine (2006), celle de l’Esprit absolu, pour les savoir réconciliées ?
Sollers a accumulé les masques, brouillé les pistes, inlassablement tourné autour du pot révolutionnaire (du latin, revolvere, rouler en arrière, faire rétrograder en roulant — ce qui n’est très progressiste [2] —, mais également, dérouler un manuscrit, feuilleter, consulter un livre — ce qui est très digne d’intérêt). Comme deux autres rationalistes, l’un songeur (Descartes — une raison française ?), l’autre (Spinoza), plus immédiatement géomètre, il a murmuré : « Larvatus prodeo », « Je m’avance masqué » ; « Caute », « Méfie-toi ». Quel(s) clergé(s) fallait-il ménager, voire leurrer, pour éviter les limbes redoutés de la marginalisation ? Quel Secret (1992) d’Agent secret devait-il être recouvert par un certain art ésotérique d’écrire et exposé en pleine lumière, manière superlative, a-t-il jugé (à la Dupin-Lacan) de l’enfouir encore plus [3] ? Le pari était risqué ; les téléspectateurs n’y ont vu que du feu phénoménal, soucieux de paraître et de briller « au centre » (dont celui de la Banque centrale de la littérature, Gallimard). Paraître quoi ? Au minimum, ondoyant, à la montanienne, qui est une variante de la sauce bordelaise, bien que l’on puisse aussi l’être, ondoyant, ondoyant comme l’océan des Atlantes, au paradis de l’ouest, et comme le flux du Tao, plus à l’est, dont Sollers eut connaissance autant que Claudel, ce dernier ayant d’ailleurs fini par opter pour « la mer et les vivants » contre « la terre et les morts » de Barrès, ce qui sera bien utile pour faire pièce, plus tard, à « la France moisie » — Barrès qui, barreur trop romantique, serait comme par hasard passé à côté de la cité lacustre vénitienne. Lorsque l’on penche pour la thalassocratie anglaise, néozélandaise ou australienne, le risque s’accroît : la fluide souplesse se distingue mal de l’opportunisme et, si elle dispose à la pratique des arts martiaux chinois (Sun Tzu), elle se distingue encore moins des contorsions tactiques, typiques de l’art de la guerre picrocholine parisienne.
Si l’on accepte de passer outre ces enfantillages, reste l’œuvre, ce qui est l’essentiel. S’y plonger présente un certain nombre de difficultés, en particulier parce que le compositeur mit un point d’honneur, toujours dans un même mouvement, à être son propre interprète : distance ironique, effet de distanciation brechtien ; l’objectif demeure de travailler à la désaliénation du lecteur, de le tirer de son sommeil dogmatique, en quoi Sollers est bien un neveu de Rameau. Brecht s’oppose au théâtre qu’il qualifie d’« aristotélicien » (cathartique), comme Sollers se joue du principe de non-contradiction et, surtout, fort logiquement, s’oppose au roman naturaliste et psychologique (nous dirions aujourd’hui « éthique » donc « républicain », avec Novaleur et les auteures). Voilà pourquoi les sourds reprochent à Sollers d’écrire des romans qui n’en sont pas : faute d’entendre la musique, ils ne savent pas sur quel pied danser. Comme tout le monde, ils adhèrent au rassurant catéchisme réaliste-social-démocratique, à ses cohortes de héros positifs, jusqu’à parfois penser que le Centre (2018) de Sollers est le leur. [4]
Je savoure toujours, chez lui, la vitesse et la fulgurance de l’exécution — y compris avec une joie mauvaise, je le reconnais, parce qu’elle a le mérite d’égarer puis de perdre les demi-habiles qui, faute de reconnaître la virtuosité, soupçonnent l’imposture. Oui, Sollers est rapide, en immobile voyageur du temps. Il va si vite que l’apparent stationnement aux étapes désormais convenues (modernisme, avant-gardisme, marxisme, freudisme, structuralisme, papisme...), fût-ce sous couvert d’un constant casuisme jésuitique (son côté curé d’.Ars), importe beaucoup moins que la virevolte elliptique, qui va droit au but et ne s’encombre d’aucune lourdeur : condensation et concentration maximales. Il peur donc être difficile à suivre, à moins de partager avec lui une mesure, un rythme, une tonalité de fond. Dans ses romans, par bonheur, la marquise ne sort jamais à cinq heures, sauf, à la rigueur, dans Une curieuse solitude (1958) pour montrer qu’il peut faire preuve d’une certaine discipline, comme telle naturellement saluée par le Kremlin et le Vatican (la Cité interdite et la Cité de Dieu, c’est me semble-t-il une autre histoire).
Ce que Sollers appelle« raison », Aristote et les Médiévaux le nommaient « intellect » — Hegel remettra lui aussi l’entendement à la juste place de la représentation et de l’abstraction. Sollers, comme Kundera, est un romancier de l’intelligence, laquelle, à la différence de la raison ordinaire, est non discursive, immédiate, ce qui tempère son « hégélianisme » et son « conceptualisme ». En un sens, il est surtout hégélien par la raison de la ruse ; pour le reste, aimé des fées, il intuitionne, en artiste. Ondes et radar : grâce. Voyez son autoportrait en Mouvement (2016) : « Je réfléchis à l’adjectif français, populaire et peut-être oublié qui, outre son génie, caractérisait le mieux la nature animale, humaine et quotidienne de Hegel, un mot désignant quelqu’un d’expérience, fin et rusé, gui échappe à tous les pièges. Voilà : il est futé », odysséen, pourrait-on dire également, à l’instar de la conscience. Romancier, non philosophe, il l’est, mais romancier-métaphysicien, comme il est des poètes-métaphysiciens (ce sont d’ailleurs les mêmes). Pour qui sait vivre, l’existence ne se présente-t-elle pas « sous la forme de petits romans métaphysiques, où chaque instant compte » (Graal, 2022) ? Il suffit de le perceval (sic) et tout est dit : « Vers la fin de sa vie, Jean-Sébastien Bach pense que le Graal est devenu son orgue. Il le montre, et tout est dit ». Au clavier, comme un peintre, Sollers a lui aussi procédé par touches (qui juge cette phrase contradictoire et absurde ne peut intelliger à quel point l’œil écoute).
Alors, Hegel, la dialectique, la rose, la raison ? Oui, oui, mais avec Rûmî et Rimbaud. L’épigraphe du Secret est du premier : « Une fois parvenu à ce point, arrête-toi et ne te préoccupe plus de rien. La raison n’a plus de pouvoir ici. Quand elle arrive à l’océan, elle s’arrête, et même le fait de s’arrêter n’existe plus pour elle ». La raison, s’arrêter ? Hegel, pour le moins, hésiterait doublement à signer. Mais alors, pourquoi s’intéresse-t-il d’aussi près à la poésie de Rûmî, qu’il connaît à travers les traductions de Friedrich Rückert ? Pour la rose, avec et sans pourquoi : « Je te dirai pourquoi les vents du matin soufflent, c’est pour toujours feuilleter la roseraie de l’amour ». Commentaire de Sollers, dans Mouvement : « Les signaux ésotériques de Hegel ne sont pas rares » ; ceux de Sollers non plus, en particulier dans les derniers romans — pourquoi diable ? —, où René Guénon est omniprésent ; le clergé contemporain, aveugle et sourd, ne s’en est pas encore aperçu : ouf ! Dans son for intérieur, Sollers doit peut-être se réjouir que plus personne ne sache lire. Ce n’est pas son cas, lui qui a toujours suivi le très haut conseil des alchimistes du verbe : « Lege, lege, lege, relege, ora, labora et invenies », « Lis, lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras » [5]. Que trouvera-t-il ? La clef (de) sol-air : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux gui m’ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l’amour » (Rimbaud, « Vies » — Illuminations). Précisons néanmoins que l’amour, en tant que réconciliation de et avec !’Être, n’a rien de sentimental.
Enfonçons aussi le clou dans la croix du présent en lisant, lisant, lisant et relisant avec lui le poème « A une raison », du même Graal arthurien. Qu’il y en ait une suppose qu’il y en ait d’autres, comme les Logiques, ce qui est logique. Il ne faut donc pas trop médire du jugement aristotélicien. De celle que Rimbaud a en vue — dont le nom, répétons-le, est « intellect » — naît « le nouvel amour ». On n’en sort décidément pas. Il n’est pas tant question de rejeter la raison raisonnable, analytique, que de « l’ouvrir (...) à un dépassement d’elle-même », c’est-à-dire à la synthèse intellective, à la syndérèse, afin d’accéder à « l’illumination » (Illuminations — A travers les textes sacrés, 2003). Voilà le propre du logos intégral, rappelé par Hegel et Heidegger : il recueille, il rassemble... il réconcilie. Sollers le nomme « raison illuminée ». C’est pourquoi il s’intéresse autant aux déesses, singulièrement à Athéna, protectrice d’Ulysse, qu’il se refuse à passer sur le lit de Procuste (de toute façon, on ne la met jamais sous les draps), comme s’y essayèrent les révolutionnaires positivistes — et, même, certains contre-révolutionnaires — qui ont tenté de la raccourcir pour l’ajuster, avec une précision très calculée, aux dimensions de la Déesse Raison. Opportunément, Sollers insiste : « Athéna est très importante dans le panthéon des dieux, elle est :Minerve en latin, c’est-à-dire l’intelligence elle-même » (Agent secret), ce qui est à de nombreux égards bien différent. Pourquoi éprouve-t-il le besoin de cette précision latine ? Pour une évidente... raison hégélienne : parce que, n’en déplaise aux Lumières, la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit, qu’elle n’est pas prométhéenne, comme Marx le voudra, mais épiméthéenne, et que la planification n’est pas la récapitulation (autant dire, le plérôme ou l’apocatastase [6]), ce qui, du point de vue de l’art romanesque, change tout. L’esprit est aussi absolu que le cœur (Le Cœur Absolu, 1987) pour celui en gui Us ne diffèrent pas.
Le Vénitien de Bordeaux, Chinois de Paris, note que le yin-yang est « une liaison de raison qui n’a rien à voir avec la raison des philosophes » et que « [ses] romans sont des liaisons de raisonnements » (Centre) ; il aurait aussi bien pu dire d’éclairs — d’ailleurs, il les a calligraphiés [7], mais il tenait à tour prix à faire entendre ce « raisonnement » pour qu’y résonne le résonnement :
Une saison en enfer, une raison en enfer. (... ) On n’a pas encore compris pourquoi raison doit s’écrire et s’entendre aussi comme réson. Raisonnez, niais n’oubliez pas de résonner, sans quoi votre raisonnement sonnera creux un jour ou l’autre. L’entendement est à ce prix. (Les Voyageurs du temps)
L’entendement, enfin, c’est-à-dire, ici, l’intellect, la raison illuminée, la raison poétique, la raison musicale... l’audition, au sens strict. Oui ou non entendez-vous les voix, ce qui revient à les voir ? Yannick Gomez, assurément, oui : celles de Bach, d’Haydn, de Mozart, de Sollers et de tous les autres. Son entente est intelligente et futée ; sa justesse, finesse. Rien d’étonnant puisqu’il est musicien, célinien — et, même, discrètement, proustien ; il avait vocation à se mettre à l’écoute, en direct, ici et maintenant, pour surprendre l’accomplissement joyeux et ses inévitables discordances ou « dissonances » (sans quoi l’infini ne le serait pas). Intervalles, proportions, médiétés arithmétiques, géométriques, harmoniques, Nombres (1968) : la partition est admirablement déchiffrée. « -Allez, musique » (Les Voyageurs du temps).
Rémi Soulié



A la lumière des propos précédents, vous pouvez sans doute mieux comprendre les dernières pages de Centre (folio 2018, chapitre MUTATION, p.125-126) :
La dette est colossale, le chômage explose, les attentats crépitent, les prisons sont pleines, les banques règnent, les lobbys médiatiques sont déchaînés, le climat est détraqué, l’hystérie, et sa voix saccadée, est à son comble, mais l’eau coule toujours sous les ponts, les arbres fleurissent, et, comme d’habitude, ma complicité est totale avec les oiseaux. Apocalypse ? Non, mutation et transmutation.
Le cercle s’élargit, le centre s’approfondit, avec, comme conséquence, une commotion intense des dates.
La réalité me rattrape, le désir m’emporte. La réalité est une passion triste, le désir un réel joyeux.
Je quitte peu à peu le cercle, je dépasse la noria des des images et des gestes, je rejoins le Centre. Et là, d’un coup, le monde nouveau se déploie.

- Photogramme du film de Galabov (2020-2021)
[1] Sollers sera plus explicite dans sa « Physique de Jean Genet » - un autre classique : « Un écrivain dérègle les axiomes, les évidences de contradiction et d’identité. Chez lui, le même est l’autre ; l’autre est le même ; une chose peut être elle-même, et son contraire ; rien n’est jamais à sa place, ni figé, ni exclu ; les situations, les personnages, les discours peuvent s’échanger, se compénétrer, se détruire pour exister davantage ». Il le sera tout autant, à son propre compte, dans Agent secret : « Il faut souligner que je suis un agent spécial de la contradiction maintenue, surmontée, et radicalement résolue. C’est-à-dire que je suis, aux yeux des gens qui ne vivent que sur des clichés dogmatiques, plein de contradictions. C’est ce qui m’anime et ce qui me pousse. La vérité est paradoxale et contradictoire. (... ) Pourquoi une chose ne serait-elle pas elle-même et son contraire ? » (La Guerre du goût, 1994). Cette dernière question est reprise littéralement dans Studio (1997).
[2] « La Bêtise est sans appel, elle est progressiste » (Légende, 2021).
[3] Une piste, à peine esquissée : « Le Saint-Office n’officie plus, mais le Laicat progressiste veille » (Médium, 2014).
[4] Pourtant, « Il faut traquer l’obscurantisme dans les moindres détails. En politique (.,.) surtout au centre, où il a tendance a s’étaler avec suffisance » (Légende).
[5] « La Gnose, dans son insistance sur le Temps, n’arrête pas de dire que toute lecture fondamentale est cognitive, c’est-à-dire qu’elle produit des effets de connaissance. Lisez, lisez bien, lisez encore, et vous ne verserez pas dans la mort. (...) [il s’agit) (...) d’un effet d’intelligence ». (Les Voyageurs du temps)
[6] « La positon philosophique de Mozart est claire : il croit, en dépit de toute les illusions et de tous tes déchirements, à une réconciliation générale. L’être humain, homme ou femme, qui prend les choses du bon côté et avec raison, trouvera forcément un « beau calme ». (...) On s’est trompés, on se pardonne, on accepte les désaccords, on boit à l’harmonisation des différences, c’est-à-dire à une toute nouvelle Raison ». (Légende)
[7] Parmi les plus foudroyants, celui-ci, dès 2014, qui condense la mort sexuelle et la mort eu thanasique, pourtant plus tardive mais, pour lui, contemporaines : « La PMA devient ainsi la Parfaire Mort Assistée, et la GPA la Gestation Posthume Assurée » (Médium)

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2 Messages
Sur le "centre" : " j’étais un enfant très sédentaire, et je le suis resté à l’âge adulte, très prisonnier de son nid, de son atmosphère, très désorienté par l’extérieur. À l’opposé de tant d’adolescents, je n’avais pas le désir de fuir. Au contraire, j’ai toujours été ramené à mon centre, je préférais être seul dans une chambre, dans une sorte de fuite intérieure". François Mauriac
Rémi Soulié fait partie des sollersiens pointus parmi lesquels il faudra compter. Son guénonisme est de plus en plus un sollersisme, (ou l’inverse), et le rouergat philosophe a ce génie rare de ne pas s’embarrasser d’étiquette politique. Seule la substance vive, naturelle et artistique, et plus que tout peut-être, impalpable, l’intéresse. Le concret lui est abstrait, et l’abstrait vivant, et il n’oppose pas le chemin au parchemin, mais les emprunte tous deux. Passer des heures en sa présence m’est a chaque fois une réjouissance de l’âme. Il m’ôte du poids. Soulié meilleur que Freud. Et je suis sûr qu’il l’a lu. Connaît-on ainsi beaucoup de droitards vous citant Barthes, et de gauchistes vous citant Bernanos ? Fort peu…
Sollers se trouve être alors à un point de jonction en étoile, dont chaque branche nous ramène à un centre (Centre), et ce centre séparé de lui (Sollers), mais provenant de lui…