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Lire et relire Jean Genet

Avec Marcelin Pleynet
Romancier et essayiste français


France Culture Les Nuits de France Culture
Romancier, critique, poète, essayiste, dont le nom est associé aux revues telles Tel Quel et L’Infini, Marcelin Pleynet était en 1993 l’invité d’Alain Weinstein dans « Du jour au lendemain » pour parler de l’œuvre de Jean Genet alors que paraissait la célèbre biographie de l’auteur de Notre-Dame des Fleurs signée par Edmund White.) Sept ans après sa mort, avait-on mesuré l’importance de l’écrivain Jean Genet ? Manifestement non, selon Marcelin Pleynet qui, dans cette émission, avec passion, s’appliquait à remettre Genet à la place qui lui revenait selon lui dans la littérature de la seconde moitié du XXe siècle, à savoir la place la plus élevée. Selon Marcelin Pleynet, lisait-on Genet comme on devait le lire ? Le nouveau roman aurait-il fait de l’ombre à Jean Genet ? Qu’est-ce au juste que l’œuvre de Jean Genet, quel en est l’essence ? Cela, nous allons l’entendre maintenant en suivant, à la recherche de Jean Genet, Marcelin Pleynet dans sa bibliothèque.
Du jour au lendemain, dans la bibliothèque de Marcelin Pleynet, première diffusion le 2 octobre 1993 sur France Culture.
Alain Veinstein : Bonsoir. « J’ai écrit mes livres pour le goût des mots, pour le goût des virgules, même de la ponctuation, par goût de la phrase ». On parle beaucoup de Jean Genet, ces temps-ci, Marcelin Pleynet, principalement à cause, ou grâce à la grande biographie d’Edmund White, 700 pages de références, que les critiques ont abondamment commentées. Mais la question que je me suis posée, c’est, c’est-à-dire, est-ce qu’on le lit, lui-même, vraiment ?
Marcelin Pleynet : Eh bien, il y a, il y a un problème, il y a un problème, c’est peu dire. En tous les cas, il y a un problème, en effet, de lecture de Genet depuis, à mon avis, très très longtemps. Presque, je dirais, depuis 1948. Un peu après, tout de même. Mais le problème, c’est que l’homme de théâtre, ou les pièces de Genet, ont, à mon avis, oblitéré, oblitéré les romans. Et j’en ai fait l’expérience, moi-même, très très très jeune. L’un des premiers textes critiques que j’ai publiés, en 1961, dans une revue qui se faisait à Aix-en-Provence, et qui s’appelait L’Arc, à laquelle je collaborais alors, assez étroitement, est un texte, en effet, sur Genet, sur Les paravents qui venaient d’être publiés chez Barbezat.
À L’Arbalète.
À L’Arbalète. L’année suivante, comme vous le savez, je deviens secrétaire de rédaction de la revue Tel Quel, et je fréquente les gens qui sont autour de Tel Quel. Et ce qui se passe dans ces années 60, c’est que tout le monde, tout le monde est très très impressionné par les, ce qu’on supposait être, ou ce qu’on dit être, les innovations formelles du nouveau roman. Le nouveau roman, pour moi, ça n’a pas marché du tout, du tout, dès le départ. Et je pense que ça aurait été considérablement relativisé si, en effet, à l’époque, on avait lu les romans de Genet.
Parce que les romans de Genet produisent, dans l’histoire du roman, une révolution formelle et une aventure formelle, une aventure de construction, déjà. Et c’est ce sur quoi j’étais très très sensible à l’époque, dans la mesure où j’avais sans doute, comme beaucoup de gens, une volonté de relativiser la fiction propre à Genet, la fiction homosexuelle propre à Genet. Et ça me permettait de lire, en effet, de lire les romans de Genet comme, je suppose, ils souhaitaient que ces romans soient lus.
C’est-à-dire, en effet, comme les romans d’un écrivain et non pas comme des aventures perverses, susceptibles d’émoustiller la clientèle. Donc j’étais lecteur des romans de Genet et j’étais très très frappé par l’extraordinaire innovation que constituaient ces romans, dans la forme du récit romanesque lui-même, puisque les romans de Genet sont d’abord des romans presque toujours adressés. Le premier, qui est donc Notre-Dame-des-Fleurs, est très explicitement adressé à vous. Tout de suite, c’est à vous. Et ils vont l’être la plupart. Il n’y a guère que Querelle de Brest, qui ne sera pas très explicitement adressé, mais qui pourtant le sera.
Querelle de Brest écrit à la première personne du pluriel, au nous, qui est un nous presque de majesté. À ce moment-là, au moment où Genet écrit Querelle de Brest, il sent qu’il est en pleine possession de ses moyens et il peut employer ce nous de majesté. Mais ce nous est également adressé à un vous, presque constamment à un vous. Donc il y a d’abord le fait que le roman est adressé, et il y a aussi le fait que, à tout moment, l’auteur intervient à l’intérieur de la fiction, qui est présentée comme une légende, et il intervient littéralement pour dire que je suis en train de raconter une histoire. Ne croyez surtout pas que ce soit de réaliste ce que je vous raconte, c’est une histoire. C’est une histoire, c’est même une fantaisie imaginaire.
Donc il y a des effets de littéralité constante qui ont été très importants pour moi, tout au départ, pour ce que j’ai pu écrire ou essayer d’écrire en poésie, et toutes proportions gardées, bien sûr. Il y a des effets de littéralité constante. Ceci est un roman, ceci est une phrase, ceci est une fiction. Effet de littéralité qui joue un effet de distanciation. Ce qui fait que la tradition du récit et du récit romanesque est complètement bouleversée. Alors, bien sûr, on a une référence ou quelques références dans l’histoire de la littérature, dont Proust et Céline, qui aussi jouent et déjouent l’aventure romanesque, mais jamais avec la radicalité qui est celle de Genet, qui est une radicalité très, très profonde dans l’œuvre de Jeunet.
Alors le nouveau roman aurait fait l’ombre au roman de Genet ?
Écoutez, le nouveau roman, dans la mesure où il était présenté dès le départ comme une sorte de construction logique et formelle, ne gênait pas tellement, il faut bien le dire, les récits et les aventures du nouveau roman. Si vous prenez les fictions du nouveau roman, c’est d’un intérêt très limité et relativement mièvre, il faut bien le dire. ça entre dans de la pensée convenue, dans de la pensée conforme, traitée selon d’autres modes, selon des modes plus sophistiqués.
Mais le nouveau roman ne se faisait pas le héros des travestis, des pédales, des homosexuels, des voleurs et des tueurs, pas du tout. C’est très gênant tout ça, c’est très, très gênant. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est très, très, très gênant dans une société très peu prête à l’accueillir encore.
Écoutez, je crois qu’on peut dire que jusque dans les années 50, Genet est interdit. On ne peut lire Genet que si on achète des éditions qui sont des éditions sans nom d’éditeur ou des éditions de luxe tirées à quatre ou cinq cents exemplaires. Moi, je sais que lorsque j’ai acheté Pompe funèbre, ça devait être autour de 1957-58, c’était tout à fait par hasard sur les quais, une édition qui n’avait pas de nom d’auteur et qui se révèle autre jour.
Aujourd’hui, l’édition qui avait publié Gallimard sans nom d’éditeur, qui avait un nom d’auteur mais pas de nom d’éditeur, sans nom d’éditeur et qui est l’édition originale, mais qui ne valait rien. Sur les quais, ça valait absolument rien à l’époque. Ou alors il fallait acheter les éditions de Barbezat, qui étaient des éditions assez chères et des éditions de luxe.
Alors que le nouveau roman s’épanouissait, Genet ne circulait que sous le manteau, comme on dit très précisément. Genet a occupé, les romans de Genet en effet, ont occupé une situation tout à fait étrange. D’être certainement les romans les plus grands, les plus importants, aussi bien au point de vue de la prose, qui est presque toujours une prose poétique chez Genet, aussi bien au point de vue de la prose qu’au point de vue de la fiction, qu’au point de vue de la construction formelle, qu’au point de vue de la pensée, et c’est un point sur lequel je voudrais insister d’ailleurs.
Toute la pensée de Genet est dans ses romans. Au point de vue de la pensée, je crois qu’on peut considérer les romans de Genet comme l’oeuvre de la seconde moitié du XXe siècle. Et que vraisemblablement, rien n’arrive à la hauteur de cette oeuvre dans la seconde moitié du XXe siècle.
Rien n’arrive à la hauteur de pensée, de décision de la pensée, et de souveraineté de la pensée. Vous savez qu’il arrive à Genet cette aventure tout à fait extraordinaire de se trouver préfacé par 600 pages de Sartre. Ce qui, bien entendu, pour un homme qui est un autodidacte, est un événement qui ne peut être que traumatisant, de plusieurs façons d’ailleurs, de plusieurs façons.
Parce que cet événement arrive à un moment où Genet est sûr de son écriture, il est sûr d’être le grand écrivain qu’il est. Il en est tout à fait sûr. Et en même temps, il a couvert avec ses quatre premiers romans, ou ses cinq premiers romans, il a couvert un terrain tel que dans le Journal du voleur, qui est un des derniers, il dit qu’il va cesser d’écrire. Il dit déjà qu’il va cesser d’écrire. Arrive cette préface chez un homme qui est très pauvre, qui vit dans la misère, qui est plus ou moins forcé de voler pour bouffer. Arrive cette préface qui fait brusquement du jour au lendemain de Jeunet l’un des écrivains les plus connus et les plus célèbres du monde.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire beaucoup d’argent. Or Genet a besoin d’argent pour vivre. Il a besoin d’argent pour vivre et il a envie de vivre libre. Il a encore besoin davantage d’argent pour vivre. Il va être évidemment très prudent avec cette préface qui lui apporte tellement d’argent. La prudence première, ça ne va être de ne pas la rejeter du tout au tout. Et tout simplement de ramasser les bénéfices de cette préface. Mais cette préface va être très traumatisante parce qu’elle vient en effet, il faut bien le savoir pour un homme qui n’est pas un philosophe de profession, mais qui est un philosophe d’expérience, si je puis dire, et d’existence même, elle vient un peu écraser sa propre pensée. En tous les cas, elle vient le tirer dans un sens qui n’est certainement pas celui de Genet. D’ailleurs, au fur et à mesure que le temps va assumer et assurer son oeuvre, il va le prendre de plus en plus de distance avec cette préface. Donc, cette préface empêche de lire Genet d’une certaine façon. Elle fait lire Sartre, mais elle ne fait pas lire Genet.
Je crois qu’il faut lire les romans de Genet pour savoir ce qu’est Genet. Et je pense encore une fois que même la biographie n’aide pas à lire Genet. Vous savez que Genet était opposé absolument à toute idée de biographie.
Qu’est-ce que vous en pensez de cette biographie d’Edmund Wright ?
Écoutez, elle apporte un nombre de renseignements considérables. Elle apporte un nombre de renseignements considérables, et elle permet à travers ces renseignements de vérifier un certain nombre d’intuitions que l’on peut avoir en lisant l’oeuvre de Genet. Au-delà de cela, à mon avis, elle met un peu trop Genet dans ce que je dirais quelque chose avec lequel il a toute sa vie, et jusque dans son oeuvre, pris une distance très violente, c’est-à-dire avec le milieu homosexuel.
L’oeuvre de Jeunet n’est pas une oeuvre qui vient fonder un milieu de pédés ou un milieu homosexuel. Ce qui ne veut pas dire que Jeunet n’était pas pédé, n’était pas homosexuel. L’homme qui écrivait ses livres, et pour écrire ses livres, il lui fallait aussi sans doute traverser cette expérience.
Mais l’idée de communauté lui faisait absolument horreur. Et je crois qu’en effet, versant Genet dans cette communauté homosexuelle, avec des phrases du genre dont on se demande ce qu’elles veulent dire, avec des phrases du genre, comme Rimbaud, Genet était homosexuel. Mais ce n’est pas vrai, ça ne peut pas être vrai.
On n’est jamais homosexuel comme quelqu’un d’autre, on n’est jamais sexuel comme quelqu’un d’autre. Dieu merci ! Ou alors on s’emmerderait considérablement au lit. C’est précisément parce qu’on n’est pas comme quelqu’un d’autre qu’on peut s’amuser quelque part au lit, et qu’on peut en tous les cas penser ce qui se passe au lit.
Vous trouvez ça amusant ce qui se passe au lit ?
Parfois oui, c’est amusant. Et c’est amusant aussi bien sous la forme de la parodie d’ailleurs, ou sous la forme de la répétition, ou même sous la forme de l’ennui qui peut en être. C’est amusant, c’est important.
Il se passe beaucoup de choses là. D’ailleurs s’il ne se passait pas ces choses là, s’il ne se passait pas des choses là, amusantes ou non, eh bien mon cher Alain, nous ne serions pas en ce moment face à face, en train de parler de Genet, parce qu’évidemment tout ça, ça s’est passé quelque part dans un lit, ou en tous les cas entre un homme et une femme, ou en tous les cas dans une illusion, dans une illusion sexuelle. Ce qui me frappe, ce qui me frappe beaucoup dans cette affaire qui met aujourd’hui Genet à la une de tous les journaux, aussi bien avec ses romans qu’avec ses pièces de théâtre, alors que lorsqu’il était vivant, c’était beaucoup plus difficile.
C’est toujours les morts qui ressuscitent de cette façon là. Ce qui me frappe, c’est que ça ne répond pas du tout.
Vous savez, j’ai rencontré quatre fois Genet.
Je l’ai rencontré une fois dans un petit hôtel du 11e arrondissement, en compagnie de Philippe Sollers et de Paule Thévenin, je crois que nous étions trois ou quatre à le rencontrer. C’était dans le hall de l’hôtel, et il s’agissait de lui demander un texte pour la revue qu’il a donné finalement, qui est « L’étrange mot d’œuvre », le premier texte qu’il a confié à la revue [Tel Quel].
Et Genet, comme d’ailleurs bizarrement, Bataille qui n’aimait pas beaucoup Genet, Genet n’aimait pas parler de son œuvre. Il ne parlait pas de son œuvre. Il parlait de ses soucis quotidiens. Il parlait de ses soucis quotidiens. Je l’ai rencontré une seconde fois, lors d’un dîner à Ris Orangis, chez Jacques Derrida. Il y avait la Sollers, Kristeva, Paul Thévenin, Jean Genet, Derrida, sa femme et moi. Et de la même façon, Genet ne voulait pas parler de son œuvre. Il n’aimait pas parler de son œuvre. C’était quelque chose qui… Ou bien ça se suffit à soi-même, bien ça ne marche pas.
Et bien évidemment, ça se suffit à soi-même.
De quoi parlait-il alors ? Comment ?
VOIR SUR PILEFACE
De quoi parlait-il ? Aussi bien des événements lors du dîner, je pense que c’était des événements politiques, qu’il était assez préoccupé par les Palestiniens à l’époque. D’ailleurs, il a participé à un des groupes théoriques que donnait la revue Tel Quel. Et je l’ai rencontré une autre fois à cette occasion à propos des Palestiniens. Une histoire qui est en train de se résoudre, touchons du bois, Dieu merci. Mais il ne parlait pas de son œuvre.
Les questions sur son œuvre étaient toujours déjouées ou déplacées. L’œuvre était faite, et en effet, l’œuvre parlait elle-même, d’elle-même suffisamment. Ce qui est très étonnant dans les romans de Genet, c’est que la fiction est constamment et à tout moment interrompue au profit de la réflexion et de la pensée de Genet. Donc, pas d’intervention supplémentaire et tout à fait inutile sur l’œuvre. Il faut lire l’œuvre, il faut lire les romans. C’est ce qu’il y a de plus intéressant et de plus passionnant à lire sur cette seconde moitié du XXe siècle et sur la société de cette seconde moitié du XXe siècle.
Alors, si on met de côté la biographie d’Edmund White sur laquelle vous semblez avoir des réserves, Marcelin Pleynet, on peut lire Genet qui est dans l’actualité à travers un volume de la collection Biblos qui réunit trois romans, Journal du voleur, Querelle de Brest et Pompes funèbres et qui accompagne deux éditions justement de l’éditeur pionnier, l’Arbalète, d’une part la réédition du Miracle de la Rose et d’autre part la publication d’une pièce qui était restée inédite, une pièce policière, ou une fausse pièce policière, Splendid’s.
Oui, je n’ai pas de réserve sur la biographie d’Edmund White. La biographie d’Edmund White est une très bonne biographie et elle est ce que sont toutes les biographies.
C’est-à-dire qu’elle est déterminée comme toute biographie par ce que j’appelle la pensée conforme. Comment est-ce qu’on écrit la biographie d’un homme en la confrontant à la conformité des autres biographies dont toute biographie, que ce soit la biographie de Genet, que ce soit la biographie de Lacan, que ce soit la biographie de qui que ce soit est toujours ordonnée par la pensée conforme. En conséquence, on a un nombre considérable d’informations mais l’oeuvre se trouve forcément relativisée.
La pensée conforme, dans la biographie de Genet, c’est la pensée de l’homosexualité. Soit, pourquoi pas. Les renseignements, c’est un nid d’informations, cette biographie, mais elle participe de ce que j’appelle l’ordre de toute biographie, c’est-à-dire la pensée conforme. Pensée conforme, pourquoi ? Et comment cette pensée, comment en effet une biographie ne peut pas convenir à Genet ? Je crois que c’est qu’on ne se pose pas suffisamment la question de savoir qu’est-ce que c’est que l’oeuvre de Genet. Eh bien, l’oeuvre de Genet, c’est une oeuvre qui traite de la société. Mais de quelle société ? Elle traite de notre société.
D’ailleurs, elle s’adresse presque toujours à nous. C’est à vous, c’est le vous qui est adressé et qui adresse tous les romans. La société que décrit Genet, c’est ce que l’on peut appeler, et quasi littéralement en ce qui concerne les romans de Genet, la société des amis du crime.
La société des amis du crime, eh bien, si on y pense, et c’est littéral, on ne peut pas le penser autrement, c’est la société des voleurs, des pédés et des assassins. C’est la société, et des traîtres, c’est la société des amis du crime. Littéralement, mais bien entendu, à partir du moment où on pose cela, eh bien, on pose aussi ce qu’on ne trouve pas assez souvent souligné, que bien entendu et très vraisemblablement, Genet a lu Sade. Il a lu les 120 journées de Sodome et Gomorrhe. Et il est, pour la deuxième moitié du XXe siècle, cet homme qui dit : toute société, quelle qu’elle soit, toute société, quelle qu’elle soit, est une société des amis du crime.
La pensée de Genet est très très forte de ce point de vue. Toute société, quelle qu’elle soit, est une société des amis du crime. Par ailleurs, si on pose, ce qu’en effet, on ne peut pas ne pas poser, aussi bien en ce qui concerne Notre-Dame-de-Fleurs, qu’en ce qui concerne Le Miracle de la Rose, qu’en ce qui concerne Querelle-de-Brest, qu’en ce qui concerne Le Journal du voleur, on ne peut pas ne pas poser que ce que décrit Genet, c’est une société des amis du crime.
À partir de ce moment-là, il faut évidemment voir comment fonctionne la pensée de Genet. Elle fonctionne de deux façons et en cela, de façon extrêmement cohérente, extrêmement cohérente. Elle fonctionne de deux façons. La société est une société des amis du crime. Et, bien entendu, par voie de conséquent, elle fait référence à Freud. « Toute société est construite sur un crime commis en commun ». Première référence à Freud. Toute société est construite sur un crime commis en commun.
Deuxième référence à Freud, c’est que la société des amis du crime est en effet une société où l’homosexualité est dominante, semble dominante, occupe tout le champ, absolument tout le champ. Autre référence à Freud, la société et la culture sont construites sur le refoulement de l’homosexualité. Vous prenez ces trois références et vous avez une possibilité en effet d’aborder, vous avez une possibilité d’aborder ce qu’il en est, ce qu’il en est des romans, ce qu’il en est des romans de Genet.
Genet écrit dans le Journal du voleur : « Ce journal que j’écris n’est pas un délassement littéraire. À mesure que j’y progresse, je sens s’affermir ma volonté d’utiliser à des fins de vertu. » Et avec Genet, il faut toujours retenir qu’en effet, les mots n’ont pas un seul sens. Les mots sont toujours des jeux de mots. Et bien entendu, il faut entendre vertu au sens classique, c’est-à-dire de courage. « Je sens s’affirmer ma volonté d’utiliser à des fins de vertu » — c’est-à-dire à des fins de courage — « mes misères d’autrefois. J’en éprouve le pouvoir. » Autre déclaration de Genet, toujours dans le Journal : « Trop de gens, me disais-je, pensent et qui n’en ont pas le droit. Ils ne l’ont pas payé d’une entreprise telle que penser devient indispensable à notre salut. » L’expérience première et essentielle de Genet, c’est celle de la société.
Comment est-ce que l’expérience première et celle de Genet, c’est celle de la société ?
Genet est un enfant abandonné. Il est donc immédiatement confié à la société. Sa famille, c’est la société. Il a des parents adoptifs. Ensuite, il va entrer dans une colonie pénitentiaire et ensuite en prison. Il est entièrement un homme qui traverse la société et qui vit tout enfant cette expérience de la société. Il ne vit pas une expérience familiale. Il vit une expérience de cette méta-famille qu’est la société. Et si l’on regarde l’ensemble de son oeuvre, il ne traite que de ça. Dans tous ses romans, et sans exception, Genet met en scène l’ordre social. Le sujet de ses romans, c’est la société. Et l’on ne peut en dire que cela.
Genet est le seul écrivain, en vérité, que l’on puisse comparer à Sade, comme je vous l’ai dit, dans la mesure où la société dont il nous parle, dont nous parle Notre-Dame des Fleurs, de Notre-Dame des Fleurs au Balcon, sans exception, c’est la société des amis du crime. Notre-Dame des Fleurs, son premier livre est un des plus beaux. Peut-être un des plus beaux avec le Journal du voleur.
Il faut signaler qu’on trouve tous ces livres aujourd’hui, aussi bien en livre de poche que dans la coalition Biblio qui est préfacée par Philippe Sollers.
Notre-Dame des Fleurs est dédiée à un assassin, Maurice Pilarge, qui vient d’être guillotiné. Genet n’a pas connu Maurice Pilarge. Donc, si l’on essaie de réduire Genet à la fiction qu’il met en scène, bien entendu, ce n’est plus de Genet qu’on parle. Ce n’est plus Genet qui apparaît dans ce livre. C’est le fantasme que l’on projette sur l’intrigue de Genet que l’on lit, et on ne lit plus l’oeuvre de Genet.
Ce qui peut permettre de bien comprendre et de prendre la mesure de l’oeuvre de Genet, c’est d’abord de convenir que le monde de Genet, la société qu’il décrit, c’est celle la même où nous vivons. C’est la société des amis du crime. Nous vivons dans la société des amis du crime.
Alors, bien entendu, nous vivons dans une société où le crime n’est pas déclaré comme tel, où le crime n’est pas promu comme tel, mais aujourd’hui, par exemple, en 1993, avec toutes les affaires qui traînent dans tous les coins, à droite comme à gauche, eh bien, on sait bien que cette société est une société des amis du crime. On sait bien que le crime sous-tend cette société.
Le crime paye.
En effet, le crime paye, si on veut. Il paye et en même temps, il pourrit.
Il paye et en même temps, il pourrit. Dans le Journal du voleur, Genet écrit à propos de cet autre aspect de la société et de cet autre aspect de la culture. Si Genet, comme Rimbaud, est homosexuel, à propos de cet autre aspect de la culture, qui est, comme dit Freud, constitué d’un refoulement homosexuel, et on peut, en effet, assumer que l’oeuvre de Genet c’est, de ce point de vue, le retour massif du refoulé.
Genet écrit, dans le Journal du voleur, « Je venais de me détacher d’une immonde camaraderie à quoi me conduisait mon naturel affectueux. Et j’avais l’étonnement d’en éprouver une grande force. » Autrement dit, le naturel conduit, en effet, à cette connivence du groupe, à cette connivence sociale, qui est l’homosexualité et le refoulement de la société. La société est une société des amis du crime, une société homosexuelle, elle est d’autant plus une société des amis du crime qu’elle ne veut rien savoir de sa culpabilité, qu’elle est dans la dénégation de sa culpabilité, et une société homosexuelle qu’elle refoule son homosexualité. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire il y a quelques années, à Sollers, de façon, à mon avis, extrêmement juste à propos de Pasolini, il a dit ça à Milan, dans un colloque sur Pasolini, « Pasolini est le moins homosexuel des Italiens. [1] » En effet, parce que l’homosexualité refoulée est beaucoup plus forte que l’homosexualité explicite, est beaucoup plus homosexuelle, en effet, beaucoup plus criminelle, en tout cas.
Il faudrait entrer, Marcelin Pleynet, dans cette société des amis du crime…
Eh bien, cette société est constituée de criminels qui sont, en quelque sorte, des héros, qui sont, en quelque sorte, des héros, et elle est portée, en quelque sorte, par une société ou un ensemble de travestis. Le travesti, chez Genet, joue un rôle considérable. Ce qui nous entraîne inévitablement à penser qu’en effet, pour Genet, c’est notre société.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire lorsqu’on découvre qu’un grand chef d’entreprise a fait une malversation ? Eh bien, ça veut dire que la façade de l’entreprise est un travestissement. Tout simplement, et que derrière la façade, il y a la vérité de la chose. Alors, le travesti, eh bien, le travesti, ça n’est pas seulement un homme travesti en femme, une femme travesti en homme, c’est pour Genet, plus essentiellement, l’homme travesti en homme, le faux homme travesti en homme.
Mais c’est aussi, comme par exemple dans Le balcon, le juge, l’évêque, le préfet de police. Derrière la façade, derrière le costume, derrière le costume institutionnel, derrière ce qui est présenté comme réalité, il y a tout autre chose que la réalité. C’est à mon avis quelque chose de très décisif dans l’œuvre et dans la pensée de Genet qui ne cesse de traiter de la duplicité du travestissement. Ce qu’il dit, par exemple, je crois que c’est dans Notre-Dame des Fleurs, de la duplicité du sexe des tantes. Et par voie de conséquence, tout ce qui est travesti se révèle en effet être tante. Ce qui fait que Genet ne voudra pas l’être et qu’il va intervenir à plusieurs reprises sur ce point-là.
Ou encore plus explicitement, dans Notre-Dame des Fleurs, il déclare « la vraisemblance étant le désaveu des raisons inavouables. » La vraisemblance du juge, la vraisemblance du chef d’entreprise étant le désaveu des raisons inavouables qui sont les siennes. Tout est construit là-dessus.
Autre expérience extraordinaire, et ça, vous le citiez au départ, c’est la passion de Genet pour les mots et l’intelligence qu’il va chercher dans les mots, en bon autodidacte si on veut, mais lorsqu’on est Genet, on n’est plus autodidacte. On est l’un des hommes les plus savants de la seconde moitié du XXe siècle. Il va chercher dans les mots la vérité des mots.
Autre expérience extraordinaire de travestisme : la prison. Quel est le nom de la plus grande prison parisienne ? Ça s’appelle la Santé. Eh bien, tout est là. Genet perçoit, en effet, dans la réalité sociale, tout ce qui fonctionne comme faux, comme duplicité et comme travesti. Et il le met en scène. À ne pas sortir de là, on ne peut pas comprendre ce que veut dire l’œuvre de Genet. La société, ceci d’abord, vivre en société, c’est vivre en prison. C’est vivre, en effet, dans cette prison où il y a tout ce que Genet décrit. La fiction de Genet n’est pas une excentricité. C’est une réalisation poétique de la société dans laquelle nous sommes.
Mais cette société ressemble beaucoup à la société italienne, à une sorte de commedia dell’arte, bref, à une société du spectacle.
C’est une commedia dell’arte qui se termine par la mort, par la guillotine. Qui vient guillotiner tout ce qui dit sa propre vérité.
Mais ça se termine toujours par la mort.
L’un des éléments qui va permettre, à mon avis, à l’œuvre de Genet, et qui rend en effet tout à fait impossible la volonté de l’assimiler à un groupe, c’est qu’en effet, Genet se vit en prison. Et se vivant en prison, comme dans cette société, il s’y vit seul. Il écrit dans Notre-Dame-des-Fleurs, « Se croire tout de bon emprisonné pour l’éternité, c’est cela se faire une vie. » De toute l’œuvre, la prison, le château, le palais sont des lieux parallèles.
Duplicité. L’un est la vérité de l’autre et vice versa. Ils se travestissent l’un l’autre.
Pour une émission de radio intitulée L’enfant criminel, Genet écrira, « Je sais que la morale au nom de quoi vous poursuivez l’enfant, vous ne l’appliquez guère. » Duplicité. Et encore, « Nous voulons être la matière qui résiste et sans quoi il n’y aurait pas d’artiste. » La prison, la singularité de Genet, fait de lui la matière proprement écrite qui résiste à la duplicité et aux faux-semblants. Et la façon qu’il a d’expliquer la duplicité et le faux-semblant, c’est évidemment de l’écrire.
Intéressant ce lapsus, duplicité, publicité.
C’est qu’en effet, cette duplicité est une publicité. On ne cesse en effet de nous vendre une marchandise qui est du faux. La publicité ne cesse en effet de nous vendre du faux-semblant comme la télévision ne cesse en effet de nous vendre du faux. Nous sommes dans le faux. Comme notre société est en train de promouvoir le faux au rôle du dominant et au rôle du vrai. Pour l’écrivain Genet, dans cette duplicité sociale, dans cette société qu’il a découvert, être une société des amis du crime comme retour du refoulé, dans cette société, l’infamie ennoblie.
Genet dira autrement dans Le miracle de la rose, en racontant un épisode arrivé à un de ses personnages, « je prends la peine à mon compte et je parle. » Je crois que la clé, si l’on veut, de l’oeuvre de Genet est dans cette phrase.« Je prends la peine à mon compte et je parle. » Et j’en dis la vérité. J’en dis le refoulé, j’en dis le retour du refoulé et j’en dis la comédie.
Dans le Journal du voleur, il écrit : « le monstre qui prie les proportions du monde et sa puissance, c’est à partir de lui que s’ordonnent les nouveaux principes. » Pour Genet, il faut s’inhumaniser pour être au diapason de ce qui se dit l’humanité. Dans Notre-Dame des Fleurs, peu d’instants où Genet une vision horrifiée des êtres et des événements. Vous voyez que c’est une curieuse comédie. Et encore, à cause de son français vibrant dans le pathétique, je le prie pour un animal métamorphosé en homme. Il n’y a pas de pathétique chez Genet.
Mais beaucoup plus évidemment, encore et toujours dans Notre-Dame des Fleurs : « m’inhumaniser est ma tendance profonde. Je m’éloigne encore des hommes. Le seul moyen d’éviter l’horreur de l’horreur, écrit Genet, c’est de s’abandonner à elle. »
L’œuvre se construit sur cette conscience-là et c’est sur cette pensée-là. Aujourd’hui, où l’on traite si volontiers en effet, comme on le disait tout à l’heure, les affaires, et où la corruption très généralisée passionne le public et les médias comme une sorte de roman feuilleton de fables merveilleuses à épisodes, tout le monde rêvant quelque part sans doute d’être corrompu, la vigilance, l’extraordinaire vigilance de Genet se révèle être l’essence même de toute grande littérature. Philippe Sollers écrit dans sa préface au volume de Biblio, « La littérature reste au plus près de la description du non-être social en train de faire semblant d’être. »
La vigilance de Genet, telle que, comme il l’écrit, pensée devient indispensable à son salut, tient aussi au fait, à la conscience qu’il a de ce que sa pensée est le fruit d’une entreprise qui lui a coûté. » Il écrit dans le Journal : « Une fatalité s’acharnait à corrompre mes attitudes. Soit que mon héros s’effondra, soit que moi-même j’apparaisse misérable debout. » Dans Notre-Dame-des-Fleurs, de Notre-Dame-des-Fleurs au Miracle de la Rose, à Querelle de Brest, à Pompes Funèbres, au Journal du voleur, la liberté de l’écrivain, sa liberté de penser se construit de la mise en évidence du jeu criminel de la réalité sociale et de la duplicité qui gère la communauté. Avec le Journal du voleur, Genet devient plus explicatif encore s’il se peut. Il écrit : « Cependant, si j’examinais ce que j’écris, j’y distingue aujourd’hui, patiemment poursuivi, une volonté de réhabilitation des êtres, des objets réputés vils.
De les avoir nommés avec des mots qui, d’habitude, désignent la noblesse, c’était peut-être enfantin, facile, j’allais vite, j’utilisais le moyen le plus court, mais je ne l’eusse pas fait, si, en moi-même, ces objets, ces sentiments, la trahison, le vol, la lâcheté, la peur, n’eussent pas appelé le qualificatif réservé d’habitude, et par vous, parce qu’ils s’adressent toujours à l’ensemble social, au groupe, au vous, par vous, à leur contraire, en embellissant ce que vous méprisez, voici que mon esprit, lassé de ce jeu qui consiste à nommer d’un nom prestigieux ce qui bouleverse à mon cœur, refuse tout qualificatif. Les êtres et les choses, sans les confondre, ils les acceptent tous dans leur nudité. Puis, ils refusent de les vêtir. »
Ainsi, écrit-il dans le Journal du voleur : « ainsi ne veux-je plus écrire. Je meurs à la lettre. » On peut penser qu’à partir du Journal du voleur se constitue, en effet, pour Genet, ce que je dirais la poétique de Genet. Ce qui donne, au-delà de la fiction et de son organisation formelle, au-delà du Genet qui se révèle être le meilleur détective du crime social. Vous savez que dans ces années 40 et dans ces années 50, le journal qui avait le plus de succès, un grand succès populaire, s’appelait Détective. Il est très souvent cité dans Genet.
Le journal qui était d’abord lancé par Gallimard.
Ce qui révèle le génie profond de l’écrivain, susceptible d’affirmer l’acte est beau s’il provoque et dans notre gorge fait surgir le chant. C’est dix ans après que Genet ait cessé d’écrire des romans, qu’il nous livre la clé de sa poétique en ouverture de son Atelier d’Alberto Giacometti. Texte dont Picasso dira que c’est le meilleur texte qu’il ait jamais lu sur la peinture. Genet écrit : « on songe », écrit-il à propos de Giacometti, « on songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire. Non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret en nous-mêmes à partir de quoi eût été possible une aventure humaine toute différente. » Je crois qu’on a dans ces lignes qui ouvrent le texte de Genet sur Giacometti, la clé de la poétique de Genet et ce qu’il faut en effet chercher dans ses romans. Ce lieu secret en nous-mêmes à partir de quoi eût été possible une aventure humaine toute différente. Une aventure humaine qui en effet n’aurait peut-être pas renié, comme le fait le groupe social des amis du crime, ce qu’il y a d’humanité dans l’homme.
Pour vous, donc, Marcelin Pleynet, Genet est avant tout un romancier, et pourtant il a écrit quelques poèmes.
Oui, avant tout un romancier. Il faut avant tout lire ces romans. Mais ces romans sont les romans d’un très très grand poète. Vous savez, cette distinction romans-poésie est encore une chose propre au nouveau roman, et notamment M. Alain Robbe-Grillet qui trouvait que les prétentions poétiques de Rimbaud étaient celles d’un jeune pédéraste prétentieux. Que la carrière de Rimbaud était celle des prétentions d’un jeune pédéraste.
La division entre roman et poésie est une chose très 19éiste, et très éculée à mon avis. On est en train de s’apercevoir en cette fin de 20e siècle, à mon avis, que tout ça ne recouvre que beaucoup de misère. Mais il y a en effet une prose poétique de Genet, qui est celle de ses romans, et des vers de Genet. Les plus célèbres sont les poèmes du Condamné à mort, qui est la première chose qu’il ait publiée à compte d’auteur. Le Condamné à mort est dédié à ce condamné à mort qui fut Maurice Pidorge. Il y a un chant d’amour, et il dira dans un de ses romans, « ce rapport sur ma vie ou ce qu’elle suggère ne sera qu’un chant d’amour. » Il y a un chant d’amour, et il y a un poème un peu plus compliqué, dialogué, qui s’appelle le Pêcheur du Suquet. La poésie de Genet a ceci de particulier, c’est qu’elle est en vers, mais elle n’est pas essentiellement poétique. En tous les cas, ce n’est pas une poésie d’effusion.
Je dirais que Genet, dans sa poésie, et notamment dans le Condamné à mort, dont je peux dire trois vers, si vous voulez, qui ouvrent le volume. « Le vent qui roule au cœur sur le pavé des cours, un ange qui s’englotte accroché dans un arbre, la colonne d’azur qu’entortille le marbre font ouvrir dans la nuit des portes de secours. » Vous voyez que nous sommes dans l’Alexandrin. Nous sommes dans l’Alexandrin, nous sommes dans le conforme de la langue classique. Je dirais que la poésie de Genet s’emploie à confronter le conforme de la langue classique au conforme du crime. Et qu’en effet, à partir de là, quelque chose surgit de cette poésie qui n’est pas de l’ordre de l’effusion, qui n’est pas de l’ordre de la sentimentalité, mais qui fait apparaître dans la langue elle-même, ce qu’il en est du jeu de la conformité.
Marcelin Pleynet parlait de Jean Genet, dont on peut lire la plupart des titres dans la collection Folio. Mais récemment, Biblo chez Gallimard a publié Journal du voleur, Querelle de Brest et Pompes funèbres. Et puis deux titres récents aux éditions de l’Arbalète, qu’on peut rappeler Miracle de la Rose et Splendid’s.
Du jour au lendemain, Geneviève Nguyen, Bernard Treton, Alain Veinstein. Bonsoir.
... C’était Du jour au lendemain, dans la bibliothèque de Marcelin Pleynet, Jean Genet.
Première diffusion sur France Culture, le 2 octobre 1993.
En 1993, dans "Du jour au lendemain", Alain Veinstein reçoit l’essayiste et romancier Marcelin Pleynet pour une conversation passionnée autour de Jean Genet. À l’occasion de la parution de la biographie d’Edmund White, l’émission interroge : lit-on vraiment Genet ? Qu’est-ce au juste que l’œuvre de Jean Genet, quelle en est l’essence ?

Sept ans après sa mort, Jean Genet est-il à sa juste place ? Pour Marcelin Pleynet, la réponse est non. Trop souvent, Genet est lu à travers sa vie, ses scandales, son homosexualité ou les lectures qu’on a faites sur lui. La célèbre préface de 600 pages de Jean-Paul Sartre, tout comme les biographies, ont même contribué à masquer l’essentiel : l’œuvre elle-même.
Or ses romans ont une puissance propre, une invention formelle, largement sous-estimées. L’écriture de Genet par un effet de distanciation bouleverse en profondeur le récit. Et pour Genet, l’œuvre se suffit à elle-même.


À rebours des courants dominants de son époque comme le Nouveau Roman, Jean Genet construit une œuvre radicale, qui témoigne et critique la société depuis ses marges. Chez lui, voleurs, prostitué(e)s et exclus composent une autre scène du monde dénonçant les jeux de travestissement.
Pour Pleynet, l’expérience fondatrice, première et essentielle de Genet est celle de la société elle-même : enfant abandonné, placé, enfermé, il en traverse toutes les formes. Son œuvre ne parle que de cela. Elle met à nu les faux-semblants, révèle une réalité faite de duplicité et de contraintes dont Genet fait l’expérience au travers de l’écriture, comme il le dit si justement dans Miracle de la rose : "Je prends la peine à mon compte et je parle."
Du jour au lendemain - Dans la bibliothèque de Marcelin Pleynet : Jean Genet (1ère diffusion : 02/10/1993)
Avec Marcelin Pleynet (poète, romancier, critique d’art, essayiste)
Réalisation Bernard Treton
Edition web : Documentation de Radio France
Archive INA / Radio France


[1] Le texte de Sollers est en insert dans Le tombeau de Pasolini.

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