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"M" comme Mauriac (François)...

Abécédaire sollersien

D 9 avril 2026     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Mauriac (François)

Nous allons revisiter l’un des "passages de témoin" les plus célèbres et les plus paradoxaux de la littérature française du XXe siècle. D’un côté, François Mauriac, le patriarche catholique, figure morale et Nobel de littérature. De l’autre, Philippe Sollers, le jeune bordelais (comme Mauriac), futur pape de l’avant-garde.

Introduction : « Oui, cher Philippe… »

« Oui, cher Philippe… »
… ce sont les blancs qu’il faut savoir déchiffrer. Nous étions, nous autres, installés dans un certain langage de convention. Pas vous. Je ne puis vous dire l’impression de joie que j’ai eue de votre lettre. À 83 ans, j’ai des réactions qui feraient rire. J’ai toujours su, depuis le premier jour, qui vous étiez, si je ne vous comprenais pas toujours. Je voudrais me taire maintenant – mais la toupie, tant qu’elle tourne, ronflera. Mais aussi le chrétien suppliera, restera à l’écoute, même s’il doit rester seul, attendre la réponse et n’en recevoir aucune autre que de ne pas désespérer. Ça suffit.
À vous.
FRANÇOIS MAURIAC (1968)
Le Nouvel Observateur n° 2496, 6 septembre 2012
et in Correspondances


Nous sommes en 1968, dix ans après que Mauriac, dans son célèbre "Bloc-notes" de L’Express, ait adoubé le jeune auteur avec une ferveur presque mystique :

Un écrivain nous est né.
FRANÇOIS MAURIAC (1968)
L’Express, 1958


Ajoutant, subjugué par la maturité du style :

Ce qui me confond, c’est que ce jeune homme possède d’emblée ce que nous avons mis une vie à acquérir : cette économie de moyens, cette justesse de ton.
ditto


Dix ans après, le ton est moins dithyrambique, Mauriac a vite compris que Sollers ne serait pas son héritier spirituel dès que ce dernier s’est éloigné du roman classique pour fonder la revue Tel Quel et embrasser le structuralisme puis le maoïsme, Mauriac alors déchante. Il ne comprend plus cette "nouvelle littérature" qui évacue le sujet et la psychologie.
•

Philippe Sollers s’est enfermé dans une tour d’ivoire de théories. Il a tué en lui le romancier que j’aimais.
FRANÇOIS MAURIAC
D’après Bloc-notes 1958-1960 et 1961-1964 (Éditions du Seuil)..


Et, en 1968, que nous dit-il dans son « Oui cher Philippe » ?
Malgré la distenciation des rapports qui s’est installée entre eux, Sollers écrit à Mauriac et celui-ci lui répond avec une lettre très personnelle, dont est tiré l’extrait ouvrant cette entrée de notre abécédaire sollersien. Dans cette lettre, Mauriac exprime sa joie d’avoir reçu la lettre du jeune écrivain, reconnaît qu’ils parlent des langages littéraires différents, mais affirme qu’il a toujours perçu la personnalité de Sollers. La phrase clé :
« ce sont les blancs qu’il faut savoir déchiffrer »
souligne que l’essentiel d’une correspondance n’est pas toujours dans les mots, mais dans ce qui est implicite.


Mauriac écrit cette lettre à 83 ans, dans une période où il réfléchit beaucoup à la fin de sa vie. Dans l’extrait il évoque l’énergie intérieure qui continue à parler (“la toupie qui ronfle”), et sa foi chrétienne, très présente dans son œuvre. La fin est presque spirituelle : il parle d’espérer même sans réponse..
L’écrivain s’est souvent posé la question « Que vaut ma foi ? ». Il y répondra en 1962 avec l’essai Ce que je crois. Luc Fournol
La boucle des relations Sollers-Mauriac s’est bouclée de manière magistrale et peut se résumer en trois grandes périodes :
1. Le Parrainage (L’espoir d’un fils).
2. Le Parricide (La rupture révolutionnaire).
3. La Réconciliation (La reconnaissance de l’héritage spirituel).

Le Parrainage (L’espoir d’un fils).

GIF Je suis allé voir Mauriac à Malagar


1956, Philippe Joyaux n’est pas encore Sollers.

Je suis allé voir Mauriac à Malagar. J’avais dix-neuf ans et n’avais encore rien publié mais je me proposais de faire son portrait pour un journal local, se souvient Philippe Sollers. Il m’a reçu très aimablement. Puis je publie Le Défi et, là, Mauriac s’enthousiasme, m’évoque en se souvenant comment Barrès avait célébré ses premiers écrits. Cet adoubement a été déterminant dans mon existence car il a fait un certain bruit. Mais, par la suite, Mauriac s’est rendu compte que je n’étais pas mauriacien, ce qui l’a un peu déçu. Mais je l’aimais beaucoup, il était très drôle - lucide, modeste, d’une grande fidélité à Proust, renouvelée et sincère, alors qu’entre 1930 et 1960, il avait disparu du paysage littéraire.


Philippe Sollers
Lire, juillet/août 2003. entretien avec Clémence Boulouque


GIF Extrait du Bloc-notes de Mauriac (13 décembre 1957)

Voici ma contribution personnelle à la « Nouvelle Vague ». Ce garçon de 21 ans, qui est bordelais, et qui s’appelle Philippe, m’apporte son premier livre. Ce Philippe retrouve dans mes livres l’odeur de la banlieue où, en 1936, il est né, des adolescents qui lui ressemblent et qui souffrent et s’irritent au contact de la même faune. Il tient à moi par les racines et, si vieux qu’il vive, il n’oubliera jamais, je le crois, la lumière de ce jour doré, l’année de ses 19 ans, où il vint pour la première fois à Malagar. Il n’empêche que l’épigraphe du Défi est d’André Breton, et le livre que Philippe a lu dans le train entre Bordeaux et Paris, c’est La Modification, qu’il admire avec désespoir parce qu’il lui semble que Michel Butor lui coupe l’herbe sous les pieds. […] J’aurai été le premier à écrire ce nom. Trente-cinq pages pour le porter, c’est peu – c’est assez.  [1].
François Mauuriac
« Bloc Notes », 13 déc.1957


Mauriac écrira aussi un article enthousiaste dans Le Figaro lorsque Sollers publiera on premier vrai roman, Une curieuse solitude. Il soutient , ce jeune auteur encore inconnu. Pour un écrivain de la génération de Mauriac, ce geste est remarquable, et grâce à ce soutien, Sollers acquiert rapidement une visibilité dans le monde littéraire.

GIF La littérature mais aussi la politique en toile de fond chez Mauriac

Croyez-vous donc que Staline s’émeuve d’être considéré par nous comme un homme couvert de sang ? C’est un bon laboureur appliqué à sa tâche, dont le soc déchire la glèbe humaine et la fouille jusqu’aux entrailles. Consentez à être comme lui ce que vous êtes : l’ouvrière d’une cité où seul compte dans l’homme son rendement, et qui a perdu le droit et l’envie de s’attendrir, fût-ce sur les victimes des autres. Remettez ce mouchoir dans votre petit sac, et osez regarder en face d’un œil sec votre épouvantable vérité.
François Mauriac, 4 avril 1949
Correspondances


Voilà ce qu’écrivait Mauriac, le 4 avril 1949, à une journaliste communiste qui niait l’existence de « victimes soviétiques ». Un demi-siècle après, ce jugement cinglant s’adresse à toutes et à tous, notait Philippe Sollers

Mauriac m’a répété au moins cinquante fois la phrase que Barrès avait dite à propos de lui : « la belle affaire d’être une merveille à vingt ans !
Carnet de nuit


Le Parricide (La rupture révolutionnaire).

Lorsque des livres suscitent des articles comme celui de Mauriac sur le Défi ou celui d’Aragon sur Une curieuse solitude, c’est que l’auteur est piégé par le système et il vaut mieux s’en rendre compte le plus vite. Quand on est porté sur les fonds baptismaux de la foi par le Vatican et le Kremlin, comme cela s’est fait pour moi à 20 ans, c’est le signe qu’il faut réagir. En effet, il fallait aller ailleurs.
small>Philippe Sollers
France Culture, 4 août 2006 , « Le point d’orgue mauriacien de Philippe Sollers »

Du côté de Mauriac (du coup de foudre à la distanciation explicite et amère)
Après le "coup de foudre" initial de 1957 avec la nouvelle de Sollers : Le Défi , renouvellé en en 1958, avec son premier roman, Une curieuse solitude. Dans son célèbre Bloc-notes, Mauriac écrivait :

J’ai été mordu. [...] C’est le plus beau premier livre qu’il m’ait été donné de lire.


Trois ans plus tard, Sollers publie Le Parc. Entre-temps, il a fondé la revue Tel Quel et s’est tourné vers l’avant-garde et le Nouveau Roman. Le style est devenu expérimental, déstructuré, loin de la narration classique que Mauriac affectionnait.
La réaction de Mauriac fut une douche froide. Dans son Bloc-notes (publié dans L’Express), il exprime son immense déception :
- La trahison du talent : Il reproche à Sollers de s’être "fourvoyé" dans l’intellectualisme et le formalisme gratuit.
- L’ennui : Il ne cache pas que la lecture lui est devenue pénible. Pour lui, Sollers a sacrifié son don naturel pour la psychologie et la vie au profit d’une "mécanique" littéraire sans âme.
- L’anecdote célèbre : Mauriac a eu ce mot cruel, resté dans les annales :

Sollers a quitté le domaine de la vie pour celui de la théorie.


Dans une interview de 1968 avec Jean-Jacques Brochier, Mauriac déclare :

Je ne l’ai pas découvert. Je l’ai connu parce qu’il était bordelais et qu’il est venu me voir ici. Il a renié l’approbation que j’avais donnée à son premier livre. Maintenant il a honte de moi, je crois. Sollers avait, il a, toutes les qualités d’un écrivain, de ce que nous, nous appelions un écrivain. Il a pris maintenant une voie tout à fait différente, mais parfois quand on lit ce qu’il écrit, on voit qu’il est resté un écrivain. Il a des dons extraordinaires, mais il les méprise. Je lui garde mon admiration, mais ça n’est pas réciproque. Autrefois je le voyais souvent. »
Interview recueillie dans Les paroles restent, Grasset, 1985, p. 154-155)


C’est la citation la plus directe : Mauriac accuse Sollers d’avoir renié son soutien initial, d’avoir honte de lui et d’avoir méprisé ses propres dons en prenant une « voie tout à fait différente ».
Dans son Bloc-notes de juillet 1970 (tome V, 1968-1970, Seuil, « Points essais », 1993, p. 381), Mauriac critique l’attitude de Sollers (alors chef de file de Tel Quel) en le comparant à André Breton (« l’inspirateur, l’animateur, le grand prêtre, l’inquisiteur ») lors de l’exclusion de Jean-Pierre Faye, tout en notant avec une pointe d’ironie qu’il a accepté de rééditer Une curieuse solitude.

Du côté de Sollers (reconnaissance de la blessure et de la distance)
Dans une interview à Télérama en 2000 (reprise sur son site et dans divers entretiens), Sollers évoque rétrospectivement la déception de Mauriac :

Mauriac et Aragon me considéraient un peu comme leur fils spirituel et ont été blessés que je ne reprenne pas leur flambeau. J’aimais beaucoup Mauriac. Il m’invitait souvent à dîner ; après, nous nous promenions dans les rues, le chauffeur et la voiture nous suivaient au pas.


Il admet la blessure causée par sa propre évolution (vers le nouveau roman, le structuralisme, Tel Quel), tout en affirmant son affection personnelle. Plus tard, dans Un vrai roman. Mémoires (Plon, 2008, p. 71), il décrit leur dernière rencontre à l’hôpital en 1970 avec une certaine distance émue : Mauriac lui apparaît « à l’agonie étrangement détendu et calme. […] Il a l’air de flotter, Mauriac ; il s’est visiblement éteint dans sa foi profonde. »
Sollers a aussi écrit une « Lettre ouverte à François Mauriac » dans Le Nouvel Observateur (2012), adressée post mortem, qui est un hommage tardif mais qui reconnaît implicitement le fossé des années 1960-1970.
Extraits développés dans le paragraphe qui suit : « La réconciliation »

La Réconciliation (La reconnaissance de l’héritage spirituel).

GIF François Mauriac dans Un vrai roman - mémoires


ZOOM, cliquer l’image
Il écrit son « Bloc-Notes » assis sur un petit lit, Mauriac, papier sur ses genoux, à l’écoute. Il est incroyablement insulté à longueur de temps, et il y répond par des fulgurations et des sarcasmes (ressemblance avec Voltaire, après tout). Il est très drôle. Méchant ? Mais non, exact. Sa voix cassée surgit, très jeune, la flèche part, il se fait rire lui-même, il met sa main gauche devant sa bouche. Homosexuel embusqué ? On l’a dit, en me demandant souvent, une lueur dans l’oeil, si à mon égard, etc. Faribole. Mauriac était très intelligent et généreux, voilà tout. Fondamentalement bon. Beaucoup d’oreille (Mozart), une sainte horreur de la violence et de sa justification, quelle qu’elle soit. Les sujets abordés, après les manipulations, les mensonges et les hypocrisies de l’actualité ? Proust, encore lui, et puis Pascal, Chateaubriand, Rimbaud. Les écrivains sont étranges : avec Ponge, je suis brusquement contemporain de Démocrite, d’Epicure, de Lautréamont, de Mallarmé. Avec Mauriac, de saint Augustin, des « Pensées », d’« Une saison en enfer ».


Philippe Sollers
Un vrai roman

GIF François Mauriac, Correspondance intime

Noté par Pierre Assouline dans son Blog, à propos de la Correspondance intime de Mauriac :

« Je ramène tout au Christ malgré moi » confiait-il en 1944 à Jean Blanzat. Corrigeons : « au Christ et à « cette part d’indicible » qui tourmenta sa vie, cette homosexualité plus ou moins refoulée selon le contexte et le destinataire.
Pierre Assouline, 9 septembre 2012

GIF Rencontrer Mauriac, c’était rencontrer quelqu’un qui avait encore connu Proust

Mauriac et Aragon me considéraient un peu comme leur fils spirituel et ont été blessés que je ne reprenne pas leur flambeau. J’aimais beaucoup Mauriac. Il m’invitait souvent à dîner ; après, nous nous promenions dans les rues, le chauffeur et la voiture nous suivaient au pas. Mauriac adorait que les passants le reconnaissent. Il ne me parlait alors que de Proust, des heures entières. Le rencontrer, c’était rencontrer quelqu’un qui avait encore connu Proust, lui avait serré la main et s’extasiait : « Proust est arrivé et ça a été le soleil. Quel drame pour Paul Bourget ! »
Philippe Sollers, en 2000 dans “Télérama”

GIF « Mauriac le frondeur » par Ph. Sollers

A propos de la parution D’UN BLOC-NOTES À L’AUTRE (1952-1959) de François Mauriac. Edition établie par Jean Touzot, éd. Bartillat, 890 p., 25 €.
30 septembre 2004

Qui aurait pu imaginer que le temps jouerait à ce point en faveur de Mauriac ? Il y a cinquante ans, il était au sommet des honneurs, c’est-à-dire apparemment promis à un déclin irréversible. Académie française, Nobel, réputation mondiale de romancier et de Juste (ni vichyste ni communiste), catholique obstiné, mais "progressiste", fin de carrière assurée. Gide et Claudel meurent, Sartre commence son règne (il a tenté, juste avant la guerre, de dégommer Mauriac dans la NRF), les vedettes confirmées de l’époque sont Malraux, Aragon, Camus. Le Nouveau roman pointe à l’horizon, les "hussards" s’agitent, le "charmant petit monstre", Sagan, explose dans les librairies, la reconstruction rapide d’un pays ruiné est en cours. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas se retirer, laisser courir, et continuer à faire confortablement ses gammes de "vieille corneille élégiaque" ? Eh bien, non, il y a quelque chose qui ne va pas au cœur de la République.
Philippe Sollers
Le Monde des Livres le 30 septembre 2004,
repris dans Discours parfait, 2009.

Avec ce final :

Mauriac, homme dans des temps sombres, selon la belle formule de Hannah Arendt ("Men in dark times"). Je le revois, si généreux, si courageux, si intraitable, si gai. Je me demande souvent ce qu’il dirait dans notre monde fou et noir. J’entends sa voix voilée, son rire, ses fous rires. On n’est pas d’accord, sur Sade, par exemple.

Oui, mais il y a Mozart.
Philippe Sollers
ditto

L’intégrale « Mauriac le frondeur » (pdf)

GIF « Mémoires politiques » / « Mauriac grand cru » par Ph. Sollers

Voici ses chroniques de « l’Express » et du « Figaro » rééditées, une surprise, nous dit Philippe Sollers .dans le Nouvel Observateur du 27 novembre 2008,
dont voici quelques extraits :

Mauriac est un psychologue et un moraliste de premier ordre, un romancier immédiat de l’actualité, un portraitiste drôle et acide.
Philippe Sollers
(le Nouvel Observateur, 27 novembre 2008]
Article repris dans L’INFINI N° 106, printemps 2009 et Discours parfait, 2009)


Ou encore.

Il est curieux, rapide, vif, il s’intéresse à tout. D’une émission de l’époque (« Intervilles »), il dit : « La pagaille reste le meilleur de cette émission-là. Plus c’est raté, plus c’est réussi. » Il ne manque pas « Cinq Colonnes à la une » ou « Lectures pour tous », les retransmissions de théâtre, « la Vie des animaux », et si Mozart apparaît, son Mozart sur lequel il revient sans cesse, c’est l’extase. Ce qui l’attire, surtout, ce sont les visages : Castro : « Que reste-t-il de l’homme, la barbe enlevée ? » Khrouchtchev : « Vieille tête comme servie sur un plat, émouvante pourtant, pareille à une vieille tête d’apôtre détachée du portail de la cathédrale Saint Marx. » Eisenhower : « Le président des Etats-Unis arpente la planète comme son jardin. Et il sourit à tous les peuples. Continue-t-il à sourire lorsqu’il est dans son bain ou au lieu de la totale solitude ? Ce sourire officiel qui ne se détache pas de sa figure est déjà celui du squelette. »
ditto
L’intégrale « Mauriac Grand Cru » (pdf)


Aujourd’hui, que ne dirait-il pas du visage de Trump ?

GIF A vous (6 septembre 2012)

La dernière lettre que j’ai reçue de vous date de 1968, deux ans avant votre mort. Je ne sais pas si, dans les événements de cette année-là, j’ai eu le temps de vous répondre. Je l’espère. Mais il n’est pas trop tard, puisque vous êtes là, à l’écoute, depuis votre paradis auquel votre foi croyait. Foi étrange, constante, maintes fois réaffirmée, et qui a fait de vous, à la surprise générale, la conscience d’un siècle en folie. Vous avez toujours eu raison en politique, et notre basse époque, qui veut tout oublier, ne l’admet pas volontiers.


La suite :

>[…] Cher Mauriac, les catholiques de ces temps anciens vous trouvaient sulfureux, et ils n’avaient pas tort. Votre point fort, c’est l’analyse, inégalée et implacable, de l’étouffoir maternel : « Le Nœud de vipères, Genitrix, La Pharisienne. Personne n’a compris comme vous la nature d’une empoisonneuse. Il fallait appeler Poison votre roman Thérèse Desqueyroux (je l’ai relu récemment, c’est vif, rapide, de la première à la dernière page). On trouvait que vous aviez le goût du péché ? Non, non, répondez-vous, pas le « goût », le « sens ». Le « péché », pour reprendre ce mot auquel plus personne n’attache d’importance, n’est pas principalement sexuel, mais historique, criant, mondial. C’est là, cher ami, que vous triomphez : guerre d’Espagne, Vichy, Moscou, colonialisme, torture en Algérie, rien de la bêtise et de la bestialité criminelle ne vous échappe.

En 1940, dans Malàgar occupé par les nazis, vous avez déjà eu, à propos de la croix gammée, cette formule sublime : « Une araignée noire gorgée de sang. »

Drieu vous vante les vertus du fascisme ? Très peu pour vous. Martin du Gard vous accuse d’être communiste ? « Nous n’avons pas à choisir entre les assassins. » Rebatet vous couvre d’injures sexuelles (« décoction de foutre rance et d’eau bénite, oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes ») ? Vous répondez par le mépris.

On vous appelle « Saint François des Assises ». Vous écrivez, en 1941, à Chardonne : « Je n’ai aucune haine au cœur, je n’aspire à aucune vengeance, ni contre nos envahisseurs, ni contre ceux qui m’outragent. Je ne savais pas autrefois que j’aimais mon pays comme je l’aime

Cher Mauriac, anarchiste masqué, je m’arrête sur une lettre de vous en 1944. Vous lisez une biographie de Nietzsche, et vous explosez : « Je suis ivre de Nietzsche. Quel homme ! Désespoir de n’être que le pauvre type qu’on est. […] La folie finale, quel havre supérieur au gâtisme qui guette les officiels [2] Et le mystère de Jésus dans Nietzsche : qu’une certaine négation vaut mieux que certaines adorations ! Que certains refus sont des signes d’un plus profond amour que les adhésions des philistins avares et sournois. Je ramène tout au Christ malgré moi. »

J’en reviens donc à votre foi : je l’ai vue, sur votre visage, en allant vous voir à l’hôpital, pendant votre agonie. Je ne crois pas avoir jamais veillé un mort, comme je l’ai fait pour vous, dans votre chambre mortuaire, avec, de l’autre côté du lit, votre fils Jean. Vous avez disparu dans une sérénité lumineuse. Et maintenant, rions de tout, cher ami, comme nous l’avons fait si souvent.
À vous.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2496, 6 septembre 2012
L’infini, N° 121, Hiver 2012

GIF 50 ans après (1956-2006)

Dossier spécial Mauriac sur France Culture diffusé du lundi 31 juillet au vendredi 4 août 2006. Témoins et analystes parlent de leur lien à Mauriac.
Le 4 août, c’est Philippe Sollers, dans un entretien avec Matthieu Garrigou-Lagrange centré sur les « noces d’or » (1956-2006) de la rencontre Sollers - Mauriac, l’occasion aussi d’un portrait de Mauriac par Sollers, illustré de lectures choisies et dites par Sollers

GIF A vous (6 septembre 2012)

Il y avait un an, que chez lui, à Malagar, avait sonné un jeune homme. Ce jeune homme est mon invité d’aujourd’hui, Philippe Solers. Bonjour.
C’est donc pour vous un anniversaire, puisqu’il y a 50 ans que se produisait votre première rencontre avec François Mauriac.

Je réentends souvent, en face de moi, la voix rauque et déchirée de Mauriac. C’est un homme délicieux, raffiné. Mais enfin, il ne se rendait pas compte que ce qu’il faisait était mal. C’était bizarre. On peut faire le mal, le savoir, mais...
C’est tout de suite, cette voix, un concert. Drôlerie sérieuse, cruauté sèche, Envolée lyrique interrompue par un fou rire, Chuchotements indignés, méditation, anecdote, portrait féroce en douceur. Combien de fois j’ai vu Mauriac, chez lui, parler, et tout à coup, il sortait quelque chose d’épouvantable.
Alors la main devant la bouche, se renversant dans ses coussins, puisqu’il écrivait sur ses genoux, sur un lit, avec un fou rire très frais. Cette voix est là, dans ses romans, bien meilleurs qu’on le dit. Par exemple, Thérèse Desqueyroux s’appellerait Poison.
Quel titre idiot, on dirait un titre des frères Goncourt. Mais récemment, on m’avait demandé d’écrire là-dessus. Enfin, j’ai relu , Thérèse Desqueyroux je m’attendais à m’ennuyer, à trouver ça dépassé.
J’ai été de la première ligne à la dernière. Comme ça, c’est une force de frappe considérable. Poison, ça aurait dû s’appeler Poison.

Et dans son Bloc-notes, peut-être son chef-d’oeuvre, et ses chroniques plus brillantes qu’on ne croit. Une étrange liberté, un feu, une foi, une malice. Je prendrai la politique, dit-il, je la baptiserai littérature, elle le deviendra aussitôt.

Le secret de Mauriac, sa religion, bien sûr, mais aussi ses passions littéraires. Les noms qui reviennent le plus souvent chez lui sur fond d’évangile, c’est Pascal, Rimbaud, Proust. Et puis la musique a commencé par Mozart.

Proust, c’est vraiment l’écrivain dont il me parlait sans cesse, et lui seul, je ne trouvais personne avec qui parler de Proust à cette époque. Donc vous lisez un texte, Philippe Solers, sans répondre à la question que je vous ai posée, à laquelle pourtant il va bien falloir que vous répondiez à un moment ou à un autre. Je réponds à votre place.

Les noces d’or de votre rencontre avec François Mauriac. Par ce texte que vous lisez en portrait, vous faites un hommage, j’ai l’impression que c’est un hommage, à François Mauriac, qui lui-même, quand vous êtes allé le voir une première fois à Malagar, que vous étiez très jeune, écrivait une dédicace sur les Chemins de la mer. Est-ce que vous vous souvenez de cette dédicace ?

J’en ai emporté une autre. Voulez-vous que je vous la rappelle ?

Oui, merci.

« À Philippe Joyaux, en souvenir de sa visite à Malagar un soir d’octobre 56, pour qu’il s’en souvienne dans 50 ans. »

Ah oui. Donc 50 ans, c’est maintenant. Est-ce que ça joue, cette dédicace ?

Oui, bien sûr, c’est très important, cette rencontre, puisqu’elle a déterminé beaucoup de choses pour moi. Et en même temps, le temps ne fait rien dans cette affaire, parce que nous sommes comme hors du temps.

Je vous en lis une autre, alors c’est sûr. C’est à propos des Mémoires intérieures. Nous sommes un tout petit peu plus tard.

Et là, c’est intéressant, parce que j’ai mon nom d’écrivain qui est apparu entre-temps. Vous savez que Mauriac a écrit un grand article sur moi au moment de mon premier essai. Et il a dit cette chose.Là, vraiment, c’est la date qui compte, puisque j’aurais été le premier à écrire ce nom. Et en effet, c’est lui dans l’Express à l’époque, dans son bloc-notes. Mais alors, à Philippe Solers, voilà, ça, ce sont les Mémoires intérieures.

C’est à Paris, le 25 avril 59, donc trois ans après. Et là, je m’appelle donc Sollers, voilà. Et il écrit ça,

« Une vie d’écriture et de lecture, mes livres, ceux des autres, ai-je vécu, ai-je rêvé ma vie ? Notre vie est un songe, nous nous réveillerons le jour de notre mort.De tous les songes, l’amitié aura été le plus doux, le plus vain, celui que j’aurais le plus aimé. À vous, cher Philippe, le dernier venu et non le moins cher. »
Alors, appelez-moi le dernier venu, en effet, dans la vie de Mauriac, que j’ai vu d’ailleurs mourir en 1970 et dont j’ai veillé le corps par la suite.
Je continue, si vous permettez, pour préciser la façon dont Mauriac passe à travers le temps.

Peut-être simplement pourrait-on dire aux auditeurs que dans cette dernière table ronde, c’est une table ronde où vous êtes seul, c’est quasiment un comptoir, qu’il y a entre nous aujourd’hui, elle sera un petit peu différente des autres dans le sens où vous y direz ce que vous avez décidé d’y lire. Et puis moi, évidemment, je tenterai de poser des questions.

– Vous tenterez quand vous voudrez. Mauriac, la musique, donc à commencer par Mozart. Mauriac est de loin la meilleure oreille de son temps.

J’ai parlé de sa voix, maintenant je parle de son oreille. Parce que la musique, c’est quand même fondamental. Un soir de 1948, il écoute Idomèneo à la radio.

L’opéra est joué à Cambridge. Et il écrit Je sentais battre le cœur de l’Europe Suspendue aux chefs-d’œuvre Comme laissant à la branche L’Europe Elle sort d’une catastrophe Elle est ruinée Le fou furieux de Berlin Laisse place aux bourreaux méthodiques de Moscou Mais la musique est plus forte que l’horreur systématiquement programmée et son cortège sinistre. À Aix, un peu plus tard, et je précise que Mozart, qui a été peu joué au XIXe siècle, non, n’en parlons pas, mais petit à petit de nouveau au XXe siècle, a une portée de plus en plus profonde, notamment pour ce qui s’est passé dans la destruction, la dévastation de l’Europe.

Or, nous y sommes, c’est maintenant. Mais là, nous sommes en 48-50. Et Mozart, c’est Mauriac qui en parle, un des premiers.

À Aix, regardez comme c’est beau. Parfois, les feuillages profonds des platanes s’émeuvent. Et le souffle frais qui caresse nos visages soulève dangereusement les partitions sur les pupitres.

Et puis tout s’apaise et la lune elle-même écoute derrière les branches. Le Mauriac gaullien des années 60 nous cache celui qui auparavant a été un des adversaires les plus constants et les plus efficaces de la mécanique totalitaire.

Sur De Gaulle, ce fragment de 1962 dit l’essentiel. Voilà un homme contre lequel sont ameutés tous les vieux partis de la gauche révolutionnaire à la droite la plus extrême et la plus criminelle. En passant par le centre le plus modéré et presque tous les grands journaux de la province et les hebdomadaires à la mode.

Sans compter les généraux mutinés, les tueurs à gages et les tueurs mystiques. Pour les gens du monde ils grincent des dents et de la fourchette au seul nom de De Gaulle. La haine leur monte au nez dès le premier whisky.

Et oui, c’était ainsi. Pourquoi ces extraits ? Parce que je crois qu’il est très important de reparler de la politique de Mauriac et nous verrons plus tard pour entrer dans sa littérature. Il est d’une urgence extrême politique, historique de reparler de sa politique.

Vous voulez dire aujourd’hui ?

Aujourd’hui même, oui, en ce moment.

Je viens de parler de l’Europe. Vous savez qu’il y a eu un colloque à Gênes consacré à François Mauriac et l’Europe.

J’espère qu’il n’y avait pas trop d’universitaires pour gommer et gazer les choses essentielles, c’est-à-dire les plus violentes. Je viens de faire résonner quelque chose, n’est-ce pas ? Parce que quand vous entendez ils grincent des dents et de la fourchette au seul nom de De Gaulle et la haine leur monte au nez dès le premier whisky, c’est ça qu’il faut comprendre. Parce que la force de Mauriac c’est son style.

Vous avez pensé à François Mauriac immédiatement au lendemain du référendum ?

Non, je pense presque pratiquement tout le temps. C’est quelqu’un qui m’accompagne et de toute façon la question politique m’intéresse depuis toujours et je me souviens, et je dois me souvenir avec vous, que Mauriac était obligé à un moment donné de changer tous les soirs d’adresse parce que au moment de la guerre d’Algérie, qui m’a affecté personnellement, c’était dangereux d’être qui il était. Parmi les auteurs insultés du XXème siècle, combien d’auteurs français l’ont été ? Sartre notamment ou Gide.

Mauriac a peut-être un record dans l’insulte qui lui a été délivrée. Mais revenons au début des années 50, si vous voulez bien. Qu’écrit Mauriac aussitôt ? Il célèbre le jacuzzi de Zola, rend hommage à Gandhi en regrettant qu’un pape n’ait pas fait une grève de la faim en temps voulu, se préoccupe surtout de la machine à décerveller staliniennes.

Ce qui le scandalise est moins le mal en soi - le mal est le mal - que les contorsions hypocrites pour le faire apparaître comme naturel ou nécessaire. De ce point de vue, Sartre le choque moins que Gide. Sartre est un athée providentiel qui, comme disait Pascal, blasphème ce qu’il ignore.

Alors que Gide, lui, renie ce qu’il connaît. Camus, que Mauriac appelle notre penseur numéro 2, notre journaliste numéro 2 également, reproche à Mauriac de ne pas vouloir reconnaître la mort heureuse paraît-il, de Gide. La réplique est cinglante.

Il n’y a de mort heureuse pour personne, monsieur Camus. La mort n’est pas à comptabiliser. Soyons du petit nom de ceux qui croient, en esprit et en vérité, qu’un seul homme, quelle que soit sa race, a une valeur infinie.

Les staliniens, eux, à l’époque, en plein délire religieux inversé, c’est le moment des convulsionnaires de l’humanité, dit Mauriac. Et là, ils se déchaînent. Pour vous, leur dit-il, la démocratie n’est qu’un faux-nez.

Un faux-nez qui ne trompe plus personne et que vous rajustez sans cesse d’une main hésitante sur votre figure de petit bourgeois fanatisé. La colombe de la paix de Picasso. Les peuples béats sont tombés à genoux devant cette merveille.

Picasso a dessiné une vraie colombe qui ressemble à une photographie de colombe primée à un concours de colombe. Il faut s’entendre. Soit vous reconnaissez vos crimes comme tels, en poussant la provocation comme un dragon jusqu’à justifier après coup le pacte germano-soviétique qu’on devrait d’ailleurs appeler le pacte nazi, et par conséquent le martyr de la Pologne d’où est sorti récemment un pape comme par hasard.

Soit vous vous taisez. Exemple du grand Mauriac de 1949 s’adressant à une journaliste communiste qui prétendait qu’il n’y avait pas de victimes en Russie sauf des traîtres. Croyez-vous donc, dit Mauriac, que Staline s’émeut d’être considéré par nous comme un homme couvert de sang ? C’est un bon laboureur appliqué à sa tâche dont le soc déchire la glaise humaine et la fouille jusqu’aux entrailles.

Consentez à être comme lui ce que vous êtes, l’ouvrière d’une cité où seul compte dans l’homme son rendement et qui a perdu le droit et l’envie de s’attendrir. Fusse sur les victimes des autres. Remettez ce mouchoir dans votre petit sac et osez regarder en face votre épouvantable vérité.

Alors là je souligne, ce petit sac mérite la postérité. Donc nous avons évoqué le fait que François Mauriac, sur tous les fronts finalement, a eu raison. La guerre d’Espagne, Staline, Hitler, le nazisme, n’oubliez pas la magnifique image de la Croix-Gamée comme une araignée gorgée de sang, le cahier de mort.
La guerre d’Algérie, enfin qu’est-ce que vous voulez. Et pourtant sur le moment il n’était pas perçu comme ayant raison.
[…]
Et dans ce 20ème siècle, je trie, je vois et qui me semble s’être le moins trompé sur des choses quand même essentielles, c’est Mauriac. – Vous voulez dire parmi les écrivains ? – Voilà, justement, et c’est une question de goût, figurez-vous, voilà pourquoi. Drieux a été séduit par Doriot, par exemple.

Il le trouvait fort, beau, exemplaire.

Là vous lisez encore, pardonnez-moi.

Oui, c’est la même chose que de parler.

– Oui mais il faut juste le signaler pour l’auditeur.

– Il faut que l’auditeur écoute ce qu’on dit, enfin c’est de moins ce qu’on souhaite. Et je crois qu’il y a plus à écouter quand on lit les mots qui sont assemblés d’une certaine façon.

Je crois que de toute façon, pour Mauriac, comme c’est un écrivain, et un très bon écrivain, comme je vais encore le prouver tout à l’heure, il me semble qu’un écrivain, ça doit s’entendre dans le style qui est le sien. Et comme je suis moi-même écrivain, je préfère que ce style apparaisse.

– Et un très bon écrivain, comme vous l’avez prouvé

– Non mais peut-être pas mauvais, finalement, oui.

[…]

– Vous avez eu l’occasion, j’imagine, de discuter un peu de religion avec François Mauriac ?

– Mais constamment.

Alors, peut-être simplement, pour resituer les choses, à quelle fréquence avez-vous eu l’occasion de le voir ? Est-ce que vous l’avez vu plus ou moins, selon les périodes ?

J’ai raconté une chose très drôle. C’était un jour, je vais le voir, on se voyait assez souvent, il m’emmenait dîner le soir chez un restaurant qui n’existe plus, à Saint-Germain, qui s’appelait Calvé.

Et après, on marchait. Et la voiture, avec chauffeur, suivait, parce qu’on marchait, on discutait dans la rue. Il était très content que les gens se retournent sur lui, qu’on l’appelle cher maître au restaurant, etc.

Il y a deux personnages que j’ai vus émouvoir la foule, ça ne serait plus le cas aujourd’hui pour un écrivain, sauf vu à la télévision. C’était Mauriac et Sartre, les gens se retournaient vraiment. Et puis j’allais le voir, et on parlait de tout.

Un jour, par exemple, c’est cocasse, il me dit comment va votre foi ? J’embraille sur le terrain religieux, avec prudence, parce que les mots sont piégés. Mais il voulait parler de mon foi, f-o-i-e, parce qu’il avait l’impression que peut-être je buvais trop, ce qui était d’ailleurs le cas. – Pardonnez-moi, vous allez revenir bien entendu à votre lecture.

Il y a eu des moments où vous l’avez plus vu que d’autres ? Il y a eu des moments où vous l’avez, je ne sais pas, peut-être…

– Oui, parce qu’après ça, j’ai eu des tas d’aventures, on parlera de moi une autre fois. Mais je l’ai revu, je l’ai revu au moment de… Je l’ai revu au moment de sa mort.

– Alors…

– Qui m’a beaucoup touché.

– Et avant sa mort, l’avez-vous trouvé dans toutes les années où vous l’avez vu, d’une certaine constance ? Ou alors avez-vous vu chez François Mauriac une évolution du moment où vous le rencontrez à Malagar ?

Attendez, vous parlez sur le plan religieux ?

– Par exemple

– Sur le plan religieux, alors là, tout droit. Sans arrêt. C’est même impressionnant de voir quelqu’un se tenir aussi fermement tout ce qu’il a écrit en témoignent.

– Et quand vous parlez de la foi, pardon, parce que je vois que vous baissez les yeux vers votre texte, quand vous parlez de la foi avec François Mauriac, que vous dit-il ? Je pense qu’il ne parle pas à chaque fois de vos problèmes de foi et d’alcool.

– Eh bien non, mais c’était quelqu’un de pudique justement. C’est moi qui ai embrayé sur la foi au sens religieuxx
Cela dit, il n’y avait pas du tout la moindre inquisition ou le moindre effet de prosélytisme. Pas du tout. La plupart du temps, c’était quand même des rires.

Mais la foi devrait conduire à l’humour et non point à la triste mélancolie.

– Et pourtant, François Mauriac, sa foi le conduisait quand même plutôt à la mélancolie. Non pas qu’il ne soit pas drôle.

Vous allez sans doute nous dire qu’il était très drôle plus tard, du moins je l’espère

– […] Je vais vous dire. La vieille corneille légère, comme on a dit, il avait un instrument remarquable qui s’apparente quand même au violoncelle et la foi, c’était quand même de ça qu’il pouvait tirer des notes sublimes sur son instrument. Chacun a son instrument.


Le sien, c’était ça. La foi, c’était la meilleure manière de tirer de son instrument, comme Pablo Casals jouant les suites de Bach, des sons tout à fait extraordinaires. À ce moment-là, ça se confond avec l’esthétique.

Et c’est ça qui me paraît intéressant. La foi sans l’esthétique, moi, ça ne m’intéresse pas.

– C’est-à-dire que la foi, pour François Mauriac, c’était de l’esthétique ?

– Aussi.

– Et dans quelle mesure ?

– Dans une grande mesure, puisque c’est un écrivain et un remarquable instrumentiste de la langue.

– Et vous avez des exemples de ça ?

– Mais constant. On est très injustes avec Mauriac, parce que, vous savez, tout ça tourne au débat d’idées, au discours universitaire.
Il faut faire entendre.

– Enfin, c’est injuste de dire que la foi, pour François Mauriac, c’était de l’esthétique, quand même.

– Mais non, pas du tout.

C’est vous qui séparez la foi de l’esthétique. Vous n’écoutez pas Jean-Sébastien Bach, vous n’écoutez pas Mozart, vous n’écoutez pas grand-chose. Voilà, ça n’est pas une question universitaire.

Encore une fois, on est très injustes. Écoutez les phrases. Ça s’appelle être un écrivain, et ça s’écrit comme ça.

Simplement des simples phrases. « C’était l’époque où la fraîcheur de la nuit demeure toute la matinée. » Moi, ça me suffit amplement.

Il faut être capable d’écrire ça. Ou alors, « Enfin la pluie sur les tuiles, sur les vitres brouillées, sur le champ désert, sur cent kilomètres de landes et de marées, sur les dernières dunes mouvantes, sur l’océan. » Voyez la graduation..

Ce sont des mots en un certain ordre assemblés, et c’est de la musique. « En ces jours les plus courts de l’année, la pluie épaisse unifie le temps, confond les heures, un crépuscule rejoint l’autre dans un silence immuable. » Ou encore, « Au temps qu’il ait plu, le sable ne retient aucune flaque. »

« Au cœur de l’hiver, il suffit d’une heure de soleil pour impunément fouler en espadrilles, les chemins feutrés d’aiguilles élastiques et secs. » C’est le choix des adjectifs. C’est comme dans Proust, c’est-à-dire le choix.

Voilà. « Les chemins feutrés d’aiguilles élastiques et secs. Ce vent qui sent les marécages, les copeaux résineux, les feux d’herbe, la menthe, la brume. »
En tout cas, moi, ça me va de façon admirable parce que toutes les sensations d’enfance remontent immédiatement et, par exemple, sont concentrées pour moi sous mes pieds dans le mot d’espadrille. Voyez-vous ? Alors la littérature, c’est ça, c’est rien d’autre. C’est-à-dire que c’est très proche de la poésie et sur la poésie, il y a rien qui est très intraitable.

Il parle de Baudelaire comme personne, de Rimbaud tout le temps, et c’est ça qui, moi, m’importe. Son style politique est-il comparable à son style littéraire ? Tout se tient, voilà. Et justement, je l’appellerai littérature et elle va le devenir aussitôt.

Et c’est pour ça que Mauriac est un très grand auteur politique alors que les flopées de livres dits politiques, entre guillemets, vont disparaître très bientôt dans le néant. Et Mauriac, comme Châteaubriand, par exemple, restera comme étant le grand témoin politique de son temps. Pourquoi ? À cause de son style.

C’est tout simple. Et ce n’est pas de l’esthétique ? Si. Et ce n’est pas de la politique ? Si.

Et ce n’est pas de la foi religieuse ? Si. Et encore quoi ? Tout ce que vous voudrez. Mais c’est dans les mots que ça se tient.

Prix Nobel en 1952. Il n’en fait pas un plat. S’enfonce dans la nature avec Rimbaud dont, dit-il, chaque mot le brûle depuis la sortie du collège.
Cela ne l’empêche pas d’écrire une hilarante histoire politique de l’Académie française en 1955. Et voilà pour l’Académie française dans laquelle il décrit ce qu’est la droite à l’état pur. Vous voyez, il y en a pour tout le monde.
Il y a les staliniens et il y a la droite, l’extrême droite, voilà. Il y en a pour tout le monde.
[…]
Quand Mauriac nous dit que sa mystique est à la source de son comportement politique, il faut le croire, et comprendre sa perplexité admirative devant la sérénité et l’indifférence massive de Claudel. Claudel, vous comprenez, c’est le Mont-Servin.
On ne dialogue pas avec le Mont-Servin. Lui, Mauriac, a des amis et des ennemis partout. Ça c’est très important, c’est logique.
[…]
le souvenir d’un dîner avec Proust couché dans son lit, la nuit.
…Vous avez serré la main de Proust sur son lit.
Exact. Et il écrivait dans son lit.
Vous savez, c’est à trois heures du matin, n’est-ce pas, Proust convoquait, les draps étaient tachés d’encre, on mangeait du poulet froid, voilà. Et Proust lançait dans des improvisations extraordinaires pour tous ceux qui l’ont connu.

L’admiration totale pour Proust

Oui, l’admiration pour l’écrivain. Oui, ce qui compte dans un écrivain, c’est l’écrivain. Il est étonnant, sous la plume de ce jeune homme prolongé qui se tient là, au bord de l’abîme en attente, on se demande ce qu’il dirait des grandes misères d’aujourd’hui.
Des nouvelles impostures, des nouveaux mensonges, d’un pape polonais, par exemple, qui n’était vraiment pas prévu au programme, meurtriers, des, comme il le dit, des exploiteurs du matériel humain.

[Outre sa très grande admiration pour Proust]

Le jeune Mauriac marche avec ses Pensées et sa Saison en enfer dans la poche. Pascal, Rimbaud. Il relit aussi Bossuet.

Vous savez, l’auditeur sera content d’entendre un peu de Bossuet parce que ça n’est pas si fréquent.

Voilà, Bossuet, c’est très bien, chers auditeurs et auditrices. Voici Bossuet, pour vous, en direct. « Tout nous sert ou nous nuit infiniment, chaque moment de notre vie, chaque respiration, chaque battement de notre boue, chaque éclair de notre pensée, a des suites éternelles. »

Et pourquoi cette phrase à propos de Mauriac ?

Parce qu’ici, Bossuet, très bien, ça fait du bien, vous ne trouvez pas que c’est bien ? Oui, tout nous sert infiniment.
Vous voulez que je vous répète ? Il faut la répéter, en effet, vous avez tout à fait raison. Peut-être qu’on comprendrait mieux le lien avec François Mauriac. Tout nous sert ou nous nuit infiniment.

Oui, par exemple

Par exemple. Pour François Mauriac. Chaque moment de notre vie, donc celui-ci, à la radio. Oui, mais pour François Moriac. Non, mais c’est pour vous que je parle. Là, maintenant, et pour les auditeurs. Tout nous sert ou nous nuit infiniment. Chaque moment de notre vie, donc maintenant, là, tout de suite, notre respiration, nous respirons. Chaque battement de son pouls, chaque éclair de sa pensée, a des suites éternelles. C’est un peu métaphysique, pour finir. Bien.

Revenons un petit peu à François Mauriac.

Mais nous ne l’avons pas quitté à l’instant. Nous ne l’avons pas quitté.

J’aurais aimé que, vous qui l’avez bien connu, vous nous parliez un peu plus de lui, plus directement, et des traits de caractère que vous retenez le plus. Donc, je fais volontairement une question très ouverte à laquelle vous allez pouvoir répondre comme il vous plaît. Il me semble l’avoir déjà dit.

C’est-à-dire, d’une part, une extraordinaire amabilité, gentillesse, ouverture d’esprit. Par exemple, j’avais écrit, je suis allé le voir à Malagar, il n’y a eu aucune difficulté. Il m’a reçu très... Et de là, après, je lui ai montré ce que j’écrivais, et voilà.

Et pourquoi, à ce moment-là, vous avez choisi François Mauriac ?

Écoutez, c’est Bordeaux. Le grand écrivain de Bordeaux. J’aurais voulu vraiment aller voir Montaigne, puisque j’ai été au lycée Montaigne. J’aurais voulu, peut-être encore plus, je ne sais pas, aller voir Montesquieu. Mais enfin, j’ai... Il n’était pas disponible. Il n’était pas là.

Et parmi les traits de caractère, diriez-vous qu’il y avait, en François Mauriac, beaucoup de solitude, ou est-ce que ça ne vous paraît pas particulièrement ?

Beaucoup de solitude... En tout cas, provoquant énormément de haine. C’est un des écrivains les plus haïs de son... Mais je me demande s’il ne faudrait pas voir ça, maintenant, l’histoire de la littérature, en France, surtout, sous les coordonnées de la haine qu’on provoque. C’est le mot fameux de Flaubert, que vous connaissez, bien sûr. Je crois à la haine inconsciente du style. Et je me demande... J’ai dit Gide, Mauriac, Sartre, Aragon, Céline... Bon, Proust est mort assez tôt pour ne pas avoir ce déluge de haine, mais enfin... Le style provoque la haine. Alors, la haine pour Mauriac, j’aurais pu amener une documentation sur la haine de l’extrême-droite, par exemple, faire les insultes, les injures, c’est invraisemblable, les traiter de tout, avec des injures sexuelles fréquentes, répétées, etc.
Voilà. La fameuse lettre de Roger Peyrefitte, qui voulait le... Ça a toujours été une rumeur, c’est-à-dire que Mauriac, au fond, n’osait pas avouer qu’il était homosexuel. Ce qui me paraît hautement cocasse, mais les gens ont leur fantasme. Qu’est-ce qu’il m’a dit, ce jour-là ? Vous vous rendez compte, à mon âge, à 80, qu’on s’intéresse encore à ma sexualité ? Très drôle. L’humour, surtout, une ironie ravageante, une très grande lucidité dans l’appréciation des personnes, du personnel politique, de la bêtise politique. Et puis, cette foi enfantine, maintenue contre Danse et marège, là, bon, on rentre dans quelque chose d’assez mystérieux.
Et la liberté, donc, découle de ça ? L’extrême-liberté, parce qu’il a obtenu son autonomie. D’abord, il a eu du succès assez vite, il était très indépendant, il n’a jamais demandé la permission de faire quoi que ce soit. La seule contrainte, visible, palpable, est encore, parce qu’il ne faisait jamais la morale, par exemple. Il ne m’a jamais fait la morale, ce qui était quand même, de la part d’un croyant fervent, quelque chose de tout à fait exceptionnel. Disons les choses, c’est le seul chrétien, ou plutôt le seul catholique, à peu près convenable, que j’ai rencontré dans ma vie.

Et vous avez dit, dans une interview que vous avez donnée à la revue Tissage, si vous me cherchez dans la morale, vous ne me trouverez jamais, forcément, par définition.

Oui, c’est ça, je suis d’accord avec ça. Je suis d’accord avec moi.

On ne va pas parler de vous, rassurez-vous.

C’est ce que Nietzsche appelle la moraline. C’est-à-dire, on est sombre, on est couvert de morale. Écoutez bien les discours, finalement, vous grattez un peu et vous entendez tout de suite la prédication morale. Qu’elle vienne de droite, de gauche, d’en haut, d’en bas, etc. Donc, jamais la question de l’âme est posée. C’est toujours la morale.

Mais, François Mauriac avait quand même cette morale

Oui, mais pas avec moi. Il ne m’a jamais dit, voyons, si vous êtes sûrs de bien respecter les normes.

Mais pourtant, ça devait bien le gêner

Et non. Enfin, dans mon cas, non.
Ça le gênait, c’est probablement chez d’autres. Mais pas chez moi, semble-t-il.

Ça le gênait chez Gide ?

Bon, donc, là-dessus, ils se sont affrontés sur la question. Il y a une tendresse pour Gide en même temps qu’une récusation tout à fait étonnante. Ils ont été très amis.

Comme il a été très ami avec Paulhan. Malgré Histoire d’O.

Tout ça, c’est... Mauriac, sur la question, est faible. C’est entendu. C’est son point faible. Il y revient tout le temps. Et probablement avec ce côté enfantin qui n’a pas été vraiment au combat aux épreuves de la sexualité. C’est tout à fait ridicule de lui supposer une sexualité refoulée puisqu’elle n’avait pas à l’être, à mon avis.

C’est-à-dire ?

Bon, c’est-à-dire que ça l’intéressait très médiocrement. Le talent de Mauriac, c’est souvent... Alors, sur cette question-là, ce sont les portraits de femmes. Et là, il est extraordinairement précurseur. Par exemple, si vous prenez les romans qui viennent de reparaître de Simone de Beauvoir en 1938, il est certain qu’elle est très influencée par les romans de Mauriac. Personne ne le dit, mais moi je vous le dis. Mauriac est un des premiers à parler de la façon dont les femmes étouffent dans la province, dans le mariage, dans tout ça. Toutes ces héroïnes sont sous cet matriarcat d’acier, etc. Encore une fois, Thérèse Desquetroux est un très grand livre. L’héroïne est magnifiquement traitée.

C’est un livre féministe, autant qu’autre chose ?

Pour l’époque, on pourrait le dire, oui. Audacieux, oui, certainement.

Et pourtant, on a beaucoup reproché…

C’est la critique sociale en acte, oui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a été aussi très détesté. Surtout en province, surtout à Bordeaux.
La sexualité, c’est particulièrement important. On ne parle pas forcément de l’homosexualité. Pour aujourd’hui, on ne parle que de ça.
Mais je vais vous dire à quoi ça sert la sexualité aujourd’hui. Ça sert à évacuer l’histoire, à évacuer la politique. Voilà, c’est ça.
Donc chaque époque a ses méthodes de censure. Au XIXe siècle, la sexualité, c’était l’horreur, c’était le diable, c’était le soufre, etc. Il y a un côté XIXe comme ça chez Mauriac. Il a eu l’éducation XIXe. Bon, ce qui laisse ses traces, forcément. Et puis tout à coup, en un siècle, c’est le contraire, la sexualité, c’est tout, c’est formidable, il faut s’épanouir, en tout cas.
Il faut s’interroger là-dessus à chaque instant, de quel sexe êtes-vous, de où vous sentez-vous, êtes-vous vraiment... Donc c’est étrange. Mais si c’était le même phénomène puritain inversé, ou si c’était la même censure retournée, c’est une hypothèse qu’on peut formuler.

– Alors, si ce n’est pas la sexualité...

C’est-à-dire c’est un puritanisme, voilà.

– Si ce n’est pas la sexualité, enfin bon, c’est un cas d’école, le moteur principal ou, je ne sais pas, la frustration pour François Mauriac, si ce n’est pas ça le moteur principal de son écriture, qu’est-ce que c’est selon vous ? Qu’est-ce qui fait qu’il écrit ?

– La critique sociale. C’est un écrivain de critique sociale fort.

– Oui, mais s’il critique la société, c’est quand même par le prisme...la société bourgeoise de son temps

– Oui, […] c’est les héritages, les mesquineries, l’argent, les choses comme ça. C’est-à-dire, c’est une tradition de critique sociale, du roman, réaliste, voilà, plus ou moins enlevé. Et lui, c’est ça qui l’intéresse. Et c’est la raison pour laquelle il débouche très facilement sur la politique.
Parce que c’est tout à fait naturel. Donc, il voit un mensonge à l’œuvre qu’il décrit, qu’on lui reproche beaucoup à l’époque.

Et puis après, il prend parti politiquement, c’est-à-dire...

Alors, encore une fois, c’est la Litanie, c’est la guerre d’Espagne, c’est le Stalinisme, c’est l’Asie, c’est la guerre d’Algérie, c’est-à-dire...

– Mais quand on veut faire de la critique sociale, on fait plutôt de la politique que de la littérature.
Qu’est-ce qui pousse François Mauriac à faire de la littérature ?

C’est quand même la sensibilité. – Il a fait les deux, mais il n’est pas le seul. – Enfin, il a fait du journalisme politique.
Il n’a pas exactement... – Pas du grand journalisme politique. Parce qu’avant de trouver le même niveau, vous savez, il faut vraiment se lever très très tôt. Mais il n’est pas le seul en France à avoir fait ça. Sartre a fait ça. Gide, d’une certaine façon aussi, en s’engageant, en se dégageant. Autour du RSA, c’est un grand livre de politique.
Céline aussi a fait beaucoup de politique. Une politique qu’on peut juger comme ci ou comme ça, mais enfin, je crois, Malraux a fait de la politique, Aragon a fait de la politique. Non ? C’est très fréquent.

– Est-ce que, selon vous, François Mauriac est un stratège en politique ?

Ah oui, absolument. C’est un joueur d’échec considérable. C’est le moment où il faut avancer, feindre de reculer, avancer de nouveau, attendre, et frapper.
Ah oui, c’est un... C’est un guerrier au sens de la plume, oui. Mais ça, sans aucun doute. Il suffit de lire son Bloc-notes. Et vous savez que ce Bloc-notes était très lu et que tout le monde en avait plus ou moins peur lorsqu’il paraissait le jeudi dans l’Express. Après, il s’est calmé un peu dans le Figaro littéraire avec Mémoires intérieures. Il est rentré en lui-même comme il en avait envie.
Mais les papiers de Mauriac ont eu une très grande je le dis, influence. Enfin, un très grand retentissement, bien entendu.

– Vous avez un exemple, par exemple, d’une stratégie comme ça qu’aurait menée François Mauriac ?

– Bien, c’est une stratégie défensive.
C’est la forme suprême de la stratégie, comme vous dira Clausewitz. C’est-à-dire que c’est la défensive qui est la véritable offensive. Donc, il est tout le temps sur la défensive et avec beaucoup, beaucoup d’intuition et d’humilité. Ça coûte cher, parfois, d’aller contre le courant. Il est très à contre-courant sur des tas de sujets. Il est à contre-courant sur la collaboration, il est à contre-courant sur le communisme.
Alors là, il est à contre-courant au moment de la guerre d’Algérie. Au moment de la torture, c’est pas évident non plus. Bon, alors, il y a des alliances, il fait des alliances, comme ça.

– Avec ?

– Sartre, à un moment donné. Il y a des alliances politiques.

– C’est le principe de réalité, vous parlez de Clausewitz ?

– De la guerre.

– On pourrait parler d’Aron, peut-être ?

Oui, mais Aron n’était pas un écrivain.

Oui, mais…

– Aron, bien sûr. Oui, Aron, Tocqueville, on va voir.

Oui, mais là, vous voyez qu’on sort…

– Non, parce que François Mauriac, dont on a quand même beaucoup dit, au moment de sa vie, que finalement, il valait mieux être avec Sartre, c’était quand même plus chic. Aujourd’hui, Raymond Aron, comme François Mauriac, on dit, finalement, c’est deus-là avaient raison.

Donc, est-ce que la comparaison, en termes également de stratégie, elle vous paraît…

– Moi, je vais vous dire, de là où je suis, où je pense que le plus important, puisque je suis écrivain, c’est d’être… puisque je suis écrivain, le plus important, c’est d’être écrivain, pour moi. On peut trouver ce point de vue limité. Je le maintiens très fermement pour ne pas tomber dans la politique politicienne et dans le journalisme politique.

– Enfin, Aron…

– Aron a écrit un très grand livre, sur la guerre, justement, et sur Clausewitz, il est tout à fait savant. D’ailleurs, vous savez quels sont les deux stratèges qu’il admire après, après, évidemment, Clausewitz et Napoléon. Alors, Aron, vous savez, c’est un éloge. Il y a eu deux inventeurs remarquables, dit-il. Après, vous avez lu sa thèse. Deux inventeurs remarquables, c’est Mao Tse-Toung, figurez-vous, comme stratège militaire. Alors, c’est très discuté aujourd’hui, nous entrons dans un plan d’histoire très chaud, encore. Et puis, dit-il, Laurence d’Arabie. Laurence d’Arabie, parce que c’est la science de la guérilla dans le désert, et vous savez, voilà…

– Mais François Mauriac, que pense-t-il ? Où est-ce qu’il se situe ?

– Mauriac aurait pu se servir de cette phrase de Laurence d’Arabie, c’est-à-dire avec des forces tout à fait inférieures en nombre, on harcèle l’ennemi, on le harcèle de nouveau, etc.
On est seul avec sa plume, qu’on écrit sur ses genoux dans une chambre. Nous sommes d’accord ? C’est publié. Vous êtes quand même dans des rapports de force extrêmement… Il n’y a pas de tank, il n’y a pas d’aviation, il n’y a pas de fantassins, il n’y a pas l’administration d’État, etc.
Alors, vous harcelez l’ennemi, comme ça, une mouche, et vous gagnez. Et donc, Laurence d’Arabie, vous savez, c’est la guerre dans le désert qu’il compare à une guerre maritime d’ailleurs. Il y a l’habitude, on harcèle, on se replie, on harcèle, on se replie, voilà, c’est très très intéressant.
Et là, le but est atteint, lorsqu’on force l’ennemi à manger sa soupe avec un couteau. Voilà, ça c’est très très beau.
Vous obligez l’adversaire à manger sa soupe avec un couteau.
Vous l’épuisez de ne pas avoir de cuillère.

C’est les bonnes manières à table avec Philippe Sollers

C’est les très mauvaises manières.
Mais c’est la guerre. Moi, ça m’intéresse, c’est Mauriac, c’est la guerre. Tout le temps.
C’est un écrivain en guerre. Contre son milieu et contre la société de son temps.

Mai 68, il a compris, mai 68, François Mauriac ?

Non, je crois pas.
Mais il était déjà très vieux, il est mort très vite.
Je pense pas. Non. Je pense pas du tout. C’était plus son temps. Son temps, ce sont des épreuves violentes, des épisodes historiques que j’ai signalés, c’est-à-dire le stalinisme, le nazisme.

Philippe Sollers, pourquoi alliez-vous voir François Mauriac ? D’abord la première fois, et pourquoi êtes-vous retourné après ?

Pour la première fois, je vous ai déjà dit, Montaigne et Montesquieu n’étant pas là, c’était le grand écrivain de Bordeaux, je suis de Bordeaux et j’ai pensé que ce serait intéressant d’aller voir... J’avais lu ses livres, bien entendu. Je ne le mettais pas au-dessus de tas d’autres, d’ailleurs. J’étais un peu réticent.

C’est d’ailleurs ce qui lui a plu. Je suis pas allé le voir flagorneur et perdu d’admiration, loin de là, sur la réserve. Ça lui a plu.
Et pourquoi je suis revenu ? Tout simplement parce que c’était passionnant d’aller le voir. Une heure et demie ou deux heures avec Mauriac, on a dîné avec Mauriac, c’était... Bien écoutez, c’était moins ennuyeux que le reste, tout simplement.

C’était moins ennuyeux qu’une heure chez vous ?

C’était moins ennuyeux que la plupart des gens qui étaient vivants à l’époque

Et à ce moment-là, vous avez dit, je crois, que c’était quand même les Chemins de la mer qui vous avaient donné envie d’écrire, c’est vrai ça ?

Oui. C’est un livre qui m’avait marqué beaucoup parce que c’est un peu romantico-lyrique et les ça se passe sur la route où je suis né, etc. Ce sont des souvenirs de jeunesse, d’enfance presque.

On peut en résumer l’intrigue, peut-être, rapidement ? Écouter, peut-être simplement la fin.

Oui, simplement la fin. C’est des idées.
Encore un très beau personnage de femme, je trouve. Le personnage de ? Je ne sais plus comment elle s’appelle. C’est la mère, la fille ? Comment s’appelle-t-elle ? C’est toujours la mère ou la fille.
Bien sûr. Les femmes sont des mères ou des filles. Quelques gouttes larges et espacées frappaient le zinc du toit.
La pluie est souvent présente. Je ne sais pas si vous avez remarqué. Elle emporterait seulement sa trousse de vermeil et achèterait à Bordeaux le linge nécessaire.
On lui expédierait ses vêtements à une adresse qu’elle avait bien le temps de choisir. L’important, c’était de n’être plus là. Fuir.
N’être plus là. Fuir. Rien ne lui était connu de son existence future, mais il fallait retrouver ce chemin.
Elle n’aurait su dire si elle priait. Pourtant, ce devait être sa prière qui, devant elle, éclairait les actes à accomplir dans le moment même. Son esprit ne s’attachait qu’à l’immédiat.
Elle savait qu’elle descendrait un peu avant six heures, qu’elle suivrait la petite route des communs, qu’elle entendrait le tramway bien avant qu’il n’apparût. Sans doute faisait-il jour à six heures et, à moins qu’il n’y eut un brouillard épais, elle ne verrait pas grossir le phare, l’œil de Cyclope. Mais en elle, cet œil énorme, brûlé comme dans les eaux noires d’autrefois.
Bien écrit.
Ruiné par sa maîtresse, Oscar Révolou, un grand notaire bordelais, se suicide. Cette mort fissure la façade en même temps qu’elle révèle les fondations de deux familles estimées. Quand l’argent se retire des maisons bourgeoises, les coeurs apparaissent à sec, et ce n’est pas beau à voir. Une véritable banqueroute de l’âme, à laquelle n’échappent, in extremis, que deux figures du sacrifice : Rose, la répudiée christique, et Pierre, le jeune poète révulsé... Roman de la damnation, de la prédestination, les Chemins de la mer constitue une sorte de sommet de la noirceur et du pessimisme mauriaciens

.
J’avais une dernière question, mais vous y avez en partie répondu. Si on prend les trois M de Bordeaux plus le S dont tout le monde nous a parlé, Montaigne, Montesquieu, Mauriac c et Sollers…

C’est pour après.

Lequel est le meilleur selon vous ?

Écoutez, moi je trouve qu’il ne faut pas classer comme ça.

Alors lequel est le moins bon ?

Non plus.
Il n’y a ni meilleur ni moins bon. Il y a ce pays curieux. Alors là, je vais devenir intarissable.
Je ne suis pas du tout comme Mauriac. Je ne suis pas du tout landais. Je suis tourné vers l’océan, la marine éventuellement, etc.
Non, il y a ce pays curieux.
Ah la Gironde !
Ah les Girondins !
Ah là là ! Voilà un parti de fond.
Vive la Gironde !

Merci Philippe Sollers pour cette analyse, ce témoignage, …tout ce qu’on voudra.



[1] soulignement pileface

[2] François Mauriac est à l’Académie ! (note pileface)