

Baroque

Philippe Sollers en 2014 ( Wikimedia Commons)
Sur la naissance de cette entrée
Dans votre dictionnaire sollersien pourquoi ne pas y ajouter le mot baroque ? Dans un numéro de l’Infini 83, Sollers accepte cette appellation d’écrivain baroque pour qualifier son oeuvre et vous avez déjà mis cette image de spirale sur votre page d’accueil... J’ai relu le chapitre de Don Juan dans Histoires d’amour de Julia Kristeva, le dernier mot est baroque... On peut aussi se souvenir du Don Juan de Mozart très écouté par Sollers.
Nush Meynieu, 21 avril 2007
(lectrice de pileface)
Ainsi a débuté l’histoire de cette entrée de notre Abécédaire sollersien.
Au chapitre baroque de Sollers, citons, entre autres, ces têtes de chapitres, que nous développerons plus avant :
- Sa préface au livre d’art : « Baroque du Paraguay » où, sous le titre « L’Aventure jésuite » il nous présente de magnifiques sculptures baroques en bois polychrome des Indiens Guaranis.
- Son implication dans la création en 2011, à Venise, du « Centre Vénitien pour la Musique Baroque » aux côtés de son amie Cecilia Bartoli et de la romancière Donna Leon dont toutes les intrigues se déroulent à Venise
…
Sollers écrivain baroque
Philippe Sollers (1936-2023) n’est pas un « écrivain baroque » au sens strictement historique (comme un Gracián ou un Góngora), mais son œuvre et sa vie témoignent d’une complicité évidente avec l’esprit baroque : excès, mouvement, torsion, spirale, plaisir des sens, mélange du sacré et du profane, érotisme de la forme, refus de l’aplatissement classique ou romantique. On l’a parfois qualifié ainsi (notamment à la Radio suisse romande, comme vous le rappelez), et lui-même revendiquait cette dimension dans ses entretiens et ses engagements.Books.openedition +1

L’art baroque selon Sollers : « tout en même temps »

Dans un entretien éclairant avec Irène Salas que nous reproduisons plus avant Sollers définit lui-même le baroque comme une esthétique de la simultanéité et de la vitalité sensorielle :
Parce que l’art baroque, cela veut dire « tout en même temps ». Le mouvement, la torsion, la spirale… Les cinq sens sont le plus possible en répercussion les uns des autres
Philippe Solllers
.
Cette phrase résume parfaitement sa propre écriture : foisonnante, citationnelle, musicale, rapide, jouissive, jamais linéaire. Il comparait d’ailleurs son style à une partition : « Un écrivain sans oreille est un boxeur sans main gauche » (référence à Hemingway, qu’il citait souvent en parlant de Bartoli). Son œuvre passe du structuralisme de Tel Quel à une prose plus narrative mais toujours « baroque » par son érotisme intellectuel, ses jeux de langage et son refus de toute simplification.

L’entretien avec Irène Salas (1983)

Irène Salas : Que pensez-vous de la notion de baroque ? Trouvez-vous qu’elle puisse définir votre œuvre ?
Philippe Sollers : Oui, à condition de savoir ce que c’est… Parce que le mot baroque, c’est un adjectif que l’on emploie partout. Il faut le comprendre également dans une période historique très précise : le baroque en architecture, en musique, en peinture et en littérature a pu être une levée en masse de libertés à l’intérieur de controverses difficiles… Là, on commence à comprendre le baroque ! C’est lié à la Contre-Réforme, donc c’est une violente polémique religieuse. En musique, je vous le prouve avec Mystérieux Mozart ; dans la musique occidentale de l’époque, Mozart, c’est énorme.
L’Infini n° 83, été 2003 /Entretien avec Irène Salas : « Philippe Sollers et le dépassement du roman », (pp. 9-26).
Cet entretien a été repris ensuite dans le volume collectif Le Roman français au tournant du XXIe siècle (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004) puis, sous une forme légèrement remaniée, dans Discours parfait de Sollers (Gallimard, 2010, sous le titre « Technique »).
Irène Salas : Le baroque surgit toujours lors de périodes de crises profondes.
Philippe Sollers : Absolument... Et si je vous dis que c’est l’art jésuite, alors cela va encore énerver la situation. Si l’on prend une carte du baroque, on se rend compte que c’est un phénomène européen, transnational. Vous voyez que ce n’est pas national. À ce moment-là, on peut envisager que, plus le concept de Nation sera fort, plus le baroque sera rejeté. Ce qui est le cas des Français. Cela part de l’Italie, cela va en Autriche, en Pologne ... Et les Français ont un problème avec la Nation ... Bleu, blanc, rouge ! La preuve, récemment, ils passent du rose au bleu ... C’est cocasse.
ditto
Voici le passage précis où Sollers accepte le qualificatif « d’écriture baroque ». Sollers y revient en soulignant que son écriture, multiple au niveau des sensations (vue, toucher, ouïe), hériterait en effet de cette dimension baroque.
Irène Salas : C’est pour cet aspect contestataire que l’on peut qualifier votre œuvre de baroque, et votre écriture, surtout ?
Philippe Sollers : Eh bien je pense que, dans la mesure où elle essaie d’être immédiatement multiple au niveau des sensations, de jouer tout le temps entre la vue, le toucher, l’ouïe, de ce point de vue-là, elle hériterait en effet du mot « baroque ». Parce que l’art baroque, cela veut dire « tout en même temps ». Le mouvement, la torsion, la spirale... Les cinq sens sont le plus possible en répercussion les uns par rapport aux autres.
Irène Salas : Pourquoi ce terme est-il si peu lâché dans les textes critiques autour de votre oeuvre ?
Philippe Sollers :/Mais parce que personne ne sait de quoi il s’agit ! L’éducation française, laïque et républicaine, l’éducation ... « nationale » d’ailleurs, cela s’appelle comme cela est historiquement hostile au baroque. Je le montre dans Mystérieux Mozart. À cette époque, on ne peut pas faire d’opéra de Mozart en français. Il y en a en italien, en allemand, mais pas en français... Donc c’est une polémique intranationale. De ce point de vue-là, je suis atypique, puisque je me considère comme un Européen d’origine française et que je déborde toutes les questions nationalistes. C’est gênant quelqu’un qui bouge là où l’on voudrait que cela ne bouge pas.
ditto
Nota : La Radio Suisse Romande, dans son émission « L’Horloge de Sable » de février 2006, animée par Christian Ciocca, avait programmé une spéciale Philippe Sollers. Son titre : « Sollers écrivain baroque ». Malheureusement, l’émission n’est plus en ligne.


Femmes n’est pas un roman « sur » le baroque au sens thématique, mais il est t décrit par la critique du Monde, comme essentiellement baroque dans sa forme : exubérance, mélange des registres, liberté des formes, volonté de rendre le réel dans sa totalité exubérante et contradictoire, satire, érotisme, vitesse, polyphonie.
La mise en œuvre n’est pas classique. Elle est essentiellement baroque, et le mot est à prendre dans tous les sens qu’il a : précis, s’appliquant à une esthétique qui revendique la liberté des formes et aspire à rendre le réel dans sa totalité exubérante ; courant, c’est-à-dire excentrique, fait pour surprendre et pour choquer.
[…]
Le livre s’achève à Venise parmi les assomptions baroques de Tiepolo, le Don Juan de Mozart, les Variations Goldberg, de Bach, les sonates de Scarlatti […]
Jacqueline Piatier, Le Monde (4 février 1983), à la sortie du livre
Baroque du Paraguay
Sollers a contribué de manière importante au catalogue de l’exposition Baroque du Paraguay (1995) (Musée-Galerie de la Seita / Hoëbeke) qu’il a préfacé. Il y célèbre ce baroque colonial jésuite-guarani : sculptures polychromes en bois, torsion des corps, ferveur sensuelle et spirituelle, mélange du sacré et de l’érotique, vitalité « sauvage ».
C’est un beau livre illustré et Sollers y voit l’incarnation parfaite de cet art total qu’il affectionne : mouvement, couleur, spirale, fusion des sens. Un de ses engagements les plus personnels dans les arts plastiques, aux côtés de ses textes sur Watteau, Fragonard ou les Vénitiens.

La préface du catalogue « Baroque du Paraguay »

Ecoutons Sollers parler de l’art boaroque dans sa préface intitulée « L’Aventure Jésuite ». Elle commence ainsi :
« Je regarde ces sculptures, leurs formes torsadées, recueillies ; leurs couleurs. Un enfant blanc, châtain, bouclé, vêtu d’une légère tunique bleue et jaune, s’avance dans le vide, le bras gauche tendu le long du corps, le bras droit replié sur la poitrine, mais esquissant déjà un geste énergique de départ. Ses yeux sont grands ouverts, et pourtant, ils semblent voir quelque chose que nous ne percevons pas, comme s’ils regardaient à l’intérieur d’eux-mêmes. Son sourire, surtout, est énigmatique : détermination ? confiance amusée ? certitude ? joie ? ironie ? On ne sait pas. L’affirmation qui l’anime, en revanche, est indubitable. On a l’impression qu’il pourrait dire : « Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. »
Où sommes-nous ? A Rome, Vienne, Naples, Prague, dans l’une des capitales du baroque et de la Contre-Réforme ? Non cette fraîche merveille enfantine nous vient du Paraguay, au XVIIIe siècle quand les Jésuites y poursuivaient leur expérience spirituelle et formelle, divine et humaine, politique et mystique. Une très étrange histoire, qui a fait beaucoup parler et rêver, depuis les philosophes jusqu’à nos jours [...] L’époque héroïque est sans doute passée, mais sa mémoire demeure. L’Europe, le Japon, l’Inde, la Chine, l’Amérique ? Autant d’épopées souvent martyrologues, celle des « réductions » du Paraguay restant la plus singulière. En tout cas, l’enfant dont je viens de parler a été anonymement façonné là-bas. Il est âgé de deux siècles et demi, mais il est en réalité millénaire puisqu’il s’agit de l’Enfant Jésus. Si nous ne le savions pas, nous aurions du mal à l’identifier. Tel est l’étrange message que les Indiens Guaranis et la Compagnie de Jésus nous envoient par-delà le temps et l’espace.
[…]
Édouard Pommier écrit : « Les statues qui ont survécu à la destruction des églises se réfèrent en grande majorité à l’iconographie du Nouveau Testament et des saints de la Compagnie. Bien que les textes manquent à cet égard, on peut supposer qu’elles sont l’œuvre des Guaranis, guidés par l’enseignement des pères et inspirés par les gravures d’œuvres européennes, qui ont circulé un peu partout dans l’Amérique coloniale. La sensibilité profonde, l’émotion contenue, la spiritualité sincère dont elles sont imprégnées sont peut-être le meilleur témoignage de la valeur de l’œuvre religieuse et civilisatrice accomplie par les jésuites. »
[…]
L’iconographie du Nouveau Testament et les saints de la Compagnie seraient les seuls sujets sculptés ? [En fait] beaucoup de statues représentent des saints de toutes les époques. Mieux vaudrait parler d’un théâtre du temps, avec ses points de répétition.
Voyez cette jeune femme radieuse, emportée vers le large comme une belle frégate. Tout, en elle, est mouvement, plis, replis, bonté éblouie du visage, le jaune et le rouge exaltant son triomphe. Mais pourquoi tient-elle, sous son bras gauche, comme un rouleau biblique, cette tour à deux étages ? Il s’agit de sainte Barbe, mais qui est sainte Barbe ? Et, plus généralement, pourquoi savons-nous désormais si peu de chose des saintes et des saints ?
Voici une vierge et martyre du IIIe siècle, en Égypte. La légende veut que son père l’ait fait enfermer dans une tour à cause de sa beauté. Puis, apprenant qu’elle est devenue chrétienne et qu’elle se refuse au mariage, il la traîne devant des tribunaux, la fait condamner à mort et la décapite de sa propre main. À ce moment précis la foudre le frappe. Conséquence : sainte Barbe se retrouve patronne des canonniers et de tous les métiers qui manient la poudre, carriers et mineurs. Van Eyck lui a consacré un tableau en 1437.
Ce genre d’histoire ne se raconte pas par hasard, et touche au plus près l’imaginaire universel (suivons Freud dans sa certitude). Un père incestueux, une fille qui ne le sait que trop et préfère épouser Dieu : une Indienne guarani peut être aussi sensible à ce récit que n’importe quelle Européenne du temps. Et voilà le beau navire de sainte Barbe lancé à travers les mers. Tonnez, canons ! Pour la plus grande gloire de Dieu ! Célébrez une fille libre à la barbe de tous les pères !
[Puis suivent des descriptions du même tonneau de sculptures de saint Erasme, saint Roch… :
Avoir de son côté, pour combattre la peste, Tintoret, Rubens et des sculptures en bois, ce n’est pas rien ! Protégez-nous donc dans les forêts américaines, saint Roch, sainte Barbe, saint Érasme, mais aussi saint Sébastien, sainte Catherine, saint François d’Assise, saint François Xavier (avec, dans la main droite, un drôle de violon) ! Et puis encore saint Jean-Baptiste, saint Joseph ! Quoi ? Vous dites qu’il n’y a pas de sculptures de saintes ou de saints guaranis ? Patience, cela viendra. Il suffit d’attendre trois ou quatre siècles
A tout seigneur, tout honneur. Mais aussi toute horreur. Les représentations du Christ souffrant une épreuve. Elle est inévitable. […]
La leçon est dure : des blessures, du sang. Le Christ à la colonne n’est pas le même au XVIIe et au XVIIIe siècle. Mais les deux sont sublimes. S’ils éveillent en vous des pulsions cruelles et sadiques, ou, au contraire, de dépression masochiste, ce sera votre faute, pas la leùr, puisqu’ils sont visiblement ailleurs, immergés dans une sagesse ou une sérénité incompréhensibles. On tient, là, la clé de la puissance de suggestion catholique : elle ne peut pas laisser indifférent. Soit elle déclenche la perversion, et elle la traverse et l’annule ; soit c’est la répulsion troublée, le dégoût, et la preuve est faite par le refoulement. De toute manière, le regardeur est révélé, il ne dit d’ailleurs pas forcément ce qu’il ressent ou pense.
Ce dos flagellé, ces taches de sang font encore rêver ou délirer de nos jours. Une vierge en plâtre est censée pleurer des globules rouges ? Non, bien sûr, mais l’événement supposé signale l’impasse de l’art saint-sulpicien, l’affadissement et le déclin de l’art sacré depuis le XIXe siècle. Ici, au Paraguay, à l’époque héroïque, les choses sont infiniment sérieuses, directes, vraies. Les jésuites et leurs fidèles sont dans leur moment de splendeur. Pas de mièvrerie, de bigoterie, de pruderie : l’essentiel, la force. […]
La signification est claire : le martyr guarani et le martyr jésuite se situent du même côté. On dirait qu’ils déposent ensemble au tribunal de la Justice et de la Vérité. Les mains liées, le corps violé, le visage déjà dans la mort, ou plutôt dans une vision qui la surplombe, l’effet de grandeur est imparable :
Ecce homo.
Pour comprendre de tels chefs-d’œuvre sculptés, il faut aller à la source, c’est-à-dire non seulement au Nouveau Testament, mais aux textes du fondateur de l’Ordre, Ignace de Loyola lui-même.
Car le voici, lui. On dirait un moine ascétique, absorbé par on ne sait quelle scène (la sculpture est là pour faire voir l’invisible). Il a l’air étonné d’être en vie. Il contemple, avec respect et compassion, quelque chose. Quoi ?
« Voir Notre Dame, Joseph, la servante, et l’Enfant Jésus après qu’il est né, me faisant, moi, comme un petit pauvre et un petit esclave indigne qui les regarde, les contemple et les sert dans leurs besoins, comme si je me trouvais présent, avec tout le respect et la révérence possibles. Et réfléchir ensuite en moi6même afin de tirer quelque profit.
Regarder, observer et contempler ce qu’ils disent et, réfléchissant en moi-même, tirer quelque profit.
Regarder et considérer ce qu’ils font comme, par exemple, voyager et peiner pour que le Seigneur vienne à naître dans la plus grande pauvreté et qu’au terme de tant de peines, après la faim, la soif, la chaleur et le froid, les outrages et les affronts, il meure en croix : et tout cela pour moi. Puis, réfléchissant, tirer quelque profit spirituel.
Terminer avec un colloque, et par un Pater Noster. »
Nous venons de lire une séquence des fameux Exercices spirituels.
[…] Victoire, à travers la torture et la mort. Affirmation sans mélange au cœur du chaos. Ici, la figure de l’Archange guerrier : saint Michel. Son nom, en hébreu, signifie, on le sait : « Qui est comme Dieu ». Il est là pour anéantir Celui qui veut être « comme » Dieu : Satan en personne. Prince de la milice céleste, protecteur d’Israël, il était logique de le rencontrer dans l’armée jésuite. Le voici donc, dans deux apparitions fulgurantes.
Il danse, l’Archange, il est une des stars du ballet divin. Il tombe du ciel sur la scène, comme s’il était animé par la vive musique de Vivaldi, de Haendel. Il vole de biais, étoffes rouges et jaunes, en foulant aux pieds, en passant, une masse informe qui n’est autre que le Démon. Regardez cette espèce de gros cerveau sanglant, ce tas de mou de veau d’où émerge à peine une tête stupide. Telle est la lutte incessante contre la maladie psychique de l’univers. On lui répond par l’élégance physique instantanée. Même désinvolture de fouet ailé dans la façon dont, l’épée à la main, dans une autre sculpture, saint Michel triomphe de la Bête qui lui sert de piédestal. La tragédie est terminée, l’horreur surmontée, le négatif nié.
Il y al e château Saint-Ange dédié à saint Michel à Rome. Et qui ne connaît, en France, le mont Saint-Mchel ? On retrouve l’Archange mlitaire à Bruxelles, à Munich. Il a pour lui Raphaël, Rubens... (encore lui !), Delacroix
C’est la guerre.
« Alors, il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, avec ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l’appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui. Et j’entendis une voix clamer dans le ciel : "Désormais, la victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu, et la dénomination à son Christ, puisqu’on a jeté bas l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait nuit et jour devant notre Dieu. Mais eux l’ont vaincu avec le sang de l’Agneau et par la parole dont ils ont témoigné, car ils ont méprisé leur vie jusqu’à mourir. Soyez donc dans la joie, vous, les cieux et leurs habitants. Malheur à vous, la terre et la mer, car le Diable est descendu chez vous, frémissant de colère et sachant que ses jours sont comptés" » (saint Jean, Apocalypse, XII, 7-11). !
Pauvre terre, pauvre mer ! Beaucoup de dévastations leur sont promises ! Et nous n’avons pas la chance d’être les « habitants des cieux ». Prions donc saint Michel, comme l’ont fait les artistes guaranis, qui avaient de bonnes raisons de douter de la paix terrestre. Les massacres se multipliaient. La bestialité quotidienne était invivable ( et qui dira que notre siècle ne s’est pas surpassé dans la diablerie ?). Pourtant l’opéra jésuite était là. On pouvait parfois danser, faire sonner les instruments, s’émerveiller des sculptures. La joie, après tout, se situe par définition hors du temps.
Dans quel but cet orchestre ? Ce grand théâtre ? Ad majorem Dei gloriam. Pour la plus grande gloire de Dieu. Une gloire qui brille secrètement, toujours, à travers ces figures.
Philippe Sollers


Sollers n’en a pas fini avec ses maîtres jésuites, en témoigne cette chronique dans Le Nouvel Observateur, 13/11/2005 : A propos des « Traités » de Baltasar Gracián, et republiée dans Discours parfait.
Ce que les historiens, après le concile de Trente (1545-1563), appellent la Contre-Réforme catholique ouvrant sur le baroque est en réalité la fondation d’une nouvelle religion qui n’a plus que des rapports lointains avec l’ancien programme doloriste. Les puritains protestants et jansénistes auront réussi ce prodige : susciter une contre-attaque révolutionnaire dont nous sommes encore éblouis.
Gracián, par ses traités, participe pleinement de ce débordement fulgurant. Jamais l’espagnol, comme langue, n’est allé à une telle splendeur. Concentration, concision, multiplicité des points de vue, intelligence, spirales, renversements, voltes, tout se passe comme si Dieu, qu’on a voulu cadrer, simplifier, asservir, canaliser, et, en somme, embourgeoiser, ressurgissait dans sa dimension insaisissable, incompréhensible, libre, infinie, aristocratique. Gracian inaugure une religion de l’esprit « à l’ombre du Saint-Esprit ». Le christianisme et son Verbe se transforment en philosophie des Lumières. Ça a l’air extravagant, mais c’est ainsi. Contre l’aplatissement et le moutonnement qui menacent ( avenir du capitalisme ), il s’agit donc de former des singularités irrécupérables. « Que je te désire singulier ! », dit Gracian, en commençant par un coup de maître, à 35 ans : « Le Héros ». Suivront « Le Politique », « L’Honnête homme » (El Discreto), « Oracle manuel », « Art et Figures de l’Esprit », tous écrits sous le nom de Lorenzo Gracian (prénom de son frère) pour ne pas trop choquer l’autorité de la Compagnie. On le rappelle à l’ordre ? Il continue de plus belle. Il est aussi insolite qu’insolent, il peut compter sur un mécène éclairé, il touche ses droits d’auteur, il temporise quand il faut, persiste en cavalier seul. À la fin de sa vie, encore un grand roman sous pseudonyme, le « Criticon » mais en même temps, sous son vrai nom de religieux, un « Art de communier », merveille de rhétorique mystique. En somme, une guerre incessante, avec l’énergie du diable au service de Dieu. C’est un Castiglione en plus profond, un Machiavel en plus affirmatif et lyrique. Il va être très lu, pillé, imité dans toute l’Europe. Il inspire les moralistes français (La Rochefoucauld), est traduit par Schopenhauer, trouve, évidemment, l’oreille de Nietzsche. « Les grands hommes ne meurent jamais », dit-il, et c’est vrai : il est là, paradoxalement, comme un auteur d’avenir (on dirait qu’il pense en chinois). Le monde est un néant, le néant est « beaucoup », mais le langage, en lui-même, est plus encore. Regardez, écoutez, ce qui a lieu dans « l’intense profondeur du mot ». « Le style est laconique, et si divinement oraculaire que, comme les écritures les plus sacrées, même dans sa ponctuation, il renferme des mystères. »[…]
Gracian a toujours insisté pour que ses livres soient publiés en format de poche. Vous vous baladez avec lui, vous le lisez, vous le relisez, comme Nietzsche ou Tchouang-tseu. Vous tombez sur : « Tout doit être double, et plus encore les sources de profit, de faveur, de plaisir. » Ou bien : « Comprendre était autrefois l’art des arts. Cela ne suffit plus, il faut deviner. » Ou bien : « N’attendez rien d’un visage triste. » Ou bien : « Le malheur est d’ordinaire un effet de la bêtise, et il n’y a pas de maladie plus contagieuse. » L’esprit, lui, est « ambidextre », il parle toujours sur deux versants à la fois, avec deux qualités principales : l’aisance, le goût. « On mesure la hauteur d’une capacité à l’élévation de son goût. » Ce que vous devez faire ? « Jouir, lentement ; agir, vite. » Vous êtes à la recherche du temps perdu ? « On doit cheminer à travers les espaces du temps jusqu’au cœur de l’occasion. » Et ce trait inattendu, fabuleux, extrême : « En résumé, être saint, car c’est tout dire en un seul mot. » Vous ne vous attendiez pas à cette nouvelle définition de la sainteté, je suppose.[…]Philippe Sollers
(Baltasar Gracian, Traités politiques, esthétiques, éthiques,
traduits de l’espagnol, introduit et annoté par Benito Pelegrin, Seuil, 2005.
Le « Venetian Centre for Baroque Music »
Un engagement concret avec Cecilia Bartoli
Le Venetian Centre for Baroque Music a été créé en 2011 par le musicologue Olivier Lexa au Palazzetto Bru Zane de Venise). Sollers en est un pilier du conseil d’honneur aux côtés de Cecilia Bartoli (qu’il admirait profondément) et de Donna Leon.
Lexa, lui-même, a déclaré que la rencontre avec Sollers fut « déterminante » :
Il m’a notamment éclairé sur une dimension essentielle du répertoire, celle de l’ambiguïté du sacré et du profane à Venise, d’une évidente interdépendance entre les deux et en même temps d’une opposition permanente.



Sollers et Bartoli ont donné ensemble un entretien révélateur. Il y défend la musique baroque avec passion :
Patricia Boyer de Latour :. - Pourquoi est-ce si important pour vous, que la musique baroque revienne avec cette force aujourd’hui ?Philippe Sollers : - l ne faudrait plus l’appeler musique baroque. C’est la musique la plus profonde, l’autre est superficielle et mortifère. Au XIXe, la voix arrive à un tel hurlement pour surmonter la fosse (quel mot !) d’orchestre... que les Walkyries s’époumonent ! Les femmes sont figées, c’est terrifiant.
Madame Figaro du 18 Novembre 2000
Il oppose cette « musique de conversation » (Vivaldi, Monteverdi, Mozart) à l’« aplatissement » romantique et wagnérien, et voit dans la voix de Bartoli une érotisation du chant qui rejoint sa propre écriture : « Chaque plaisir est un récif » (citation de Vivaldi qu’ils commentent ensemble avec jubilation). Venise, ville baroque par excellence, était pour lui le lieu idéal de cette résurrection.
Le baroque chez Sollers n’est pas un label, c’est une éthique du plaisir : contre la morosité moderne, pour la torsion des formes, la multiplication des sens, l’oreille et l’œil en fête. Qu’il s’agisse de son style littéraire (« tout en même temps »), de son amour pour les sculptures paraguayennes ou de son combat pour la musique vénitienne aux côtés de Cecilia Bartoli, tout converge vers une même conviction : la vraie profondeur est baroque, joyeuse, spirale, vivante.
Le baroque et la spirale

Sur la spirale chez Sollers en général

La spirale est un motif récurrent et théorisé par Philippe Sollers. C’est aussi un motif d’identité de pileface. Dans l’entretien avec Irène Salas, évoqué plus haut, Sollers lie explicitement la spirale au baroque et à sa propre écriture :
Il ajoute que cette forme spiralée permet de naviguer librement à travers les siècles et les œuvres (comme il le fait dans La Guerre du goût et Éloge de l’infini : de Pascal à Sade, de Sade à Artaud, sans barrières « classiques »).
On trouve aussi cette belle formule sur la spirale (qui échappe à la chute linéaire) :
La spirale échappe à la retombée dérisoire, élude l’eschatologie.
Armine Kotin Mortimer, « The Essay According to Sollers : A Personal and Parabolic Genre », The Romanic Review, vol. 97, 2006 .
C’est typique de sa pensée : la spirale est dynamique, ascendante, infinie, refusant la retombée plate ou mortifère.
Sollers cultive ce thème parce qu’il correspond à sa conception du temps et de l’écriture : non linéaire, mais en volutes, en retours enrichis, en élévation perpétuelle, sauts, reprises, accumulations sensorielles – qui miment cette spirale.

En quoi la spirale est-elle baroque ?

C’est Sollers lui-même qui le dit le plus clairement : le baroque, c’est le mouvement, la torsion, la spirale. Historiquement et esthétiquement :
Le baroque (XVIIe-XVIIIe siècles) rejette la ligne droite, la symétrie classique, la stabilité. Il privilégie la courbe, la torsion, le dynamisme : colonnes torses du Bernin, volutes des façades, ellipses et hyperboles en architecture et peinture.
La spirale symbolise l’infini en mouvement : elle monte sans fin, elle tourne sur elle-même tout en progressant (comme les escaliers baroques- cf. Château de Chambord - qui semblent aspirés vers le ciel). Elle incarne l’excès, la vitalité, le refus de la finitude classique.
Sensoriellement : elle met en jeu tous les sens en « répercussion ». C’est exactement la définition sollersienne : « tout en même temps ».
Chez Sollers, la spirale devient une éthique et une technique d’écriture : contre l’aplatissement moderne (médiatique, minimaliste, « correct »), pour une prose qui tournoie, cite, revient, s’élève, mélange érotisme, savoir, humour et sacré. Son style dans La Guerre du goût et Éloge de l’infini est spiralé : les idées ne progressent pas linéairement, elles s’enroulent, s’enrichissent, reviennent transformées.
Chez Sollers, la spirale est à la fois baroque historique (Bernin, missions du Paraguay, musique vénitienne) et moderne (son écriture comme « torsion » permanente du langage et du temps).


Stephane Zagdanski a écrit un intéressant recueil « Sollers en spirale » sur la biographie et l’ouvre de Sollers, ouvrage riche en extrait de ses œuvres, mais ne figure pas le mot « baroque » dans l’intégrale (pdf) du recueil.
En finale, il évoque toutefois les deux dernières de Paradis qui « décrivent une scène très belle, un peu mystérieuse, où le narrateur, avec la complicité clandestine d’un prêtre, fait sceller dans la muraille d’une église un livre fraîchement imprimé, celui probablement que le lecteur est en train de lire, […] pérennité invisible dans la pierre immortelle. » et poursuit en nous invitant à nous rendre au Café Beaubourg au cœur de Paris : « À l’intérieur de la salle il pourra constater que les premiers mots de Paradis et les derniers de Paradis II ont été solennellement gravés sur l’un des murs ». [1].
Avec cette phrase finale :
Entre les lignes et d’une pierre à l’autre, une spirale s’est ouverte, manifestement destinée à ne jamais se boucler.
Stéphane Zagdanski
Sur pileface, d’autres variations sur la spirale
:
_
[1] On le doit à l’architecte Christian de Potzamparc qui avait été chargé de la rénovation du Café Beaubourg et a entretenu avec Sollers, un dialogue formalisé dans la co-écriture d’un livre « Voir Ecrire
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EXPOSITION
Musée Jacquemart. Du 26 mars au 2 août 2026
SPLENDEURS DU BAROQUE
De Greco à Velázquez
Un âge d’or artistique entre spiritualité et puissance royale
Entre le XVIe et le XVIIe siècle, l’Espagne connaît une période de prospérité et d’influence culturelle exceptionnelle, portée par la Contre-Réforme catholique. Dans cet empire qui s’étend de l’Europe aux Amériques, la peinture s’impose comme un vecteur majeur d’expression politique et religieuse, donnant naissance à une esthétique puissante où les sujets spirituels dominent, tandis que le portrait connaît un essor remarquable.
L’exposition propose ainsi un dialogue entre différentes figures majeures de la peinture espagnole. Les œuvres de Greco, marquées par une spiritualité visionnaire et un style singulier, côtoient les compositions d’une grande sobriété de Francisco de Zurbarán, maître des scènes religieuses contemplatives. Avec Diego Velázquez, le portrait atteint une dimension nouvelle : ses figures, d’un réalisme saisissant, révèlent une profonde attention à la psychologie des modèles, comme en témoigne son Portrait de Jeune fille.
Fondée en 1904 par l’érudit et mécène américain Archer Milton Huntington, la Hispanic Society of America est l’une des principales institutions consacrées à l’étude et à la diffusion des cultures hispaniques et lusophones. Installée à New York, elle abrite aujourd’hui une collection exceptionnelle comprenant des milliers d’œuvres : peintures, sculptures, manuscrits, objets d’art et pièces archéologiques, couvrant plusieurs siècles d’histoire.
Alors que l’institution mène actuellement un vaste programme de rénovation de ses bâtiments historiques, une sélection de ses chefs-d’œuvre a été confiée au Musée Jacquemart-André. Cette collaboration permet de présenter en France un ensemble rare de peintures illustrant toute la richesse du baroque hispanique.
Pourquoi visiter l’exposition Splendeurs du baroque au musée Jacquemart-André ?
À travers ce parcours exceptionnel, l’exposition révèle toute la force expressive du baroque espagnol et invite à redécouvrir un pan essentiel de l’histoire artistique européenne.
musee-jacquemart-andre.com
Avec le soutien de SwissLife Banque Privée
VOIR AUSSI : "B" comme Baroque