
Le Bernin, Apollon et Daphné.
Photo A.G., Rome. Galerie Borghèse. 23 juin 2015.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Cécile Guilbert : « Visiter les musées ou les expos revient à une nouvelle façon d’aller à la messe et de communier »
Par Cécile Guilbert

À l’occasion d’un récent voyage à Rome, j’ai effectué, comme il se doit, un certain nombre de pèlerinages artistiques pour voir ou revoir des chefs-d’œuvre de la sculpture, de la peinture et de l’architecture : Apollon et Daphné, du Bernin, à la Galerie Borghèse, Sarcophage des époux au Musée d’art étrusque, Crucifiement de saint Pierre et Conversion de saint Paul, du Caravage, à Santa Maria del Popolo, « perspectives de Borromini » au Palais Spada et à San Carlo alle Quattro Fontane, etc.
Devenues veaux d’or et vaches sacrées, ces œuvres d’art iconiques sont désormais l’objet de rituels partagés par les touristes du monde entier, qui s’entassent moins pour les contempler que pour les photographier, avant d’acheter leurs reproductions en cartes postales. Autant de gestes qui visent à capturer leur rayonnement tout en le détruisant, et dans lesquels se résume le paradoxe de l’art transformé en culture : c’est-à-dire en marchandise fétichisée, remplie de « subtilités métaphysiques » et de « lubies théologiques », pour reprendre les termes de Marx. Naturellement, cette « nouvelle religion » – dont tout ce vocabulaire atteste – ne date pas d’aujourd’hui. Ni même du XXe siècle. Plutôt du milieu du XIXe, lorsque ouvrit à Londres, en 1851, la première Exposition universelle. « L’Europe s’est déplacée pour voir des marchandises », commente alors aigrement Renan, notant qu’il s’agit là d’un « pèlerinage d’un genre nouveau ». Nouveau comme les néodieux que sont la modernité, la machine, le progrès.

S’ensuit alors le fameux chassé-croisé mis en lumière au milieu des années 1930 par le philosophe Walter Benjamin dans son célèbre texte, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. À savoir qu’avec l’invention de la photographie, l’œuvre unique, originale, singularisée par son « aura » se trouve dévaluée par la mise en circulation de ses reproductions, tandis que machines et marchandises, dont la nature est d’être multiple, s’exposent comme objets d’art et de culte. Cette véritable « annonciation » de la « liquidation de la tradition » artistique, comme de l’atteinte à la « valeur cultuelle » de l’œuvre, connaîtra une grande fortune critique et théorique. Et d’autant plus intéressante qu’avec l’invention lexicale de « l’art contemporain », les paramètres initiaux de l’analyse benjaminienne sont forcément déplacés.
En effet, bien que tout « art vivant » – qu’il soit pratiqué par un dessinateur, un peintre, un sculpteur, un musicien ou un écrivain – soit « contemporain » de son époque, nous savons que ce label est souvent réservé, dans une acception moins historiale que conceptuelle, à des œuvres de photographes, de vidéastes, d’installateurs ou de créateurs d’objets qui apparaissent comme manufacturés. Autant dire des « marchandises artistiques » où n’apparaît plus la main de l’homme, à l’instar des Balloon Dogs, de Jeff Koons, des pots de fleurs de Jean-Pierre Raynaud, des objets détournés par Bertrand Lavier, de ceux dérivés des Cremaster, de Matthew Barney…
Or, qu’ils soient voués à la reproduction et à leur seule valeur d’exposition n’entame en rien leur statut iconique, bien au contraire. Montrer revient toujours à révéler. Et visiter les musées ou les expos à une nouvelle façon d’aller à la messe et de communier. Comme si nous ne pouvions que sacraliser l’art. Comme source extatique et force de compensation. Et quoi qu’il représente ou symbolise, ne fait-il pas toujours office de choc, de commotion qui nous sauvera de tous les « dimanches de la vie » ?
Minibio
Cécile Guilbert est romancière et essayiste. En 2025, elle a publié Feux sacrés (Éd. Grasset), un récit de deuil et d’initiation, autour notamment de la découverte de la spiritualité hindoue.
Incitations à… lire :
L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin, Éd. Allia, 2013. Le Corps de l’artiste, d’Andreas Beyer, Éd. Actes Sud, 2025.
L’Art des IA, de Jim Gabaret, Éd. PUF, 2025.
lefigaro.fr, 14 mars 2026
* Version imprimable

