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Autour du film documentaire "Orwell : 2+2=5"

Le 25 février au cinéma

D 21 février 2026     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Tout revient peut-être à une question très simple, mais essentielle :
acceptez-vous les assassinats ?
C’est la position de George Orwell, après sa guerre d’Espagne,
devant la démission presque générale
des intellectuels face au totalitarisme.
Il a vu, il a compris, il est revenu,
il va passer son temps à essayer de réveiller
des somnambules serviles.[…]

Philippe Sollers
« Juste Orwell »
sur le site de Philippe Sollers
sur pileface

La trumpisme est aussi un totalitarisme.

La Bande annonce

« Orwell 2+2 = 5 », le nouveau film de Raoul Peck pour qui George Orwell est « un frère »
Le 25 février au cinéma
Découvrez la bande-annonce.


Alors, combien de doigts ?

« 2+2 =5 », c’est une citation du célébrissime roman de George Orwell 1984. Dans cette œuvre dystopique publiée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le héros et narrateur Winston Smith se demande dans son journal si l’État a le pouvoir de définir cette formule comme exacte, et si le fait que tout le monde y croit en fait une vérité. Que nous enseigne un retour aux sources mêmes des écrits et de la vie de George Orwell, le pseudonyme du Britannique Eric Blair ?
Après I’m not your negro et Ernest Cole, photographe, le grand réalisateur haïtien Raoul Peck s’intéresse à l’oeuvre de George Orwell, souvent réduite à son roman dystopique 1984, oeuvre réduite (à tort) à une critique du stalinisme alors qu’elle démonte de manière implacable les rouages du totalitarisme.
RFI

“Orwell 2 + 2 = 5” : le documentaire comme appel d’air face à l’autoritarisme

Par Cédric Enjalbert
Philosophie Magazine, 19 février 2026

En agençant textes de George Orwell et images d’archives comme d’actualité, le réalisateur Raoul Peck signe un « documentaire de création » qui démontre, avec l’auteur de 1984, que l’art, en tant qu’engagement politique fondamental, reste une manière d’habiter le monde sans s’habituer à ses horreurs.

« Tout ce qui compte a déjà été écrit. »

Ce sont les derniers mots du film, et ceux-ci ne sont pas de George Orwell mais bien du réalisateur. Pour le reste, Raoul Peck n’a monté ce « documentaire de création » qu’en agençant avec un indéniable talent les textes de l’écrivain anglais – effectivement visionnaire – et les images empruntées à certains de ses films, aux archives mais aussi à l’actualité. Ce montage raconte l’histoire des derniers jours d’Orwell malade, asphyxié par la tuberculose, en même temps qu’il décrypte notre incurie politique et le chaos du monde, irrespirable, dans lequel nous sommes plongés. Il maintient le suspense deux heures durant : l’auteur malade parviendra-t-il à achever l’écriture de 1984  ? Comment avons-nous manqué ses mises en garde pourtant si contemporaines ?

Face aux héritiers de “Big Brother”

De Trump à Le Pen, en passant par Giorgia Meloni ou Javier Milei, de l’Inde aux États-Unis, en passant la Palestine ou l’Ukraine, des « bombardements stratégiques » de 1945 aux « opérations de maintien de la paix » en 2022, le cinéaste montre à travers un vertigineux kaléidoscope comment l’inversion du langage, la manipulation des émotions, la surveillance et la peur restent les outils de répression des pouvoirs autoritaires. Ils finissent par nous faire croire que « la guerre, c’est la paix » ou que « l’ignorance, c’est la force ». Que reste-t-il pour ne pas désespérer ? L’espoir que le « sens de l’injustice » et celui de la « décence ordinaire », si chers à George Orwell, ont encore et toujours une signification, et que l’art, comme engagement politique fondamental, reste une manière d’habiter le monde sans s’habituer à ses horreurs.

Philosophie Magazine

Le moment Orwell avec Raoul Peck

Sur France Inter, samedi 21 février 2026

Débat avec l’un des grands documentaristes de notre temps, Raoul Peck, qui sort au cinéma un film documentaire "Orwell : 2+2=5". Une plongée fascinante dans l’œuvre visionnaire du grand écrivain anglais George Orwell.

*

Cannes 2025. Le film avait été projeté en sélection, hors compétition

À Cannes 2025, parmi les films projetés en sélection, hors compétition, figurait le nouveau documentaire de Raoul Peck. Après s’être intéressé à l’écrivain noir américain James Baldwin et au photographe sud-africain Ernest Cole, le cinéaste originaire d’Haïti montre toute la lucidité et l’actualité de George Orwell, auteur du chef-d’œuvre "1984".

Un autre entretien avec Raoul Peck

Par François Lévesque
Le Devoir (Suisse)

Au cinéma, il est des films, plusieurs en fait, qui semblent déjà dépassés lorsqu’ils prennent l’affiche. D’autres, rares, s’avèrent au contraire avant-gardistes. Entre les deux, il est ceux, en nombre plus restreint encore, qui se révèlent d’une troublante actualité. C’est le cas du percutant Orwell 2 + 2 = 5, documentaire que Raoul Peck a consacré à l’auteur de 1984 et aux théories de ce dernier. Le cinéaste haïtien y démonte les mécanismes, comme la désinformation et la déshumanisation, qui permettent aux systèmes autoritaires de se mettre en place. On en a discuté avec le principal intéressé.

Il faut d’abord préciser que Raoul Peck (I Am Not Your Negro ; Le jeune Karl Marx) a eu accès à l’entièreté des archives de George Orwell.
« J’ai découvert qu’Orwell a touché à tout et a tout compris », confie le documentariste lors d’un entretien organisé au Festival international du film de Toronto.

« J’ai par exemple été saisi par la force de son expérience dans le tiers-monde et par le fait qu’il soit né en Inde [et ait grandi en Angleterre], qu’il soit retourné à Burma [à présent Myanmar], en Asie du Sud-Est, en tant que jeune soldat, loin de sa petite campagne anglaise. J’ai moi-même voyagé très tôt, j’ai vécu en Afrique, j’ai vécu en Europe : je sais la force que ça vous donne dans l’analyse du monde, dans l’analyse de votre vie. Ça permet de découvrir l’autre, de comprendre que l’autre existe et qu’il n’est pas différent de vous. Et Orwell a fait cette expérience. »
Ce point commun fut, pour Raoul Peck, une porte d’entrée dans un projet qui, considérant tout le matériel à sa disposition, aurait pu aller dans tous les sens.


Photo : Entract Films George Orwell

« Cet Orwell-là que j’ai redécouvert, on l’avait caché quelque part, oublié, en ne se concentrant que sur le Orwell anti-stalinien. Sauf que ce volet est une parenthèse, certes un sommet de son analyse, mais il reste que ça a été instrumentalisé pendant la guerre froide parce qu’on avait besoin de ce narratif. Or, moi, mon travail a consisté à “ouvrir” Orwell et à lui redonner toute la puissance qu’il possède, en rappelant que son analyse est universelle et ne vise pas simplement un régime ou un type de régimes. Orwell critique tout autoritarisme en nous donnant les clés de ce qu’est une démocratie, et des façons qu’une démocratie peut être attaquée. »

Fluidité et complexité

Stimulant dans sa forme, glaçant dans son propos, le documentaire utilise en guise d’assise narrative les ultimes moments de l’existence d’Orwell, qui narre dans ses propres mots (avec la voix de Damian Lewis).
« On est dans la dernière année de vie d’Orwell. Il doit terminer 1984 et c’est compliqué. Il est malade, il rentre et sort des sanatoriums, il loue cette ferme à Jura pour écrire dans la solitude et mener une vie austère. Cette tension-là, celle d’avoir à finir un livre dans la souffrance, dans l’idée de la mort, en sachant qu’on tient là une œuvre importante, le tournant de toute une carrière, sans savoir si on va l’achever, c’est le suspense du film. Surtout, cette trame me permettait d’aller piger partout ailleurs chez Orwell, notamment dans un petit livre qu’il a écrit et qui s’intitule Why I Write (Pourquoi j’écris), et qui est une extraordinaire confession, un acte de contrition, une analyse de soi, une psychanalyse en tant qu’auteur. En filigrane, on comprend ses contradictions, ses douleurs, ses idées fondamentales. »
Pour la majorité du documentaire, des extraits de reportages, pour la plupart récents, mais pas seulement, viennent illustrer de manière déstabilisante la justesse des réflexions d’Orwell, lesquelles confinent presque à la prescience. La démonstration est d’une fluidité exemplaire. Pourtant, lorsqu’on s’y attarde, le montage est d’une complexité vertigineuse.

« J’ai l’avantage d’avoir vécu dans plusieurs pays. En même temps, je suis très intéressé par l’actualité, je lis beaucoup, je vois beaucoup d’images, et j’ai fait ce film-ci à un âge avancé. J’ai donc le bénéfice d’avoir emmagasiné dans ma tête toutes ces archives visuelles et intellectuelles, et tous ces récits : articles, photos, reportages, films, images de l’actualité… Ça me vient tout de suite à l’esprit quand je lis certaines choses. D’autant que le langage d’Orwell est très clair, très précis quant à certaines images, certains ressentis. Au final, ça n’a pas été si compliqué. Parce qu’il y a des parallèles qui vous sautent à la figure. »
Ici, Raoul Peck mentionne un passage de 1984 où Winston écrit dans son journal qu’il est allé au cinéma. Le protagoniste précise qu’il n’y a que des films de guerre et que dans l’un d’eux, il y a une scène avec des réfugiés dans un bateau au milieu de la Méditerranée. Un hélicoptère s’amène et largue une bombe.

« Je lis ça, et je suis en train de regarder l’actualité. C’est ça qui est terrible : l’histoire se répète. Ce qui a peut-être changé, c’est qu’on est exposé à une telle avalanche d’images, qu’on ne peut plus distinguer celles qui sont essentielles. On a banalisé les images de barbarie, on a banalisé les images de détresse humaine. C’est comme à l’époque du Biafra où on voyait tous ces enfants maigres : on s’y est habitués, comme on s’habitue maintenant aux images de Gaza. On en voit presque tous les soirs. Mais est-ce que ça nous mobilise ? Non, on va plutôt débattre des définitions de génocide pendant des mois et des mois. »


Photo : Entract Films Une image du film s’inspirant du roman « La ferme des animaux » de George Orwell

Relier les histoires

Parlant de sémantique, tout un pan du documentaire est consacré aux manifestations actuelles de la « novlangue », imaginée jadis par Orwell, qu’il s’agisse de la langue de bois des figures d’autorité (ce politicien myanmarais qui affirme sans broncher qu’il n’y a pas de Rohingyas au Myanmar), ou des messages martelés par certains empires médiatiques (voir ce montage saisissant où la formule « C’est une grande menace pour notre démocratie » est reprise à l’identique, ad nauseam, par des légions de présentateurs américains). L’ensemble est incroyablement documenté, mais pas didactique.

« C’était important, dans le lexique du film, dans sa méthode, dans les choix de montage, de musique et de graphiques, de trouver la bonne mesure. Que ce ne soit pas juste “rentre-dedans”. Je voulais être le plus efficace possible, avec de l’émotion, avec de la réalité, avec de la transparence, et en comptant sur l’intelligence des spectateurs. Spectateurs que je n’infantilise jamais, par exemple en leur épargnant une image dure. Non, il faut que je vous montre, avec humanité, pas pour vous choquer, mais pour que vous sachiez que ça existe. Un enfant mort sur une plage, c’est l’une des images les plus désastreuses qui soient. Mais ça existe, je ne l’ai pas inventé. »

De poursuivre Raoul Peck, le monde n’est pas parfait. Selon lui, cette paix que l’on a au Canada et aux États-Unis, d’autres pays en paient le prix.
« On n’est pas déconnectés du monde, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. C’est un combat perpétuel pour moi de faire les liens, de relier les histoires, parce qu’il n’y a qu’une seule histoire, il n’y a pas celle d’untel et celle d’untel, non : on est connectés, on est tous sur la même petite planète. »

C’est à vous

Lorsqu’on fait remarquer à Raoul Peck que son film, aussi persuasif soit-il, ne tombe jamais dans la pontification ou le moralisme, le cinéaste sourit.
« Je suis arrivé à Berlin à 17 ans, et la génération d’alors se battait avec des films de déclaration ne pouvant convaincre que ceux qui étaient déjà convaincus. J’ai grandi avec ça en sachant que ça ne marche pas : la chambre d’écho, ça ne fonctionne pas. Quand j’ai commencé, je savais que je devais m’inscrire d’abord dans le cinéma. Que mes films transportent des idées, qu’ils fassent penser, oui, mais qu’ils n’aient pas quelque chose à vendre. J’ai besoin de convaincre, mais de convaincre avec des arguments, avec des images, avec des contradictions. Je veux aussi toucher humainement, toucher émotionnellement. Parce que le cinéma, c’est de l’émotion. »

Marquant une pause, Raoul Peck conclut : « Les spectateurs sont des êtres humains comme moi, à qui je dis : “Voilà ce que j’ai vu, ce que j’ai analysé, ce que j’ai compris et ressenti. Maintenant, c’est à vous.” »
Le Devoir

La critique d’Euronews – « Orwell : 2+2=5 », glaçant et indispensable

Le Pacte - Velvet Film

Par David Mouriquand
Euronews Culture, 20/02/2026

Ce texte publié initialement en anglais a été traduit avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Raoul Peck s’empare des mots de George Orwell et relie les pages de son journal aux régimes totalitaires actuels. Il signe l’un des documentaires les plus urgents et essentiels du XXIe siècle.

« Big Brother vous regarde. »

À moins d’avoir vécu dans un coma bienheureux, vous aurez remarqué que le slogan omniprésent au cœur du roman dystopique « 1984 » de George Orwell, tout comme les notions de « novlangue » et de « double pensée », ont largement dépassé le simple cadre de la culture populaire. Ils sont devenus de plus en plus pertinents dans notre réalité.

Avec son nouveau documentaire Orwell : 2+2=5, le cinéaste de renom Raoul Peck entremêle la vie et les mots d’Orwell avec des images d’archives et des extraits tout droit sortis de l’actualité pour faire prendre conscience aux spectateurs que, si les termes orwelliens sont devenus des expressions courantes, nous ne mesurons peut-être toujours pas pleinement à quel point le cauchemar de « 1984 » s’est réalisé.

Comme il l’avait fait il y a dix ans, lorsqu’il s’est emparé des mots du regretté James Baldwin pour composer une chronique foisonnante de l’histoire du racisme aux États Unis (I Am Not Your Negro), Peck joue ici avec la chronologie pour souligner le caractère intemporel et la prescience de la prose d’Orwell. Une voix venue du passé qui résonne dans notre présent.

Le réalisateur relie les points entre les notes de journal intime d’Orwell, ses écrits et ses lettres – racontés par Damian Lewis, la star de la série Homeland – et des photographies d’archives, des extraits de films et des reportages télévisés récents pour montrer comment le passé éclaire le présent. Plus inquiétant encore, Peck met en évidence le fait que le manuel du totalitarisme nous a été livré clé en main, qu’il a servi (et sert toujours) de mode d’emploi pour des gouvernements aux quatre coins du monde depuis un siècle, et que nous continuons à nous laisser berner.

Haïti. Myanmar. Russie. Israël. États Unis. Orwell : 2+2=5 montre non seulement comment l’histoire se répète, mais aussi comment des dirigeants actuels comme Donald Trump, Vladimir Poutine, Viktor Orbán et Benjamin Netanyahu ont tous adopté des tactiques similaires pour alimenter la machine de l’oppression.


Orwell : 2+2=5 Le Pacte - Velvet Film

Le film de Peck couvre un spectre très large, mêlant passé et présent, fiction et réalité, au point de donner souvent le vertige.

La Seconde Guerre mondiale et le démantèlement des institutions ; les rues éventrées d’Ukraine ; les interdictions de livres à travers l’histoire ; l’endoctrinement MAGA ; le rôle des médias et des réseaux sociaux dans la propagation des mensonges plus vite que les faits ; l’IA non régulée qui menace la vérité objective ; le capitalisme de surveillance... Il en résulte un flou volontairement désorientant, et le message est aussi limpide que glaçant : Orwell parle à notre époque troublée autant qu’il parlait à la sienne.

Parmi les moments les plus puissants du film figurent des séquences montées avec brio qui n’y vont pas par quatre chemins.

On entend Trump réécrire le récit du 6 janvier, tandis que Peck superpose ses mensonges (« so much love in the air ») aux images de la véritable violence qui s’est déroulée ce jour là – donnant tout leur poids aux mots d’Orwell : « Du point de vue totalitaire, l’histoire est quelque chose que l’on crée plutôt que quelque chose que l’on apprend ».

On voit les avertissements d’Orwell sur le langage politique illustrés par des extraits de « novlangue » – ces euphémismes omniprésents qui dévoilent des mots tordus, vidés de leur sens. « Dommages collatéraux » sur des images de Berlin en 1945 ; « Opération de nettoyage » au Myanmar en 2017 ; « Opérations de maintien de la paix » sur des images de Marioupol en 2022 ; « Profits admirables » sur des extraits de La Ferme des animaux ; « Antisemitism 2024 » – à comprendre comme : « terme instrumentalisé pour faire taire les critiques de l’action militaire israélienne ».

D’autres avertissements nous viennent du cinéma. De la même manière que Peck utilisait Hollywood contre lui-même dans I Am Not Your Negro, en montrant au travers d’extraits comment l’image projetée par les exportations culturelles hollywoodiennes se heurtait aux réalités sociales, le réalisateur insère soigneusement des passages des différentes adaptations de 1984 ainsi que des fragments de films de Terry Gilliam, Steven Spielberg, Lauren Greenfield et Ken Loach pour mieux souligner à quel point l’art reflète notre temps tout en pouvant servir de mise en garde.


Orwell : 2+2=5 Le Pacte - Velvet Film

Si Orwell : 2+2=5 peut, sur le papier, ressembler à un exercice pédagogique dense, la mise en scène de Peck élève le film et le rend profondément personnel. En se concentrant sur les dernières années de la vie d’Orwell et en écartant toute autre voix que la sienne, il parvient à éviter tout didactisme aride.

Au fond, son documentaire parle de l’homme qu’était Orwell – ce que suggère dès l’ouverture l’animation de bactéries tuberculeuses. Ce motif visuel récurrent symbolise l’infestation croissante des autocrates qui empoisonnent le système sanguin de la politique mondiale, tout en nous rappelant l’aggravation de la maladie du protagoniste.

Peck garde l’auteur au premier plan et ne le présente jamais comme un prophète. Il choisit au contraire de montrer un être humain dans toutes ses contradictions. De son passé de policier impérial en Birmanie à son affrontement avec le système de classes britannique, les péchés de l’Empire et sa propre complicité dans un système qu’il en est venu à haïr, le film accumule les strates émotionnelles.

Comme Orwell l’avait fait avec La Ferme des animaux, Peck parvient à fusionner ses préoccupations politiques avec une démarche artistique – et donc émotionnelle – ce qui renforce la puissance du film.

Orwell : 2+2=5 n’est peut être pas aussi galvanisant que I Am Not Your Negro, mais il n’en est pas moins indispensable.
Il est immersif en tant que portrait des luttes personnelles et politiques d’un homme. Il est troublant et urgent dans la mesure où il pourrait sans cesse être actualisé par de nouvelles images qui établiraient un lien encore plus direct entre les mots d’Orwell et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde (« Conseil de la paix » de Trump ?). Il est fascinant en ce qu’il rappelle que nous avons déjà tout ce qu’il faut pour reconnaître les outils de l’autoritarisme.

Soixante seize ans après la mort de l’auteur, Raoul Peck permet à Orwell de nous parler à nouveau dans l’un des documentaires les plus essentiels du XXIe siècle. À nous de l’écouter. Mieux vaut 76 ans plus tard que jamais.

« Plus une société s’éloigne de la vérité, plus elle va détester ceux qui la disent » -
George Orwell -

George Orwell, la vigie du XXᵉ siècle, a fait son entrée dans La Pléiade

Télérama du 10 octobre 2020 a rendu compte de l’événement.
Un article signé Gilles Hervé :

Le timing est pertinent. L’auteur de “1984”, de “La Ferme des animaux” et de nombre de textes sociopolitiques, issus en particulier de son expérience de combattant lors de la guerre d’Espagne, intègre la prestigieuse collection à une période où ses écrits résonnent particulièrement.


George Orwell en 1946Granger / Bridgeman Images

George Orwell (1903-1950), de son vrai nom Eric Arthur Blair, est de ces auteurs dont les rééditions ou traductions nouvelles sont toujours les bienvenues. Elles permettent un regard neuf sur un écrivain dont les romans, articles ou essais ont autant porté sur la nature totalitaire des régimes que sur les écueils que chacun doit contourner pour les analyser.

Sentinelle vigilante, il fut contre tous les Duce, Caudillo, Führer et Petit Père des peuples qui ont ensanglanté le XXᵉ siècle, toujours précis pour les fustiger en observateur engagé, attentif au viol des foules par toutes les propagandes, y compris celles propagées par les élites qui prétendent s’y opposer. Ses écrits, politiques ou plus personnels, n’ont jamais la sécheresse de la théorie. Ils naissent de ce qu’il a vécu : la guerre d’Espagne ou l’extrême pauvreté. Cette édition a choisi des textes qui reflètent à la fois l’itinéraire intellectuel et les genres littéraires d’Orwell.

Et s’il fallait tenter de les relier entre eux, outre une langue simple qui ne recherche aucun ornement superfétatoire, on pourrait avancer le terme de decency, soit « décence », mot et concept souvent utilisé par Orwell, notamment en Espagne, pour désigner « la dignité humaine », « innée », ou « les principes de civilité ». Decency comme valeur morale en politique, qui ne serait pas loin de celle d’Albert Camus, qui notait dans Combat en 1944 : « Nous sommes décidés à supprimer la politique pour la remplacer par la morale. » Une morale orwellienne qui doit aussi permettre de s’affranchir des formes classiques des prises de position politiques dont beaucoup procèdent du « mensonge organisé ».

Une révolte permanente, un engagement radical

Car Orwell, à la fois citoyen et écrivain, ne cesse d’évaluer la tension entre la littérature, l’histoire et la politique, et de s’interroger sur sa propre vie, ses comportements et jugements, guettant, chez lui comme chez les autres, la posture, l’abdication ou le consentement. De son expérience de commissaire adjoint dans la police coloniale en Birmanie de 1922 à 1927, il tire En Birmanie (1934), roman dans lequel il dénonce le colonialisme de l’Empire britannique.

Je voulais m’enfoncer parmi les opprimés, et me battre à leurs côtés contre les tyrans,
George Orwell

Dénonciation, encore, de la misère cette fois, avec Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) et Wigan Pier au bout du chemin (1937), implacables enquêtes sur les plus démunis et les ouvriers frappés par la fermeture des mines de charbon et des filatures de coton, dont il partage l’existence : « Je voulais m’abîmer, m’enfoncer parmi les opprimés, être l’un des leurs et me battre à leurs côtés contre les tyrans. »

Son engagement prend une tournure encore plus radicale quand il part en Espagne, fin 1936, et combat dans les rangs des milices anarchistes. Une guerre contre les troupes franquistes qui se double d’une chasse aux sorcières menée par les communistes contre les trotskistes. Dès sa démobilisation, Orwell écrit Hommage à la Catalogne (1938), qui conte son parcours dans la tragédie de la guerre civile espagnole, son expérience du combat dans les tranchées d’Aragon et les rêves de fraternité étouffés par le climat délétère des dénonciations et des assassinats.

Il s’interrogera plus tard, en 1942, dans Retour sur la guerre d’Espagne, sur la façon dont les diverses « lignes de parti » réécrivent l’histoire et en gomment les nuances au motif que le combat frontal contre les totalitarismes doit prévaloir sur toute autre considération. Ce sont les mêmes fallacieux scrupules qui, en 1943, dissuadèrent certains éditeurs de publier La Ferme des animaux, ce texte politique dans lequel les cochons, qui ont appelé à la révolte contre l’homme, prennent finalement sa place et se conduisent comme l’ennemi d’hier. « Un conte de fées », « une fable chargée d’une signification politique » contre le système stalinien, lisible de 7 à 77 ans – mais qui parut mal à propos car dénonçant un allié dans la guerre contre le IIIe Reich.

Quant au célèbre 1984 (1949), roman de science-fiction dont les aspects « fantasy » décortiquent le très réel système soviétique, il se lit encore comme un formidable roman d’aventure et politique. Winston Smith, fonctionnaire au département des Archives du ministère de la Vérité, constamment surveillé par le télécran placé dans son domicile qui diffuse la propagande du parti unique, est prisonnier d’un système qui fanatise la population, assèche le vocabulaire et détruit les mémoires. Il commettra trois fautes fatales : l’écriture d’un journal, une relation amoureuse avec Julia alors que toute sexualité est bannie, et la confiance accordée à un homme qu’il croit opposant au système. Par bien des aspects, Winston Smith reste, comme Orwell, notre contemporain.

Littérature et politique, l’impossible choix

« Suggérer qu’un véritable écrivain, en temps de conflit, doit diviser sa vie en deux compartiments, cela peut sembler défaitiste ou frivole : et pourtant, en pratique, je ne vois pas ce qu’il pourrait faire d’autre. S’enfermer dans une tour d’ivoire n’est ni possible ni souhaitable. Se soumettre subjectivement, non seulement à l’appareil d’un parti, mais aussi bien à l’idéologie d’un groupe, c’est se détruire en tant qu’écrivain. Ce dilemme nous semble douloureux parce que nous voyons bien qu’il est nécessaire de s’engager politiquement tout en voyant aussi qu’il s’agit de quelque chose de sale et de dégradant. Et la plupart d’entre nous continuent de croire qu’il n’y a de choix, politique ou autre, qu’entre le bien et le mal, et que si une chose est nécessaire, elle est également juste. Nous devrions, je pense, nous débarrasser de cette conviction, digne du jardin d’enfants. En politique, on ne peut jamais faire plus que choisir le moindre des deux maux, et il y a des situations auxquelles on ne peut échapper qu’en se comportant en diable ou en fou. »
Extrait de Les Écrivains et le Léviathan, 1948.

Télérama

VOIR AUSSI sur pileface George Orwell en Pléiade

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