- Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)

Temps
Le Temps chez Philippe Sollers à travers ses dits et écrits :
Entre dépenser du temps et le vivre,
il y a un abîme.
(Passion fixe)
Dans cette citation, Sollers oppose deux rapports radicalement différents au temps.
« Dépenser du temps » évoque un temps comptable, utilitaire, presque marchand. Le temps y est consommé mécaniquement, dilué dans les habitudes, les obligations, la routine sociale. On le “passe” sans y être vraiment présent, comme une ressource qui s’épuise sans laisser de trace intérieure.
« Le vivre », au contraire, suppose une intensité de présence. Vivre le temps, c’est l’habiter pleinement : être attentif à ce qui se joue, éprouver, ressentir, désirer, créer. Le temps n’est plus une quantité mais une qualité, un espace d’expérience où la conscience est engagée.
« Il y a un abîme » souligne que la différence n’est pas minime mais existentielle. Passer du temps vécu au temps dépensé, c’est basculer d’une vie authentique à une vie aliénée. Sollers suggère ainsi que la vraie vie ne dépend pas de la durée, mais de l’intensité avec laquelle on traverse le présent.
En filigrane, cette phrase critique une société qui pousse à remplir le temps plutôt qu’à l’éprouver, et invite à une forme de résistance. Vivre le temps, chez Sollers, c’est déjà une forme de liberté.
Rejet du temps linéaire et historique
Sollers se méfie du temps conçu comme succession ordonnée (passé / présent / futur), qu’il associe à l’idéologie, à la morale et à la mort. L’Histoire, lorsqu’elle devient écrasante, est pour lui une forme d’enfermement.
L’Histoire est le cauchemar dont il faut se réveiller.
(La Guerre du goût)
Le temps historique est perçu comme répétitif, aliénant, incapable de rendre compte de l’intensité de la vie réelle. Sollers lui oppose une temporalité plus libre, dégagée des récits officiels.

Aussi, cette citation sur le temps et l’Histoire :
Le temps est un architecte à l’envers, d’où la surprise et l’inquiétude des ruines.
(Les Voyageurs du Temps)
La citation dans son contexte :
« Arrêtez vous, prenez votre temps, laissez monter l’Histoire et son envers plus ou moins noir. […] Il faut que le temps vienne à travers la terre et les pierres, s’élève peu à peu jusqu’aux toits, porte avec lui la présence des morts, infiltre les recoins, les balcons, les balustres. Le temps est un architecte à l’envers, d’où la surprise et l’inquiétude des ruines. Mais là, en pleine réalité, c’est encore plus insidieux, plus beau. »
Ou encore :
Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis.
(Aphorismes-et-pensées-choisies)
Et aussi :
Sortir du temps ? Oui, du temps aliéné, prescrit. Le propos est toujours le même et aggravé par l’époque : comment disposer de la plus grande sensibilité au temps ? Qu’est-ce que c’est que de ressentir le temps d’une autre façon que celle qui vous est prescrite ? »
(Passion fixe)

Le présent comme temps essentiel
Le présent est au cœur de l’œuvre de Sollers. Il n’est pas un instant fugace, mais une présence continue, une forme d’éternité vécue.
Il n’y a que le présent, et il est infini
(Femmes)
Ce présent n’annule pas le passé, mais le réactive sans cesse : lire, écrire, aimer, penser sont autant de façons de rendre le passé vivant ici et maintenant.

Pourquoi suis-je là à me demander ce qu’est l’instant ? Mais j’y suis bien forcé, je ne peux pas faire autrement. Je suis dans l’oubli de l’instant. Tout me requiert pour autre chose. La liste n’en finirait pas : famille, école, argent, parti, nation... J’aurais l’air réfractaire au bon sens, c’est à dire à la fuite devant la pensée qui s’obstine à croire encore qu’il y a une direction du temps. Qu’il soit divin ne préoccupe plus que très peu de personnes. Qu’il soit social, ça, en revanche, nous n’avons plus à en douter.
(Aphorismes-et-pensées-choisies)
Ou encore. sur la perception du temps et l’instant présent :
Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s’immobiliser pendant quelques secondes.
(Passion fixe)
Devant les Demoiselles d’Avignon, le narrateur de Femmes notait :
« Elles n’ont ni passé ni futur... De tout temps... Lunes du temps...
(Femmes)
Instant du face-à-face qui, ne s’insérant pas dans un temps linéaire, demeurant là « de tout temps », garde son énigme.

Le temps comme flux et rythme
Dans des œuvres comme Paradis, Sollers cherche à restituer le temps sous forme de flux ininterrompu, sans ponctuation, proche du mouvement de la pensée et de la musique.
Le temps n’est pas une suite, mais un passage.
(Paradis)
L’écriture devient alors une expérience temporelle : elle fait sentir le temps plutôt qu’elle ne le raconte. Le lecteur est plongé dans une durée continue, presque hypnotique.

Temps, corps et jouissance
Chez Sollers, le temps est aussi corporel et sensuel. L’instant vécu intensément (amour, désir, plaisir) suspend le temps ordinaire.
La jouissance est toujours hors du temps social. »
(Le Cœur absolu)
La sexualité, l’art et la pensée permettent d’échapper au temps utilitaire pour accéder à un temps libéré, personnel, presque sacré.

Pourquoi l’érotisme rend-il heureux ? Parce qu’il est un retour direct à l’enfance, à ses jeux, à sa gratuité, à sa profondeur de temps.
(Aphorismes-et-pensées-choisies)

L’écriture comme victoire sur le temps
Enfin, l’écriture est pour Sollers une manière de déjouer la mort et l’usure du temps. Écrire, c’est maintenir une présence active au monde.
Écrire, c’est refuser de disparaître.
(La Guerre du goût)
Le texte devient un lieu où les époques se croisent, où le passé et le présent coexistent dans une même intensité.

Le Temps du calendrier nietzchéen
Vous savez que je suis partisan d’adopter le calendrier que Nietzsche a proposé dans sa « Loi contre le christianisme », où il désigne le 30 septembre 1888 comme le premier jour de l’an 1 du « Salut », Salut étant écrit avec un « S » majuscule.
(L’Infini n° 116 - automne 2011)
Ce 11 février 2026 nous sommes en l’an 138 du calendrier nietzschéen et le 30 septembre 2026, nous passerons en l’an 139

Sollers qui poursuit ainsi :
Je défends ce nouveau calendrier car celui que nous adoptons [le calendrier grégorien] n’est plus qu’un calendrier économico-politique Il est chrétien, soit, mais même si vous vous situez tout à fait en dehors du christianisme, vous ne ferez pas une transaction financière en la datant du « 15 mai 123 » [ou du 11 février 138], ce ne serait pas recevable. C’est-à-dire que le monde entier suit le calendrier de Grégoire XIII. Il faut considérer cette affaire assez sérieusement... Cela demeure malgré tout bizarre, dérangeant, de dire que nous appliquons tous le calendrier d’une religion à laquelle nous n’adhérons pas nécessairement, et cela d’un bout à l’autre de la planète mondialisée. L’extrême actualité de Nietzsche se situe là.
(L’Infini n° 116 - automne 2011)


« Où en sommes-nous avec le temps ? » C’est la fameuse question qu’Arthur Cravan posait à André Gide. Alors Gide sort sa montre, et lui dit : « Il est 6 heures un quart. » Évidemment, la question avait une portée métaphysique que Gide ne pouvait pas entendre... L’actualité comme l’inactualité de Nietzsche nous pose la même question : « Où en sommes-nous avec le temps ? »
(L’Infini n° 116 - automne 2011)
VOIR ICI : Où en sommes-nous avec le temps ?

Le Temps de la philosophie avec « Être et Temps » de Heidegger
[...] Comme par hasard, le grand livre de pensée, au vingtième siècle, s’appelle Être et Temps. Son développement ultime aura été un retournement, Temps et Être.
L’ampleur embrassante de l’être, écrit Heidegger, n’est qu’une seule et même chose avec l’isolement offensif du temps.
Les Passions de Francis Bacon
VOIR ICI : Question de Temps

Le Temps de la science moderne et le concept d’espace-temps
Les intuitions des philosophies anciennes sont-elles corroborées par les scientifiques modernes ? Un premier pavé dans la mare a été lancé dans les années 1900 avec le concept d’espace-temps, dont l’intuition est présente dans la philosophie chinoise dès l’époque de la dynastie Han contemporaine du Christ. Dans le Huai-nan-tzu le terme yü-chou « Espace-Temps » est même celui utilisé pour désigner l’univers.
Les textes de Sollers pointent, ça et là, sûr des références à la science. Il en a fait un des sous-titres de sa revue L’infini et nous en avons établi une recension ICI. Dans La Fête à Venise, l’héroïne Luz est physicienne, étudiante en physique et astronomie à Berkeley, ce qui donne l’occasion à Sollers d’évoquer l’espace-temps. :
Ils sont bien négligés d’habitude, les pauvres, dans les interstices de l’espace-temps...

Et aussi :
Tableau : « écrivain aux activités problématiques écoutant jeune femme physicienne, sous la lune, l’été, à Venise ». […] La définition d’une singularité ? Point dans l’espace-temps où la courbure de l’espace-temps devient infinie. Bien sûr. L’espace-temps ? Espace à quatre dimensions dont les points sont des événements. Évident. Nous sommes point par point un événement singulier ? Rien ne s’oppose, n’est-ce pas, à ce que je ressente les choses ainsi en ce moment même ? En caressant ses cheveux, ses épaules, ses bras frais ? En lui fermant de temps en temps les lèvres (petite bouche), en suçant sa langue mobile qui vient de parler ? Au fait, un trou noir est-il un corps condensé ou une région de l’espace-temps ? Les deux ? Forcément.
(La Fête à Venise)

En forme de conclusion partielle
Chez Philippe Sollers, le temps n’est jamais linéaire ni simplement chronologique. Il est vécu comme présent absolu, flux, rythme, et surtout comme une expérience intérieure liée à l’écriture, au corps et à la pensée, ces moyens de résister à l’usure historique et à la mort.. Contre l’idée d’un temps historique pesant ou d’une mémoire figée, Sollers défend une temporalité mobile, musicale et jubilatoire.
Le temps chez Sollers est anti-chronologique, anti-moral, et profondément vivant. Le temps n’est pas ce qui passe, mais ce qui se vit pleinement.
* Version imprimable


2 Messages
Il y a le temps d’Aby Warbug , iconologique et celui de l’histoire de l’art, la succession des styles.
Voir en ligne : http://theoriedelapratique.hautetfo...
Aux multiples références citées dans cet article, ajoutons : Être là en son Temps (et in saecula saeculorum).