



ou comment pense la littérature
François JULLIEN
“Pensif” me paraît un mot riche, mais négligé par la pensée.
Car être pensif, c’est laisser aller sa pensée en même temps qu’on s’y trouve absorbé. La pensée s’y relâche apparemment, mais elle ne nous lâche pas. Elle évolue au gré en même temps qu’elle est concentrée, mais au gré de quoi qu’on ne saurait dire ?
Or qu’est-ce qu’être pensif permettrait de penser, à quoi le penseur ne pourrait accéder ?
Il faudra bien s’expliquer néanmoins pourquoi la production littéraire, elle qu’on voit fleurir depuis toujours et partout dans le monde, n’a trouvé pourtant son nom propre de “littérature” qu’au seuil du XIXe siècle, en ouvrant la modernité. Ne serait-ce pas qu’est resté dans l’ombre son propre mode de penser et que “pensif” pourrait exprimer ?
En explorant comment pense un roman, un poème, on fera apparaître du même coup un autre universel que l’universel abstrait.
Et n’est-ce pas parce qu’elle est pensive que la littérature peut penser vivre qui a tant échappé à la philosophie ?
Celle-ci ne pourrait-elle pas s’en inspirer ?
F. J.



ET LA MARQUISE RESTA PENSIVE
1. Il y a là retrait dans sa pensée en même temps qu’ouverture sur une pensée infinie : " ... Et la marquise resta pensive." Ainsi s’achève la nouvelle (Sarrasine de Balzac). Mais quelle fin ou "conclusion" est-ce là ? Car la marquise reste pensive du récit qu’elle vient d’écouter : des retournements violents de la vie et des désillusions qui en découlent. Est-ce qu’on y réussit seulement par la voie de la brutalité sourde, sous couleur des bons sentiments et de la décence, et la poursuite d’un idéal est-elle toujours assassinée ? Les "âmes pures" n’auraient-elles de patrie que "dans le ciel" ? La marquise reste pensive devant ce qu’est peut-être après tout finalement — fatalement — la vie. "La vie" ne serait-elle au fond que cela ? Pour finir le récit, une pensée commence de se profiler qui peut-être n’aboutira jamais. Et même doit-elle aboutir ? Car que peut-on rajouter qui ne tournerait déjà au prêche et à la morale ? De quoi est-on "pensif’’, en effet, si ce n’est au fond d’une chose : de ce qu’est au fond la vie ? Au point que, pour nous, la question aussi se retourne : pourra-t-on penser ce qu’est "vivre" autrement que de façon pensive ?
De ce que la pensée pensive laisse venir d’elle-même à la pensée, ne cherche pas à préciser ce qui deviendrait son "objet’’, elle comprend peut-être en effet davantage : ce qu’elle garde d’indéterminé ne lui ferait-il pas mieux appréhender ? En outre, c’est en ne se laissant pas accaparer par un point particulier qu’elle peut d’autant mieux silencieusement — tentaculairement — nous absorber. Jusqu’à paraître nous rendre absents au monde, tant elle est concentrée, et cela en même temps qu’elle se poursuit au gré. Mais au gré de quoi qu’on ne saurait dire ? De là que la vérité de la vie s’y discerne, s’y décante, sans plus forcer, sans plus se laisser bloquer, de plus loin, en se donnant le temps ; et que l’on s’y trouve entraîné et qu’on s’y enfonce comme en un puits - ou vers quelle lumière ? - sans plus pouvoir s’en détacher. Quelle sorte de penser est donc la "pensivité" et qu’est-elle seule en mesure de découvrir qui échappe d’ordinaire à la pensée ?
"Pensif’’ est paradoxal, en effet, mis en tension par sa contradiction. Car pensif dit un repli de la pensée ordinaire, du cours ordinaire de la pensée, en même temps qu’un déploiement d’autant plus ample de la pensée qu’on ne conduit plus alors sa pensée, mais que c’est elle qui va son chemin. Pensif dit donc un dégagement de la pensée, de l’immédiat à penser, en même temps qu’un recueillement, la pensée se retirant en elle-même et s’enfonçant dans sa pensée. Comme le "noyé pensif" de Rimbaud se laisse enfouir dans les flots qui se referment sur lui - comment pourrait-on revenir en effet de ce plonger pensif ?
Il y a là préoccupation, mais vague. Car, d’une part, j’y suis songeur, abîmé dans ma pensée. Cette pensée pensive m’envahit et me mobilise plus en profondeur que si je ne faisais que "penser". J’y suis investi au-delà de ma propre initiative au point que je ne m’en laisse pas aisément déranger et même n’y vois pas de fin projetée. En même temps, il n’y a plus là d’orientation précise, directrice, de la pensée, rien ne l’ordonne apparemment, ne la fixe ni ne la focalise. Cette pensée pensive semble cheminer sans plan concerté, évoluant en roue libre et sans qu’il y ait de progrès nécessaire de la pensée. De là qu’elle est marquée d’un certain laisser-aller, mais se révèle d’autant plus tenace ; ou qu’elle paraît relâchée, mais qu’elle ne nous lâche pas. Ou peut-être elle ne nous lâche pas justement parce qu’on ne la conduit pas. Elle paraît divagante en même temps qu’elle est obsédante : entre la pensée du rêve et la pensée proprement "pensante", elle est à la fois plus disponible et plus prenante.
Il ne faudra donc pas laisser perdre ce paradoxe de la pensée pensive d’où viendrait sa fécondité : quelle ressource, voire quelle puissance de la pensée — sous son "laisser-aller"— s’y trouve ainsi recélée ? Or pensif n’est pas un état de la pensée rare ou privilégié : plus ou moins fréquemment tout le monde est pensif, à un moment ou un autre de la journée - mais pourquoi et de quoi est-on pensif ? Et d’abord quand devient-on pensif ? Quelle conversion se fait alors discrètement dans l’esprit qui fait qu’on ne pense plus "quelque chose" ? Mais que notre pensée suit sa pensée paraissant devenir indéfinie en même temps qu’elle nous envahit ? La pensée s’y détend en même temps qu’elle nous emporte. Dès lors "penser" ne serait-il pas en soi beaucoup plus hétérogène qu’il n’y paraît et n’y aurait-il pas divers modes ou régimes de pensée ? Au moins ces deux : un mode plus proprement "penseur’’ et un mode plus proprement "pensif" ? De penseur à pensif, quel écart faudrait-il ne pas négliger ? Ou de quoi pensif est-il porteur que penseur, à l’actif, ne connaîtrait pas ?
2. "Et la marquise resta pensive" est bien peut-être, en effet, la seule formule qui puisse achever un récit. Peut-être même tout récit. Cet "et" dernier ouvre sur ce qui en découle ou plutôt n’en finit pas de découler. Sous figure d’enchaîner encore, ce "et" est de conclusion qui ne conclut pas, laissant la pensée cheminer tacitement au delà, à son gré semble-t-il, mais en demeurant indéfiniment préoccupée. Or ce rester pensif vaut tout autant pour celui qui vient de finir le livre et le referme en silence. Cette pensivité est celle qui habite tout lecteur qui finit la lecture d’un roman quand c’est un vrai roman (c’est même à cela qu’on reconnaît que c’est un vrai roman). Il y a là un "reste" qui ne se dissout pas, en tout cas pas d’emblée, et peut-être jamais. L’histoire en moi se poursuit intérieurement, et même peut-être plus intérieurement que ce que je me connais d’"intérieur’’et sans même que je veuille y penser. Et même s’agira-t-il seulement de roman ? Et même sera-ce seulement à son achèvement ? La pensée pensive est déjà en quoi se déploie l’œuvre littéraire en train de s’écrire avant d’être en quoi baignera la lecture - ce qui se communique entre elles et les relie intrinsèquement : il y a, de l’une à l’autre, transfert de pensivité sous l’émotion ou l’imagination partagées. Ne serait-ce donc pas le mode de pensée propre à la littérature, ou ce qui fait son "épaisseur" de vie, en regard de la pensée qu’on dit "abstraite", celle que développe la philosophie ?
On ne peut douter que la littérature "pense". Mais elle est pensante en étant pensive comme en rendant pensif. Il faudra donc concevoir dans la "pensivité" ce qui peut identifier la littérature et lui fera justice en la libérant de l’ombre portée sur elle par la pensée philosophique. Car quel est ce mode de pensée qui ne s’explicite pas en pensée et même où la pensée est d’autant plus à l’œuvre qu’elle n’a pas besoin de s’expliciter ? N’y va-t-il pas là d’abord d’une différence de temporalité ? Car, en philosophie, un accord est requis à tout instant, à chaque pas du raisonnement : il faut que je comprenne sur-le-champ avant que d’aller plus loin. Tel est le principe même du dialogue socratique comme déjà de la démonstration mathématique qui relève du même type de vérité quant à l’accord exigé. Il est vrai qu’on peut aussi revenir en arrière, méditer et ressasser pour approfondir davantage - ce que Nietzsche appelait "ruminer". Mais il faut qu’une adéquation soit déjà perçue sur le coup, tel est le gage de sa validité.
Or, en littérature, c’est surtout dans l’après-coup que se dégage la pensée — d’où vient précisément qu’elle soit "pensive". Non seulement quand l’histoire s’achève et que le livre est refermé, mais d’abord dans la façon dont il s’écrit et se lit, la pensée n’y étant toujours qu’amorcée en même temps qu’elle ne peut être épuisée. Elle n’y est pas contemporaine d’elle-même comme si elle ne faisait qu’adhérer à son énoncé. On appelle d’ordinaire "signifiance’’, ne se contentant plus du "sens", cette réserve ou ce reste qui la maintient en essor en même temps qu’inachevée. Mais cela suffira-t-il à dire cette façon de déborder la pensée en la laissant en suspens et telle qu’elle ne cesse de porter à penser ?
De là que "pensif" soit affaire d’ethos, de façon d’être, d’attitude telle qu’on la voit à la marquise, et non seulement de pensée pure, par quoi la littérature se distingue aussi de la philosophie. Il y a bien là d’ailleurs communauté de terme au sein de la grande langue européenne : pensive dit également, en anglais, qu’on paraît profondément enfoncé dans sa pensée — deep in thought — et même qu’on n’est pas près de s’en dégager. Il en va de même du pensieroso italien ou du pensativo espagnol : le suffixe y dit à la fois l’intensif, l’indéterminé et le duratif. Mais l’allemand, en coupant avec ce sémantisme, peut nous conduire un pas plus loin : qu’il s’agisse de personnes ou de paroles ou d’un récit, nachdenklich y dit qui "donne à penser après" - comme le freudien (lacanien) nachträglich dit "l’après-coup" qu’il nous faut "porter" psychiquement ou supporter. Or qu’est-ce que "penser après" ? On peut l’entendre bien sûr temporellement au sens de postérieur ou qui "vient après" : la pensée pensive de la littérature (sa Nachdenklichkeit) donne à penser de façon différée, sans s’épuiser, comme la marquise "resta pensive". Mais cet après peut aussi signifier, d’une façon quasi spatiale, qu’on reste tourné vers, en direction de quelqu’un ou de quelque chose, comme on dit "attendre après quelqu’un" ou "en avoir après lui". Or ne serait-ce pas également le propre de la littérature : de rester tournée vers cet après quoi elle porte à penser, donc qui ne se présente jamais en vis à-vis comme un "objet" donné de la pensée, dont elle est par conséquent vaguement en quête sans nous en libérer jamais ?
3. Or comment comprendre que la pensée "pensive" de la littérature n’ait cependant pas été conçue comme l’essence propre à la littérature ? Barthes lui-même, à la fin de son commentaire de Sarrasine, n’en développe guère le concept : car "pensif" ne s’attribuerait-il qu’au texte classique et ne s’agirait-il en lui que de "supplément" ? C’est sans doute qu’il nous faut remonter plus en deçà dans la logique de la pensée : qu’il faut sortir de la langue de l’Être dans laquelle notre pensée est pliée pour concevoir la pensivité d’une façon franche et positive. Car la langue de l’Être, celle que nous articulons depuis les Grecs en Europe, est celle qui fixe et qui arrête, à la fois qui détermine et qui assigne ; qui met un terme sur (à) la désignation des choses et leur confère leur propriété : qui veut à tout prix se constituer un "objet" de pensée pour s’acquérir de la stabilité et se sauver de l’inconsistance, avoir prise, comme on dit "avoir barre", sur la pensée. De là que la philosophie est portée à se poser en "thèses", qu’elle a besoin non seulement d’argumenter, mais de démontrer.
Or la littérature, comme on sait, fait tout autre chose. Elle pense ce qui ne se laisse pas déterminer et assigner — de là que ce "ce qui" lui-même est à reprendre, à raturer. Et l’on sait aussi depuis toujours que la littérature se perd à vouloir démontrer ; que les romans "à thèse" sont toujours de mauvais romans. C’est qu’il faut que de la pensée s’en "évase" et s’en "évade", si l’on peut dire, ce qui fait la nature essentiellement "évasive" de la littérature dont il revient précisément au concept de pensivité de justifier le mode de penser.
L’image est devenue emblématique, au sein même de la littérature, de ce qui fait, ou que fait, la littérature — image de ce qui échappe le plus à l’image, autrement dit de l’évasif : des volutes de fumée s’élèvent en spirale de l’extrémité du cigare et se dissolvent indéfiniment (dans Mallarmé). Or qu’est-ce qui se dégage ainsi ? Que le texte littéraire se prolonge et se diffuse de lui-même en vagues successives qui se décantent et vont se déployant, se dispersent et se fondent, telle ne serait-elle pas, en effet, sa pensivité ? À l’encontre de tout ce qui assignerait et déterminerait le sens, Mallarmé débute son "Art poétique" d’un nouveau genre sur cette essence sans essence, ou cette essence évasive du littéraire : "Toute l’âme résumée / Quand lente nous l’expirons / Dans plusieurs ronds de fumée / Abolis en autres ronds..." Plus important que la séparation entre le feu et la cendre, c’est-à-dire le poétique et l’ordinaire, sur laquelle on insiste pour ranger Mallarmé dans l’école "symboliste", c’est bien ce "vague" ou cet évasif, non pas supplémentaire, mais constitutif, qui fait la littérature. Ce pourquoi Mallarmé achève aussi son poème sur ce qui ne peut être que la pensée du pensif : "Le sens trop précis rature/ Ta vague littérature." "Raturer" est bien effacer — renier — le déterminant et l’assignant des mots.
Or Mallarmé ne parle pas seulement ici de poésie, mais bien de "littérature". Car c’est l’essence même de la littérature que cette évasivité. À quoi répond sa capacité allusive du point de vue de ce qu’on appellerait trop restrictivement le "sens" - la pensivité ne se concevrait-elle pas à la jonction des deux ? Et "ta" - dans "Ta vague littérature" - l’élève, par son invocation, en vocation. Avant que la pensée classique ne l’enferme en figure de la rhétorique pour mieux en refouler la logique, l"’allusion" signifie (du latin adludere) venir "jouer à proximité", comme la mer, dit Cicéron, s’approche en jouant du rivage, mare litoribus adludit : les mots "jouent" en littérature, par ce qu’ils gardent de distance, avec ce qu’ils ont à dire. De là ces termes que Mallarmé essaye tour à tour pour retirer au texte sa fonction "descriptive", c’est-à-dire ici dénotative, déterminante et assignante, et qu’il maintient en équivalence pour ne pas de nouveau les fixer, les bloquer et les arrêter : "évocation dites, allusion je sais, suggestion ..." (dans "Crise de vers"). Or, de ce que les mots, en littérature, jouent de ce qu’ils ont à dire, au lieu de simplement dire et déterminer, de ce qu’ils ouvrent ainsi d’espace qui les laisse œuvrer, vient leur puissance de pensivité.
Qu’il faille donc, pour penser cette ressource évasive-allusive de la littérature, pour concevoir sa capacité pensive, sortir du pli de l’Être, Mallarmé le formule lui-même dans une langue qu’il fait tout pour libérer de la langue de l’Être, et d’abord pour la libérer de sa construction dans l’Être et de sa syntaxe, n’en gardant plus, à titre d’une "poignée de poussière", que "la dispersion volatile"... Or "le même est à la fois penser et être", a dit si solennellement Parménide accolant complètement l’un à l’autre et fondant le choix onto-logique de notre pensée. Mais la nature de la littérature n’est-elle pas dans ce qu’elle dégage de pensée — comme les volutes de fumée — de ce qui ne peut pas se laisser penser puisque n’étant pas de l’ordre de "ce qui" serait concevable (en termes d"’être" et d"’objet") ?
Or ce n’est pas là pour autant dévoyer la littérature de son rapport tendu à la réalité, ou même distendre un tant soit peu ce rapport - se référer à Mallarmé n’a rien ici d’idéologique : concevoir la littérature dans son évasivité ne porte pas à la concevoir comme une fuite, sur un mode idéaliste, à quoi s’opposerait le réalisme de la "notation". Car la notation elle-même n’est-elle pas plus efficace de ce qu’elle donne à penser au-delà d’elle-même ? Ou si la notation est la plus précise ou la plus crue ou la plus appuyée, réaliste ou naturaliste, elle n’a de signification en littérature que par la "réalité" qu’on en "dégage" (conclut Proust à la fin du Temps retrouvé). Autant dire que ce "dégagement" n’a rien d’un désengagement, y compris sur un plan social et politique. Or quelle est la "réalité" de ce qui, restant détenu, trop étroitement contenu, est désactivé et mort, mais que déploie la pensivité ?
4. Dans la pensée philosophique, la pensée se fait impérieuse. Son "je pense" signifie je veux — je dois — penser : je m’arrache à moi-même, à ma quiétude et à mon indolence, à ma rêverie pour penser. Certes, une idée me vient, une "fulgurance conceptuelle" se produit, émergeant de la latence de la réflexion. Mais, après cela, il faut creuser de force ce qui a surgi dans la pensée pour le développer, le mettre à l’épreuve, le confirmer, l’argumenter : le construire en "objet" que la pensée maintient devant soi pour avancer. Or quelle est cette autre pensée qui n’est pas strictement volontaire, décidée et tranchée, mais qui vient après et surtout, si je puis dire, "en a après", sans jamais vraiment savoir après "quoi", et maintient, défiant la clôture, sa suspension ? Qui, pour une part au moins, s’ouvre à la passivité, alors qu’on célèbre la pensée philosophique de ce qu’elle est l’opération décidée du penseur — "les pensifs sont passifs" a dit à raison Hugo. Or, de ce qu’elle est moins régissante, s’y découvre une autre capacité : de ce qu’elle est moins déterminée, ne capterait-elle pas davantage, d’où vient sa fécondité ? Que peut-elle que ne peut pas la philosophie ? En même temps qu’elle se dégage plus nonchalamment de l’esprit, elle ne cesse de rôder et l’envoûte davantage. Qu’elle ne pense pas nommément, "pensément", si j’ose dire, comme le fait la philosophie, mais pensivement, la met en puissance endémique de penser ; son "vague" est d’efficacité.
Il y aurait donc à l’œuvre, entre philosophie et littérature, deux stratégies d’égale exigence, mais de choix différent quant à comment penser. L’une est frontale, l’autre est oblique. Comme la philosophie pense pour penser, en s’adonnant le plus entièrement à la pensée, ce "pour" aussi l’emmure : comme la pensée y veut être à soi-même son objet, qu’elle ne peut (ne doit) faire autre chose — autrement — que penser, cette pensée qui la conduit du coup la contraint et la bride. Or, la littérature pense en faisant autre chose que penser : elle pense en évoquant ou racontant, souvent comme en vagabondant, sa pensée s’y déploie d’à travers la "matière" littéraire, elle en est le fruit, à la fois la déhiscence et la récompense, se répandant librement en aval, par dégagement, évasivement, en émanant. Ou n’est-ce pas aussi bien en amont, à titre de condition, en pensant "après quoi" elle pense, mais qui ne se laisse pas constituer en objet de la pensée, autrement dit en "idée" ?
Aussi, si la philosophie a la pensée en tête, la littérature l’a, si l’on peut dire, "derrière la tête". Tandis que la philosophie se circonscrit d’emblée dans ce qu’elle a à penser, la littérature, en étant libre de cet affrontement déclaré, de ce champ clos assignant la pensée à penser, opère leste ment dans la pensée, sans s’y laisser contraindre et condamner, non pas en forçant à penser, mais en "donnant à penser" (gibt zu denken, dit aussi Heidegger). Non par surcroît, mais parce qu’elle est en proie à de la pensée qui ne se laisse pas codifier, même pas peut-être identifier. Donner à penser est fournir, offrir à penser, sans asservir la pensée ni s’asservir à la pensée. Aussi la littérature réussit-elle à penser l’in-assignable de la pensée hantant d’autant plus la pensée qu’il ne se formule pas à la pensée : n’imposant pas sa pensée, elle est disponible pour le capter — d’où vient sa "pensivité". [...]

Note : Sur l’analyse que Barthes fit de Sarrasine de Balzac dans S/Z en 1970, lire Lettres de Roland Barthes à Philippe Sollers à propos de S/Z. A.G.


Conférence de François Jullien
Paris, le 8 octobre 2025



François Jullien : "La littérature est la pensée de l’infini"



par Paula Floch

Dans son cheminement philosophique, François Jullien met en perspective des langues, des cultures, des mondes différents qui lui donnent, dit-il, la possibilité de décoïncider sa propre pensée :
"C’est pour ça que, jeune helléniste, je me suis tourné vers un ailleurs de la culture européenne, la Chine, pour m’écarter de l’héritage grec, cette tradition d’où je venais, pour créer un écart et ouvrir de nouveaux possibles." Ainsi, il passe par la Chine : pas pour s’y installer, mais pour inscrire son travail "en tension dans l’entre des deux." Ce temps de décalage lui permet ensuite de s’atteler, avec un regard renouvelé, aux grands questionnements philosophiques qui nous relient.
Cependant, il ne s’agit pas de philosophie comparée, insiste-t-il, "mais bien de créer un vis-à-vis réflexif, où chacune de ces pensées puisse se réfléchir dans l’autre, et même y sonder son impensé." Ainsi, la pensée se révèle dans cette mise en tension avec une autre de ses formes.
VOIR SUR PILEFACE
Ce passage par la Chine, sa langue et sa pensée, est une ruse, une stratégie qui permet au philosophe et philologue d’accéder ce à quoi la pensée ne peut pas avoir accès, à moins de passer pas une autre de ses formes. Cette rencontre mène à un ébranlement de la pensée, un désemparement que François Jullien met en mots dans son travail.

C’est la pensée littéraire que François Jullien explore, sous le concept de "pensif", car celle-ci se déploie sans limite ni blocage. Elle est en ce sens une pensée de l’infini :
"La pensée littéraire ne clôt pas, ne détermine pas, n’assigne pas. Elle est dans une évasivité se distinguant de la pensée philosophique qui tend à arrêter, bloquer, déterminer pour produire de la clarté. La pensée littéraire porte une indéfinition qui fait qu’elle est dans un rapport à une évocation infinie."
A la pensée pensante, qui détermine la philosophie, François Jullien croise une pensée pensive, propre à la littérature : "La littérature pense pleinement, mais d’une autre façon." Une pensée qui trouve sa puissance, justement, dans son caractère infini et indéterminé.
François Jullien nous emmène sur les traces et les pouvoirs de cette pensée pensive enfantée par la littérature, à l’occasion de la sortie de son dernier essai La puissance du pensif, paru chez Acte Sud.


Puissance du pensif, ou comment pense la littérature
François Jullien est un philosophe prolifique. Il a étudié la philosophie grecque et latine mais aussi la culture chinoise. Depuis il ne s’identifie ni à l’une ni à l’autre : il se situe dans l’écart. Ce qui nous vaut aujourd’hui une approche révolutionnaire de la littérature résumée dans son titre : la littérature pense sur un mode original, elle est « pensive » … Ce que notre auteur définit ainsi : « De ce que la pensée pensive laisse venir d’elle-même à la pensée, ne cherche pas à préciser ce qui deviendrait son « objet », elle comprend peut-être davantage : ce qu’elle garde indéterminé ne lui ferait-il pas mieux appréhender ? » La littérature cultive l’ambigu, l’évasif, l’affectif et l’intime, elle donne à penser ce qu’elle ne dit pas. Elle ouvre des possibles au lecteur. Pour l’écrivain, et le lecteur ensuite, la « pensivité » n’est pas le résultat d’un travail volontaire, elle survient lorsque l’on quitte les sentiers battus et que l’on s’ouvre passivement à ce qui vient…

C’est dire qu’il y aurait plusieurs régimes de pensée. François Jullien identifie ses trois âges : à partir de la Renaissance la pensée philosophique aurait succédé à la pensée théologique. Jusqu’au début du XIXème siècle, jusqu’à Hegel, la philosophie aurait reconduit sur un mode profane les catégories religieuses de l’Être, de la Vérité. Au XIXème siècle, en même temps que les bouleversements politiques, celles-ci s’effondrent. Il faut tout reconstruire à partir de rien. Jullien date de cette époque l’apparition de la littérature, avec le romantisme. Il la distingue des pratiques d’écriture précédentes : on ne décrit plus la nature humaine à travers des types, des caractères, on donne à entrer dans l’intimité d’êtres singuliers. C’est que, avec la république, chaque citoyen devient un sujet, il n’est plus assujetti à un ordre supérieur. La littérature n’a plus la mimesis pour guide, elle ne décrit plus l’ordre d’une nature donnée, créée, elle a désormais pour tâche de penser pensivement « la vie » concrète, singulière, telle qu’elle s’invente : « elle a la charge de déchiffrer ce qui fait sens dans l’humain au sein du monde », alors que la philosophie reste au ciel des généralités, elle cultive les dogmes. La littérature, elle, ne se connait plus de règle d’or. Tout donne à penser dans le roman : sa construction, ses personnes, leurs façons d’être, leurs démarches… sauf quand le roman veut penser pour le lecteur : quand il veut instruire, illustrer, il échoue.
La poésie serait-elle le cœur de la littérature ? Surgissant du silence, elle capte ce qui est vécu plutôt que de l’explorer. Elle excède la pensée alors que le discursif, en philosophie, détermine et assigne un sens qui se veut définitif. « La poésie est la parole qui rend nostalgique d’avant les séparations », nous dit Jullien.

Nous faisant partager l’intimité d’un autre, celle des personnages du roman, le roman questionne l’intersubjectivité. Pour Jullien l’autre ne serait pas définitivement étranger, comme il l’est en philosophie. En littérature le solipsisme n’existe pas. Il invoque l’existence d’un universel intime qui sans doute, tiendrait à notre condition humaine : « La littérature rend pensif en faisant remonter, au plus intérieur de soi-même, à cet intime constitutif de l’humain » alors que la philosophie ne connait qu’un universel abstrait. Est-ce pourquoi le registre de la littérature apparu au XIXème siècle en Occident s’est étendu au monde entier – même en Chine !
On pourrait objecter à François Jullien que c’est en philosophe qu’il oppose à la philosophie échue la « pensivité » littéraire… Il s’en explique dans son dernier chapitre : il plaide pour une relève de la philosophie qui consisterait à ouvrir le concept. La philosophie ne devrait plus abandonner le singulier pour l’universel abstrait, l’ambigu pour la clarté, le contradictoire pour la logique. Des philosophes contemporains comme Deleuze, Derrida ou Guattari s’y sont d’ailleurs essayé.
Ce livre passionnant illustrerait donc la nouvelle philosophie réclamée par François Jullien.


Ils ont aussi lu le livre
Didier Pinaud, François Jullien : Penser la pensivité de la littérature
André Hirt, Puissance du pensif
Daniel Bougnoux, Dans le château de la pensée (avec François Jullien)
Vivre enfin avec François Jullien (9 janvier 2026)
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