Ces jours-ci paraît un petit livre à la couverture rouge – amusant : Voyage tranquille au pays des horreurs (Le Cherche Midi). L’auteur, Jean Berthier, y raconte le voyage de Philippe Sollers, Roland Barthes, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl en Chine en 1974. Un roman minutieusement documenté, grâce aux articles de presse, carnets, essais, chroniques qu’ont rédigés les cinq auteurs après leur voyage. Humour corrosif au rendez-vous.
Aussi, les leçons du temps quant aux égarements qui peuvent s’emparer d’esprits apparemment parmi les plus éclairés. Aujourd’hui, on pourrait penser à Jean-Luc Mélenchon et son tropisme pour les dictateurs vénézuéliens.
Au printemps 1974, cinq grands intellectuels – Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Julia Kristeva (les maoïstes de la revue littéraire Tel Quel), ainsi que Roland Barthes et l’éditeur François Wahl – embarquent pour un voyage de trois semaines en Chine.
Leur séjour est organisé par le pouvoir responsable des horreurs encore toutes fraîches de la Révolution culturelle, et d’autres plus anciennes.
Tandis qu’en Occident des voix avisées s’élèvent pour dénoncer la dictature de Mao Tsé-toung, les cinq Français sont reçus comme des amis et découvrent le pays qu’on veut bien leur montrer. Ils glissent dans les plaisirs d’un accueil enthousiaste et profitent des petits plats mis dans les grands : luxe, tourisme et propagande.
À partir de sources avérées, et sans manquer d’éclairer le contexte de l’époque, Jean Berthier restitue la totalité de l’expédition. Il raconte avec une grande vivacité et un humour fin et corrosif les visites guidées, les conversations privées, les pensées intimes, les accords et les accrocs à l’intérieur du groupe.
Un périple tragi-comique dans une Chine fantasmée.

Le fondateur de la République populaire de Chine Mao Zedong, en octobre 1960. ZUMAPRESS.com
La critique du JDD
11 janvier 2026
Signée Pascal MEYNADIER [1]
En fait, autant qu’une critique du livre, il s’agit d’un portrait à charge, des cinq intellectuels français qui se sont fourvoyés dans cette aventure, une critique- pamphlet : et comme cœur de cible : Philippe Sollers. Même si Simon Leys avait déjà dénoncé la Maomania en cours, et les crimes de Mao, les jugements péremptoires du critique sont plus faciles aujourd’hui.La tragi-comédie de ce voyage est relatée avec humour dans le livre. L’auteur de l’article, sans aucun humour, a cru bon d’ajouter quelaues formules infamantes à l’encontre de Sollers. Le livre se suffisait à lui-même. « C’est lourd ! » aurait pu dire Céline de la critique de Pascal Meynadier. Et Sollers n’est plus là pour répondre.


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Certaines idées sont tellement absurdes que seuls des intellectuels peuvent y croire, disait George Orwell, l’auteur de 1984. Il en est ainsi du maoïsme mondain qui a été la grande passion de l’intelligentsia parisienne pendant près d’une décennie, entre 1966 et1976. À Paris, en ee temps-là, De la Chine de Maria-Antonietta Macciocchi, députée communiste italienne en rupture de ban, publié et soutenu par un jeune intrigant aux dents longues nommé Philippe Sollers, lance la maomania auprès des intellectuels en mal d’idole depuis la fin du stalinisme. La presse est una¬nime. L’Université au diapason. Les politiques applaudissent. Même les catholiques s’y mettent par l’entremise de Jean Cardonnel, prêtre dominicain qui prétend que, grâce au président Mao, il retrouve « un Évangile vécu : un peuple pauvre, chaste, fervent ».
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La même année, en 1971, à Hong Kong, horrifié par la vision des cadavres de Chinois qui dérivent sur la rivière des Perles, un sinologue belge prend le pseudonyme de Simon Leys pour dessiller les yeux du public francophone sur la Révolution culturelle et ses rimes, et publie une véritable bombe anti-Mao, Les Habits neufs du président Mao.
maoïste,
le racisme
de classe
En service commandé depuis leur bureau des éditions du Seuil, rue Jacob, à Paris, les « Chinois » de la revue Tel Quel, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Julia Krlsteva s’acharnent alors contre lui, l’accusant d’être un fasciste stipendié par la CIA. Le maoisme· imaginaire fait rage. Sur les murs des couloirs, des affichettes annoncent la couleur : « À bas le dogmatisme, l’empirisme ! le révisionnisme ! l’opportunisme ! Vive la pensée Mao Tsé-Toung ! » Pour prix de leur servilité, de leur allégeance au Grand Timonier et de nombreuses visites de courtoisie à l’ambassade, les trois Tel Quel, bientôt accompagnés par le sémiologue Roland Bbarthes et l’éditeur François Wahl, obtiennent au printemps 1974 le précieux visa pour un périple de trois semaines dans la Chine maoïste sous haute surveillance.
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(Non, pas du tout passé sous silence)
- Pourquoi j’ai été Chinois (I) par Philippe Sollers
- Pourquoi j’ai été Chinois (II)
- Suite
La littérature ne s’était pas encore emparée de ce sulfureux voyage en terre rouge, moins connu il est vrai que celui effectué trente-trols ans plus tôt, en 1941, par sept écrivains français à la découverte de l’Allemagne nazie sur l’invitation du docteur Goebbels. C’est tout le mérite de ce Voyage au pays des horreurs, le passionnant roman que Jean Berthier consacre au séjour chinois des cinq « mao mondains » français. La méthode de l’auteur est d’autant plus cruelle qu’il s’appuie sur des sources avérées, articles, interviews, documentaires, livres, carnets intimes écrits par lesdits intellectuels sur ce voyage maudit. En choisissant la forme romanesque, Jean Berthier s’octroye une grande liberté de ton et nous plonge dans les années Mao sans anachronisme ni jugement péremptoire [ce dont ne se prive pas Pascal Meynadier (note pileface)]. En 1974, les horreurs de la Révolution culturelle étaient encore toute fraîches. « Après les monceaux de cadavres et de handlcapés physiques laissés sur les bas-côtés de cette Révolution culturelle, écrit-il, après les innombrables suicides de communistes sincères suspectés de trahison idéologique, le temps politique demandait une pause que le stratège Mao décréta. » Le temps du service après-vente était venu. Les intellectuels français étaient là pour ça...

Une immense pièce de théâtre Le 11 avril 1974, dans le hall de l’aéroport d’Orly, les cinq pieds nickelés s’envolent direction Pékin afin de témoigner devant le monde entier du grand succès de la politique chinoise. Sur place, le séjour chaperonné par le Parti communiste se révèle être une immense pièce de théâtre dans laquelle le peuple est obligé de se produire avec enthousiasme devant ces touristes idéologiques d’un genre nouveau. Jean Berthier excelle dans la description gognarde et pince-sans-rire de cette folle équipée. Dans les usines, les Français sont accueillis avec des banderoles : « Bienvenue à Tel Quel ! » Les ouvriers les connaissent. Partout où ils vont, leurs Engels, Lénine et Staline. Le public des salles d’opéra se retourne pour les applaudir. « Profitons-en, ce n’est pas tous les jours qu’on se fait, acclamer comme des coureurs du Tour de France », ironise l’éditeur François Wahl, le seul à se rendre compte du guêpier dans lequel il s’est fourré. Et Roland Barthes de s’ébaubir : « Le maoisme nous fait touristes roi. Et pourquoi pas après tout ? »
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De son côté, Julia Kristeva, la seule femme du groupe et élève appliquée, noircit des cahiers et des cahiers de notes sur la vie des Chinoises, buvant les paroles des commissaires politiques ravis de régurgiter des chiffres sans queue ni tête. Face à l’imbécilité de la propagande, le si fin Roland· Barthes, sujet à de violents mots de tête, abdique toute volonté et consigne ses doutes pour ses seuls carnets intimes. À son retour en France, les lecteurs du Monde n’auront droit qu’à une prose vague mâtinée de propagande « ni négative, ni positive ». Tous ces intellectuels avaient des yeux pour voir et, malheureusement, un esprit entraîné à déformer tout ce qu’ils voyaient.
Avec l’air de ne pas y toucher, Jean Berthier met en scène de savoureuses conversations privées et des disputes souvent très drôles. On pense notamment à ce fou rire de Julia Kristeva, 25 ans, pas encore la psychanalyste reconnue d’aujourd’hui, dont le regard tombe, au cours d’une très sérieuse conférence sur la production de tracteurs,
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sur ce qu’écrit Roland Barthes dans son carnet intime : « Et avec tout çà, je n’aurais pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple si on ne connait pas son. sexe ? » Elle est immédiatement sermonnée par Philippe Sollers, son compagnon et chef de la délégation, dévoré par l’esprit de sérieux et l’orguell. Chez lui, le vernis maoïste ne suffit pas à cacher son racisme de classe à l’égard des ouvriers fran¬çais. La France moisie, c’est lui ! Dans les salons, les ministères, les commissariats, les usines, à la campagne comme dans les bureaux, le petit bourgeois bordelais parle le « révolutionnaire » comme un singe savant. Il avale sans broncher les énormités des autorités communistes qui lui expliquent que bien évidemment, oui, tous les ouvriers étudient les théoriciens socialistes Karl Marx et Ferdinand Lassalle, en plus de leurs heures de travail à l’usine, ce qui vaut cette remarque de l’écrivain : « Vous vous rendez compte du niveau d’un ouvrier· chinois si on le compare à celui d’un ouvrier français ! »
Michel Audiard avait tort : au pays des horreurs, un con qui marche va beaucoup moins loin que cinq intellectuels assis... •
PASCAL MEYNADIER
VOIR AUSSI : La Chine toujours
[1] Secrétaire général de la rédaction @JDD et JDNews
Les tribulations de Philippe Sollers, Roland Barthes, Julia Kristeva... au pays de Mao en 1974
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