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Yannick Haenel, chroniques d’octobre 2025

Charlie hebdo

D 21 novembre 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lex expositions que vous avez peut-être ratées...


Angélique Boissière, Sara.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Tendre justesse

Publié le 15 octobre 2025

Allez voir, au 7, rue Taylor, dans le 10e arrondissement de Paris, juste à côté de la place de la République, l’expo­sition de photographies que propose l’Atelier Galerie Taylor jusqu’au 30 octobre. Deux photographes, Hervé Baudat et Angélique Boissière, s’y partagent les murs. À peine entré, vous voici comblé par le miroitement de ces noir et blanc qui rayonnent de douceur. D’un côté, Angélique Boissière multiplie les étincelants nus féminins, dont étrangement la peau voile l’érotisme, comme un vêtement de pudeur ; et de l’autre, Hervé Baudat capte des visages, en une collection de portraits qui vous imprègnent immédiatement l’esprit, en particulier ceux d’enfants qui posent, splendides et fiers, étonnés qu’on les comprenne si bien.

Le monde s’éclaire ainsi, à travers le corps des femmes que la lumière caresse ; ou à travers des yeux d’enfants qui savent qu’être farouche est l’autre nom de l’innocence.

Sur le mur de gauche, les nudités élégantes d’Angélique Boissière composent une partition de nuances immobiles où le noir et blanc qui estompe les épidermes semble chercher son gris de pluie dans l’écume de la mer qui lèche certains de ces corps. La brillance de ces nus vient d’une transparence à soi presque froide, qui déjoue l’attirance éventuellement sexuelle : ces nus se fondent avec l’eau qui les cerne.

Sur le mur de droite, le monde d’Hervé Baudat nous accueille avec ses fenêtres extasiées de lumière et ses champs d’herbes folles. Allez voir le portrait de ce vieil homme aux traits secs, qui a vu ce que vous n’avez jamais vu ; cette petite fille aux jambes croisées, qui trône comme une dame au milieu des herbes hautes ; cette femme de profil, à sa fenêtre, dont la grâce un peu tremblée s’évanouit dans une lumière cendrée de daguerréotype.

Le regard qui aime rejoint toujours celui des origines : il faut être un sorcier doux pour capter une telle sagesse un peu sauvage, pour faire apparaître la noblesse de la pensivité.

Il y a ainsi chez Hervé Baudat une justesse tendre, et même une bonté, dans cette compréhension qu’il développe pour les êtres qu’il croise.

Dans un de ses livres, il écrit : « Les visages vont de la vie à la mort, et reviennent, comme s’ils étaient sur une balançoire. Chaque portrait est un trait tiré. » On dirait du Rilke, et c’est vrai que ses visages photographiés semblent suspendus entre deux instants qui se confondent.

Est-ce notre lumière intérieure qui s’allume soudain lorsqu’un photographe nous regarde, ou est-ce lui qui au contraire nous en offre l’étincelle ? Si Angélique Boissière a donné pour titre à son exposition « Lignes et contours », c’est parce qu’elle sait combien les courbes donnent sa plasticité au monde. Si Hervé Baudat intitule la sienne « Dans une même lumière », c’est parce qu’il a vu que les éclats du regard composaient la vraie substance du temps.


Hervé Baudat, La rivière, 2022.
ZOOM : cliquer sur l’image.

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La Dame de l’Intime Secret

Publié le 22 octobre 2025

Jusqu’au 25 octobre, on peut voir, à la galerie Les Douches la Galerie, à Paris, 5, rue Legouvé, dans le 10e arrondissement, juste à côté de la place de la République, une très belle rétrospective des photographies de Denis Roche (1937-2015) intitulée « Dans les plis du temps ».

Paraît en même temps, aux éditions du Seuil, dans la collection « Fiction & Cie », qu’il avait fondée, et que dirige Bernard Comment, un livre qui, sous le même titre que l’exposition, regroupe une trentaine de courts textes d’hommage à ce génie, écrivain, traducteur merveilleux des Cantos pisans, d’Ezra Pound, photographe, éditeur donc, poète absolu dont je vous conseille les livres, par exemple l’époustouflant Éros énergumène (éd. Gallimard, coll. « Poésie ») ou l’étourdissant journal Temps profond (éd. Seuil, coll. « Fiction & Cie »).

Sur ses photographies, une femme est toujours dans le cadre : sa compagne, Françoise, diffractée à l’infini dans les retours de miroitements de la photo se prenant en photo, ou nue, occupant tout l’espace, sensuellement blonde dans son noir et blanc, devenue elle-même corps de photo, instant qui coupe son contraire, texte disparaissant et à jamais offert à notre regard.

Dans l’expo, une série consacrée aux pyramides de Gizeh, en Égypte, démultiplie leur image grâce aux vitres d’un restaurant, associant en un même vertige l’acte de voir et celui de représenter : qu’est-ce qu’une photographie, sinon le poème de ces reflets ?

En passant, avec l’air de parler d’autre chose, Denis Roche nous rappelle qu’une tradition indienne associe les pyramides au sexe féminin, et qu’au Népal on les vénère comme la « Dame de l’Intime Secret ».

Car il s’agit toujours d’amour et de sexe, de l’espace qui vibre entre deux êtres. Voyager consiste à enregistrer les modifications, toujours nouvelles, de cet espace : dans les chambres d’hôtel, au long des monuments, le temps à deux s’extasie.

Cadrer, ne faisons-nous pas cela de manière obsédante, lorsque nous contemplons la personne aimée, et réglons pour nous seuls la lumière qui d’un même trait vient sur ses cuisses, oriente ses courbes et découpe sa lingerie ? L’oeil est un sexe précis, et de la répétition des actes sexuels procèdent d’autres répétitions (scripturaires, photographiques).

À sa manière tonitruante, mais épris d’une pensivité que son splendide noir et blanc dispose en fulgurances, Denis Roche est une figure indomptée. Il n’y a pas plus calme, apparemment, que cet anarchisme : il conduit à vivre en son nom une aventure qui se dissimule dans la transparence, à écrire, à lire, à aimer, à éditer, à faire semblant de respecter le cadre pour mieux le déborder.

La liberté est semblable à ce vent d’amour qui soulève les particules dans ces photos qui chantent au bord de l’effacement. Pendant ce temps, hors champ ou parfois en pleine lumière, un homme et une femme font l’amour et rient de plaisir.

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Un souvenir

Publié le 29 octobre 2025

Permettez-moi de vous raconter un souvenir. Il me poursuit : j’espère m’en délivrer en vous le racontant. C’est un dimanche de septembre 1982, j’ai 15 ans. Je suis pensionnaire au Prytanée militaire de La Flèche (72). Au dortoir, nous sommes huit par alvéole, les lits sont séparés d’un mètre, mais par chance j’ai celui qui est près de la fenêtre. De grands rideaux rouges sont tirés dès 21 h 30 : après l’extinction des feux, je lis sous les draps grâce à une petite lampe que j’agrafe au bord du volume. Lorsque l’insomnie me ronge, je me lève et me glisse derrière le rideau cramoisi. Là, caché de tous, j’assiste à la nuit : il n’y a rien qu’une cour, avec le drapeau tricolore qui flotte sur son mât, et des bâtiments qui enferment d’autres adolescents. Qu’est-ce que je fous là ? Est-il possible qu’on se jette délibérément un sort ? Qu’on ait ce pouvoir : déchaîner les sortilèges, juste pour qu’il se passe quelque chose ?

Très vite, ça tourne mal. Je me suis lié à un camarade, que tous appellent Rach’, tant il est maigre. Nous refusons, lui et moi, le bizutage, que nous jugeons vulgaire, obscène, humiliant (les meneurs, des terminale aux cheveux ras, qui portent des gants beurre frais, arborent des insignes SS et poussent des jurons en allemand, veulent déculotter chaque nouveau pour lui passer la bite au cirage). Nous nous cachons au réfectoire, dans un placard, sous l’évier ; nous restons là plus de quatre heures en silence, mais on finit par nous débusquer. Bourrades, quolibets, insultes. On nous attache. Nous voici transportés comme des sacs jusqu’au dortoir, puis saucissonnés entre deux matelas que ceinturent des draps noués et recouvre une bâche vert-de-gris. Nos fronts collés l’un contre l’autre, Rach’ et moi, à l’instant d’être jetés par la fenêtre, certains de mourir, sinon par écrasement, du moins par arrêt cardiaque, nous nous disons adieu.

Je crois que Rach’ n’espérait rien d’autre de la vie que de s’en sortir, comme il le disait souvent. Et moi, qu’espérais-je ? Les hurlements autour de nous, mêlés au hard-rock d’Iron Maiden que Fred, le Bourreau, fait cracher de ses enceintes, accentuent le caractère infernal de cet instant auquel, si je veux vivre, il me sera plus tard impossible de penser : je vais consciencieusement l’oublier.

Étions-nous au premier, au deuxième ou au troisième étage ? Depuis notre capture, quelques minutes plus tôt, j’avais perdu le fil de ce qui nous arrivait : les yeux bandés, avec tout autour de nous les criailleries, je sentais juste la présence contre moi de Rach’, dont seul le gémissement me disait qu’il ne s’était pas évanoui ; et tandis qu’on soulevait nos corps dans les airs pour les jeter par-dessus la rambarde, la gorge nouée, comme si, autour de mon cou, une cordelette de métal se resserrait, je retins mon souffle.