Trasumanar e organizzar est le dernier recueil en vers entièrement original publié par Pier Paolo Pasolini de son vivant. Paru aux éditions Garzanti en avril 1971, sept ans après Poésie en forme de rose, il était resté jusque-là inédit en français.
Pasolini, qui dit avoir cessé de « s’illusionner sur la poésie », continue pourtant à écrire et vit alors un moment de renouvellement à la fois linguistique et intérieur, dont « un élément est une certaine attitude humoristique face à la réalité ». En « poète-bouffon », avec une forme singulière d’ironie, Pasolini réagit à la fois à l’actualité violente du monde, de son pays (l’automne 1969 étant désigné en Italie comme « l’automne chaud »), ainsi qu’aux événements de sa propre existence.
En effet, l’écriture de ces poèmes constitue une séquence-charnière de l’existence et de l’oeuvre de Pasolini. Son lien amoureux avec Ninetto Davoli se transforme, tandis que prend naissance, puis grandit et se trouble une intense et complexe relation d’amitié avec Maria Callas.


Je dois l’admettre : les vrais lecteurs de ce livre sont ceux qui peuvent lui conférer, par un intérêt professionnel, une certaine objectivité. Ceci, il est vrai, se produit en Italie pour tous les livres de poésie : mais pour celui-ci, je crois, d’une manière particulière, parce que, au moins pour la première moitié, il est constitué de « documents », soit privés (témoignant d’une vie), soit littéraires (témoignant d’une évolution linguistique et intellectuelle).
Toutefois, bien que dénué d’illusions, je continue toujours à croire en l’existence au moins idéale d’un lecteur naïf, disposé à prendre comme des faits objectifs et de consommation non ignoble même les choses les plus intimes, extravagantes et personnelles. Ainsi, c’est à ce lecteur que je veux tout spécialement dire qu’il ne dépend pas de moi si Trasumanar e organizzar peut déjà apparaître, en avril 1971, légèrement anachronique : les involutions sociales sont toujours traumatiques et donc rapides.
Il est vrai que depuis presque un an j’ai cessé la collaboration avec un magazine parce qu’était impubliable une de mes observations concernant des hommes influents, lesquels se déclaraient « équidistants » des groupes subversifs de droite et des groupes subversifs de gauche : et je prédisais donc qu’avec ceci nous arriverions à la situation actuelle, dans laquelle nous sommes contraints de nous souvenir de 1919, si ce n’est pas de 1922. La déclaration d’équidistance des deux branches extrêmes est objectivement un appui à la branche droite.
Je sais bien que peu nombreux sont les lecteurs qui lisent entièrement, du début à la fin, un livre de poésie : c’est pourquoi j’indiquerais, à qui montrerait une telle, compréhensible, hâte, les sections « Transhumaner et organiser », « Charte (souillée) », « Poèmes boiteux » et « Manifester » comme étant les plus intéressantes.
Je sais aussi qu’il y a des lecteurs qui d’un recueil ne lisent qu’un seul poème : dans ce cas, je conseillerais « La poésie de la tradition », p. 144.
Qui est la personne qui a écrit ce livre ? Je ne le sais pas bien. Cependant il est certainement guidé par une demi-douzaine de « principes » dictés par on ne sait quel instinct.
Le premier de ces principes a été de résister à toute tentation de littérature action ou de littérature-intervention : à travers l’affirmation obstinée, et presque solennelle, de l’inutilité de la poésie.
Le deuxième principe de cette personne a été de ne pas craindre l’actualité (au nom de quelque chose d’autre qui l’annule, et en quoi, par ailleurs, elle croit).
Le troisième principe a été de s’autoriser une certaine liberté linguistique frisant parfois l’arbitraire et le jeu (chose qui auparavant ne s’était jamais produite, car ses mystifications ont toujours été naïves, passionnées et zélées).
Le quatrième principe était celui de considérer fatale de sa part la résignation face à la persistance de l’oxymoron (cf. « Synéciose de la diaspora »,p.174).
Le cinquième principe a consisté dans la découverte, presque soudaine, que la liberté est « intolérable » à l’homme (spécialement aux jeunes), qui s’invente mille obligations et devoirs pour ne pas la vivre.
Le sixième principe (beaucoup moins important) a consisté à ne pas vouloir faire de tous les principes dits ci-dessus, et d’une forme de fidélité à soi-même, nécessaire à l’accomplissement, une contribution à la restauration.
Sur tout ceci a toujours prévalu l’idée, désespérée mais résignée, que sa vie s’était rétrécie : mais que toutefois le plaisir de vivre avait augmenté, en raison de la diminution matérielle du futur.
PIER PAOLO PASOLINI
Ce texte signé par Pasolini se trouvait sur le rabat de l’édition originale italienne (Milan, Garzanti, avril 1971).

Pier Paolo Pasolini, profession poète

Pier Paolo Pasolini chez lui à Rome, en Italie, le 23 avril 1971.
©Getty - Photo de Vittoriano Rastelli. ZOOM : cliquer sur l’image.

Le point culture, Mercredi 29 octobre 2025
Alors que l’on commémore les 50 ans de la mort de Pier Paolo Pasolini, assassiné dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 novembre 1975, et que paraît son recueil de poèmes inédit en français, “Transhumaner et organiser", retour sur son travail poétique, élément moins connu de son œuvre.
Avec Hervé Joubert-Laurencin, professeur en études cinématographiques à l’université de Paris Nanterre, codirecteur du département des arts du spectacle et de l’unité de recherches "HAR", traducteur et spécialiste de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini.

Pier Paolo Pasolini est mort il y a cinquante ans dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 novembre 1975. Pour commémorer cette date, les éditions LansKine viennent de sortir un recueil de poèmes qui n’avait jamais été encore publié en français : Transhumaner et organiser. Traduit par Florence Pazzottu, il permet d’approfondir la connaissance de la poésie de Pasolini, un élément central de son œuvre qui est pourtant mal connu en France. Ce sont ses films, et dans une moindre mesure ses pièces de théâtre, que l’on retient surtout de lui, reléguant ainsi au second plan tout son travail lyrique, alors que Pasolini se considérait avant tout comme un poète. Et si sa poésie peut sembler aux premiers abords hermétique ou complexe, il faut, comme l’explique Hervé Joubert-Laurencin, dépasser ce préjugé :
"La solution, est de prendre sa poésie comme un chant d’amour et comme quelque chose d’à priori très difficile, mais qui est en réalité très facile. Il disait ça de son théâtre aussi : ’le théâtre le plus difficile, c’est le plus démocratique’. C’est la même chose avec sa poésie ; dès qu’on se met à lire un poème, si on entre à l’intérieur, quelque chose se passe et tout devient très limpide. (...) Il y a un noyau fondamental dans l’œuvre de Pasolini, mais aussi dans sa vie, qui est la poésie... Pasolini vivait en poésie."

« Transhumaner et organiser » : Pier Paolo Pasolini donne du style au chaos

Par Amaury da Cunha

L’écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, à Milan, en 1970.
©GIUSEPPE PINO/BRIDGEMAN IMAGES. ZOOM : cliquer sur l’image.

« Transhumaner et organiser » (Trasumanar e organizzar), de Pier Paolo Pasolini, traduit de l’italien, édité et présenté par Florence Pazzottu, postface d’Hervé Joubert-Laurencin, Lanskine, 248 p., 20 €.
On peut s’étonner que Transhumaner et organiser, ultime recueil de poèmes de Pier Paolo Pasolini (1922-1975), publié en Italie en 1971, ne soit jamais paru en français avant cette édition chez Lanskine, traduite et richement annotée par Florence Pazzottu, publication qui marque les 50 ans de l’assassinat de son auteur. Comment l’expliquer ? Sans doute parce qu’en France Pasolini est surtout réputé pour être le grand réalisateur d’Accattone (1961), de Théorème (1968) ou de Médée (1969), et que sa poésie, vouée à maintenir « un rapport désespéré et tendu avec la réalité », demeure mal connue.
Pourtant, dans l’aventure artistique de Pasolini, la pratique de la poésie précède l’expérience du cinéma. Il commence à en écrire dès les années 1940. D’abord en frioulan, un dialecte régional, puis en italien, avec notamment la publication des Cendres de Gramsci, en 1957 (Gallimard, 1973 et 2017 ; nouvelle traduction Ypsilon, mars 2025). A la fin des années 1950, son œuvre poétique, marquée par un rapport sensuel à la langue, mêle avec violence l’intime et le politique, le sacré et le profane. Elle est saluée par son ami Alberto Moravia (1907-1990), qui le considérait comme le plus grand écrivain de sa génération, un « poète de la sensibilité du monde moderne ».
Au début des années 1960, si Pasolini se tourne passionnément du côté du cinéma, il n’abandonne pas pour autant la poésie. Celle-ci s’invite souvent dans ses films. Une séquence du court-métrage La Ricotta (1963) montre Orson Welles (1915-1985) en train de lire ces vers extraits d’un recueil de Pasolini, Poésie en forme de rose (1964 ; Gallimard, 1973 et 2017 ; nouvelle traduction Rivages poche, 2015) : « Je suis une forme du Passé/ Tout mon amour va à la tradition/ Je viens des ruines, des églises… » Dans l’œuvre foisonnante de Pasolini, il est difficile de séparer les textes des images cinématographiques. Leur dialogue n’a jamais cessé.

Pourtant, lorsque paraît Transhumaner et organiser, en 1971, Pasolini n’a pas publié de poésie depuis près de huit ans. « J’avais épuisé un certain univers linguistique, le plaisir de certains choix, de certains mots, expliquait-il au traducteur Jean-Michel Gardair. J’ai d’abord cherché à me renouveler à tout prix, mais la volonté ne suffit pas. Il n’y a pas de renouvellement extérieur sans renouvellement intérieur. Du temps était nécessaire. »
Ecrits entre 1968 et 1970, les plus de soixante poèmes qui composent ce recueil s’inscrivent dans une période d’intense activité artistique et intellectuelle, sur fond de crise personnelle. Pasolini vient d’achever le tournage de Théorème, ainsi que le roman homonyme ; il travaille sur son prochain long-métrage, Médée, avec la grande cantatrice Maria Callas (1923-1977), tout en publiant une chronique hebdomadaire (« Le Chaos ») dans le magazine Tempo. Transhumaner et organiser marque son grand retour à la poésie et constitue un tournant dans son œuvre littéraire.
Désormais « désillusionné de poésie », Pasolini ne croit plus au beau langage, ni aux mythes classiques qui l’avaient exalté quand il était adolescent. « Le temps de la séparation est venu », écrit-il en préambule du livre. Par jeu, l’écrivain assimile le poème à un « engin » qui transporte son lecteur d’un sujet à un autre, public ou privé, au gré d’une écriture aussi imprévisible que le vent. « C’est pourquoi je parlerai, non pas en mon nom, car je suis poète de l’air/ Quand, telle une caresse sur le corps, et avec juste le fait de vivre, il nous fait parler. » Pasolini cherche à donner « style au chaos ». Dans la rage ou dans la joie, il livre à son lecteur tout ce qu’il peut arracher au tumulte du monde, ou à la confusion de sa propre existence.
Ancrés dans l’actualité italienne, les poèmes de Pasolini témoignent des « années de plomb ». L’un des plus saisissants, « Patmos », a été écrit après l’attentat néofasciste de la piazza Fontana, à Milan, le 12 décembre 1969, qui a causé la mort de 16 personnes. Dans ce poème, la voix de Pasolini accueille celle de saint Jean. Il entrelace des citations de l’Apocalypse et de courtes nécrologies des victimes. « Carlo Garavaglia, 67 ans, présent !/ A la mort de sa femme il était allé vivre chez sa fille mariée/ sa voix était comme la rumeur des grandes eaux. » Face à la brutalité de l’histoire immédiate, Pasolini transforme le désastre en un chant liturgique. Le titre de son livre l’exprime clairement : « transhumaner », « trasumanar » en italien, reprend un mot inventé par Dante (1265-1321), qui désigne le dépassement mystique de la condition humaine, associé à « organiser », un verbe qu’utilisait fréquemment le philosophe marxiste Antonio Gramsci (1891-1937) dans son action politique.

Ces derniers vers du « poète-bouffon » laissent aussi affleurer une veine plus intime. Pasolini s’y montre esseulé, mis à l’écart du monde autant que de lui-même : « Par nature je suis dans la mêlée/ par l’âge je suis en dehors. » La rupture avec son amant et acteur Ninetto Davoli lui inspire des textes bouleversants sur l’affection, ce « sentiment ouvert sur la vie de l’autre » que l’écrivain oppose à l’illusion fusionnelle de l’amour. « De notre vie je suis insatiable/ parce qu’une chose unique au monde ne peut jamais être épuisée », écrit-il à l’homme qu’il a le plus aimé.
Cette vitalité sentimentale, le poète cherche à tout prix à la préserver par l’écriture. A Maria Callas, avec qui il entretient une intense amitié amoureuse, il consacre huit poèmes : visions baroques où la diva, jusque-là muette, se métamorphose en une mendiante, chantant à nouveau sous le ciel du Pirée : « Une joie simple flotte au-dessus du désespoir. »
Il y a beaucoup d’ombres et de pesanteur dans Transhumaner et organiser. La voix prophétique de Pasolini semble tendue vers l’idée même de sa disparition. L’écrivain évoque ses errances sexuelles en périphérie des villes : des étreintes répétées qui ne parviennent jamais à l’apaiser. « Mon corps est attiré par le plein/ où déjà ce qui règne est la mort. » Et puis surgit cette évocation lumineuse d’Ostie, dans la banlieue côtière de Rome – précisément l’endroit où, le 2 novembre 1975, Pasolini sera battu à mort puis écrasé par une Alfa Romeo, sur un sordide terrain vague.
Extrait« La solitude : il faut être très fort
pour aimer la solitude
il faut avoir de bonnes jambes
et une résistance hors du commun ;
on ne doit pas risquer
le refroidissement, la grippe ou le mal de gorge ; on ne doit pas craindre
les brigands et les assassins ; si l’on est contraint de marcher
tout l’après-midi ou peut-être tout le soir
il faut savoir le faire sans s’en apercevoir ; pas moyen de s’asseoir ;
surtout l’hiver ; avec le vent qui souffle sur l’herbe mouillée,
et avec les pierres humides et boueuses parmi les détritus ;
il n’y a vraiment aucun réconfort, pas de doute là-dessus,
à part celui d’avoir tout un jour et une nuit devant soi
sans devoirs ni limites d’aucun genre.
Le sexe est un prétexte. Les rencontres, aussi nombreuses soient-elles
− et même en hiver, par les rues abandonnées au vent,
entre les tas d’ordures au pied des immeubles lointains, elles sont nombreuses −
ne sont que des moments de solitude. »Transhumaner et organiser, « Vers du testament », page 124

1922 Pier Paolo Pasolini naît à Bologne.
1942 Parution de ses premiers poèmes frioulans, Poésies à Casarsa, repris dans l’anthologie Poèmes de jeunesse et quelques autres (Gallimard, 1995).
1955 Les Ragazzi, son premier roman (Buchet-Chastel, 1958).
1961 Il réalise son premier film, Accattone.
1964 Poésie en forme de rose (Gallimard, 1973).
1968 Théorème, film récompensé par l’office catholique, mis sous séquestre à Rome pour obscénité.
1971 Parution en Italie de Transhumaner et organiser, son dernier recueil de poésie écrit en vers.
1972 Les Contes de Canterbury sort en salle.
1975 Pasolini est assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre, sur la plage d’Ostie.

Signalons la parution en poche d’« Ecrits corsaires », de Pier Paolo Pasolini, traduit par Philippe Guilhon, Champs, « Arts », 304 p., 9,50 € ; ainsi que de « Pier Paolo Pasolini. Le Geste d’un rebelle », de Laurent Lasne, Le Tiers Livre, 240 p., 10 €.
Amaury da Cunha, Le Monde, 8 octobre 2025.
René de Ceccatty : « Pasolini a établi avec la poésie un pacte dans sa quête de la réalité »
Le grand pasolinien situe « Transhumaner et organiser » dans l’œuvre de l’artiste et évoque la fascination que celle-ci exerce encore aujourd’hui.
Propos recueillis par Amaury da Cunha

Pier Paolo Pasolini et Maria Callas, pendant le tournage de « Médée »,
à Göreme (Turquie), en 1969.
© PIERRE BOULAT/COSMOS. ZOOM : cliquer sur l’image.

René de Ceccatty est écrivain, éditeur, traducteur et critique littéraire. Auteur d’une trentaine de romans, il a également traduit une grande partie de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini (1922-1975), romans, essais et poèmes. Il lui a consacré une biographie (Folio, 2005) et, plus récemment, le volume Avec Pier Paolo Pasolini (Le Rocher, 2022), qui rassemble une sélection d’articles écrits depuis quarante ans. En septembre, René de Ceccatty a participé à la 20e édition des Rencontres de Chaminadour, où Pasolini était à l’honneur à l’occasion des 50 ans de sa mort.
Pourquoi a-t-on attendu plus d’un demi-siècle pour voir paraître en français « Transhumaner et organiser », publié en Italie en 1971, dernier recueil de poèmes paru du vivant de Pasolini, que vous aviez déjà partiellement traduit ?
Dès 1990, j’avais en effet traduit quelques textes de ce livre pour une anthologie chez Gallimard [Poésies, 1943-1970], qui reprenait aussi une sélection effectuée par Pasolini lui-même et son ami José Guidi en 1970. Je m’étais limité aux poèmes qui ne réclamaient pas de longues notes, car ce recueil est truffé de références souvent obscures, qu’elles soient politiques, comme l’attentat de la Banque de l’agriculture à Milan en décembre 1969, ou personnelles, à travers ses liens avec Maria Callas [1923-1977], l’interprète de son film Médée [1969], avec qui il avait noué une amitié amoureuse. Par ailleurs, son titre, austère et allusif, renvoie au militant et philosophe Antonio Gramsci [1891-1937], et au vocabulaire de Dante [1265-1321]. C’est dire à quel point l’ouvrage restait profondément italien et exigeant, par sa charge contextuelle et terminologique. Par ailleurs, il faut rappeler que nombre de ces poèmes parus dans des journaux et revues avaient un lien occasionnel avec l’actualité.
Entre 1968 et 1970, quand Pasolini écrit ce livre, son activité artistique et intellectuelle est intense. Le poète et cinéaste observe le monde avec une grande vigilance, tout en se tenant à l’écart. Son regard a-t-il changé après le mouvement italien de 1968 ?
Je pense qu’un poète ne change pas son regard sur le monde. Ni en fonction de l’âge, ni en fonction des circonstances historiques ou politiques. Tout est déjà là, surtout dans le cas de Pasolini, depuis l’enfance, ou du moins la première jeunesse. Tout était en place dès le Frioul, où il a établi avec la poésie un pacte dans sa quête de la réalité, sous diverses formes : de la poésie frioulane au « cinéma de poésie » inauguré par Accattone [1961] et poursuivi jusqu’à Théorème [1968], tout en continuant son chemin, en livres et en films, entre réalisme et symbolisme imprégné de sacré. A la fin des années 1960, il avait été secoué par la grande mutation sociétale. Mais, contrairement à Elsa Morante [1912-1985], il ne l’a pas vraiment intégrée à son univers poétique. Très souvent attaqué par la droite et par la gauche, il ne désirait pas insérer son destin personnel dans un combat collectif.
« Transhumaner et organiser » alterne notes politiques et fragments intimes dans une forme orale. Ce mélange de registres est-il propre à la poésie de Pasolini ?
Pasolini avait un style poétique limpide, nourri par des lectures savantes très diverses : des essais de sémiologie, d’anthropologie, de théorie littéraire. Il a dirigé plusieurs revues d’analyse littéraire, sans jamais cependant renoncer à la subjectivité revendiquée de son « je ». Ses poèmes les plus célèbres, comme Supplique à ma mère, Marilyn, A un pape ou Une vitalité désespérée, sont écrits sur le mode subjectif, mais il peut, sur le même mode, commenter l’actualité politique et des débats culturels. C’est pourquoi je le compare, et lui-même le fait, à Dante et à Giacomo Leopardi [1798-1837], qui tous deux ont joué sur divers registres, en témoignant de leur temps, tout en écrivant des poèmes élégiaques ou sentimentaux derrière lesquels s’agite une réflexion sur l’écriture elle-même.
Les poèmes inspirés par Maria Callas sont les plus puissants de ce recueil. Pourquoi le fascinait-elle autant ?
Ils se sont rencontrés en octobre 1968, tous les deux à un moment de crise personnelle et de sentiment d’abandon. Lui, dans sa relation avec Ninetto Davoli [son amant et acteur fétiche] ; elle, avec Aristote Onassis, qui la quitte pour épouser Jackie Kennedy. Le mythe de Médée, illustrant la perte du sentiment du sacré et du pouvoir magique, était profondément compris par tous les deux. Pasolini savait que l’art lyrique et dramatique de Maria Callas avait quelque chose qui l’apparentait à la magicienne Médée. La perte de sa voix plaçait la diva dans une situation tragique. Lui-même déplorait la perte du paradis frioulan, d’un monde préindustriel, d’une sorte d’utopie paysanne. Ils ont failli transformer leur amitié et leur complicité dans la quête de l’absolu en amour.
« Transhumaner et organiser » a-t-il une dimension testamentaire ? A qui s’adresse-t-il ?
Etant donné la précocité tragique de la mort de Pasolini, toutes ses dernières œuvres semblent testamentaires : le film Salo [1975], le roman Pétrole [1992 ; Gallimard, 1995] et le recueil Transhumaner et organiser, auquel on pourrait ajouter La Divine Mimesis [1975 ; Flammarion, 1980, rééd. Bartillat, 2024], qu’il publie juste avant de mourir. Pasolini intitule lui-même un de ses poèmes, dans Transhumaner…, « Vers du testament ». Ce dernier recueil est à la fois le reflet de sa vie intime et publique. Il y a même des communiqués envoyés à l’agence ANSA, équivalent italien de l’AFP. En cela, Transhumaner et organiser est un miroir en vers de ses Ecrits corsaires [1975 ; Flammarion, 1976], des articles que certains soupçonnent d’avoir été à l’origine de son assassinat. A qui s’adresse Pasolini dans ses derniers textes ? A ses ennemis plus qu’à ses amis.
En 1968, après avoir vu son film « Théorème », vous aviez commencé une correspondance avec Pasolini. Quelle était la teneur des lettres qu’il vous envoyait ?
Il serait abusif d’appeler notre échange une « correspondance ». Je lui avais demandé si je pouvais lui envoyer mon premier manuscrit. Il a accepté avec une gentillesse attentive, touché par mon jeune âge. Mais il le faisait avec tous ceux qui s’adressaient à lui. Il m’engageait à venir le voir. J’ai frappé à sa porte à un moment où il était absent, car en repérage pour Le Décaméron [1971]. Il a ensuite essayé de me joindre par téléphone. Mais nous nous sommes manqués. Après sa mort, on a retrouvé une armoire pleine de manuscrits d’apprentis écrivains qui, dans toutes les langues, lui demandaient aide et conseils.
Cinquante ans après sa mort, la vie comme l’œuvre de Pasolini ne cessent de susciter fascination et débats. Pour quelles raisons ?
Les questions que pose son œuvre dépassent celles de son assassinat. Ses auteurs seront peut-être à jamais impunis, car ils ont fomenté une habile mise en scène, en impliquant toutes sortes d’organisations criminelles. Mais son œuvre, elle, reste vivante et fascinante. Aujourd’hui, elle continue d’inspirer d’innombrables artistes, comme le plasticien Ernest Pignon-Ernest, la comédienne Tilda Swinton, ou encore le cinéaste Abel Ferrara.
Si son héritage esthétique et poétique est évident pour les jeunes générations ou pour les universitaires, c’est sur le plan politique que les choses se compliquent. Ses ennemis d’autrefois (l’extrême droite) deviennent, à travers des interprétations biaisées, des alliés indésirés. Pasolini était profondément anarchiste. En cela, il devrait être irrécupérable.
Amaury da Cunha
Pasolini, vision du futur
par Mariia Rybalchenko
À l’occasion des 50 ans de la mort du poète et cinéaste italien, sauvagement assassiné sur la plage d’Ostie, près de Rome, les éditions Ypsilon et Lanskine publient des recueils de poèmes inédits en français : Transhumaner et organiser (1971), ainsi que la version intégrale des Cendres de Gramsci (1957), recueil qui résume le mieux la quête politique et poétique de Pier Paolo Pasolini (1922-1975)
En visitant récemment l’exposition de Thomas Schütte, à la Punta della Dogana, à Venise, je suis tombée sur un curieux projet de l’artiste allemand, datant de 1992 : créer un mémorial à Pasolini, près d’Ostie, en ouvrant au public la tour San Michele, construite en 1568 par Pie V, et aujourd’hui à l’abandon. À la place de ce mémorial, près de la plage où le cinéaste est mort, se dresse une sculpture insignifante dans un parc grillagé qui portent son nom. Il était lui aussi hanté par un projet de mémorial : le « monument des Désespérés », mentionné dans un des poèmes de Transhumaner et organiser.
Conformisme, passivité bourgeoise, oubli de la charité, dictature de la consommation, désacralisation, oligarchie, effacement culturel, refus de la liberté : ce qui nourrissait le désespoir de Pasolini était aussi la source de sa poésie violente, donc authentique. « Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie, non », disait-il en 1969. La poésie est donc inutile, et c’est là que résident sa beauté et sa force. Transhumaner et organiser en témoigne. Ce livre est le dernier ouvrage publié du vivant de l’auteur, en 1971 : soixante-trois poèmes du recueil, pour la plupart parus dans la revue d’Alberto Moravia, Nuovi argumenti, entre 1968 et 1970. Voici donc sa première édition en français, traduite par la poétesse Florence Pazzottu.
Ces poèmes, souvent ancrés dans la vie même de l’auteur, montrent quel paradoxal visionnaire était Pasolini : Transhumaner et organiser impressionne par son actualité. Le recueil aurait dû s’appeler les Six Premiers Chants du Purgatoire et autres poèmes communistes, mais Pasolini a finalement opté pour trasumanar — que Florence Pazzottu traduit par transhumaner, c’est-à-dire outrepasser l’humain, afin d’éviter des références contemporaines au transhumanisme (le verbe trasumanar venant de Dante, dans le premier chant du Paradis de la Divine Comédie [1321]), tandis que organizzar (organiser) fait référence à Gramsci.
Ces poèmes sont écrits, dit Pasolini, avec « sur mon dos la main sacrée et onctueuse de saint Paul/ qui […] pousse à faire ce pas ». « Transhumaner et organiser » signifie donc vivre sa vie dans la charité, comme un apôtre ; outrepasser des choses qui ne s’expliquent que par l’intelligence humaine, donc limitée et trompeuse. Une poésie au vocabulaire argotique ou latinisant, souvent « désagréable », qui tend au désenchantement poétique, et « difficilement consommable », selon l’auteur.

Pasolini et Maria Callas lors du tournage de Médée en 1969.
© Ph. Cattarinich. ZOOM : cliquer sur l’image.


Athée, Pasolini ? Dans son roman Actes impurs (1982), nous lisons cette troublante confidence : « J’ai connu pendant les mois les plus féroces de la guerre une expérience d’absolue solitude, qui a affiné extraordinairement ma vie spirituelle ; quand j’ai trouvé le nom de “mystique” pour cet état d’intériorisation, j’ai commencé à attendre la grâce — c’est-à-dire la possibilité de concevoir l’Autre, Dieu. » La poésie de Pasolini ne manifeste donc pas une simple curiosité pour des matières métaphysiques ni pour le vocabulaire religieux comme outil poétique. Dans Transhumaner et organiser, bien plus que de la fascination banale d’un non-croyant pour le monde religieux, on a affaire à une perplexité devant le sacré doublée d’une expérience de la grâce que Pasolini a réellement vécue — cette « religion naturelle », comme il appelait la foi de sa mère, Susanna, catholique pratiquante dont « l’imagination lui a soufflé une infinité de doutes ». Arrêtons-nous sur le poème « L’énigme de Pie XII », qui renvoie à la personnalité du pape Pie XII, resté silencieux devant le sort fait aux juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Selon Pasolini, cette passivité a plus tard engendré le « visage odieux » du laïcisme et de lois d’où la charité est exclue, « en vous interdisant toute compréhension qui soit d’amour et non d’intelligence », et qui « […] eh oui messieurs, est le fruit de la mauvaise religion./ En fait il est devenu, lui-même, dis-je une religion. » N’est-ce pas plus que jamais le cas aujourd’hui ?
Pasolini homosexuel ? Sans nul doute, mais voici le début de « La présence », poème qui clôt le livre, et peut-être le plus beau de Transhumaner et organiser : « Ce qui était perdu était céleste/ et l’âme malade, sainte ». Rédigés après la sortie de Médée (1969), ces vers nous rappellent les décors arides et austères du film, et aussi la tendresse profonde, voire l’amour étrange et si singulier que Pasolini éprouvait pour Maria Callas, pour qui cette adaptation de la tragédie grecque fut l’unique rôle au cinéma. « Il n’y a pas un jour, une heure, un instant/ où l’effort désespéré puisse cesser ;/ tu t’agrippes à n’importe quoi/ faisant venir l’envie de t’embrasser. »

Pier Paolo Pasolini sur la tombe de Gramsci en 1970.
Cimitero Acattolico ("cimetière non catholique") de Rome. ZOOM : cliquer sur l’image.


Cette année, qui marque le cinquantenaire de sa mort, voit aussi paraître la première traduction intégrale (et bilingue) du recueil Les Cendres de Gramsci, signée Jean-Paul Manganaro. Salué à sa sortie, en 1956, par Italo Calvino qui voyait là un événement poétique majeur, le livre rassemble, outre le poème éponyme, « L’Apennin », « Le chant populaire », « Picasso », « Meeting », « Récit », « Tableaux frioulans », « Une polémique en vers », « La plainte de l’excavatrice », « La Terre de Labour » : poèmes qui dressent un constat sur l’Italie de l’immédiat après-guerre, pauvre, par endroits en ruines, et qui évoquent aussi la déchirure intérieure du poète : un petit bourgeois (sa mère était institutrice et son père militaire) en proie à la désillusion marxiste et mal à l’aise devant le monde nouveau. C’est pourquoi les Cahiers de prison (1948) d’Antonio Gramsci, qui témoignent de la solitude du penseur dans le débat public et la bataille des idées, sont devenus si importants pour le Pasolini de cette période. Le marxisme, la linguistique, les questions civilisationnelles, médités par Gramsci, et notamment son concept d’« hégémonie culturelle », l’ont poussé à imaginer leur dialogue dans le cimetière des Anglais, à Rome, où repose le philosophe.
Composés entre 1951 et 1956, alors que ses convictions communistes chancelaient, Pasolini s’adresse personnellement à Gramsci pour lui confier son désir de faire partie de l’histoire et ses contradictions intérieures liées à son milieu plutôt aisé : « Pauvre comme les pauvres, je m’attache/ comme eux à d’humiliants espoirs, / comme eux pour vivre je me bats/ chaque jour. Mais dans ma désolante/ condition de déshérité, moi, / je possède : et c’est la plus exaltante/ des possessions bourgeoises, l’état/ le plus absolu. Mais tout comme je possède l’histoire, / de même elle me possède ; j’en suis éclairé :/ mais à quoi sert la lumière ? »
Lit-on vraiment Pasolini ? Regarde-t-on vraiment ses films ? Le monde culturel contemporain ne cesse de faire allusion à sa vision politique et culturelle : nombreuses sont les tentatives pour le placer à gauche ou à droite, sous les bannières de l’homosexualité, de l’athéisme, du marxisme, du catholicisme, etc.
Ses contradictions le plaçaient avant tout dans la tragédie d’un être paradoxal et en porte-à-faux, donc intempestif et critique à l’égard des valeurs, ou (plus souvent) des pseudo-valeurs, de la société dans laquelle il vivait. C’est ce qui rend sa pensée inclassable, donc irrécupérable, et son œuvre exemplairement plurielle.
Art press n°535, septembre 2025.
P.P. Pasolini Transhumaner et organiser
par Philippe Blanchon
Il n’est pas de dîner ou de déjeuner ou de satisfaction au monde
Qui vaille une promenade sans fin dans les rues pauvres,
Où il faut être misérables et forts, frères des chiens.
Après lecture d’un tel ouvrage, par où commencer ? Plus exactement, comment commencer ? Il faudrait saisir la pensée en ce qu’elle a de moins discursif, après les dératés causés par la tentative d’une rationalité cherchant vainement à se formuler. Façon de dire qu’il n’y a jamais commencement dans ce jaillissement de la poésie – comme dans nos existences (si peu que nous existions) : un sourire, un mot, venus pauvrement, naturellement. Comme un fou-rire ou une étreinte. Jaillissement donnant à vivre la réalité dans sa plénitude, misérable et sublime de s’extraire de toute convention mondaine. Je pense à l’expérience amoureuse et à celle vécue dans l’effort du corps nécessaire à l’accomplissement d’une tâche strictement matérielle où un sourire complice ou d’encouragement surgit comme communication enfin réalisée. Mais la poésie ? Celle qui s’écrit, alors consciente de sa potentielle faillite, de son infériorité devant cette pleine réalité>logique que Pasolini se fasse, aussi bien, bouffon dans la remise en cause irréductible qui cependant s’écrit. Que le poème qui se compose dans le courant historique et biographique n’est possible que par inventions, suspensions, répétitions, ellipses et oxymores. Car il s’agit de faire avec des contradictions majeures – partant de celle de devoir prendre distance avec le réel dans sa nudité pour donner à se lire.
Il y aurait violence faite à soi-même, à travailler à sa disparition, ce dont Pasolini fut toujours conscient. Incarnant avec une constance rare le déchirement de cette contradiction première qui va engendrer toutes celles d’un esprit dans un corps, ou d’un corps pensant, dans ce double temps ramassé, afin d’extraire un courant sans commencement ni fin, traversé d’extases.
Contradiction fondatrice depuis Les cendres de Gramsci, depuis ces vers donnés à lire à Orson Welles dans La ricotta : « Je suis une force du passé / tout mon amour va à la tradition […] plus moderne que n’importe quel moderne / pour chercher des frères qui ne sont plus. » Il n’y a nul hasard, mais preuve de ce déroulement constant, quand Pasolini, dans sa préface de Transhumaner et organiser, déclare que si le lecteur ne devait lire qu’un seul poème du recueil, il l’inviterait à lire « La poésie de la tradition ».
Mais prenant connaissance de l’ensemble, impossible d’en rester là. La connaissance étant centrale tout du long et n’écrit-il pas, lui marxiste, que plutôt que « la conscience de classes » il faudrait « une connaissance de classes. » Cette insistance détermine l’essentiel des contradictions quasi traumatiques (ne parle-il pas de lui comme d’un « schizoïde » ?) et qui va par le titre d’une partie préciser ce qui met l’homme et sa poésie en crise : la synéciose [« La synéciose est une figure de rhétorique qui joue de la contradiction mais sans en viser le dépassement », extrait de la note de la traductrice]. Ainsi, faire éloge de ce qu’il veut détruire – ne pouvant être un strict laïc ni un strict communiste. Si bien qu’il se fera Saint-Paul contre Pie XII complice des nazis ; défenseur du PCI (Pasolini, exclu, et persécuté par la justice, dedans et dehors, précisant ici : « Par nature je suis dans la mêlée / par l’âge je suis en dehors ») devant les vaines entreprises gauchistes. Surtout, devant la désolation d’une jeunesse ayant perdue l’innocence qui devrait être la plus flagrante et agissante en ce moment d’une vie. Jeunesse névrosée par un prétendu anticonformisme encouragé par le consumérisme vidant l’existence de sa sève essentielle.
Difficile de nier la prescience du poète. Inutile, ici, d’en préciser les manifestations présentes et déjà annoncées, de se laisser contaminer dans ces lignes par la polémique. Il n’y a qu’à lire et voir où nous en sommes politiquement et poétiquement. Ainsi, aucune réconciliation n’est plus possible ; il faut en rester à cette vitalité survivante (encore) dans le désir qui se fait plus urgent et contrepoint majeur des mondanités à maintenir encore. Voilà pourquoi la séquence finale s’adresse à Maria Callas, petite fille à ses yeux, conscient de ce qu’il en est de l’état « schizoïde » de son amie, entre ses rires, sa tendresse et ses « devoirs » de célébrité fréquentant les puissants de ce monde. Amour tendre et sans aveuglements. Miroir fêlé, avec le découragement en embuscade.

L’ignoble attentat de la Piazza Fontana à Milan, crime fasciste, tuant des paysans réunis et dont on accusa à tort Giuseppe Pinelli afin d’entacher toutes les contestations politiques venant de « la gauche ». L’anarchiste fut suicidé par la police, Pasolini le pressent (cf. La piste rouge, Italia 1972, éditions 10/18, pour le détail de cette tragédie). Il se solidarise alors avec Potere Operaio pour retourner à sa solitude aussitôt, de même avec Lutta continua. La question politique demeure sans réponse (révolution sans horizon) devant la mafia démocrate-chrétienne alliée aux fascistes ou s’en servant pour garder le pouvoir et devant des groupuscules coupés des ouvriers.
Synéciose, donc, qui a épuisé toute dialectique. Qui voit se confondre obéissance et révolte ; amour des institutions et rejet (rejet de ce qui irrémédiablement le rejette) ; présence du sacré et sacrilèges ; servitude et liberté (« Qu’il est difficile d’apprendre la liberté / qu’ils ont apprise de nous » ; « Nourris-toi, nourris-toi pourtant du bien qui te permet de ne pas être libre ! ») ; résignations et dénonciations (« La résignation n’a rien à envier à l’héroïsme »). Ce qui implique la défiguration de toute trinité : le père et le fils (le père étant fils) mais nul Saint Esprit ; le ciel que l’on voit, le cosmos, mais nul troisième ciel ; l’enfer, le purgatoire mais paradis inaccessible. Quête effrénée d’assouvissements et rage devenue, en vieillissant, mélancolie traversant tous ses poèmes. La polémique fait place à une énonciation des crimes (dont on ne connaît sûrement que les victimes, les criminels devenant indifférenciés par les manœuvres politiciennes abjectes), à la survivance des innocences nues (mais il y a pas d’innocents écrit-il, citant Sartre). Voyez combien le déchirement est grand alors que percent seulement des épiphanies – ce qui rend évident l’intérêt pour la poésie de Pound en ces années.
Poèmes « difficiles », « plus modernes que n’importe quel moderne » mais refusant les procédés formels de ses contemporains d’avant-garde. Dante toujours déterminant qui a su, dans Le purgatoire, restituer la matérialité d’un tel lieu où les pécheurs sont majoritairement des politiques, alors que l’ombre du poète indique qu’il est le seul vivant dans ce cortège de morts. Purgatoire que Pasolini observe aussi en cinéaste, se projetant à lui-même les angles de caméra et les deux dimensions qu’elle impose (jamais trois). Pound réduit à des banalités échangées avec des dissidents soviétiques, Joyce repris par des inserts participant à la composition d’un poème.
Nous dirons devant l’impossibilité de finir – la matière du livre étant trop riche pour poursuivre ici la navigation en ses vers si admirablement traduits par Florence Pazzottu –, que si notre époque régressive rend tout de même possible une telle traduction et sa publication, alors, que les lecteurs soient suffisamment dépourvus de préjugés (toujours mouvant, changeant tel Protée) de la bourgeoisie, des postures mondaines (qui se croient subversives) pour retrouver leur solitude (« La solitude : il faut être très fort / pour aimer la solitude ») sans illusions idéalistes ou idéologiques, et lisent ce frère qui désespérait d’en trouver un. Donnons tort à Pasolini afin de lui donner raison.
Philippe Blanchon, Sitaudis, 7 octobre 2025.
Philippe Blanchon a publié dans le numéro 135 de L’Infini (printemps 2016) : « 33 années, Femmes, de Philippe Sollers ».

Note : Sur le néologisme trasumanar inventé par Dante et repris par Pasolini, les traducteurs adoptent désormais la traduction de Philippe Sollers plutôt que celle proposée par Jacqueline Risset (« outrepasser l’humain »). Cf. sur ce point : Philippe Sollers, « Transhumaner ». Danièle Robert fait de même dans sa traduction récente du « Paradis » de La divine comédie. Elle s’en explique dans une note de sa préface. C’est à la traduction de Danièle Robert que se réfère la traductrice de Trasumanar e organizzar, Florence Pazzottu, dans son avant-propos — sans mentionner le nom de Sollers... — A.G.

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4 Messages
Je vous laisse passer celui qui inscrivit le nom de Sollers, dans son film "Salo". Et celui qui fut le seul
a faire basculer d’une civilisation, dans un mot, une traduction. Pourquoi le cacher,Parce qu’il y a là, reprise et falsification, et pire. Il suffit de lire, voici comment l’erreur se transmet. "Transhumaner", voici ce qui en est dit : "Ce néologisme essentiel ne signifie pas qu’il s’agit "d’outre-passer l’humain" - ainsi que le faisait remarquer Philippe Sollers : "Peut-on traduire par "outrepasser l’humain" ? Je voudrais que l’on dise "transhumaner". Il faut respecter le néologisme. "Outrepasser" évoque l’outre-tombe. Il y a aussi quelque chose qui peut nous dispenser du fantasme du "surhomme". Il ne s’agit pas de "surhumanité". "Transhumaner" passe à travers l’humain, comme Dieu lui-même." (Philippe Sollers, La Divine Comédie. Entretien avec Benoit Chantre, Desclée de Brouwer, 2000, p. 337). Note rappelée par Danièle Robert, dans sa traduction, Actes/Sud - Babel, 2021. https://diacritik.com/2026/01/15/pasolini-aucune-societe-ne-contient-le-monde-transhumaner-et-organiser/
Voir en ligne : Sollers - Pasolini toujours vivants sous l’anathème
Merci encore une fois, cher Yann Ciret. Je n’ai pas voulu insister plus que cela sur ce "silence"... qui en dit long. Il se peut que la traductrice de Pasolini, reprenant à Danièle Robert la traduction de "trasumanar" par "transhumaner", n’ait même pas lu la note de Danièle Robert qui a eu, elle, l’honnêteté de rappeler sa dette à l’égard de Sollers, en citant La Divine Comédie. Entretiens avec Benoît Chantre (Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 337) comme je lui ai suggéré alors qu’elle rédigeait sa préface à son Paradis (mails des 13 et 14 août 2019).
Bien cordialement,
A.G.
Cher Albert Gauvin,
je vous remercie pour votre hospitalité, j’ai été tout comme vous atterré, de la forclusion du nom Sollers, dans
cette médiocre préface de " Transhumaner et organiser" de P.P. Pasolini. Comment l’origine de la traduction du titre même (qui engage toute la métaphysique de Dante) est non seulement effacée, passée sous silence, mais pour tout dire censurée. En lieu est place d’une pseudo méli-mélo possible avec le "tranhumanisme", et pourquoi pas Elon Musk ? Quid du fou-rire ou de la consternation. Cela n’a l’air de rien, mais en dit beaucoup sur notre guerre commune et ses détracteurs vous passant sous silence. Je vous envoie un texte publié dans "art press" : P.P. Pasolini, dans le chaudron des hérésies". Il s’agit du chaudron de l’Athanor des alchimistes.
Yan Ciret
Voir en ligne : P.P. Pasolini, dans le chaudron des hérésies
Pasolini, Transhumaner et organiser.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Avec
Romain de Becdelièvre, auteur, conseiller dramaturgique, producteur à France Culture
Anne Dujin, rédactrice en chef de la revue Esprit
Avec Transhumaner et organiser, enfin traduit en français aux éditions Lanskine, on découvre le dernier grand recueil poétique publié du vivant de Pier Paolo Pasolini. Dans ces textes écrits au tournant des années 1970, l’auteur, figure radicale du cinéma et des lettres italiennes, mêle ironie, crise intime et regard aigu sur une Italie traversée par la violence politique. Entre désenchantement, humour et bouleversements personnels, Pasolini signe ici une œuvre charnière, d’une lucidité brûlante.
Les avis des critiques
Romain De Becdelièvre : "Ce recueil de Pasolini est vraiment extraordinaire. Il contient d’ailleurs une préface de l’auteur lui-même, où il explique comment le lire, j’ai suivi son mode d’emploi. Le recueil est très labyrinthique, dense, saturé de commentaires sur l’actualité. Ce qui m’a marqué, c’est la manière dont la saleté traverse tout le livre. Cette saleté n’est pas qu’un thème : elle se retrouve dans la forme. Contrairement à ses précédents recueils, plus structurés, ici les vers sont de longueurs très différentes, éclatés, parfois issus de commandes, des « poèmes sales », parfois écrits pour la télévision. On sent une poésie qui n’est plus au centre du monde, une poésie qui doit composer avec la propagande, la guerre du Vietnam, les premiers attentats anarchistes italiens. J’ai trouvé passionnant de lire Pasolini dans cette tension, lui qui commente l’actualité sans être du tout dans un geste testamentaire."
Anne Dujin : "Je suis toujours très émue de découvrir un inédit de Pasolini, et j’ai été surprise par ce projet qui n’avait jamais été traduit dans son ensemble. Avec Pasolini, il faut se garder de le réduire au mythe : ces derniers poèmes montrent surtout comment sa poésie et son cinéma dialoguent à un moment où l’Italie s’enfonce dans les années de plomb. Pasolini, critique autant de la bourgeoisie que des idéologies communistes. Il reste un grand nostalgique d’une Italie pré-industrielle et cherche la vitalité chez les jeunes et les milieux populaires. Ce que j’admire, c’est qu’il a toujours fait passer la vie avant la littérature et toute idéologie, malgré ce que le monde devenait."
Extrait sonore
Extrait du poème Le centre de la Terre dans Transhumaner et organiser de Pier Paolo Pasolini
Paraît aux éditions du Cherche Midi la biographie de Roberto Carnero Pasolini : mourir pour les idées. Traduit par Sabine Mille et Stefano Palombari.
Extrait de : Les Midis de Culture, 18 novembre 2025.