
Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui
Aujourd’hui, en Chine, le régime se durcit et exerce un contrôle idéologique étroit sur les universités, rétrécissant chaque jour l’espace du débat et de l’analyse objective. Comment, dans ces conditions, les intellectuels peuvent-ils continuer de penser de façon critique, mener leurs recherches, se faire entendre ? Sous quelles formes et… à quel prix ?
Dans ce livre, Anne Cheng et Chloé Froissart offrent l’hospitalité de la traduction à des textes de penseurs dont certains sont emprisonnés, d’autres victimes de rétorsions. Entre les lignes, la résistance s’y exprime par des voies détournées, que des commentateurs se proposent de décrypter.
Ces voix, qui nous rappellent à quel point il n’est pas permis de penser librement en Chine malgré l’image de grande puissance responsable qu’elle prétend renvoyer, perpétuent la tradition des « remontrances à l’empereur » et illustrent courageusement l’idée d’une citoyenneté éclairée, animée par « un esprit indépendant et une pensée libre ».
Contributions de Ge Zhaoguang, Guo Yuhua, He Weifang, Ilham Tohti, Jin Zhiyuan, Liu Yu, Rahile Dawut, Tsering Woeser, Wang Lixiong, Xu Jilin, Xu Zhangrun, Zhang Qianfan, Zhou Baosong et Zi Zhongyun.




Anne Cheng : “Toute pensée un tant soit peu libre, en Chine, risque de s’assécher”
Anne Cheng, propos recueillis par Michel Eltchaninoff

Vous publiez, avec votre collègue Chloé Froissart, des textes d’intellectuels chinois “en résistance” et vivant en Chine. Cela signifie-t-il qu’une pensée libre peut exister sous Xi Jinping ?
Anne Cheng : La plupart de ces textes ne peuvent être lus en Chine et nombre de leurs auteurs sont en prison, interdits d’enseignement ou de publication. Mais ils ont circulé, notamment sur les réseaux, à un moment ou à un autre depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Depuis 2012, le pouvoir central s’est nettement raidi par rapport aux trois décennies précédentes. Une répression encore plus féroce s’est abattue sur les Tibétains, les Ouïghours, qui voient leur culture annihilée. Xi Jinping est un stalinien pur jus. Mais, à la différence de Staline, il dispose d’un arsenal technologique qui lui assure un contrôle quasi-total sur la population. Les caméras sont partout, à tous les coins de rue, et même dans les salles de cours des universités. Il est absolument impossible d’y échapper. La reconnaissance faciale fonctionne à plein. On assiste chaque jour à des avancées dans ce domaine, ce qui permet au pouvoir central de littéralement contrôler les moindres faits et gestes de chaque citoyen. Il est en effet impossible de se nourrir, de se déplacer, de vivre sans ce smartphone qui est constamment avec vous et qui capte tout ce que vous faites. C’est comme si Google livrait toutes ses données à un État.
Anne Cheng
Peut-on parler de totalitarisme ?
Oui, car un contrôle total s’exerce sur les citoyens. Mais le paradoxe est que les Chinois ordinaires ont le sentiment d’être libres de leurs mouvements, de consommer, de vivre dans une bulle de sécurité au milieu d’un monde chaotique. De fait, quand vous les interrogez, ils répondent en général qu’ils se sentent vivre dans un régime démocratique. La télévision chinoise, la CCTV [acronyme qui désigne la Télévision Centrale Chinoise mais aussi – par une coïncidence ironique – les circuits de vidéosurveillance], montre quotidiennement les catastrophes, les guerres, les conflits sociaux qui se déroulent ailleurs dans le monde. Le taux de criminalité a été pratiquement réduit à zéro. Cela conforte les citoyens dans le sentiment selon lequel, finalement, ils ne sont pas si mal chez eux. L’État s’appuie sur cette impression pour légitimer son pouvoir. C’est d’autant plus remarquable que les périodes passées ont été souvent extrêmement chaotiques, comme durant la Révolution culturelle sous Mao, qui a causé énormément de dégâts matériels et humains. Le maoïsme a été en général marqué par des violences extrêmes. Plus récemment, la répression de la place Tian’anmen en 1989 a représenté un traumatisme majeur. François Mitterrand a dit, à l’époque, qu’un pouvoir qui tire sur sa jeunesse n’a pas d’avenir. Le diagnostic est assez juste. Le vrai visage du pouvoir communiste s’est alors révélé pleinement. Et pourtant, depuis, les autorités ont réussi à faire oublier cet épisode terrible. Elles ont lancé de grandes réformes économiques qui consistaient à acheter la paix sociale par la promesse de prospérité et ont proposé un pacte aux citoyens : « Enrichissez-vous, mais ne vous occupez pas de politique. » Résultats : les générations actuelles, nées après 1989, ne savent même pas, bien souvent, qu’il s’est passé quelque chose à ce moment-là. La volonté d’amnésie a parfaitement réussi. Le pouvoir n’est donc pas tant perçu comme despotique que comme paternaliste, tel qu’il l’a été dans la tradition impériale chinoise.
Anne Cheng
Comment les auteurs que vous publiez parviennent-ils à se faire entendre ?
Ce ne sont pas des dissidents, mais des universitaires et des intellectuels qui participent à des débats sur l’histoire de la Chine, le rôle du droit, la place des minorités, les rapports entre les citoyens et l’État-Parti. Ils sont conscients du fait qu’ils ne doivent pas dépasser certaines lignes rouges, mais sans jamais savoir où elles passent exactement, ce qui fait toute l’efficacité de l’auto-censure. Ceci n’empêche pas certains de ces auteurs d’être considérés comme des fournisseurs de contenu, à la manière de think tanks, adressant des recommandations aux autorités. Pendant la pandémie de Covid-19, par exemple, la politique aberrante du « zéro Covid » a mené à un enfermement total de la population. Des gens se sont retrouvés physiquement empêchés de sortir de chez eux, voire littéralement emmurés à l’intérieur de leur domicile. Cela a représenté un traumatisme immense, par exemple à Shanghai, ville qui symbolise l’ouverture de la Chine depuis les années 1920. Ses habitants ont entrevu durant la crise du Covid le vrai visage de ce pouvoir, un pouvoir de vie et de mort sur les citoyens ordinaires.
Anne Cheng
Outre une partie de la société, qui a osé protester, des intellectuels ont-ils pris la parole ?
Oui, c’est par exemple le cas de la sociologue Guo Yuhua, née en 1956, qui a publié dans une revue en 2023 un texte, que nous présentons dans le recueil, où elle étudie les initiatives citoyennes prises à un niveau très local pour faire face à la pandémie. En évoquant les réseaux de solidarité et de micro-économie mis en place, elle a appelé le pouvoir à faire un peu plus confiance au peuple. Elle a sans doute pu exprimer ces critiques voilées de la politique du « zéro Covid », car elle bénéficiait peut-être d’un certain degré de protection. Il n’est donc pas impossible qu’elle ait été écoutée en haut lieu. Toutefois, même s’il s’inspire de ces appels, le pouvoir ne l’avouera jamais, quoi qu’il arrive. Même s’il accepte parfois quelques sources d’inspiration de la part d’intellectuels indépendants, c’est tout de même ce pouvoir, incarné par le chef suprême et unique, qui prend toutes les décisions, qui légifère sur l’heure à laquelle les mineurs peuvent jouer sur leurs tablettes et l’heure à laquelle ils doivent aller se coucher.
Anne Cheng
Quelles tactiques sont-elles utilisées par les intellectuels pour échapper à la censure ?
Les Chinois sont rompus à cet exercice depuis le début de leur histoire impériale, à partir du IIe siècle avant notre ère. Face à un État très centralisé d’où émanent toutes les décisions, les lettrés, ancêtres des intellectuels, s’exprimaient de manière détournée, dans un langage extrêmement allusif, en prenant soin de ne pas heurter la susceptibilité de l’empereur, mais avec l’objectif de lui faire entendre raison malgré tout. L’historien des idées libéral Xu Jilin a ainsi publié en 2022 un texte où il évoque la figure d’un intellectuel japonais de l’après-guerre qui dresse un bilan sévère du militarisme japonais ayant conduit son pays à la catastrophe. Tous ses lecteurs comprennent que c’est un détour pour parler en réalité de la Chine d’aujourd’hui. Il faut donc faire preuve d’inventivité, d’ingéniosité, savoir jouer sur les mots, les significations multiples, les graphies, adresser des clins d’œil à ses lecteurs, tout en espérant passer sous les radars de la censure. Cela fait des millénaires que les lettrés et les penseurs chinois utilisent ces techniques. Mais cela devient de plus en plus difficile. Les réseaux sociaux, l’Internet, apparaissaient il y a une vingtaine d’années comme des outils d’émancipation. Mais cet espace est désormais extrêmement contrôlé. Les comptes de ceux qui font référence à des idées critiques sont systématiquement fermés. Les moyens de diffuser la pensée se rétrécissent de jour en jour. On peut encore dire certaines choses à des amis très proches. Mais jusqu’à quand ? On ne peut plus faire confiance à qui que ce soit. Les étudiants peuvent dénoncer leurs enseignants. Ils sont même encouragés à le faire. Certains intellectuels que nous publions dans ce volume sont désormais condamnés à la prison à perpétuité et voués à être neutralisés pour toujours.
Anne Cheng
Mais peut-on penser sans espace public ?
Les jeunes générations n’ont pas été formées à la pensée critique. Avec en plus un taux de chômage très élevé et une démographie en chute libre, l’impression qui prédomine est la résignation. À terme, toute pensée un tant soit peu libre, en Chine, risque donc de s’assécher. Aujourd’hui, les textes que nous publions dans ce volume n’atteignent pas le public chinois. C’est bien pour cette raison que nous tenons à les faire connaître : pour suppléer à cette réduction au silence et résister à l’oubli.
Philosophie magazine, publié le 04 septembre 2025.
LE COURS D’ANNE CHENG AU COLLÈGE DE FRANCE (2024-2025) :
Despotisme et monisme en Chine
VOIR SUR PILEFACE : Penser en Chine
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