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Le feu de Titien

D 9 août 2025     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Titien, Autoportrait, 1562.
Madrid, Musée du Prado.
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Le feu de Titien


On ne sait de quoi il faut le plus s’étonner chez Titien : sa longévité légendaire, sa maîtrise des événements et des puissances, son sens stratégique des affaires ou tout simplement (tout simplement !) son génie en peinture résumant celui de Venise et projetant sa lumière intérieure sur tous les tableaux après lui. Contre tous ceux qui ne peuvent voir de vraie réussite que dans l’échec, la réussite absolue de cette vie paraît invraisemblable, elle semble une insulte à nos valeurs religieuses de mort, d’empêchement sentimental, de pauvreté ou de malédiction suicidaire. Rien ne lui fait obstacle : sa croissance est celle du temps lui-même.


Titien, Le Concert champêtre, vers 1510.
Paris, Le Louvre. Photo A.G., 25 janvier 2017.
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L’analyse de Marcelin Pleynet (1993).

Comme dans un mythe parfait, jusqu’à sa date de naissance prête à controverse, et il est le premier à la dissimuler. Le mystère est pourtant simple : Titien était déjà plus qu’excellent étant jeune (il se vieillissait donc pour paraître sérieux et emporter les commandes), et comme il reste incomparable devenu très vieux, il en rajoute pour avoir la paix, stupéfier ses contemporains et poursuivre à l’écart ses toiles les plus secrètes. Il passera donc pour le "grand vieillard" centenaire qui continue jusqu’au bout à peindre, alors qu’il meurt seulement (seulement !) à quatre-vingt-six ans, en pleine épidémie de peste, en 1576.

Il faut imaginer ce théâtre du seizième siècle dont Shakespeare se souvient dans Othello : Venise, ville des villes, capitale des échanges internationaux et de l’édition (entre 1495 et 1497, mille huit cent vingt et un livres édités en Europe, dont quatre cent soixante-dix-sept à Venise et cent quatre-vingt-un à Paris) ; sanctuaire de la peinture moderne, c’est-à-dire axée sur la couleur, en compétition avec Rome et Florence ; République Sérénissime où l’Inquisition ne pourra jamais s’implanter ; liberté comme il n’y en eut jamais ; invention dans tous les domaines (architecture et musique, navigation, armes, commerce, vêtements et prostitution). Les nouvelles vedettes, après Vinci, Raphaël, Michel-Ange s’appellent déjà Giorgione et Titien, bientôt Véronèse et Tintoret. Rome n’est plus dans Rome, sa rivale s’affirme.

Que fait Titien ? Il comprend, comme personne avant lui, la situation des pouvoirs. Les princes, les empereurs ? On fera leurs portraits à jet continu, on les convoquera sur la toile, on les tiendra par l’image en utilisant leur narcissisme, leur mégalomanie automatique, leurs rivalités. Des ducs de Ferrare, de Mantoue ou d’Urbino à Charles-Quint ; des papes à Philippe II, rien de plus simple. Vous croyez exister vraiment ? Moi seul, Titien, peut vous en donner la garantie en volume, en couleur. L’Eglise ? Elle sera le lieu multiple du vote populaire. Quelles sont les peintures qui ont le plus de succès ? Celles qui sont les plus implorées par la dévotion des fidèles ? Les plus efficaces, donc ? Réponse : l’Assomption, tellement insolite, audacieuse, rouge, enlevée, ivre, qu’elle emporte aussitôt, si l’on peut dire, le morceau. D’un côté, le pari aristocratique (les portraits sont immédiatement très célèbres), de l’autre, le plébiscite démocratique.

Les biographes, fascinés à juste titre, écrivent : "Aucun artiste avant lui n’a jamais osé s’adresser avec autant de clarté et d’insistance à un souverain pour réclamer de l’argent." Titien sait que la domination par la peinture est une question magique qui prend l’être humain à sa racine. Il invente l’atelier de cette domination, aidé en cela par la plume mobile de l’Arétin, son ami et complice constant, plume acérée et caustique qui fait trembler les coulisses. Quel couple ! Rien ne leur résiste : ils s’activent, ils divisent, ils règnent, pour la plus grande gloire du pinceau.

Les puissants renâclent bien un peu, mais s’inclinent. Titien sera exempté d’impôts. Ses toiles dictent les identités et l’espace, plus vrai que la réalité, des cours, des amours, des paysages et des caractères. Luther, ce "moine fatal" (Nietzsche), avait bien raison de s’inquiéter, comme ne manqueront pas de le faire, à travers les âges, les puritains ou les iconoclastes de tous bords. En effet : une révolution est en marche.


Titien, Vénus bandant les yeux de Cupidon, 1565.
Rome, Galerie Borghese. Photo A.G., juin 2015.
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Titien ne se soumet à rien : ni à la religion des masses, ni au spiritualisme néo-platonicien des élites. Intraitable sur les affaires, il dispose de ces surimpositions que sont les croyances mythologiques ou philosophiques, il se joue des titres, des systèmes, des sacres, des conciles. Une Pentecôte, une Annonciation ? Mais bien sûr. Des Vénus nues comme on n’ose pas les penser si nues ? Avec plaisir. Des mises au tombeau ? Oui, et avec une sincérité frémissante, encore. Marié ? Père de famille ? Soucieux de la carrière de ses proches ? Aucun problème. Des dîners avec courtisanes ? Lettre de l’Arétin à Titien, en 1547 : "Une paire de faisans et je ne sais quoi d’autre vous attendent à dîner, en même temps que la signora Angiola Zaffetta et moi ; alors, venez donc, car, en nous voyant prendre continuellement du bon temps, la vieillesse, espionne de la mort, ne rapportera jamais à sa maîtresse que nous sommes vieux."

En 1540, c’est l’historien Jacopo Nardi qui était chez Titien avec l’Arétin et le sculpteur Sansovino : "dans le jardin, dans la partie la plus extrême de Venise, au-dessus de la mer... Avec un millier de petites gondoles, ornées de ravissantes dames, où résonnaient diverses harmonies et musiques de voix et d’instruments qui, jusqu’à minuit, accompagnèrent notre joyeux dîner."

Titien travaille lentement, et parfois très vite. Ses femmes sont déjà les seules que tout le monde veut avoir, un certain roux diffus et sensuel les impose. Ses Dionysos, ses festins de dieux sont éclatants, ses "exquises obliques" finissent d’encercler ses contemporains qui ont l’impression (fondée) d’être les premiers humains à se découvrir et à découvrir la nature. L’Arétin : "Si j’étais peintre, je serais désespéré." Goethe, plus tard : "Il plaît à tous parce qu’il sait tout dire." Il n’y a rien de plus différent d’un tableau de Titien qu’un autre tableau de Titien, ce qui fait de lui le plus varié des peintres. "Je voudrais pouvoir, écrit-il un jour à Philippe II, mettre sur la toile l’image de mon coeur." Il l’a fait. Le coeur est couleurs.

Lettre de l’Arétin, 1548 : "Messire Titien me presse avec les plusvives instances et m’enjoint de vous écrire pour vous prier de bien vouloir sans tarder, par amitié, lui faire parvenir une demi-livre de cette laque si ardente et splendide dans sa véritable couleur écarlate qu’à côté d’elle le cramoisi du velours et du satin paraît moins beau." Voici donc l’"alchimie chromatique" dont tous les grands peintres voudront retrouver la clé : Rubens, Van Dyck, Velasquez, Bernin, Caravage, Rembrandt, Watteau, Goya, Manet, Delacroix, Cézanne... "Il se consacre avec passion à l’amalgame des pigments, comme le montre son très célèbre aphorisme selon lequel il suffit de savoir manier le blanc, le rouge et le noir."


Titien, Annonciation, 1535.
Venise, San Rocco. Photo A.G., 19 juin 2019.
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La clé ? Elle se trouve dans l’inscription que Titien a disposé dans sa plus forte Annonciation : " Un feu qui brûle mais ne consume pas ". Le buisson ardent du désir lui-même, avec Dieu dedans. Dieu au bout des doigts, pulsation directe. Le dernier Titien, en effet, peint de plus en plus avec les mains : "D’une traînée des doigts, il mettait une couleur sombre dans un angle, pour le renforcer, en plus d’une traînée rougeâtre, presque comme une goutte de sang."


Titien, Annonciation, entre 1563 et 1565.
Venise, San Salvador.
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Le sadisme, pourtant explicite, des tableaux de la fin semble échapper aux commentateurs. Ils y voient, bien entendu, plutôt de l’angoisse que de la jouissance (Diane et Actéon, Apollon et Marsyas, Tarquin et Lucrèce). La forêt du pinceau de Titien n’arrête pas de brûler, pendant que des incendies éclatent à Venise et détruisent certaines de ses oeuvres les plus importantes. Feu contre feu. La République se bat à la fois contre les Turcs et contre l’hérésie protestante (Titien soutient bien entendu le catholicisme, c’est-à-dire le moindre mal pour sa palette).

Le feu s’éteint ? Non, il est plus ardent sous la braise. Pour conclure, donc, dans la ville ravagée une nouvelle fois par la peste, Titien, dont la maison sera pillée le soir même de sa disparition, obtient d’être inhumé dans la basilique des Frari, son ultime rideau inachevé étant l’incroyable Pietà, puissante, monumentale, fidélité à la Vierge, peut-être, mais surtout à lui-même, toujours.


Titien, Pietà, 1576.
Venise, Accademia. Photo A.G., 19 juin 2022.
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Le Monde, 5 avril 1991.
L’Infini n°35, automne 1991. La guerre du goût, 1994

Titien au royaume des couleurs

Réalisation : Giulio Boato & Laura Chiossone (2022)

Portrait de Titien (1488-1576), un des plus grands peintres du XVIe siècle qui a révolutionné la peinture vénitienne par sa maîtrise absolue de la couleur.

Duché de Venise, au début du XVIe siècle. Le jeune Tiziano Vecellio descend des montagnes pour rejoindre la ville dorée. De Ferrare à Urbino, de Mantoue à Rome en passant par l’Espagne de Charles Quint et de son fils Philippe II, Le Titien a traversé le siècle en l’éclairant de ses peintures. Extraordinaire maître de la couleur et brillant entrepreneur de lui-même, innovant tant dans la composition d’un tableau que dans la manière de le vendre, il devient en quelques années le peintre officiel de la Sérénissime, l’artiste le plus recherché par les cours les plus riches et les plus influentes d’Europe.

Titien, une vie une oeuvre

Titien, ou comment, par le coloris, donner vie et incarner le XVIe siècle.

Par Pascale Charpentier et Claude Giovanetti.
Émission diffusée pour la première fois sur France Culture le 25.03.1993.

Intervenants :

Maurice Brock
Yves Hersant
Luciana Miotto
Etta Roche
Michel Laclotte
Marcelin Pleynet intervient sur le Cncert champêtre à partir de la 32e minute.


VOIR AUSSI (le 15 août approche) : La Bienheureuse Vierge Marie ou l’effet B.V.M.

Titien (1488-1576), L’Assomption de la Vierge, 1516-18,
huile sur panneau de bois, 6,90m x 3,60m.
Basilique Santa Maria dei Frari, Venise. Photo A.G., 20 juin 2016.
Zoom : L’autel. 22 juin 2014. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

1 Messages

  • Albert Gauvin | 4 janvier 2026 - 00:23 1

    Titien au royaume des couleurs : c’est le film qu’arte nous propose de revoir à la suite d’une série de trois documentaires-fiction pédagogiques consacrés à Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël.

    Une époque de sang et de beauté

    Disponible jusqu’au 02/05/2026
    Version française

    À partir de la fin du XVe siècle, la péninsule italienne a été le théâtre de violentes crises politiques et religieuses. De Florence à Milan, de Rome à la cour de François Ier, des hommes de pouvoir ont pourtant su faire émerger trois des plus grands talents de la Renaissance. Cette série documentaire-fiction révèle les contextes historiques tourmentés au cours desquels, malgré leurs rivalités, Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël ont réalisé leurs chefs-d’œuvre.