
Laurence Joseph, psychologue clinicienne et psychanalyste, membre de l’Institut hospitalier de psychanalyse de l’hôpital Saint-Anne, publie “Nos silences, apprendre à les écouter” (Editions Autrement, Collection Les grands mots,).
L’auteure Laurence Joseph interviewée sur France Inter
« Le silence n’est pas
le contraire de la parole,
mais sa condition »
Laurence Joseph![]()
Laurence Joseph, psychanalyste et psychologue clinicienne, consacre un essai à la place des silences dans nos vies, et comment les interpréter . Photo Jean-Philippe Baltel/Flammarion
Laurence Joseph, auteure de « Nos silences. Apprendre répondait aux questions d’Ali Baddou et Marion L’Hour sur France Inter le dimanche 30 mars 2025, à propos de son livre.
Que disent nos silences de nous ?
Des silences protéiformes, jusqu’au silence qui se fait "Cri", traduit en peinture par le célèbre tableau d’Edward Munch.

Edvard Munch, Le Cri, 1893,
Tempera et pastel (une des cinq versions), 91 × 73,5 cm
Musée national de l’Art, de l’Architecture et du Design (Oslo)


Le commentaire de Juliette Cerf, Télérama
“Nos silences. Apprendre à les écouter” : sans un bruit, que racontent-ils de nous ?
Pour la psychanalyste Laurence Joseph, les silences parlent autant que les mots. S’appuyant sur la littérature et la mythologie, elle en fait une démonstration éclairée.

Comme l’avait insolemment saisi John Cage, compositeur de l’œuvre musicale 4’33’’, quatre minutes et trente-trois secondes silencieuses, jouées pour la première fois en1952 au Maverick Concert Hall par le pianiste David Tudor, le silence finit toujours par se faire entendre. Qu’il soit imposé (tais-toi !) ou recherché (fuir le brouhaha), qu’il se révèle prison oppressive ou force libératrice, ce toxique ou délicieux fluide parcourt nos corps et nos âmes, traverse nos vies et nos rêves, depuis l’enfance — du latin infans, « celui qui ne parle pas » — jusqu’à l’extinction fatale.

Sur une expérience personnelle du silence

En ce temps là, je cheminais sur les chemins de Compostelle à l’approche des Monts d’Aubrac avec trois autres compagnons. Une étape mythique du Chemin, loin de la civilisation moderne.
Philippe et moi avions pris de l’avance sur le reste du groupe. Nous montions lentement, herbe verte, rase, la pente était douce. Après plusieurs heures de marche, nous atteignîmes un plateau en surplomb de tous les alentours, sous un ciel bleu ensoleillé, sans aucun nuage. Vision à 360°. Pas une maison en vue dans aucune direction, pas un poteau électrique, pas de route à l’horizon, pas de bourdonnement de flux routier. Rien que le silence, la Terre comme aux premiers matins du monde ! Instinctivement, nous nous sommes étendus sur le sol, les bras en croix, le visage tourné vers le ciel, instant de grâce en union sacrée avec la nature et je me surpris à dire à voix haute « Et soudain, le silence nous parla », une phrase que j’avais lue quelques heures plus tôt dans le livre d’or – un simple cahier – de la petite chapelle d’une ancienne commanderie de Templiers, et où les marcheurs du Chemin notaient leurs impressions.
C’était celle d’un marcheur qui avait vécu, avant nous, notre cheminement sur les Monts d’Aubrac.
« Et soudain, le silence nous parla » , une expérience restée intacte dans ma mémoire.
Dans son essai, Nos silences. Apprendre à les écouter, nourri notamment de littérature contemporaine (d’Annie Ernaux à Neige Sinno), la psychologue clinicienne et psychanalyste Laurence Joseph en saisit les multiples ambivalences, à travers deux déesses romaines méconnues : d’un côté, Angerona, divinité du silence volontaire, et du solstice d’hiver, représentée avec un bandeau ou un doigt sur la bouche et, de l’autre, « condamnée à se taire », Tacita, à qui Jupiter arracha la langue, et que Mercure viola en chemin l’Hadès, le silence de la déesse étant anatomiquement garanti… Comme celui, longtemps socialement assuré, de tant de femmes abusées, qui, dans le sillage de #MeToo, ont enfin osé prendre la parole pour révéler les « secrets » de famille et briser la silenciation.
Une gageure : parfois impressionniste dans ses analyses, Laurence Joseph parvient à faire comprendre combien le silence court sans cesse le risque de s’alourdir, en s’amplifiant lui-même. Idée-force que révèlent aussi bien les statuts de l’ordre des Chartreux,
« de notre silence même naît quelque chose en nous qui nous attire à plus de silence », que Le Silence de la mer de Vercors : « Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme le brouillard du matin. Épais et immobile. » Ce silence de plomb se heurte parfois au « silence attentif de l’analyste », qui « permet au patient de croire petit à petit en ses mots, de les défaire, de les ausculter, de les rassembler ». De les faire entendre.
Le silence est-il une absence de langage ou une autre manière de dire ?
Quand on pense au silence, on pense souvent à un vide. Une absence de mots, de bruit, de communication. Mais est-ce vraiment le cas ? Est-ce que le silence n’est pas, au contraire, une autre manière de dire, d’exprimer, de ressentir ? C’est à cette question que je vous propose de tenter d’illustrer en m’appuyant sur le livre de Laurence Joseph, point de départ de cet article, et deux figures qui ont profondément réfléchi au silence : Roland Barthes et John Cage cités dans l’interview ci-dessus.
1. le silence peut être un retrait, mais aussi une forme de résistance.

Roland Barthes, dans Le Degré zéro de l’écriture, dit que
Autrement dit, certains auteurs se taisent non pas par faiblesse, mais pour échapper au poids des mots, à leur charge idéologique. Le silence devient alors un geste critique, presque politique.
La psychanalyste Laurence Joseph, dans son livre Nos silences, parle elle aussi du silence comme quelque chose de double. Elle écrit :
Ce que ça veut dire, c’est que le silence peut être un refuge, mais il peut aussi être une violence, quand il isole ou nie l’autre.
Et pour le compositeur John Cage, le silence n’est pas un vide :
Le silence, loin de nier la parole ou le son, en constitue la condition d’émergence. Il libère l’espace pour une écoute plus fine, plus consciente.
2. le silence peut exprimer ce que les mots ne peuvent pas dire.

Roland Barthes, toujours dans Fragments d’un discours amoureux, écrit :
Dans le domaine amoureux, le silence peut être plus fort qu’un discours. Il montre une émotion trop grande pour être dite.
Laurence Joseph va dans le même sens :
Elle parle ici de ces moments où les mots manquent : des émotions si fortes qu’on préfère se taire.
John Cage, de son côté, relie le silence à la méditation, à la présence à soi. Il dit :
C’est-à-dire que le silence nous calme, nous ramène à l’instant présent, comme une respiration profonde après un vacarme.
3. le silence est aussi un espace d’écoute, une expérience esthétique.

Dans La Chambre claire, Barthes parle d’un silence de l’écriture, notamment face à la photographie. Ce silence est ce qui permet à l’émotion de passer, sans explication, sans surinterprétation.
Laurence Joseph note que
Par exemple : face à une œuvre d’art, un paysage, un moment de beauté. Le silence devient alors respect, admiration, voire sacré.
John Cage pousse cette idée très loin avec sa pièce 4’33’’, dans laquelle aucun son n’est joué. Il explique :
Cette œuvre nous force à écouter les bruits du monde autour de nous — les pas, les respirations, les petits sons de la vie. Le silence devient ici un outil pour nous éveiller à ce qu’on n’entend plus.
En guise de conclusion, le silence n’est donc pas une simple absence de langage. Il est un langage en soi, qui résiste, qui exprime, qui écoute. Il peut être refuge, douleur, intensité, ou révélation.
Dans un monde où tout va vite, où l’on parle souvent sans écouter, redonner sa place au silence, c’est peut-être réapprendre à écouter, à ressentir, et à exister pleinement.
Les premières pages du livre

Parution : 5 mars 2025
Collection Autrement
le livre Folio sur amazon.fr
Nous avons tous un répertoire intime de nos silences : les paroles que nous n’avons pas voulu prononcer, celles que nous aurions aimé entendre. Le silence abrite et protège ; il peut tout autant enfermer, humilier. Laurence Joseph nous invite à réfléchir au rôle qu’il occupe dans nos vies. L’écoute, la concentration, le secret, le deuil, la rupture mais aussi les traumatismes, les hontes… chacun peut trouver dans cet essai sensible et poétique une expérience qu’il a éprouvée. Avec beaucoup de grâce, l’autrice convoque littérature, arts, philosophie, mythologie et expériences universelles du silence pour nous plonger dans ses vices et ses vertus.
Laurence Joseph est psychologue clinicienne et psychanalyste, membre de l’Institut hospitalier de psychanalyse de l’hôpital Sainte-Anne (Paris). Elle a publié La Chute de l’intime (Hermann, 2021).
A lire et à offrir d’urgence.
Sarah Chiche
Un essai aussi poétique que subtil.
Claire Marin


L’amour est le miracle d’être un jour entendu jusque dans nos silences, et d’entendre en retour avec la même délicatesse : la vie à l’état pur, aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse.
Christian Bobin
Il faudra que je me taise et que je laisse la parole à celles et ceux qui en ont plus besoin que moi. C’est vers ce silence que je dois tendre. C’est vers ce silence que ces mots sont tendus, comme des cordes au-dessus du vide, comme des arcs tendus au maximum afin que la flèche puisse partir le plus loin possible.
Mais pour l’instant, puisque j’ai la parole, puisqu’on me l’a donnée ou parce que je l’ai prise, j’irai jusqu’au bout. »
Neige Sinno

Quel rôle le silence occupe-t-il dans nos vies ? Trésor rêvé pour certains, enfer pour d’autres, le silence, défini comme propriété acoustique, acte délibéré ou contraint, semble résister à l’idée d’une définition simple. Chercher à le circonscrire rapidement revient à être pris dans ses paradoxes. Il peut tout autant être le silence de l’isolement volontaire que le silence coupable du secret. Ce dernier qui consent, laisse filer, ensuite pèsera, enfermera une famille dans la honte de l’inceste par exemple, un silence ici comme une bombe à retardement. Plus que tout autre, ce silence touche à l’interdiction de dire, au secret bien gardé et au récit confisqué. Il voudrait parfois et à tort être confondu avec l’ineffable, il est en réalité en manque d’adresse et de reconnaissance. Je me méfie en effet de l’usage galvaudé d’« indicible », il est aussi parfois simplement la trace de l’omerta. Le silence de certains est une demande qui n’a pas pu aboutir.
L’étymologie du mot « silence » renvoie à l’immobilité. Il existe cette proximité entre le terme latinsileoet les termes grecs siopaô et sigaô, qui signifient « taire » ou « faire silence » sans que la distinction de sens soit évidente. Nous partons donc de silere, sileo : « se tenir tranquille », « être posé ». Cela fait écho aux images de la nature silencieuse et calme, de l’aube, de ce que l’on nomme stillness en anglais, pas loin des natures mortes : still life. Natures mortes donc composées d’objets qui, d’habitude animés, manipulés, bruyants, ici s’arrêtent et se soumettent au regard. Ils engagent à une réflexion sur l’existence et bien souvent sur sa vanité, c’est pour cela qu’ils sont au cœur des jardins japonais, jardins philosophiques où le concept de la création et du vide invitent à la profonde méditation des moines. Dépourvus de leur mobilité et de leurs bruits, leur ralentissement permet la pensée. Le silence caractérise en cela un plan d’immobilité et de calme, temps du savoir et de l’observation. Les morts se nomment aussi silentes. Le silence marque presque ainsi un état de l’être.
On dit aussi de la lune qu’elle silet quand elle décline, avant de devenir invisible, de disparaître, il y a donc dans l’idée du sileo non seulement la disparition du son mais aussi l’idée de l’extinction, de l’évanouissement. Un retour au rien. Dans son cours au Collège de France sur le neutre Roland Barthes consacre quelque temps de son enseignement au silence1, et il précise :
« On dit aussi que le bourgeon ou le sarment qui n’apparaît pas encore silet, “il se tait”, ou que l’œuf qui n’est pas encore couvé silet, “il se tait”2. »
Alors la pierre se tut, elle aussi, et le silence se fit dans la montagne, là où ils allaient, l’un et l’autre. […] Pauvre martagon, pauvre raiponce ! Les voici, les cousins, les voici debout sur une route de montagne, le bâton fait silence, la pierre fait silence, nulle parole ne s’est tue, nulle phrase, ce n’est qu’une pause, ce n’est qu’un intervalle entre les mots, ce n’est qu’un vide, tu peux voir toutes les syllabes immobiles alentour ; ils sont langue et bouche, ces deux-là comme auparavant.
L’autre verbe latin qui induit l’absence de bruit est tacere, que l’on entend dans « se taire », et qui désigne le silence verbal, l’absence de parole qui se trouve restreinte, empêchée, contrainte. On retrouve tacere, dans « tacite » et « taciturne ».Tacere est donc du côté du silence verbal, de paroles qui ne sont pas prononcées alors que sileo nomme un état.
Liés au silence, plusieurs mots attendent encore : « mutique », du latin mutus, « muet », qui ne peut pas parler, celui qui a « avalé sa langue », « perdu sa langue », « tu es devenu muet ? », mais aussi du grec, avec notre « aphasique » : composé du a privatif et de phasis, « parole », il est choisi en 1864 par Armand Trousseau pour désigner en médecine des troubles cognitifs affectant la parole. L’aphasie des patientes hystériques fait partie des premiers intérêts cliniques de Freud.
Plus récemment, en 2022, le verbe « silencier » fait son entrée dans le dictionnaire pour désigner l’acte de réduire quelqu’un au silence, de l’invisibiliser. La silenciation est la marque d’une emprise, d’une mise en danger qui empêche de prendre la parole. Cette silenciation n’est plus seulement la marque d’un symptôme, d’un mécanisme comme le refoulement freudien ou la mémoire traumatique et ses ruptures de la mémoire autobiographique. Il s’agit en effet de reconnaître désormais la mise sous silence comme le résultat d’une action préméditée dans des violences de genre, des violences faites aux minorités et aux enfants.
Ainsi le mot de « silenciation » marque la reconnaissance d’une erreur sur le silence : ce que l’on prend pour un sileo est souvent un tacet, l’immobilité de celui qui reste silencieux n’est pas de son fait, il résulte d’un système de silenciations.
« Faire silence », « réduire au silence », « passer sous silence », « briser le silence », ce sont finalement les expressions consacrées qui feront tourner le silence dans un sens ou dans l’autre, le feront appliquer, résonner. Il reste ainsi entre les mains des hommes, commanditaires, amateurs ou objets. Presque innocent dans notre imaginaire, le silence se déplace, s’adapte, inonde, remplit, vide. Il invite à ce que la lumière soit faite, il ne peut donc être essentialisé et demande à être approché avec humilité, parce que ses effets nous dépassent et nous échappent parfois jusqu’à la paralysie.
Comment l’approcher sans le déranger ? Comment le saisir puisqu’il ne dit… rien. Le penser éloquent, est-ce lui supprimer sa qualité essentielle ? Lui attribuer une vertu ou un blâme, est-ce le moraliser et l’utiliser ? Le changer, le subvertir avec une vulgaire dénégation ? Chercher à faire du bruit autour de lui, est-ce déjà le trahir, être comme une enfant qui le redoute et préfère pour s’endormir entendre les bruits alentour ? L’enfermer dans un paradigme, ce sera toujours le trahir.
Freud le rappelle, trois éléments provoquent l’angoisse infantile : le silence, l’obscurité et la solitude. Nous verrons comment ce triptyque augure d’une situation où l’homme se confronte à un élément qui, le reste du temps, lui est étranger. De cette étrangeté naîtront des états critiques où la sensibilité bouge, se déplace autrement, en sourdine, elle se floute ou se fige, elle ne fonctionne pas avec son régime habituel.
On supporte en effet facilement une minute de silence, on s’y recueille, mais plus ? Au-delà de cette minute ne tombe-t-on pas dans un silence qui se dit « gêné » ou « de mort » ? Qui n’a pas fait l’expérience de ces silences prolongés, hors cadre, qui débordent nos habitudes ? Les blancs dans une conversation, que nous suggèrent-ils ? Que l’on n’a rien à se dire ou que rien encore n’a été dit ? Pourquoi d’un coup le silence nous panique, qu’est-ce que cela nous dit de lui ?
Le traverser, le supporter, le chercher est-ce pour autant le considérer dans sa qualité pure ? Les amateurs de silence en sont-ils les meilleurs experts ? Quelles sont les qualités du silence, quelle dimension supplémentaire donne-t-il à une journée, à une nuit, à une vie ? Que lui doit-on ? Quand il se brise que ressent-on ? Qu’avons-nous à cet instant perdu ?
Il y a les amateurs du silence mais il y a aussi ses otages, tout autant que ses organisateurs, ceux qui créent les conditions de possibilité du silence contraint. À chaque fois il est question de chercher – parce que le silence est fait pour les gens curieux – quel récit se tient à côté, derrière ou devant un silence. Il occupe des places différentes, incubateur d’un discours pour certains il peut au contraire être le signe de son éradication, signal soit de l’effacement du discours, soit d’une stérilisation du langage pour des sujets mis en incapacité de trouver leurs mots.
Cet essai ne se veut pas une monographie sur le silence mais plutôt une monographie sur nos silences, ceux des communautés humaines, les respirations qui s’arrêtent, les regards qui se croisent, un ange passe et plus personne ne bouge, regards croisés toujours étonnés que, oui, l’ange repasse. Pourquoi les humains se mettent-ils à se taire ensemble et comment en ont-ils convenu ? Ces silences organisés sont-ils le signe d’un savoir de l’humain sur lui-même ?
Condition du langage et de la musique, le silence est la trace de la présence passée. Deux régions pour deux versions du silence : d’un côté sileo, que nous pourrions traduire en un « se tenir là silencieux », contemplatif, humble, à l’aube d’un dialogue nouveau et de l’autre tacet : tais-toi, garde le silence, tu ne peux rien en dire.
Chaque région du silence mène vers une bordure. Bordure de la folie, du sommeil, du rêve, de l’extase, de l’indicible ou du cri, le silence flirte avec un état critique.
[…]


Le silence découpe les sons et les syllabes rendant le mot vivant, le sens agissant. Sans silence aucun sens n’est possible, aucune mélodie ne peut se jouer. La diction dans la lecture d’un texte ou l’interprétation d’un morceau de musique vibrera différemment pour ses auditeurs selon la qualité de ses silences. Les pauses et les soupirs déterminent la lecture d’une partition. Le soupir a la même durée que la noire, il vaut autant qu’elle, ce qui ne se joue pas vaut autant que ce qui se joue. Chaque figure de silence est l’équivalent de la durée d’une note, par exemple une croche vaut un demi-soupir, le soupir se déclinant en effet en demi-soupir, quart de soupir, huitième et seizième de soupir. La musique compte sept figures de silence, combien les hommes en ont-ils créées ? Avons-nous aussi autant de modalités de silence que de modalités de paroles ? Y a-t-il une carte inversée de nos dialogues en soupirs, pauses, demi-pauses ? Le silence de la colère, de la dévastation, de l’ironie, du désir, de la tendresse, du regret, du rejet.
Le soupir dans la langue courante n’est pas exactement un silence, c’est dès 1150 « une respiration profonde qu’on laisse échapper sous le coup d’une émotion, de la douleur ». Il se retrouve dans l’expression « jusqu’au dernier soupir », cette trace de nous, de notre respiration, de nos organes alors que les mots sont effacés, ou plutôt s’effacent. Le soupir, avant même d’être relié au contexte de l’émotion, est répertorié comme un rot, un hoquet. Loin de tout lyrisme il manifeste une action mécanique du corps, une respiration avec ses propriétés physiologiques, détendant intégralement notre cage thoracique et permettant de remplir au maximum nos alvéoles pulmonaires. Soupirer consiste ainsi à prendre une grande respiration avant de s’élancer, opérant donc une bascule entre deux états. Ce passage d’un état à l’autre fait écho dans le corps : le sang qui tombe dans les jambes ou le cœur qui s’emballe, cette modification du teint, l’annonce qui résonne, tout cela peut être accueilli, recueilli et rendu dans un soupir. Tous ces mouvements convergent en un souffle. Le corps rend dans le discours, par un son, ce qui ne peut pas encore se dire et qui peut-être ne se dira jamais, ne trouvera pas de traduction, juste un souffle qui modifie légèrement le silence. Le corps se rattachant à un presque son pour se dire, là où il voudrait s’effacer.
Par Laurence Joseph et les éclairages de Roland Barthes et John Cage
* Version imprimable





