

Les rochers de Fontainebleau, de grès et de force
Situé à soixante kilomètres au Sud-Est de Paris, le massif de Fontainebleau est une curiosité géologique unique en France. Disséminés dans cette forêt d’exception, les rochers, de tortueux blocs de grès, offrent un terrain de jeu fertile pour l’imaginaire mais aussi pour les adeptes de l’escalade.


Révélations sur une gravure (érotique) préhistorique découverte à Fontainebleau

Par Baudouin Eschapasse
Publié le 30/05/2025 à 12h00

Selon les chercheurs Médard Thiry et Anthony Milnes, cette gravure rupestre en forme de triangle pubien, dissimulerait un dispositif hydraulique sophistiqué. © DR.
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C’est en faisant des recherches sur les origines du grès de Fontainebleau que Médard Thiry est tombé, en 2017, sur une étrange gravure au fond d’une grotte : une représentation évocatrice de l’entrejambe féminin. Comme une version préhistorique de L’Origine du monde de Gustave Courbet.
Pour ce chercheur à l’école des Mines de Paris qui a étudié le site avec Anthony Milnes, de l’université d’Adélaïde (Australie), cette œuvre constituerait un dispositif hydraulique particulièrement sophistiqué pour l’époque paléolithique. Explications.
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Le Point : Vous avez publié, dans diverses publications scientifiques (The Oxford Journal of Archaeology ou Quaternary Research) depuis décembre dernier, plusieurs articles sur un site préhistorique étonnant. Où se trouve-t-il et de quand date-t-il ?

Médard Thiry, 78 ans, est géologue et ancien chercheur du Centre de Géosciences. Il a enseigné près de 40 ans à l’Ecole des Mines. © DR.
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Médard Thiry : Il est situé à environ 60 kilomètres au sud de Paris, dans les chaos rocheux de Fontainebleau. Ce lieu abrite de nombreuses grottes, dont certaines ont été habitées par l’homme au paléolithique supérieur, soit il y a environ 15 000 ans. On est alors à la fin de la dernière glaciation. Le paysage est celui de la toundra de la Sibérie actuelle. Il fait encore bien froid. Les gibiers migrent avec les saisons ; les femmes et les hommes qui vivent de la chasse et de la cueillette, se déplacent pour suivre leurs ressources alimentaires.
À quoi ressemble cette grotte ?
Elle est de petite taille et bas de plafond. On peine à s’y tenir debout tant elle est exiguë. Il faut ramper pour y entrer. La lumière y pénètre cependant par deux ouvertures opposées. Il faut imaginer un espace de 5 mètres de longueur dont les parois sont ornées de gravures et d’un fragment de peinture. Ces éléments constituent les rares traces d’art rupestre paléolithique au nord de la Loire. Alors que le sud de la France et l’Espagne comptent plus d’une centaine de grottes ornées, celles-ci sont rarissimes en région parisienne.
Qu’est-ce que Fontainebleau a de particulier pour nos ancêtres préhistoriques ?
Le site compte de nombreux abris-sous-roche. Il est à environ une journée de marche des grandes zones de chasse et d’habitation qui étaient établies sur des gués de la Seine où passaient les grands animaux, comme à Pincevent (Seine-et-Marne) et à Étiolles (Essonne), qui sont fouillés depuis des dizaines d’années.

Médard Thiry, dans l’un des abris-sous-roche qu’il étudie depuis 2017. © DR.
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Quand ont été découvertes les gravures que vous avez étudiées ?
En 1981. Une gravure de cheval d’environ 30 centimètres de longueur a d’abord été identifiée, puis un triangle. Cette deuxième gravure m’est vite apparue comme une représentation d’un triangle pubien, car il comportait une fente centrale à laquelle il n’avait pas été prêté beaucoup d’attention. En 2010, le préhistorien Alain Bénard [chercheur au CNRS et à l’université de Nanterre, président du Groupe d’études de recherche et de sauvegarde de l’art rupestre] a démontré que le cheval de Fontainebleau devait être rapproché de certaines fresques de Lascaux et qu’on pouvait lui assigner un âge d’environ 14 000 ans.
À quel moment voyez-vous la grotte pour la première fois ?
En 2017, dans le cadre d’un programme collectif sur les abris gravés des grès de Fontainebleau, subventionné par la Direction régionale de l’archéologie d’Île-de-France. C’est à l’occasion de ce programme qu’ont été repérés des aménagements pour l’écoulement des eaux de pluie qui pénètrent l’abri. Chose qui n’avait encore jamais été mise en évidence dans aucun site paléolithique ni site archéologique plus récent.
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Outre une « carte préhistorique » au sol, que vous avez longuement étudiée avec le chercheur australien Anthony Milnes, vous avez émis l’hypothèse que cette gravure rupestre était à la fois une représentation sexuelle et un aménagement hydraulique. Expliquez-nous.
Cet aménagement, par creusement du grès de l’abri, en forme de figuration sexuelle féminine, permet l’écoulement de l’eau via la fente vulvaire. Nous avons commencé à décrire le dispositif, il y a cinq ans. Il consiste en un triangle dessiné par deux fentes convergentes vers le bas et une fente médiane. Toutes les trois ont été gravées profondément. Le triangle est surmonté d’une tache sombre naturelle qui figure la touffe pubienne. Les fentes latérales du triangle sont reliées à des fentes qui ont été élargies et qui figurent les plis de l’aine. Le plafond de la chambre évoque un ventre enceint. La courbure d’une grande fente élargie qui fait face à la courbure de l’entrée évoque le dessin des hanches. Voilà les éléments naturels du grès mis en valeur par quelques traits pour dessiner le bas d’un corps de femme très suggestif.
La forme de ces gravures en triangle fonctionne comme un entonnoir. Converge ainsi vers sa base, l’eau qui filtre à travers la roche. C’est bien ça ?
Oui. Derrière ce panneau, des fentes du grès ont été creusées pour que les eaux de pluie s’y infiltrent. On constate que périodiquement, après de longs épisodes pluvieux, de l’eau s’écoule par la fente centrale du triangle. Les femmes et les hommes du paléolithique ont amené l’eau jusqu’aux fentes creusées et ont su imaginer la partie cachée de son cheminement à travers le grès. Ils ont disposé les fentes latérales du triangle pour concentrer les infiltrations vers la pointe et ont creusé très profondément la fente centrale pour créer une source qui émerge du grès à cet endroit. Ils ont ainsi conçu une vraie ingénierie hydraulique pour alimenter cet écoulement.
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Un travail d’ingénierie préhistorique ?
Absolument. L’apport d’eau à l’arrière du panneau a montré que l’équivalent de deux seaux d’eau actuels suffisait pour faire apparaître un écoulement au bout de deux jours et demi… Les « ingénieurs » paléolithiques avaient dû l’expérimenter. Ils savaient sûrement faire fonctionner l’installation sur commande, pour le jour prévu. C’est une mise en scène, une vraie installation artistique au sens contemporain du terme. Le plancher a, en outre, été travaillé pour alimenter l’écoulement et comporte d’autres aménagements pour conduire les eaux de pluie qui s’infiltrent dans l’abri. Le niveau supérieur reçoit les eaux d’infiltration dans plusieurs petites dépressions du grès dont les bords ont été défoncés pour amener l’eau à s’écouler, par des fentes qui ont été élargies, vers un niveau inférieur du plancher. Ce niveau comporte des bombements de grès et une vasque assez grande en aval. Le grès de ce niveau inférieur est creusé d’un réseau de sillons qui contournent les bombements et convergent vers cette vasque.
Ne s’agit-il pas de fissures naturelles ?
Le tracé des sillons ne correspond pas à la géométrie de fractures naturelles qui se recoupent. Les sillons présentent des courbes et des sinuosités qui indiquent que les sillons ont été tracés pour mimer un réseau hydrographique de rivières. Le bourrelet de grès qui délimite la vasque naturelle au point bas du plancher a été défoncé pour éviter que cette dernière n’ennoie une grande partie du plancher, et pour que l’eau se déverse sans trop attendre vers la chambre du panneau gravé.
Comment peut-on être certain de la datation de cette installation ?
La figuration sexuelle est complètement charpentée par des éléments naturels. Deux chevaux sont disposés symétriquement, au plus près du triangle pubien. Ils font partie intégrante de l’installation et datent celle-ci du paléolithique supérieur. L’installation présente, par ailleurs, une vraie signature paléolithique. En effet, les populations de cette époque ont souvent choisi de décorer des reliefs naturels qui évoquent des formes de vie. Dans les grottes, ce sont souvent des reliefs de la paroi qui évoquent un membre ou la courbure du dos d’un animal qui ont été choisis pour y poser et encadrer la représentation de cet animal. Ici, ce sont les reliefs et les fentes naturelles qui évoquent le bas du corps d’une femme. Toute l’installation a été faite avec le minimum d’interventions, comme pour préserver au maximum les éléments naturels évocateurs. Peut-être que ceux-ci étaient ressentis comme porteurs d’une signification contenue dans la matière, que l’intervention des hommes et des femmes a seulement mise en valeur ?
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Pour vous, la carte préhistorique que nous évoquions précédemment et cette gravure ont été réalisées à la même période…
La corrélation entre les deux installations est soutenue par l’ingénierie et les techniques similaires mises en œuvre dans les deux installations hydrauliques : le creusement de sillons et de rigoles pour rassembler les eaux d’infiltration et les conduire vers le bassin du réseau hydraulique ou celui qui alimente l’écoulement vulvaire ainsi que la même technique d’éclatement du grès qui a été utilisée pour excaver deux gros bourrelets de grès quartzite afin d’aménager le réseau hydraulique qui alimente la figuration féminine. La similitude des techniques utilisées avec la taille des silex permet d’établir des corrélations. Dans notre cas, le caractère unique et singulier de la mise en scène des écoulements d’eau est un facteur de corrélation, tout comme le caractère unique et spécifique d’un fossile stratigraphique. Tous ces éléments convergents entre les deux installations contiguës ne peuvent pas être dus au hasard de l’espace et du temps.
D’autres dispositifs du même ordre sont-ils connus dans le monde ?
Jamais une installation hydraulique paléolithique ou plus jeune n’avait été décrite. Qu’un second dispositif hydraulique similaire ait été découvert, c’est à la fois inattendu et exceptionnel. Comment ces deux installations pourraient n’avoir rien à voir l’une avec l’autre ? Comment des techniques uniques à ce jour auraient-elles pu être mises en œuvre à des époques différentes et dans un même lieu ? Les deux installations ne peuvent qu’être liées culturellement et donc être contemporaines.
Vous relevez que l’entrée de cette grotte a longtemps été signalée par un mégalithe.
C’est une autre chose apparemment unique à ce jour... Était élevée, non loin de ce site, une grosse pierre comme pour marquer l’endroit dans le paysage. Cette pierre dressée, dont témoignent des cartes postales du XIXe siècle, a malheureusement été abattue par un carrier entre les deux guerres. Cela conforte l’idée que cet abri-sous-roche était particulièrement important pour les femmes et les hommes du paléolithique supérieur. Ces élévations de pierres qui préfigurent l’élévation de menhirs au néolithique quelque 6 000 à 8 000 ans plus tard, soulignent encore une fois la singularité et l’originalité de ce site.
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Comment ces deux installations, carte et gravure, doivent-elles être envisagées, selon vous ?
Si l’on peut étudier les traces matérielles laissées, les techniques utilisées, on ne pourra malheureusement jamais approcher les significations spirituelles qui y étaient liées. Ces aménagements ont certainement servi de support à des récits et mythes extraordinaires. Ces mythes, qui racontent le monde à travers des histoires et donnent sens à la réalité, aidaient sans doute nos ancêtres à se tenir debout et à vivre. C’est probablement derrière les images qu’il faut chercher le sens profond des aménagements. Mais il faut éviter d’y projeter nos propres mythes.
Comment, vous-même, interprétez-vous les choses ?
Les flux d’eau ont probablement une signification spécifique. L’eau, on le sait, est l’élément primordial et essentiel à la vie. Cet élément occupe une place centrale dans les mythes et les cosmogonies. Son omniprésence dans le monde, sa capacité à donner la vie et à la détruire, l’ont souvent associé à la création et à l’origine du monde. Symbole de vie et de fertilité, l’eau est souvent indissociable des cycles de la nature. La pluie nourrit les terres et les rivières. Ici, la superposition de symboles recèle probablement une puissance supplémentaire : une évocation de la fertilité féminine, envisagée non seulement en lien avec la maternité mais probablement aussi la nature en général, l’ensemble de l’environnement végétal et animal.
Pensez-vous que d’autres représentations de ce type existent ailleurs ?
Il serait étonnant qu’il n’en existe pas sur d’autres sites. J’explore d’ailleurs plusieurs grottes qui pourraient dévoiler des aménagements similaires. Mon intuition est que les bords de la Seine et du Loing doivent être étudiés avec attention car ils comptent d’autres zones où des éléments rocheux de même type existent. Hommes et femmes du paléolithique pourraient y avoir manié burins et gravoirs et laissé d’autres gravures de ce type…
20 000 ans avant Gustave Courbet, une « Origine du monde » préhistorique
Parmi les 2000 cavités gravées dans les grès des alentours de Fontainebleau, l’une contient un cheval dans le style de Lascaux jouxtant un pubis féminin sculpté. En cas de forte pluie, de l’eau en suinte et l’on peut alimenter artificiellement ce système hydraulique. Dans cette véritable installation - au sens artistique du terme - il est tentant de voir l’expression d’un mythe d’origine paléolithique. De lointains échos se retrouvent chez Gustave Courbet.

Boris Valentin, L’art rupestre à « l’Origine du monde »
Boris Valentin, De Courbet à Lascaux. Une origine du monde préhistorique

La jouissance est une phrase
Yannick Haenel
Charlie hebdo. Mis en ligne le 5 avril 2023
Paru dans l’édition 1602 du 5 avril
C’est une rêverie où se confondent les grottes, l’eau des rivières et le sexe des femmes. C’est la jouissance qui se formule entière, nocturne, absolue. C’est la littérature lorsqu’elle s’écrit en sacralisant son propre amour. C’est le nouveau livre de Pierre Michon, Les Deux Beune (éd. Verdier), dont la première partie, La Grande Beune, était sortie en 1996 – livre culte, roman fulgurant de 75 pages saturé de désir –, et dont la deuxième partie, La Petite Beune, attendue depuis vingt-sept ans, inédite, quasi inespérée, paraît donc enfin, accompagnée de la première.
Autant le premier volet de ce roman racontait les frustrations passionnées d’un jeune instituteur qui débarquait pour son premier poste dans un village perdu où il n’en finissait pas de fantasmer sur Yvonne, la belle et inatteignable buraliste, autant la suite retourne le scénario libidinal, qui se livre sous le signe victorieux de l’assouvissement.
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Oui, c’est l’histoire d’une victoire : Les Deux Beune racontent comment le désir masculin, en ne cessant de se faire des films – car le réel n’est jamais qu’une hallucination onaniste –, accède pourtant, en un instant miraculeux, à la souveraineté d’une femme : c’est elle qui, en un seul regard, fait passer le phallus de son ancien amant au jeune instituteur, lequel n’aura plus, de son côté, qu’à passer à l’acte.

Les romans sont des clairières où converge une lumière délurée. Écrire, c’est écouter les « imaginations lubriques », suivre son désir au cœur des bois et chercher le secret du monde dans les fentes : Lascaux et les nymphes flottent ici ensemble. L’obsession sexuelle est l’origine de la narration masculine (c’est aussi en cela qu’il est bon de la censurer, sinon elle se change en domination et dégénère en violation).
Tout ici brûle précisément d’une telle censure – de l’interdit qui enflamme les désirs. Chacun ne pense qu’à ça. Le texte lui-même n’est qu’un rite en surchauffe qui accueille la mise à nu. « La jouissance est une phrase », écrit Michon. Les romans construisent une éclaircie du désir. Et depuis sa magnificence tourmentée, divagante et lascive, celui-ci nous gratifie d’un rêve éveillé, entre Freud et Bataille, où les jarretelles, les hameçons, les petits renards et la sombre transparence des bas Nylon composent une scène primitive qui nous renvoie aux vertiges de la division sexuelle.
Si le coït ne fait pas remonter en vous la mémoire des grottes, il n’est rien. C’est pourquoi les mythes, les fétiches et les polarités sexuelles se condensent ici en une matière charnelle qui fait ruisseler le monde.
Lisez ces phrases ardentes, lyriques, dévissées jusqu’au sublime. Des hommes ivres de profanation y kärchérisent des peintures pariétales pour en faire un garage, un jeune type y bande sans fin dans sa nuit, et c’est une femme qui mène cette comédie pour toujours.
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L’Origine du monde de Gustave Courbet
LASCAUX

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