« Le Chagrin et la Pitié » : ce film choc de Marcel Ophüls dont Simone Veil ne voulait pas
Non diffusé à la télévision jusqu’en 1981, mais sorti au cinéma en 1971, ce documentaire de 1969, signé Marcel Ophüls, disparu ce 26 mai, marque un tournant majeur dans la mémoire de l’Occupation. Enquête.
Par François-Guillaume Lorrain
Le Point, le 27/05/2025


Générique du documentaire Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls. ©Capture

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« C’est le seul point de désaccord que j’aie eu avec Simone » : interviewée pour le remarquable documentaire de Joseph Beauregard, Le Chagrin et la Pitié, la France de Vichy dynamitée (2024), consacré au célèbre documentaire de Marcel Ophüls, décédé ce 26 mai, Anne Sinclair avoue n’avoir jamais compris le refus obstiné de Simone Veil de voir ce documentaire capital diffusé à la télévision française. Elle lui consacra même quelques pages virulentes dans ses Mémoires, après sa diffusion.
Ce film, l’ORTF n’en avait déjà pas voulu, en amont, lors de sa production fin 1968, puis en aval en 1969, au moment où la question de sa diffusion s’était posée. En 1971, alors qu’elle était au conseil d’administration de l’ORTF, Simone Veil mit en balance sa démission s’il était programmé sur la chaîne unique de la télévision française.
Une France entachée de collaboration ?

Les frères Grave .© Capture

Que lui reprochait-elle ? De montrer, à partir de la ville de Clermont-Ferrand, « une France entachée de collaboration, de prétendre que tous les Français avaient été des salauds, ce qui n’est pas acceptable ». Accusations largement infondées, comme le rappelle dans le documentaire de Joseph Beauregard l’historien Henry Rousso : en effet, de nombreux résistants témoignent, ici, un pharmacien de Clermont, là, les frères Grave, deux paysans, en passant par Pierre Mendès-France ou Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Certes, c’est indéniable, leurs propos ne sont guère amènes sur ceux qui n’ont pas eu leur courage.
Marcel Ophüls en 2015. © Pedersen Britta / Pedersen Britta/DPA/ABACA

En octobre 1980, après une nouvelle sortie au cinéma du Chagrin et la Pitié, Marcel Ophüls était allé rencontrer Simone Veil pour lui proposer un débat, mais il s’était heurté à un refus réitéré. « Elle devait roupiller un peu quand on lui a projeté à l’époque le film aux studios Publicis », se venge Marcel Ophüls, avec son style familier caractéristique, dans ses Mémoires d’un fils à papa. Quand, en 1979, il publia l’ouvrage qui reprenait les dialogues du film, il le lui adressa avec cette dédicace : « Pour Simone Veil, une très grande dame qui n’a pas aimé mon film, de la part de Marcel Ophüls, qui n’est ni un salaud ni un lâche ni un imbécile. »
À dire vrai, Simone Veil n’était pas la seule personnalité politique à ne pas avoir voulu de ce film de1969qui avait fait sauter un verrou dans le récit jusque-là partiel et partial de l’Occupation allemande. Un film dont il faut rappeler qu’il avait été coproduit par l’Allemagne et la Suisse : l’Allemagne, car Marcel Ophüls, fils du grand cinéaste Max Ophüls, qui parlait allemand, était parti de l’ORTF après mai 1968 pour aller travailler pour la télé NRD à Hambourg. La Suisse, car ses anciens acolytes de l’ORTF, dont ils avaient été virés, André Harris et Alain de Sédouy, avec qui il avait réalisé le documentaire Munich ou la paix pour cent ans, avaient trouvé refuge chez les Helvétiques.
Le documentaire est diffusé par les télés suisse et allemande – il sera même nommé à l’Oscar du meilleur documentaire sous bannière allemande –, la télé belge – il recevra le prix du meilleur documentaire en Belgique – et la télé anglaise – grâce à l’ambassadeur anglais, Gladwyn Jebb, qui l’a vu à Matignon lors d’une projection privée avec le Premier ministre d’alors, l’ancien résistant Jacques Chaban-Delmas, qui s’était déclaré en revanche enthousiasmé. Aux États-Unis, il fait un triomphe. En France, il faudra attendre1981 pour le voir sur un petit écran.
Les Français n’ont pas besoin de vérités
En 1969, des projections privées furent organisées pour le Tout-Paris. C’est la stupeur, l’enthousiasme ou l’indignation. D’après Marcel Ophüls, Jean-Jacques de Bresson, le directeur de l’ORTF, avait même effectué le déplacement à Colombey-les-Deux-Églises pour prendre l’avis en haut lieu : « De quoi est-il question dans ce documentaire ? » lui aurait demandé le Général. Bresson lui avait répondu : « De vérités désagréables. » « Les Français n’ont pas besoin de vérités, ils ont besoin d’espoir », lui avait alors opposé le chef de l’État.
Le documentaire de Joseph Beauregard révèle aussi, selon le témoignage du producteur suisse Charles-Henri Favrod, que François Mitterrand s’était rendu à l’une de ces projections privées en compagnie de René Bousquet, qui apparaît dans le documentaire en majesté, dans la préparation de la rafle du Vél d’Hiv’, avec les responsables allemands. Toujours selon Favrod, la Banque de l’Indochine, où René Bousquet exerçait des responsabilités en 1969, avait fait pression sur le producteur pour que les images avec l’ancien secrétaire général de la police sous Vichy soient supprimées. En vain.
Ce documentaire était aussi tout ce dont ne voulait pas Georges Pompidou. Sommé de s’expliquer sur l’amnistie qu’il avait accordée en1972à Paul Touvier, le successeur du général de Gaulle répliqua qu’il fallait jeter un voile sur cette période où les Français ne s’aimaient pas. Il ne fit pas très plaisir non plus à Valéry Giscard d’Estaing, dont le père était mentionné dans le film par l’avocat de Mendès-France : Edmond Giscard d’Estaing était venu le voir avant le procès de Riom en lui affirmant qu’il plaiderait sa cause auprès du maréchal Pétain, qu’il connaissait bien.
Vingt-six ans avant le discours du Vél d’Hiv’
Et enfin, le film n’était pas du goût de François Mitterrand : « Si c’est son gouvernement qui, l’année de son élection, avait tenu la promesse de mon ami Jack Lang de diffuser enfin Le Chagrin et la Pitiésur les chaînes nationales, le président n’avait pas aimé mon film », écrira Marcel Ophüls. Les socialistes avaient en effet promis de sortir de « l’enfer » tous les films non diffusés par le pouvoir précédent. Lorsque le documentaire le fut, par FR3 (ancien nom de France 3), il rassembla 15 millions de téléspectateurs.
Un extrait pourtant avait déjà été diffusé par la télé française en 1979. Dans les rushs non montés du documentaire de Joseph Beauregard, Anne Sinclair racontait comment, dans l’émission qu’elle animait en 1979 sur FR3, elle avait pris sur elle, très discrètement, et à la demande de son invité principal, Guy Bedos, de diffuser l’un des passages clés du documentaire. On y entend l’accusation précise et inédite à l’époque du résistant Claude Lévy contre la collaboration de l’administration française à la déportation des Juifs. Il faudra attendre vingt-six ans pour que le président Chirac reconnaisse, dans son discours du Vél d’Hiv, la responsabilité de l’État français.
Un film d’hygiène publique
Pourquoi ce documentaire aura-t-il été ce film matrice qui marque désormais un jalon dans l’histoire de notre mémoire de l’Occupation ? Sans doute parce qu’il fut d’abord, indirectement, le seul et vrai film de Mai 68. Parti de l’ORTF à cause des événements, Marcel Ophüls s’est attaqué à ce documentaire parce qu’il s’ennuyait à Hambourg. Mais aussi, comme il le dit, parce qu’il donnait la parole à tous ces pères de famille qui avaient envie de répondre à leurs enfants revenus des barricades et qui se demandaient ce qu’avaient fait leurs pères pendant la guerre, s’ils étaient restés dans leurs pantoufles ou s’ils avaient pris les armes et de quel côté.
Il est aussi le film de 68 car il s’inscrit en faux contre le mythe gaullien de la France unanimement résistante, ce mythe invoqué explicitement par l’ORTF dans son refus en1969 de diffuser le documentaire. Ce sont les jeunes qui feront le succès du film lorsqu’il parviendra enfin à sortir au cinéma le 14avril 1971. Le 2 mai, Michel Polac, dans Le Pour ou contre à Radio France, organise un débat contradictoire entre Michel Mohrt, Claire Gallois et Michel Ciment. Ce dernier défend le film : « C’est un film d’hygiène publique, il est nécessaire que les Français, tous les Français, voient ce film, quoi qu’ils en pensent après, qu’ils se fassent leur jugement, ils penseront différemment de moi, qui aime beaucoup le film, mais qu’ils le voient. Michel Mohrt lui répond : « C’est un film mensonger du début à la fin… C’est un film qui est mesquin, qui est bas et qui est un film de guerre civile ! » Claire Gallois lui réplique et exprime ce que bon nombre de Français vont penser : « Mais ce que vous oubliez, c’est que tous les autres films qui traitaient de ce sujet évitaient justement de parler de ça ! Alors pourquoi n’y aurait-il pas un film pour une fois qui mettrait ça en avant ? »
Avant Lacombe Lucien et Monsieur Klein
Le Chagrin et la Pitié va devenir avec le temps un film matrice dont naîtront d’autres films majeurs comme Lacombe Lucien de Louis Malle et Monsieur Klein de Joseph Losey. En effet, Louis Malle, avec son frère Vincent, sur la chaude recommandation de François Truffaut, ami de Marcel Ophüls, fut le premier distributeur du film en1971 dans son cinéma Le Saint-Séverin. Plébiscité, il sera ensuite diffusé plus largement et vu par 600000 spectateurs. Au moment de passer la censure cinématographique, écrivait Marcel Ophüls, une critique de cinéma, Emmanuelle Roy, diligentée par Truffaut, avait mélangé les bobines pour égarer et tromper les censeurs sur la nature du film.
Monsieur Klein naît, lui, d’un passage très fort du Chagrin et la Pitié, dans lequel figure Marius Klein. Ce commerçant de Clermont-Ferrand avait fait paraître dans La Montagne une annonce en 1940 pour rappeler urbi et orbi qu’il n’était pas de confession juive. La méthode Ophüls, culottée, ironique, décomplexée, est tout entière dans cette séquence. « Il venait de rater une scène avec l’évêque, nous raconte Joseph Beauregard, quand il passe devant le magasin Klein, dont les autres commerçants lui ont parlé lors de ses repérages. Il entre avec son chef opérateur en affirmant qu’il a déjà acheté des chaussettes chez lui et qu’elles sont particulièrement “résistantes”. La conversation s’engage. Marius Klein déclare qu’il travaille ici depuis longtemps, qu’il était déjà là pendant la guerre. Cela tombe bien, fait Ophüls, je fais un film sur la période. Et ils se mettent à filmer. »
Obtenant une séquence vertigineuse où l’on entend Marius Klein tenir sur un ton à la fois satisfait et pincé les propos suivants : « J’étais là quand les Juifs sont partis, quand ils se sont exilés… Je ne peux pas m’intituler juif du fait que je suis catholique… Parce qu’il a paru que j’étais juif. » C’est en voyant cette séquence que Costa-Gavras et Franco Solinas auront l’idée du scénario de ce qui deviendra en 1976 Monsieur Klein, signé Joseph Losey.
L’ancien Waffen SS et la coiffeuse
Mais d’autres personnages vont marquer les mémoires : l’ancien Waffen SS Christian de la Mazière, devenu distributeur dans le cinéma, amené à témoigner sur l’insistance d’André Harris, Georges Lamirand, ancien ministre de la Jeunesse, qui fait l’éloge vibrant du Maréchal, René de Chambrun, gendre de Pierre Laval, qui inaugure face caméra la longue lignée de ceux qui prétendront que Pétain et Laval ont sauvé les Juifs français. Venu voir incognito le film au Saint-Séverin, Chambrun sera reconnu par un étudiant après que les lumières se sont rallumées !
Et tant d’autres encore, comme les frères Grave, des paysans résistants, torturés, ou Mme Solange, la coiffeuse, dont le témoignage ambigu pourrait laisser penser qu’elle a dénoncé son amant résistant. Tant d’autres aussi parmi les dizaines d’heures de rushs non utilisés par Marcel Ophüls, qui ont malheureusement été détruits à Hambourg, nous apprend Joseph Beauregard.
Mais pourquoi Clermont-Ferrand avait-elle été choisie ? Marcel Ophüls a toujours prétendu que ce choix reposait sur des critères strictement géographiques : zone libre, près de Vichy et de Lyon. Joseph Beauregard nous livre d’autres pistes : c’était la seule ville, selon Marcel Ophüls, où le maquis n’était pas verrouillé politiquement par les communistes, où les témoins pourraient parler. C’était aussi, ajoute Beauregard, une ville que Marcel Fouche-Degliame, ancien chef de groupe d’action à Combat, qui travaillait à l’ORTF, avait recommandée à Harris et Ophüls. Un homme va jouer un rôle clé pour guider Marcel Ophüls dans la capitale auvergnate, Roger Touzé, journaliste pour La Montagne, qui lui indique les bonnes personnes à interviewer.
Le regard des étrangers sur la France
Aujourd’hui, Le Chagrin et la Pitié, qui avait tant intimidé François Truffaut qu’il remit à plus tard son projet du Dernier Métro, mérite un examen juste et objectif. Comme le demandait déjà l’historien Pierre Vidal-Naquet dans une Lettre deau journal Le Monde, 24j uin 1970 : « J’ai eu la bonne fortune, il y a quelques jours, d’assister à une projection privée du film de Marcel Ophüls sur la France sous l’occupation. Ce film doit certainement être soumis à la critique, et on peut regretter notamment, dans un film centré sur Clermont-Ferrand, l’absence des ouvriers de chez Michelin et de l’université, réfugiée de Strasbourg, mais tel qu’il est, c’est certainement le plus beau film historique que j’aie jamais vu. Bien entendu, il ne sera pas, selon toute vraisemblance, projeté sur les écrans de l’ORTF “libéralisée”. »
On a cité les noms de Costa-Gavras et de Joseph Losey pour Monsieur Klein (1976). Ajoutons celui de Robert Paxton, historien américain, auteur de Vichy et les Juifs (1973). Autant d’étrangers qui ont levé le voile français que Georges Pompidou ne voulait pas soulever. Mais le premier à le déchirer fut Marcel Ophüls, un Juif allemand ou, plutôt, comme le glisse l’historien Pascal Ory dans le documentaire de Joseph Beauregard, « un citoyen du monde ».
VOIR AUSSI :
Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard, la rencontre de Saint-Gervais
Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard, la rencontre de Saint-Gervais (extrait)

Le samedi 31 octobre 2009
Sur la scène du Théâtre St-Gervais à Genève, Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard ont dialogué à bâtons rompus deux heures durant. C’est à André Gazut que l’on doit cette rencontre : concepteur de la rétrospective Marcel Ophuls, un théâtre de la mémoire. Connaissant l’admiration de Godard pour Ophuls, il avait souhaité réunir le temps d’un après-midi ces deux personnalités singulières, radicales, emblématiques.
De ces retrouvailles est né un long entretien sur le cinéma, l’art, la politique et le monde. Au coeur de ce dialogue, la vie, la fiction et le documentaire, Max Ophuls (le père), François Truffaut et la nouvelle vague, mais aussi un vieux projet de film que Godard était venu proposer à Ophuls, il y a longtemps.
Un projet énigmatique et profond autour de la Palestine et d’Israël, des questions juive et palestinienne, à la lumière de leurs vies et de leurs trajectoires respectives dans le siècle. Un projet jamais réalisé, à ce jour.
A la manière de Diderot et de Brecht, ce dialogue d’exilés, à la marge des idées et des formes canoniques, vaut son pesant de liberté de ton et de gai savoir. De cette rencontre sur les failles de l’Histoire, entremêlées d’histoires aux multiples digressions, Frédéric Choffat et Vincent Lowy ont su extraire la quintessence fulgurante et inachevée. Le souvenir émerveillé de l’après-midi de deux faunes à la jeunesse scandaleusement inentamée.
27 mai 2025 (Arte). Evocation de Marcel Ophüls et "Le chagrin et la pitié"

Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard, la rencontre de Saint-Gervais
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