
Le journal "Libération" a publié un dossier sur Mario Vargas Llosa, dont nous avons extrait quelques passages qui viennent en contrepoint et suite à notre article :
Si Mario Vargas Llosa nous était conté (I).
L’édito d’Alexandra Schwartzbrod
Mario Vargas Llosa, dernier eldorado
Monument des lettres sud-américaines, le Nobel de littérature 2010 au parcours intellectuel sinueux est mort dimanche à 89 ans.

Mario Vargas Llosa, à New York, le 19 avril 2001.. HOLGER KEIFEL / FOCUS / COSMOS

publié le 14 avril 2025
C’est grâce à la France, qui avait découvert la littérature latino-américaine avant lui, que Mario Vargas Llosa a compris, en arrivant à Paris à la fin des années 50, cette autre facette de l’Amérique latine que sont « l’horrible héritage des putschs militaires et du sous-développement, la guérilla et les rêves de libération ». Et c’est donc grâce à la France, déclara-t-il en février 2023 dans son discours d’intronisation à l’Académie française, qu’il a « commencé à [se] sentir un écrivain péruvien et latino-américain », avec toute la charge politique, combative et romanesque que cela suppose. Ce n’est pas un hasard si Jean-Paul Sartre fut, un temps, l’écrivain à qui il disait devoir le plus. C’était l’époque où Mario Vargas Llosa était un intellectuel engagé à gauche, précisément en réaction aux ravages causés par les dictatures militaires. Engagement qui bascula quelque temps plus tard dans l’autre sens au vu, notamment, des dérives du pouvoir de Fidel Castro à Cuba, dérives qui l’ont poussé à brûler ce qu’il avait adoré, grand classique.
Les admirateurs de l’homme littéraire qu’il était ont beaucoup de mal à critiquer le positionnement de l’homme politique qu’il était devenu, capable de soutenir au Pérou toute personnalité se présentant contre la gauche, fût-elle d’extrême droite. C’est sans doute que cet auteur biberonné à la poésie durant son enfance, auteur d’une œuvre gigantesque à 50 ans à peine, avait une véritable passion pour la littérature qui se confondait pour lui avec la vie – n’est-il pas tombé amoureux fou, à sa seule lecture, de Madame Bovary à qui il consacra son premier essai en 1975 ? « La fiction est un mensonge qui recouvre une vérité profonde », écrivait-il en 2000 dans Lettres à un jeune romancier. Dès 2001 d’ailleurs, il alertait sur les dangers que représentait l’essor à venir des écrans et réseaux sociaux pour la lecture, « cette source dispensatrice d’imagination et d’insatisfaction, qui nous rend plus libres et nos vies plus riches et plus intenses ». Faut-il séparer l’écrivain du sympathisant politique ? La question mérite bien sûr d’être posée. Avant d’y répondre, il est important de lire ou relire l’œuvre de cet homme qui plaçait la littérature au-dessus de toute autre considération

Mario Vargas Llosa, « un croisement entre Gustave Flaubert et Victor Hugo »
par Javier Cercas
publié le 14 avril 2025
L’auteur espagnol Javier Cercas rend hommage à la force des romans du Nobel péruvien comme à la puissance de ses analyses théoriques, tout en défendant sa position d’écrivain engagé.


Mario Vargas Llosa, à Paris en 2002 Jérôme Brézillon/Tendance Floue
ZOOM : cliquer l’image

par Javier Cercas
publié le 14 avril 2025
Mario Vargas Llosa a dit un jour que dans sa jeunesse il rêvait d’être un écrivain français. Eh bien, si je devais résumer pour un lecteur français ce qu’il a signifié dans notre culture, je dirais ça : un croisement entre Gustave Flaubert et Victor Hugo. De Flaubert, Vargas Llosa avait la discipline obsessionnelle et l’extrême sophistication formelle (combinée à celle de Faulkner, somme toute son écrivain favori) ; de Victor Hugo, l’ambition hors du commun et l’écrasante présence publique. Ce qui est de toute façon certain, c’est qu’il est difficile d’évaluer la dimension de l’homme qui vient de mourir à Lima, à 89 ans. La forme la plus simple, et peut-être la plus juste, de le faire, est de se contenter d’un rappel élémentaire.
A 26 ans, Vargas Llosa a publié la Ville et les Chiens ; à 30 ans, la Maison verte ; à 33 ans, Conversation à La Catedral. Cela signifie que s’il était mort à moins de 35 ans, juste après avoir publié le troisième de ces chefs-d’œuvre, on aurait déjà dû le considérer comme l’un des meilleurs romanciers de notre langue. Le problème – le problème pour nous autres écrivains venus après lui, qui dans leur majorité avons l’air de nains à ses côtés –, c’est qu’ensuite il a publié des choses comme la Tante Julia et le Scribouillard, la Guerre de la fin du monde ou la Fête au bouc, romans qui sont à la hauteur des premiers, ou presque. Un problème supplémentaire est que, lorsqu’il a semblé devenir un romancier mineur, il est resté en réalité un romancier majeur, surtout si on le compare à ses contemporains. Lisez par exemple Histoire de Mayta, ou Tours et détours de la vilaine fille, et vous comprendrez ce que je veux dire. Bref, il est très difficile de trouver un romancier de notre langue, ou de n’importe quelle autre, ayant écrit un ensemble de romans semblable à celui qu’écrivit Vargas Llosa.
Un démocrate radical
Ce que je viens d’écrire est l’essentiel ; le reste est presque anecdotique. C’est un fait que, bien qu’il fût avant tout un romancier, Vargas Llosa a été aussi bien d’autres choses ; entre autres, un grand essayiste littéraire. C’est l’une de ses facettes beaucoup moins connue, mais il faut bien constater qu’à l’exception peut-être de Milan Kundera, aucun romancier n’a élaboré dans les dernières décennies une théorie du roman et du travail du romancier aussi puissante, cohérente et convaincante. Les livres sur Garcia Marquez, Flaubert et Victor Hugo, ou les essais réunis dans la Vérité par le mensonge, ou dans les divers textes de Contre vents et marées (et même un petit livre d’apparence anecdotique comme Lettres à un jeune romancier), donnent envie de croire en la maxime, peut-être injuste, selon laquelle les meilleurs critiques littéraires sont les créateurs eux-mêmes.
Pour le reste, il ne fait aucun doute que, surtout dans les dernières années, l’homme public et l’homme politique éclipsèrent le créateur, comme ce fut le cas, d’une autre façon, pour Victor Hugo. C’est pitoyable, mais c’est naturel. Pour un certain nombre de gens, il était plus satisfaisant – et beaucoup plus facile – de détester Vargas Llosa pour je ne sais quelle opinion mal venue, que de lire les quelque 700 pages de Conversation à La Catedral ou simplement les quelque 300 pages de l’Appel de la tribu, son dernier grand essai politique, où il étudiait les œuvres de penseurs déterminants pour lui, d’Adam Smith à Isaiah Berlin, en passant par Ortega y Gasset et Karl Popper. S’ils avaient lu sans préjugés ce dernier livre, ses détracteurs empressés auraient constaté que Vargas Llosa était, de plus d’une façon, bien plus progressiste que beaucoup de ceux qui se proclament progressistes, et qu’il était d’abord un démocrate radical, ce que devrait être n’importe quel démocrate. Et, si ces personnes avaient lu son œuvre du début à la fin – l’une des expériences les plus gratifiantes pour un lecteur de notre langue –, elles auraient compris qu’en dépit de ses succès et de ses erreurs, il pouvait être défini tel que Lionel Trilling a défini Orwell : un « homme vertueux ».
« C’est possible »
Je me souviens de la dernière fois que je le vis, dans son appartement madrilène, en compagnie de mon ami [l’écrivain colombien] Héctor Abad Faciolince. Nous avons passé l’après-midi à parler de littérature. A un moment, Vargas Llosa nous a montré un exemplaire de la première édition de Madame Bovary, son livre fétiche, celui qui, comme il l’a dit, a fait de lui l’écrivain qu’il était. Inévitablement, nous avons parlé de politique. Héctor lui posa alors une question que je n’aurais jamais osé formuler, surtout à ce moment de sa vie : « Mario, lui dit-il, tu ne crois pas que les critiques brutales et injustes de la gauche latino-américaine quand tu t’es éloigné de la Cuba de Castro et du communisme, t’ont trop rapproché de la droite ? » Sa réponse fut exemplaire de sa probité intellectuelle : « C’est possible. »
Mais tout cela, au fond, quelle importance ? Peu de gens se souviennent de ce qui avait lieu dans la France de Flaubert et de Victor Hugo, et encore moins de ceux qui la gouvernaient, mais on continue à lire Madame Bovary et les Misérables. Bientôt très peu se souviendront de ce qui a lieu en Amérique latine ou en Espagne, et encore moins de leurs dirigeants, mais nous continuerons à lire longtemps la Ville et les Chiens ou la Maison verte. Dans la sphère de notre langue, du moins, il faudra du temps avant que naisse, si jamais il naît, un écrivain aussi grand que Mario Vargas Llosas ; aussi grand et aussi riche d’aventures

Traduit de l’espagnol par Philippe Lançon.
Immortel
Mario Vargas Llosa élu à l’Académie française
Epinglé dans les Pandora Papers, candidat résolument libéral à la présidence du Pérou en 1990, l’écrivain péruviano-espagnol a été lauréat du Nobel en 2010 mais n’a jamais écrit en français.

L’écrivain et Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa (Orlando Estrada /AFP)

par LIBERATION et AFP
publié le 25 novembre 2021
L’écrivain péruviano-espagnol Mario Vargas Llosa a été élu, jeudi, à l’Académie française, qui a fait une exception à l’âge limite pour cet homme de 85 ans. Le romancier, Prix Nobel de littérature en 2010, a obtenu au premier tour 18 voix, contre une pour le réalisateur Frédéric Vignale, un blanc et deux nuls. Sa candidature avait été retenue par les Immortels alors que depuis 2010, il faut avoir moins de 75 ans pour se présenter à cette élection. En revanche, il n’existe aucune règle quant à la nationalité.
D’autres étrangers ont ainsi été élus à l’Académie par le passé, comme l’Américain Julien Green et l’Algérienne Assia Djebar, aujourd’hui décédés, ou le Canado-Haïtien Dany Laferrière, qui y est entré 2013. En revanche, et c’est sa particularité, Mario Vargas Llosa n’a jamais publié en français. Il le parle couramment, pour avoir immigré à Paris en 1959, mais n’écrit qu’en espagnol. Elu à l’Académie royale espagnole en 1994, il vit aujourd’hui à Madrid.
Résolument à droite
Son œuvre traduite en français, essentiellement aux éditions Gallimard, est abondante, depuis la Ville et les Chiens en 1966, jusqu’à Temps sauvages en 2021. Il a été le premier écrivain étranger à entrer à entrer de son vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, en 2016. Né à Arequipa (sud du Pérou) le 28 mars 1936, cet enfant de la classe moyenne, après un passage à l’Académie militaire de Lima, se destine aux études littéraires, à Lima puis Madrid, et au journalisme. Il a notamment travaillé au desk espagnol de l’AFP à Paris.
Son talent d’écrivain fera de lui l’une des figures de la révélation au monde de la littérature latino-américaine dans les années 60, aux côtés du Colombien Gabriel García Márquez, de l’Argentin Julio Cortázar ou des Mexicains Carlos Fuentes et Juan Rulfo. Il a aussi eu une carrière politique, avec une candidature à la présidence du Pérou en 1990, résolument à droite. Il y a affirmé des opinions libérales controversées, qui heurtaient une bonne partie de l’électorat. Attiré dans sa jeunesse par la révolution cubaine, Mario Vargas Llosa s’en est détaché dans les années 70. Il a ensuite été l’un des critiques les plus virulents de certains régimes autoritaires latino-américains, comme le Venezuela de Hugo Chavez.
Cinq sièges vacants
Lors de l’élection présidentielle péruvienne de juin, il soutenait la candidate de la droite populiste Keiko Fujimori, fille de l’ancien président Alberto Fujimori, battue au second tour. Dernièrement, la polémique a concerné des soupçons d’évasion fiscale. D’après les révélations de plusieurs médias dans l’affaire des « Pandora Papers », Mario Vargas Llosa a été actionnaire entre 2015 et 2017 d’une société des îles Vierges britanniques, un paradis fiscal. Lui dément toute intention d’échapper à quelque impôt que ce soit.
L’Académie française n’avait pas accueilli de lauréat du Nobel depuis François Mauriac, élu en 1933, récipiendaire du prix suédois en 1952, et décédé en 1970. Sur les 40 sièges de l’institution conçue comme la gardienne de la langue française, cinq restent vacants, et les 35 autres sont occupés par 29 hommes et six femmes.
Faute de candidatures de valeur, l’Académie éprouve des difficultés notoires à attribuer ces sièges vacants. Son influence a reculé, le prestige de l’« habit vert » n’est plus du tout le même qu’au siècle précédent, et beaucoup de linguistes jugent ses avis non pertinents. Le fauteuil pris par le Péruviano-Espagnol est le numéro 18, précédemment occupé par le philosophe Michel Serres, et avant cela, entre autres, le philosophe Alexis de Tocqueville, le maréchal Foch ou l’ancien chef de gouvernement Edgar Faure

Des hommages du monde entier
Plus qu’un écrivain péruvien, Mario Vargas Llosa était un représentant de la littérature hispanique, et les hommages se sont succédé de la part de tous les politiques d’Amérique du Sud et d’Espagne. Le président français, Emmanuel Macron, a lui aussi réagi, sur X, à la mort de l’auteur francophile et premier membre de l’Académie française à n’avoir jamais écrit une phrase en français. « Mario Vargas Llosa était de France, par l’Académie, son amour de notre littérature et de notre universel. Avec son œuvre, il opposa la liberté au fanatisme, l’ironie aux dogmes, un idéal farouche face aux orages du siècle. Hommage à un génie des lettres qui avait une patrie ici. » Si la nouvelle de la mort de l’écrivain émeut, les funérailles resteront privées, de même que ne sera pas organisée de cérémonie, selon le communiqué de ses enfants, pour respecter les dernières volontés de l’écrivain

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